sur le papier ce que je viens d'entendre. Avec toutes ces choses
charmantes, j'écrirai un petit poème épique en seize chants, qui me
vaudra la place de ministre ou tout au moins celle de premier valet de
chambre du Roi.
Jacobus fit ce qu'il disait; il passa une grande partie de la nuit
à écouter les fleurs. Comme elles s'exprimaient toutes en langage
littéraire, c'est-à-dire un peu longuement, il prit le parti de résumer
leurs discours, et comme c'était un esprit fort méthodique, il
rédigea, par ordre alphabétique, les notes suivantes, qui devaient lui
servir à composer son petit poème en seize chants.
A
Absinthe.--Absence. Ananas.--Perfection.
Acacia.--Amour platonique. Ancolie.--Folie.
Acacia rose.--Élégance. Anémone.--Abandon.
Acanthe.--Arts. Anémone des prés.--Maladie.
Achillée.--Guerre. Anémone hépatique.--Confiance.
Adonide.--Souvenir douloureux. Angélique.--Inspiration.
Adoxa.--Faiblesse. Ansérine ambroisie.--Insulte.
Agavé.--Sûreté. Argentine.--Naïveté.
Airelle myrte.--Trahison. Armoise.--Bonheur.
Alisier.--Accords. Arum commun.--Ardeur.
Aloès bec de perroquet.--Caquet. Arum gobe-mouche.--Piége.
Aloès soccotrin.--Amertume et Arum serpentaire.--Horreur.
douleur.
Alysse saxatile.--Tranquillité. Asphodèle jaune.--Regret.
Amandier.--Étourderie. Astère.--Arrière-pensée.
Amarante.--Immortalité. Aubépine.--Espérance.
Amaryllis jaune.--Fierté.
B
Baguenaudier.--Amusement frivole. Boule-de-neige.--Ennui.
Balisier.--Rendez-vous. Bouquet.--Galanterie.
Balsamine.--Impatience. Bourrache.--Brusquerie.
Bardane.--Importunité. Bouton de rose.--Jeune fille.
Basilic.--Haine. Brize tremblante.--Frivolité.
Baume du Pérou.--Guérison. Bruyère commune.--Solitude.
Belle-de-jour.--Coquetterie. Buglosse.--Mensonge.
Belle-de-nuit.--Timidité. Bugrane arrête-bœuf.--Obstacle.
Blé.--Richesse. Buis.--Stoïcisme.
Bleuet.--Délicatesse.
C
Cactier.--Amour maternel. Circée.--Sortilége.
Camara piquant.--Rigueurs. Citronnelle.--Douleur.
Camélia.--Reconnaissance. Clandestine.--Amour caché.
Campanule.--Indiscrétion. Clématite.--Artifice.
Capillaire.--Discrétion. Cobée grimpante.--Nœuds.
Cardère.--Bienfait. Colchique.--Automne.
Célosie à crête.--Immortalité. Coquelourde.--Sans prétention.
Centaurée-amberboi.--Félicité. Coriandre.--Mérite caché.
Cerisier.--Éducation. Cornouiller.--Durée.
Chardon.--Austérité. Couronne impériale.--Puissance.
Charme.--Ornement. ---- de roses.--Récomp. de la vertu.
Châtaignier.--Équité. Crinole hybride.--Tendre faiblesse.
Chêne.--Hospitalité. Cuscute.--Bassesse.
Chèvrefeuille.--Liens d'amour. Cyprès.--Deuil.
Chicorée amère.--Frugalité. Cytise faux ébénier.--Noirceur.
D
Dahlia.--Nouveauté. Dictame de Crète.--Naissance.
Datura.--Charmes trompeurs. Digitale.--Occupation.
E
Églantier.--Homme poétique. Épine noire.--Difficulté.
Églantine.--Poésie. Épine-vinette.--Aigreur.
Éphémérine de Virginie.--Bonheur Érable champêtre.--Réserve.
éphémère.
Épilobe à épi.--Production.
F
Fenouil.--Force. Fraxinelle.--Feu.
Ficoïde glaciale.--Glaces du cœur. Frêne élevé.--Grandeur.
Fleur d'oranger.--Chasteté. Fritillaire couronne impériale.
--Puissance.
Fougère.--Sincérité. Fuchsia.--Frugalité.
Fraise.--Bonté. Fumeterre commune.--Fiel.
Fraise de l'Inde.--Apparence Fusain.--Portrait.
trompeuse.
G
Galanth perce-neige.--Consolation. Giroflée des jardins.--Beauté
durable.
Galéga.--Raison. Giroflée jaune.--Fidèle au malheur.
Garanée.--Calomnie. Giroflier.--Dignité.
Gattilier commun.--Froideur. Gnapale.--Souvenir immortel.
Gazon.--Utilité. Gouet commun.--Ardeur.
Genêt d'Espagne.--Propreté. Grenadier.--Fatuité.
Genêt épineux.--Misanthropie. Grateron.--Rudesse.
Genévrier.--Asile, secours. Grenadille bleue.--Croyance.
Géranium écarlate.--Sottise. Groseillier.--Reconnaissance.
Géranium rose.--Préférence. Gui.--Parasite.
Géranium triste.--Esprit Guimauve.--Bienfaisance.
mélancolique.
Giroflée de Mahon.--Promptitude. Gyroselle.--Divinité.
H
Hélénie d'automne.--Pleurs. Hêtre commun.--Prospérité.
Héliotrope.--Enivrement d'amour. Hortensie.--Insouciance.
Hellébore de Noël.--Bel esprit. Houblon.--Injustice.
Hépatique.--Confiance. Houx.--Prévoyance.
I J
Ibride de Perse.--Indifférence. Jacinthe d'Orient.--Langage des
fleurs.
If.--Tristesse. Jacinthe sauvage.--Jeu.
Immortelle.--Souvenir immortel. Jasmin commun.--Amabilité.
Ipomée écarlate.--Étreinte. Jasmin d'Espagne.--Sensualité.
Iris.--Message. Jasmin de Virginie.--Séparation.
Iris flambe.--Flamme. Jonc des champs.--Docilité.
Ivraie.--Vice. Jonquille.--Désir.
Jacinthe étalée.--Bienveillance. Jusquiame.--Défaut.
L
Lauréole bois gentil.--Désir de Lilas commun.--Première émotion
plaire. d'amour.
Laurier-amandier.--Perfidie. Lin.--Bienfaiteur.
Laurier franc.--Gloire. Lis.--Majesté.
Laurier-rose.--Méfiance. Liseron des champs.--Humilité.
Laurier-thym.--Petits soins. Liseron pourpre.--Élévation.
Lavande aspic.--Méfiance. Lunaire.--Oubli.
Lierre.--Amitié. Luzerne.--Vie.
Lilas blanc.--Jeunesse.
M
Mancenillier.--Fausseté. Momordique élastique.--Critique,
mystification.
Mandragore.--Rareté. Morelle.--Vérité.
Marguerite des prés.--M'aimerez-vous? Mouron rouge.--Rendez vous.
Marguerite reine.--Variété. Muflier.--Présomption.
Marronnier d'Inde.--Luxe. Muguet de mai.--Retour du bonheur.
Mélèze.--Audace. Mûrier blanc.--Prudence.
Mélisse citronnelle.--Plaisanterie. Mûrier noir.--Dévouement.
Menthe poivrée.--Chaleur de Myrobolan.--Privation.
sentiment.
Ményanthe.--Calme, repos. Myrte.--Amour.
Miroir de Vénus.--Flatterie.
N
Narcisse des poètes.--Égoïsme. Nénuphar blanc.--Éloquence.
Narcisse des prés.--Espérance Noisetier.--Réconciliation.
trompeuse.
Narcisse jonquille.--Désir. Nymphéa jaune.--Refroidissement.
Nélombo.--Sagesse.
O
Œillet de poète.--Dédain. Oranger.--Générosité.
Œillet des fleuristes.--Amour Ornithogale.--Paresse.
sincère.
Œillet jaune.--Exigence. Ornithogale pyramidale.--Pureté.
Œillet-mignardise.--Enfantillage. Orobranche majeure.--Union.
Olivier.--Paix. Ortie.--Cruauté.
Onagre.--Inconstance. Osmonde.--Rêverie.
Ophrise-araignée.--Adresse. Oxalide-alleluia.--Joie.
Ophrise-mouche.--Erreur.
P Q
Pâquerette double.--Affection. Pied-d'alouette.--Légèreté.
Pâquerette simple.--Innocence. Pin.--Hardiesse.
Passiflore.--Croyance. Pissenlit.--Oracle.
Patience.--Patience. Pivoine officinale.--Honte.
Pavot blanc.--Sommeil du cœur. Plaqueminier.--Résistance.
Pavot coquelicot.--Beauté Platane.--Génie.
éphémère.
Pensée.--Pensée. Polémoine bleue.--Rupture.
Perce-neige.--Consolation. Polygala.--Ermitage.
Persil.--Festin. Polytric à urne.--Secret.
Pervenche.--Doux souvenir. Primevère.--Première jeunesse.
Peuplier blanc.--Temps. Prunier.--Promesse.
Peuplier noir.--Courage. Prunier sauvage.--Indépendance.
Peuplier tremble.--Gémissement. Pyramidale bleue.--Constance.
Phalangère.--Antidote. Quintefeuille.--Fille chérie.
R
Raquette figuier d'Inde.--Je Rose en bouton.--Jeune fille.
brûle.
Renoncule bouton d'or.--Perfidie. Rose jaune.--Infidélité.
Renoncule scélérate.--Ingratitude. Rose musquée.--Beauté capricieuse.
Réséda.--Mérite modeste. Rose mousseuse.--Amour voluptueux.
Romarin.--Baume consolateur. Rose panachée.--Feu du cœur.
Ronce.--Envie. Rose pompon.--Gentillesse.
Rose.--Beauté. Rose simple.--Simplicité.
Rose blanche.--Silence. Rose trémière.--Fécondité.
Rose capucine.--Éclat. Roseau.--Indiscrétion, musique.
Rose cent-feuilles.--Grâces. Rossolis à feuilles rondes.
--Surprise.
Rose des quatre saisons.--Beauté Rue sauvage.--Mœurs.
toujours nouvelle.
S
Safran.--Abus. Soleil ou hélianthe.--Fausses
richesses.
Sainfoin oscillant.--Agitation. Souci commun.--Peine.
Salicaire.--Prétention. Souci pluvial.--Présage.
Sapin.--Élévation. Spirée ulmaire.--Inutilité.
Sauge.--Estime. Staticée maritime.--Sympathie.
Saule pleureur.--Mélancolie. Stramoine.--Déguisement.
Sensitive.--Pudeur. Stramoine fastueuse.--Soupçon.
Seringa.--Amour fraternel. Syringa.--Amour fraternel.
Silénée fleur de nuit.--Nuit.
T V Z
Tame commun.--Appui. Tussilage odorant.--Justice.
Thym.--Activité. Valériane rouge.--Facilité.
Tigridie.--Cruauté. Véronique élégante.--Fidélité.
Tilleul.--Amour conjugal. Verveine.--Enchantement.
Troëne.--Défense. Vigne.--Ivresse.
Tubéreuse.--Volupté. Violette blanche.--Candeur.
Tulipe.--Déclaration d'amour. Violette odorante.--Modestie.
Tulipe vierge.--Début littéraire. Zéphyranthe.--Douces caresses.
Le poète passa le reste de la nuit dans son fauteuil. Il rêva qu'on le
couronnait au Capitole, et qu'il marchait revêtu d'une robe flottante,
tenant à la main une lyre d'or.
En se réveillant, la première personne qu'il vit fut la Pensée, qui
lui souriait. Il lui raconta ce qui lui était arrivé, lui demandant
s'il n'était pas le jouet d'un songe, et si les fleurs pouvaient parler.
--C'est moi qui te parlais en elles, répondit la Pensée. Désormais tu
vas dépasser tes rivaux; les secrets que je t'ai révélés, et que nul
n'a connus avant toi, feront la source de toute poésie.
Jacobus baisa la main de la Pensée, et lui demanda la permission de
relire les fragments écrits pendant la nuit.
A peine eut-il terminé sa lecture qu'il froissa le manuscrit entre ses
mains et le jeta à la tête de la Pensée.
--Malheureuse! s'écria-t-il, c'est ainsi que vous reconnaissez mon
hospitalité! Que voulez-vous que je fasse de toutes ces fariboles? Mais
c'est tout bonnement le _langage des fleurs_ que vous m'avez révélé.
Il y a plus de mille ans qu'il fut inventé en Perse par un académicien
de Bagdad. Les petits enfants me riraient au nez si je leur parlais de
ces balivernes. Sachez que nous avons changé tout cela; les fleurs ont
maintenant une autre signification, et, pour commencer par vous, je
vous dirai que vous n'êtes qu'une vieille intrigante: vous venez tout
simplement de _paonsée_, à cause de la ressemblance qui existe entre
votre forme, vos couleurs et celles du paon. Il y a très-longtemps que
les savants ont découvert votre origine véritable. Ils s'occupent de
décider maintenant à quelle fleur appartiendra le droit de représenter
ce phénomène de l'intelligence qu'on appelle pensée; quant à cet
autre phénomène de la pensée qu'on nomme souvenir, nous avons pour
le personnifier le myosotis, que tous les gens éclairés prononcent
_vergiss mein nicht_.
La mère Jacobus, attirée par le bruit, et voyant de quoi il s'agissait,
mit prudemment de côté les œufs et le café à la crème qu'elle avait
préparés pour le déjeuner de la voyageuse.--Ma mie, s'écria-t-elle,
vous nous la baillez belle avec votre langage des fleurs. Vous nous
prenez pour des Picards ou des Percherons, que vous venez nous raconter
de telles sornettes. Je vois que vous n'êtes qu'une intrigante qu'il
faut chasser; mais auparavant, pour vous montrer qu'on ne nous mystifie
pas aussi facilement que vous le croyez, je vais vous narrer une
toute petite histoire. Écoutez-moi, mon fils, vous allez enfin savoir
pourquoi votre père a eu le bout du nez gelé.
Après avoir toussé et craché, la mère Jacobus entama le récit suivant.
II
OU L'ON PROUVE QUE LE LANGAGE DES FLEURS PEUT FAIRE PERDRE LE BOUT DU
NEZ A UN HOMME
J'aimais Jacobus, et Jacobus m'aimait. Jeunes tous les deux, beaux
tous les deux, sensibles tous les deux, nous nous étions promis de
vivre l'un pour l'autre. Malheureusement la volonté de nos parents nous
séparait. Notre seule consolation était de nous écrire.
Madame Jacobus poussa un soupir, puis elle reprit son récit:
O ma bien-aimée! me dit un jour Jacobus, nous sommes entourés de
piéges; qui sait si on ne finira pas par découvrir le creux du hêtre où
nous venons déposer nos lettres d'amour! Afin qu'aucun œil indiscret ne
pénètre nos mystères, je t'ai apporté ce petit livre, qui t'enseignera
une langue nouvelle inconnue au vulgaire. Apprends à la lire, et
surtout à l'écrire correctement!
Je pris le livre; il était intitulé: _Cours de langage des fleurs, en
douze leçons_.
Avec quelle ardeur je me livrai à cette étude! La langue des fleurs, à
vrai dire, ne semble pas très-difficile au premier abord: le verbe n'a
que trois personnes, la première, la seconde et la troisième, _je_,
_tu_, _il_.
Voici comment il se conjugue:
«_J'aime._ On présente la fleur de la main droite et horizontalement.
«_Tu aimes._ Même fleur, de la même main, mais penchée à gauche.
«_Il aime._ Même fleur présentée de la main gauche.
«Deux fleurs indiquent le pluriel. Une fleur renversée, la négation.
Ainsi, un asphodèle jaune, la tête en bas, la tige en l'air, signifie:
_Je ne vous regrette pas_.
«Les temps sont au nombre de trois: le présent, le passé, le futur.
Le _présent_ s'exprime en offrant la fleur à la hauteur du cœur; le
_passé_, en la présentant le bras incliné vers la terre; le _futur_, en
l'élevant à la hauteur des yeux.
«S'il s'agit d'un substantif au lieu d'un verbe, on conjugue la fleur
avec un auxiliaire. Exemple: le jasmin est le symbole de l'amabilité;
offert droit et de la main droite, il signifie: _Je vous trouve
aimable_; penché à gauche et de la main droite: _Vous me trouvez
aimable_. Combien votre père, ô Jacobus, était jasmin pour moi!»
L'amour eut bientôt gravé ces principes dans ma mémoire. L'été, un
bouquet placé sur mon sein lui indiquait toutes mes pensées; l'hiver,
quand les fleurs vinrent à nous manquer, leur nom tracé sur le papier
nous instruisait de la situation de nos affaires. A cette époque-là,
Jacobus se préparait à faire un voyage à Paris, pour voir un de ses
oncles de qui dépendait notre union. Je me rappelle encore le billet
qu'il m'écrivit à cette occasion:
«L'absinthe ne peut rien contre le véritable acacia. Tu le sais,
j'ai arum serpentaire de l'airelle myrtille. Pas d'adoxa! Anémone
hépatique, ton acacia en est agavé. Éloigne tout asphodèle jaune, et
songe à l'armoise de nous revoir.
«Myrte à la hauteur du cœur et myrte à la hauteur des yeux _for ever_.
«JACOBUS.»
Je n'eus pas besoin de recourir au dictionnaire pour traduire
immédiatement ce billet:
«L'absence ne peut rien contre le véritable amour. Tu le sais, j'ai
horreur de la trahison. Pas de faiblesse! Aie de la confiance, ton
amour est en sûreté. Éloigne tout regret, et songe au bonheur de nous
revoir.
«Je t'aime et t'aimerai toujours.
«JACOBUS.»
Cette lettre tomba entre les mains de mon tuteur, mais il n'y vit que
du feu.
Je bénissais le langage des fleurs, et je l'étudiais avec plus d'ardeur
que jamais, lorsqu'il faillit à me priver d'un époux, ô Jacobus! et
vous d'un père.
Ici Jacobus fils crut devoir essuyer une larme.
Quelques fleurs ouvrent leur corolle à une heure déterminée du jour,
et la referment à une autre heure déterminée. Linnée en a dressé le
tableau. C'est avec ce tableau qu'on compte les heures en langage des
fleurs.
HORLOGE DE FLORE
MINUIT. Le Cactier à grandes fleurs.
UNE HEURE. Le Laiteron de Laponie.
DEUX HEURES. Le Salsifis jaune.
TROIS HEURES. La grande Dicride.
QUATRE HEURES. La Cripide des toits.
CINQ HEURES. L'Emérocalle fauve.
SIX HEURES. L'Epervière frutiqueuse.
SEPT HEURES. Le Souci pluvial.
HUIT HEURES. Le Mouron rouge.
NEUF HEURES. Le Souci des champs.
DIX HEURES. La Ficoïde napolitaine.
ONZE HEURES. L'Ornithogale.
MIDI. La Ficoïde glaciale.
UNE HEURE. L'Œillet prolifère.
DEUX HEURES. L'Epervière piloselle.
TROIS HEURES. Le Pissenlit taraxacoïde.
QUATRE HEURES. L'Alysse alystoïde.
CINQ HEURES. La Belle-de-nuit.
SIX HEURES. La Géranium triste.
SEPT HEURES. Le Pavot à tige nue.
HUIT HEURES. Le Liseron droit.
NEUF HEURES. Le Liseron linéaire.
DIX HEURES. L'Hipomée pourpre.
ONZE HEURES. Le Silené fleur de nuit.
Je me souviens que ce tableau me donna beaucoup de peine à apprendre.
Il en fut de même des jours et des mois. Jacobus m'avait prévenue
qu'en fait de jours chacun était libre de se faire un calendrier de
fantaisie. Voici le nôtre. Vous pouvez vous en servir, ajouta-t-elle en
lançant un coup d'œil sardonique à la Pensée.
SEMAINE DE FLORE
LUNDI. Baguenaudier.
MARDI. Boule de neige.
MERCREDI. Epine-vinette.
JEUDI. Lilas.
VENDREDI. Cyprès.
SAMEDI. Jonquille.
DIMANCHE. Giroflée.
Pour les mois, rien de plus simple; la nature, en faisant fleurir
chaque plante à une époque fixe de l'année, s'est chargée de rédiger
cette partie du calendrier.
CALENDRIER DE FLORE
JANVIER. Ellébore noir.
FÉVRIER. Daphné bois gentil.
MARS. Soldanelle des Alpes.
AVRIL. Tulipe odorante.
MAI. Spirée filipendule.
JUIN. Pavot-coquelicot.
JUILLET. Chironie petite centaurée.
AOUT. Scabieuse.
SEPTEMBRE. Cyclame d'Europe.
OCTOBRE. Millepertuis de la Chine.
NOVEMBRE. Ximénésie encéléoïde.
DÉCEMBRE. Lopésie à grappe.
Votre père était de retour de Paris, et mon tuteur me tenait renfermée.
Je brûlais cependant de connaître les résultats de son voyage. Je
séduisis un de mes gardiens, et j'écrivis la lettre suivante à Jacobus:
«Pleine d'aloès soccotrin et de balsamine, il me faut à tout prix un
balisier. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'anémone; j'ai
l'aubépine que c'est un infâme buglosse. Comme j'ai souffert depuis
notre jasmin de Virginie! Votre présence me rendra le ményanthe.
Nulle clématite ne troublera plus notre orobanche majeure. Je vous
attends dans les ruines du vieux château, à salsifis jaune précis.»
Ce qui veut dire:
«Je suis pleine d'amertume et d'impatience. Il me faut à tout prix
un rendez-vous. Mon tuteur assure que vous m'avez livrée à l'abandon;
j'ai l'espérance que c'est un infâme mensonge. Comme j'ai souffert
depuis notre séparation! Votre présence me rendra le repos. Nul
artifice ne troublera plus notre union. Je vous attends dans les
ruines du vieux château, à deux heures précises.»
Je m'en souviendrai toute ma vie; c'était un cyprès d'ellébore noir,
autrement dit un vendredi du mois de janvier.
Je sortis pour me rendre dans les ruines du vieux château, où j'arrivai
un peu avant que salsifis jaune, c'est-à-dire la deuxième heure, eût
sonné au beffroi. J'attendis une heure, deux heures, trois heures,
personne ne vint. J'appelai Jacobus, l'écho seul répondit à mes
cris. Voyant la nuit tomber, je rentrai chez mon tuteur, me croyant
abandonnée et résolue d'en finir avec la vie.
J'accusais votre père d'infidélité, ô Jacobus! et la seule coupable
c'était moi, ou plutôt le langage des fleurs.
Comme je n'avais pas sous la main de poison assez subtil, je remis au
lendemain mon suicide. Heureuse inspiration! car le lendemain j'appris
que les pâtres de la vallée avaient trouvé à l'aube un homme gelé dans
les ruines du vieux château. Cet homme, c'était votre père.
Au lieu de lui dire: Je vous attends à _épervière piloselle_, qui
marque deux heures de l'après-midi, je lui avais donné rendez-vous à
salsifis jaune, qui marque deux heures du matin.
Le langage des fleurs a manqué causer la mort de votre père et de votre
mère. Voilà où l'étude des langues peut nous entraîner. Ceci vous
explique pourquoi votre père a eu toute sa vie le bout du nez gelé, ce
qui ne nous a pas empêchés d'être heureux et de n'avoir qu'un enfant.
Jacobus fils se précipita en pleurant dans les bras de sa mère.
--Maintenant que je lui ai fait voir que j'en savais plus qu'elle, dit
la bonne dame en regardant la Pensée d'un air menaçant, laissez-moi
prendre mon balai, que je mette cette misérable à la porte.
Mais la Pensée n'attendit pas le retour de la vieille; elle s'était
déjà esquivée, consternée d'apprendre qu'elle venait de _paonsée_.
Au lieu de représenter la plus noble des facultés humaines, la pauvre
fleur ne symbolisait plus que la beauté vaine et inutile. Il y avait là
de quoi dégoûter de la terre une personne moins délicate que la Pensée.
Jacobus eut une attaque de jaunisse en songeant à la mystification dont
il avait été un moment la victime. Il cherche toujours l'idée qui
doit le faire ministre ou premier valet de chambre du Roi. La France,
qui attend depuis si longtemps un poème, sera obligée de se contenter
encore de _la Henriade_.
Le lecteur trouvera, dans le courant de ce volume, les éléments du
langage des fleurs, parlé aujourd'hui par les hommes de fantaisie comme
Jacobus.
[Illustration]
GHASEL
LA FLEUR PRÉFÉRÉE
ON aime les fleurs, on en préfère une à toutes les autres.
C'est la fleur du souvenir, la fleur de l'amour, la fleur de la
jeunesse; c'est celle qu'on cueille aux premiers jours du printemps de
la vie.
On associe le nom et les traits d'une personne aimée à l'idée d'une
fleur qui vous la rappellera toujours.
Pour les uns, c'est la rose, le jasmin, le lilas, l'héliotrope, la
verveine; pour les autres, la pervenche, la violette ou la pensée.
Pour tous, le souvenir d'une femme est inséparable de celui d'une fleur.
Le parfum de la fleur préférée donne une espèce d'ivresse qui laisse la
tête et porte sur le cœur.
Sa vue vous arrache au présent; vous vivez dans le passé, vous revoyez
l'étroit sentier où vous passiez tous les deux en frôlant les buissons
chargés de rosée, le ruisseau qui reflétait son image; vous entendez sa
voix, sa douce voix, qui vous appelle.
D'autres fois encore, vous vous dites: C'était la fleur qu'aimait ma
mère, ou dont ma sœur se parait.
Et vous pensez à votre enfance, à votre mère qui vous regarde d'en
haut, à votre sœur, si chaste, si pure, si belle, que Dieu la prit pour
en faire un de ses anges.
Malheur à celui qui n'a pas senti ses yeux se mouiller de larmes à la
vue d'une certaine fleur! Celui-là n'a été ni un enfant ni un jeune
homme; il n'a eu ni mère, ni sœur, ni fiancée; il n'a jamais aimé.
On porte la fleur préférée à sa boutonnière; on en suspend un rameau au
chevet de son lit, on en envoie un bouquet à ses chers amis.
La fleur préférée porte bonheur.
Il faut avoir sa fleur sur la terre, et son étoile au ciel.
Méfiez-vous de ceux qui riront de cette superstition.
Ma fleur préférée, c'est le jasmin.
Pendant qu'il fleurit, il me semble sentir quelque chose de vif, de
doux, de pénétrant au fond de mon cœur, une espèce de bien-être qui
disparaît quand le jasmin commence à se flétrir.
Il existe comme une union intime entre moi et le jasmin. Il est vrai
qu'il me rappelle tant de choses!... Mais ce n'est pas mon histoire
que je veux vous raconter, vous la savez, parce que cette histoire est
aussi la vôtre.
Fleur préférée, douce et charmante fleur dont on dit le nom tout bas,
comme celui d'une femme aimée, le cœur qui ne subit plus ta mystérieuse
influence est un cœur flétri à jamais. Il bat encore, mais il ne
palpite plus; il vit, mais il a cessé de sentir.
Garde longtemps pour moi ton parfum, garde-le toujours, et qu'on grave
ces mots sur ma tombe:
UN SEUL AMOUR, UNE SEULE FLEUR!
[Illustration: TABAC]
UNE MALICE
DE
LA FÉE AUX FLEURS
VOUS avez sans doute entendu dire que Christophe Colomb, débarquant à
Cuba, vers l'année 1492, trouva tous les sauvages sur le rivage, un arc
à la main, la pipe à la bouche.
Le naturaliste de l'expédition, chargé d'examiner la substance dont ces
sauvages aspiraient le parfum, découvrit le tabac, qui ne portait pas
encore ce nom; il lui vient de la ville de _Tabago_, où les cigarettes
naissent toutes roulées sur les plantes.
Le tabac devrait s'appeler du nom du naturaliste en question; mais lui
aussi trouva son Améric Vespuce dans le sieur Nicot (Jean), ambassadeur
de S. M. T. C. François II auprès de Sébastien, roi de Portugal.
Les savants placent l'ambassade du sieur Nicot (Jean) dans l'année 1560.
Le tabac aurait donc été découvert vers la fin du quinzième siècle, et
introduit en France un siècle après. Le moyen âge a fumé.