Si l’on pouvait douter de la solidarité existant entre Damas, Angora,

les Riffains, les Égyptiens nationalistes, il suffirait, pour s’en

convaincre, de constater qu’il n’est pas un petit café, pas une boutique

de marchand ou d’artisans, pas une maison princière où l’on ne voit, à

la meilleure place, de grossières enluminures ou de magnifiques

photographies représentant Mustapha Kémal[19], Saad Zagloul,

Abd-el-Krim, tous les héros de l’Islam dressés contre l’Occident!

[19] Mustapha Kemal, représentant l’idée turque et dont on est

d’autant plus surpris de voir l’image honorée par l’Arabe qu’elle

devrait rappeler à celui-ci le joug turc sous quoi il gémit de longs

siècles durant.

Et, bien entendu, car nous sommes ici aux lieux où les hommes

s’abandonnent avec délices à leurs songes, il n’est émir, cheik,

militaire, avocat, journaliste, qui ne se croie promis à la fortune, à

la gloire de Mustapha Kémal Pacha!

*

* *

Pourtant, ces propagandistes de l’idée panislamique ne sont pas les

auteurs responsables de nos difficultés, les instigateurs du mouvement

insurrectionnel. Ils sont venus à lui lorsqu’il s’est déclenché, parce

qu’ils ont cru, je l’ai écrit plus haut, qu’il était, pouvait être le

premier épisode de la grande lutte à laquelle ils pensent.

Si les éléments nationalistes syriens, qui, encore un coup,

appartiennent à toutes les confessions, ont accueilli, comme de précieux

auxiliaires, les serviteurs d’une autre cause que la leur, c’est que

ceux-ci sont capables et de fournir d’importants subsides à

l’insurrection, et d’organiser, auprès des populations, une très

ardente, une très utile propagande antieuropéenne, antifrançaise.

Mais ils ont conservé toute leur liberté d’action. Ils ne tendent que

vers un but strictement national: donner au mandat les formes d’un

traité qui, passé entre la France et la Syrie, fixerait pour trente ans

les relations, les droits et les obligations réciproques des deux

nations.

Ce traité, s’inspirant de celui conclu entre la Grande-Bretagne et

l’Irak, réserverait à la France l’influence politique et la priorité

économique sans porter atteinte à la souveraineté nationale de la Syrie.

Ils entendent réaliser l’unité syrienne, créer une armée nationale de

façon à permettre aux troupes françaises l’évacuation progressive du

pays et demander l’admission de celui-ci à la S. D. N. ainsi que le

droit de représentation extérieure analogue à celui concédé à

l’Irak[20].

[20] Après avoir étudié avec une parfaite lucidité et la plus honnête

objectivité le problème syrien, M. Henry de Jouvenel, le premier de

tous les Hauts-Commissaires, comprit quelle orientation il fallait

donner à la politique française.

Mais son trop court séjour en Syrie (décembre 1925-mai 1926) ne lui

permit pas de réaliser son programme qui se rapprochait sensiblement

de celui que nous venons d’indiquer.

Le Quai d’Orsay a-t-il admis d’aussi sages conceptions? M. Ponsot

a-t-il été invité à réaliser ce que son prédécesseur avait si bien

préparé?

Ou, au contraire, lui a-t-on donné pour mission de revenir aux

errements anciens?

On le voudrait savoir.

Car, dans le premier cas, nous pourrions, sans abandonner aucune des

prérogatives de la France, espérer la pacification de la Syrie. Dans

le second, il nous faudrait nous préparer à poursuivre la guerre...

C’est pour nous faire admettre leurs revendications qu’ils combattent,

acceptent toutes les collaborations qui s’offrent à eux, celle des

panislamiques, du Comité syro-palestinien et des mercenaires que

celui-ci a lancés contre nous: Druses de Soltan-el-Attrache et Arabes

recrutés par les chefs de bandes professionnels.

Il sied de faire une place à part à ces Syriens qui admettent que nous

soyons leurs alliés, leurs conseillers, mais ne veulent pas de nous

comme maîtres. Il ne faut point les confondre avec les ambitieux, les

aventuriers, les faméliques, les gens prêts à toutes besognes groupés

autour de l’extravagant néo-prince du Caire et dont le patriotisme est

aussi sujet à caution que la moralité. Antimandataires farouches, certes

et capables d’employer contre nous les armes les plus redoutables, ils

ne sont pas méprisables. Ils luttent pour une idée, l’Idée syrienne. Et

si quelques-unes de leurs revendications sont excessives, mal

justifiées, du moins en est-il dont nous ne saurions, sans mauvaise foi,

contester la légitimité.

CARTE DES ÉTATS DU LEVANT PLACÉS SOUS LE MANDAT FRANÇAIS

[Illustration]

Communiqué par «Excelsior»

IX

Examen de conscience

Quels sont les devoirs et les droits d’une puissance mandataire? Comment

celle-ci doit-elle concevoir la mission qu’elle tient de la Société des

Nations?

Parlant devant la Chambre des Députés, au cours de la discussion

relative aux événements qui se produisirent en Syrie, alors que Sarrail

y représentait la République, M. Aristide Briand déclarait qu’en somme

la seule expérience permettrait de répondre à ces questions et de

trouver la définition du mandat.

C’était reconnaître qu’après six années de séjour dans le Levant, nous

cherchions encore la formule susceptible de la fixer.

Voilà, précisément, ce que les Syriens nous reprochent.

Témoins de nos hésitations, de notre versatilité, beaucoup se demandent,

non sans anxiété, par quelles voies les tuteurs que nous sommes

officiellement pour eux les conduiront jusqu’à leur majorité nationale,

politique et administrative. Plus nombreux encore sont ceux qui nous

estiment incapables de remplir cette tâche lorsqu’ils font examen

critique de notre administration, dressent le bilan de nos erreurs et de

nos fautes.

Car nous avons commis un grand nombre des unes et des autres, et

peut-être convient-il de procéder à un examen de conscience.

*

* *

Et, d’abord, nos militaires et fonctionnaires se sont mépris sur la

nature du rôle qui leur était dévolu.

Le mandat était une conception nouvelle. Pour l’appliquer, lui donner

vie, il était indispensable de croire à la Société des Nations, d’avoir

«l’esprit des traités».

Or, nos militaires, qui venaient de gagner la guerre en France et en

Orient étaient un peu grisés par leurs victoires. Ils avaient fait de

l’occupation en Allemagne, en Macédoine, en Thrace, en Turquie. Ils ne

croyaient qu’à la force. La Société des Nations leur paraissait une

institution assez risible.

C’est le plus naturellement du monde qu’ils considérèrent les pays

placés sous notre mandat comme des territoires à occuper. Ils furent

impérieux, brutaux et, quand les troubles se produisirent, ils prirent

des mesures répressives au petit bonheur, brûlant et rasant des

villages, dont les habitants, privés d’abris, de moyens d’existence,

n’eurent plus d’autres ressources que d’aller grossir les rangs des

rebelles.

Beaucoup de nos fonctionnaires appartenaient à l’administration

coloniale. Eux aussi, et de bonne foi, supposèrent qu’on attendait d’eux

qu’ils appliquassent les mêmes méthodes (bonnes ou mauvaises, ce n’est

pas ici le lieu de les discuter) dont ils avaient usé, durant toute leur

carrière, dans nos possessions au-delà des mers, à l’égard de

populations très peu évoluées.

Les uns et les autres firent de l’autorité alors qu’il s’agissait

d’exercer une tutelle.

Insoucieux des coutumes locales, du particularisme de chaque groupe

d’habitants, des susceptibilités individuelles ou collectives, ignorant

que la Syrie est un pays de très ancienne et très profonde culture, ils

se comportèrent à peu de choses près comme ils se fussent comportés avec

des nègres.

Bicots! Tarbouchards! Nha-Qoué étaient les mots dont ils usaient

couramment pour désigner les Syriens, qu’il s’agît du portefaix qui, une

armoire à glace sur le dos, traverse la rue, du commerçant, du lettré ou

du grand seigneur.

On vit des capitaines, des lieutenants, des employés subalternes exiger

des notables des marques extérieures de respect, que des généraux, des

préfets, des ambassadeurs n’eussent point réclamées et que, d’ailleurs,

rien ne légitimait.

On vit ces mêmes infimes représentants de la Puissance Mandataire

convoquer à leurs bureaux des Cheiks, des Pachas, des Émirs, tous

personnages fastueux, habitués aux honneurs, parfaitement au courant de

toute hiérarchie, de tout protocole, les laisser debout, alors

qu’eux-mêmes restaient assis et, d’un ton impératif, leur donner des

ordres souvent ponctués de coups de cravaches sur la table!

On vit... Que ne vit-on pas dans les grandes villes, les villages et le

bled?

Mais pourquoi insister?

En arrivant en Syrie, les Français, trop de Français, avaient tendance à

se comporter comme en pays conquis. Or, ce n’était pas le cas. Et si

tels actes, telles attitudes peuvent, paraît-il, se justifier par le

droit de conquête, ils étaient, ici, tout à fait inadmissibles. De plus,

Gouraud, grand soldat, belle et noble figure au demeurant, mais homme

aussi peu préparé, aussi peu qualifié que possible pour jouer le rôle de

Haut-Commissaire lequel exige tant de facultés diverses qu’on n’a pas

accoutumé de rencontrer chez un militaire, était débarqué à Beyrouth

avec des idées préconçues.

Il avait une mentalité de Croisé. Lui aussi, devait se rappeler la

chanson de la Reine Hortense, l’expédition de 1860, et, au-delà, évoquer

les figures des grands guerriers francs, Godefroy de Bouillon, Baudouin,

Bohémond, qui l’avaient précédé sur ce sol.

La Syrie se présentait à ses yeux comme une terre chrétienne. Le

musulman y était un intrus, un indésirable. Comme on ne pouvait le

chasser, il fallait, sinon l’asservir, du moins l’abaisser et favoriser

le chrétien ami, protégé et client plusieurs fois séculaire de la

France.

Au mépris de ce principe qu’un tuteur ayant accepté de veiller sur

plusieurs enfants n’a pas le droit de favoriser les uns au détriment des

autres et sans se rendre compte surtout que les chrétiens, respectables

certes et dignes de toute notre sollicitude, ne constituent, en Syrie,

qu’une infime minorité alors que les musulmans occupent presque

l’intégralité du pays[21], c’est à cette tâche, à cette tâche

pro-chrétienne, alors que tant d’autres le requéraient, que Gouraud

s’appliqua.

[21] Sur une population totale de 3 millions d’habitants, on compte

700.000 chrétiens (dont 300.000 maronites), presque tous concentrés

dans le Liban.

Immédiatement entouré, chambré par le clergé maronite pour lequel il

semble que la politique soit la grande affaire, il s’engagea dans une

manière de nouvelle croisade.

Au reste, il agit avec une parfaite loyauté. Jamais il ne cacha son

drapeau ni quelle orientation il entendait donner à sa politique.

Au cours d’une harangue qu’il prononça un jour, à Damas, devant le

tombeau du Grand Saladin, dont tout musulman vénère la mémoire, il

s’écria:

--Ma présence, ici consacre la victoire de la Croix sur le Croissant!

Ah! les imprudentes, ah, les malheureuses paroles! Quel tort elles nous

devaient faire! De Damas-la-Sainte, elles se propagèrent jusqu’aux

extrêmes limites de toutes les terres d’Islam. Les musulmans de Syrie

les ressentirent comme une injure, une provocation. Ils frémirent et

s’indignèrent.

--Nous avons échangé le joug turc musulman contre le joug français très

chrétien, dirent-ils.

Ce n’était rien encore! Gouraud passa des paroles aux actes et, pour

manifester de façon tangible sa sympathie aux chrétiens, pour complaire

plutôt à leurs pasteurs-politiciens, il créa pour eux un État.

Jusqu’à notre arrivée, ils avaient vécu dans une région montagneuse et

pauvre, le Liban, où croît le mûrier, que hante la chèvre et où les

terres cultivables sont rares.

C’était leur pays. C’était là que la destinée les avait fait naître. Ils

s’en contentaient comme l’habitant de nos causses, de nos landes, de nos

plateaux rocheux doit se contenter du sien. D’ailleurs, rien ne les

empêchait d’en partir et ils ne se privaient pas d’émigrer à l’étranger,

notamment en Amérique du Sud, où ils allaient tenter et souvent séduire

la Fortune.

Lorsque nous débarquâmes à Beyrouth, les Libanais que nous avions

défendus en 1860[22] contre les musulmans, et qui, au moment des

négociations pour le Traité de Paix, devaient demander que le mandat sur

la Syrie nous fût dévolu, crurent, ou voulurent croire, que nous

venions, après soixante années, poursuivre notre œuvre, et que,

nécessairement, puisqu’ils avaient été nos protégés, nos clients, nous

les devions favoriser au détriment des autres populations, leur donner

une situation privilégiée.

[22] On avait alors constitué pour eux un sandjak autonome. Leur

gouverneur devrait être chrétien et les grandes puissances, leur

protectrices, ratifiaient sa nomination valable pour cinq ans.

Gagné d’avance à leur cause, Gouraud décida de leur constituer un

magnifique domaine.

Il fit princièrement les choses. Au Sandjak de 1860, il annexa les casas

d’Hasbaya Rachaya, Baalbeck, la riche plaine de la Bekaa, tous

territoires peuplés en majorité de musulmans, la région de Tripoli et

d’Akkar au nord, celle de Sour et de Saïda au sud. De la frontière

palestinienne jusqu’aux parages de l’île de Rouad, toute la côte

syrienne appartenait aux Grandlibanais.

Damas, qui n’est pas seulement la Sainte, mais la Commerçante, mais

l’Industrieuse, Damas, la ville la plus importante de toute la Syrie, où

aboutissent les routes de Bagdad, était isolée de la mer!

Autant, plus encore que par les paroles prononcées par Gouraud, devant

le tombeau de Saladin, les Damascènes et tous les musulmans de Syrie

furent atterrés.

Leur émotion se propagea. Des Druses, des Chrétiens même, qui se

sentaient Syriens avant tout, qui avaient tant espéré, durant la guerre,

la création du Royaume arabe qu’on leur avait promis et qui, après

l’évanouissement de leur beau rêve, s’étaient résignés à n’être que des

Syriens, mais le voulaient être, souffrirent de cette atteinte portée

avec tant de désinvolture par l’étranger à leur souveraineté nationale.

Ils mêlèrent leurs voix à celles des musulmans. Ce jour-là, commença une

action qui, depuis, ne s’est point arrêtée et se poursuit, l’Action pour

l’Unité syrienne.

Gouraud ne devait pas s’en tenir là dans son travail de découpage. Après

avoir proclamé l’indépendance du Grand Liban (septembre 1920), de la

Syrie, il fit un puzzle. Il créa l’État des Alaouites (capitale

Latakieh), l’État du Djebel Druse (capitale Soueïda), l’État de Damas et

l’État d’Alep, tous deux entièrement isolées de la mer! Il faut avouer

que les Syriens qui protestèrent contre cette injuste mesure n’avaient

peut-être pas tout à fait tort.

Pourquoi Gouraud fit-il cette poussière d’États? Fut-ce, ainsi qu’on le

prétend dans le Levant, pour multiplier les postes de gouverneurs,

sous-gouverneurs, délégués et fonctionnaires de toutes natures, pour

offrir fastueusement à ses collaborateurs militaires et civils des

emplois grassement rémunérés sur les budgets locaux? Je ne m’arrête pas

à cette idée. Gouraud est aussi intègre, qu’il est loyal. S’il divisa,

c’est qu’il pensa, ainsi, pouvoir mieux régner.

Hélas! en ce pays, où toutes choses sont si compliquées, si difficiles,

il est des conceptions, des formules (excellentes, peut-être, ailleurs)

qu’il n’y faut point importer. En divisant, Gouraud porta une grave

atteinte au sentiment national des éléments syriens les plus évolués,

les plus sérieux dont il eût pu obtenir une précieuse collaboration et

dont il fit des adversaires de cette Puissance Mandataire qui, sans

apparente raison raisonnable, préludait à son action tutélaire en

morcelant leur pays.

Par ailleurs, il créait de nouveaux particularismes, encourageait les

intrigues locales, donnait à d’infimes groupements ethniques ou

religieux l’extravagante ambition d’être érigés en États, d’avoir un

Conseil Représentatif, un drapeau, un timbre-poste!

De misérables bourgades élevèrent la prétention d’être capitales. Et

certains de nos fonctionnaires--mon Dieu, c’est très humain!--qui,

n’étant que sous-ordres, souhaitaient de monter en grade et devenir à

leur tour gouverneurs, allèrent jusqu’à susciter artificiellement

certains mouvements séparatistes!

Peut-être n’avez-vous pas oublié ce Reclus d’Alep qui voulut être roi!

De la Syrie, Gouraud avait fait une Macédoine, une Macédoine sillonnée

de frontières arbitraires que, par la suite, lui et ses successeurs,

s’abandonnant à leur inspiration personnelle ou obéissant aux

suggestions qu’ils recevaient, multipliaient, déplaçaient,

supprimaient[23].

[23] En six années, la Syrie connut toutes les aventures

territoriales. Elle fut divisée, puis fédérée, puis découpée une

fois encore. A peine l’unité des États d’Alep et de Damas fut-elle

proclamée (1er janvier 1925) que le pseudo-mouvement séparatiste

d’Alep se déclenchait. On peut le rapprocher du pseudo-mouvement

séparatiste d’Alexandrette. Après avoir demandé son indépendance en

mars 1926, le sandjak réclamait, au mois de juin de la même année,

son rattachement à la Syrie de Damas.

Devant tant d’incohérence, les Syriens étaient affolés.

*

* *

Cet intempestif morcellement, et, surtout, la création de l’État du

Grand Liban, est l’une des causes, la principale, la plus grave, du

conflit qui s’est élevé contre la Puissance mandataire et ses pupilles

de Syrie.

On peut, on doit tenir pour certain que ce conflit prendra fin seulement

lorsque cette injustice sera réparée. Les Syriens cesseront de pactiser

avec nos ennemis de l’extérieur, nos véritables ennemis, à condition que

nous donnions à leur pays un débouché sur la mer et lui rendions les

territoires sans lesquels il ne saurait vivre.

Est-il dans notre possibilité de les satisfaire?

Hélas! les choses ne sont pas si faciles.

Les chrétiens--ils estiment que possession vaut titre--ne se

laisseraient point faire. A leur tour, ils crieraient à la spoliation.

Ils ameuteraient le monde.

Ils crient déjà!

Eh oui! Ils comprennent bien, malgré la passion qui les anime, qu’ils

furent favorisés au mépris de toute équité. Ils comprennent bien que

tout Français de bonne foi, étudiant objectivement le problème syrien,

arrive inéluctablement à concevoir que ce problème pourra être résolu

seulement lorsque l’Unité syrienne sera réalisée.

Et ils n’ignorent pas que, durant les pourparlers que nos représentants

officiels ont avec les hommes politiques syriens, il est toujours, il

est avant tout, question de ces éventuelles, de ces indispensables

modifications territoriales.

Il faut lire leurs journaux chaque fois que, pour trouver, s’il se peut,

un terrain d’entente entre les partis, une conversation de cette nature

intervient. Sur quel ton ils s’expriment! Avec quelle force, quelle

autorité, ils somment le Haut-Commissaire de la République de proclamer

solennellement l’intangibilité des frontières du Grand Liban!

Leurs prêtres, inspirateurs de ces ultimatums, s’agitent, multiplient

les démarches, écrivent à leurs amis d’Occident. Et dans sa résidence de

la montagne, le vénérable Patriarche des Maronites, Sa Béatitude Mgr

Hoyek, se tient prêt à lancer l’anathème:

«Le mandat s’appuiera sur la communauté maronite ou ne sera pas»,

répète-t-il.

L’écho de ces clameurs vient jusqu’à Paris. Le représentant de la France

reçoit l’ordre impératif de ne pas admettre que les frontières du Grand

Liban puissent être discutées. Les chrétiens maronites, c’est-à-dire une

minorité, reçoivent satisfaction. Mais la majorité syrienne continue à

souffrir d’un état de choses, d’une injustice dont nous sommes

responsables, dont nul ne saurait dire en quoi elle nous a profité. Et

la lutte se poursuit contre nous.

Pourtant, il ne nous eût point été difficile de gagner leur amitié. Il

ne fallait, pour cela, que leur témoigner de la sympathie et agir avec

une certaine adresse.

Ils se trouvaient encore sous le coup de l’amère déception que leur

avait causée le partage, par les alliés, des provinces détachées de

l’Empire ottoman.

Nous pouvions leur donner une nouvelle espérance: celle que la Syrie

deviendrait un jour le foyer de leur race.

C’était retourner, à notre profit, le plan que les Anglais tentaient de

réaliser à la Mecque.

Le fait que nous occupions Damas-la-Sainte, la Prestigieuse, nous

rendait l’entreprise aisée de créer, dans cette ville, une université

qui, sous notre égide, eût rivalisé avec El Azar et fût devenue le

centre où la pensée arabe se fût concentrée.

Nous n’avons pas compris le parti que nous aurions pu tirer de cette

situation.

Notre présence en Syrie ne consacrait-elle point la victoire de la Croix

sur le Croissant?...

*

* *

Ayant morcelé le pays commis à nos soins pour en attribuer les plus

belles parts à ceux de nos pupilles que nous portions tout

particulièrement dans notre cœur, nous devions faire d’autres largesses

encore avec un bien dont on nous conteste le droit de disposer à notre

guise. Par le traité d’Angora nous cédions à la Turquie, la Cilicie,

c’est-à-dire non seulement une région considérée par les Syriens comme

faisant partie de leur patrimoine, mais encore une immense et très

productive terre à blé.

Il n’y a pas lieu de discuter ici le Traité d’Angora au point de vue

français. Mais au point de vue syrien? Ne constituait-il pas, de notre

part, un acte au moins hardi?

Outre qu’il amputait la Syrie, mettait Alep et surtout Alexandrette[24]

à proximité de la frontière turque, et collait exactement cette

frontière au chemin de fer Mouslimié, Djerablous, Nissibin, ce qui,

stratégiquement, présente un grave inconvénient, le traité d’Angora eut

pour conséquence de faire entrer en Syrie, sous notre protection, des

milliers de familles arméniennes qui fuyaient le pays où leurs ennemis

revenaient et où, sans doute, elles eussent été massacrées en grand

nombre.

[24] Les nationalistes turcs revendiquent Alexandrette et Antioche.

*

* *

Il est délicat de parler des Arméniens. Ils sont chrétiens. Ils ont été

victimes de persécutions atroces. Ce sont là deux raisons qui les

rendent sympathiques aux Français de France.

Mais qui connaît l’Orient n’ignore pas les raisons de ces persécutions

et avec quelle allégresse, dès qu’elles le peuvent, ces victimes

deviennent bourreaux...

C’est une abominable haine, une haine inextinguible qui dresse l’un

contre l’autre l’Arménien et le Musulman. L’invasion d’un territoire

presque uniquement peuplé de mahométans par une population que ces

derniers détestent souleva une émotion considérable. On nous soupçonna

d’avoir attiré en Syrie l’Arménien avec l’arrière-pensée de lui faire

jouer, contre l’Arabe, le même jeu que joue le Sioniste en

Palestine[25], où il tend de plus en plus à évincer l’élément

autochtone.

[25] Mais alors que les Sionistes apportaient en Palestine leurs

millions, leur activité, y travaillaient la terre, y faisaient

pousser forêts, céréales, arbres fruitiers et vignes, l’Arménien

n’apportait en Syrie que sa misère et ses appétits.

Et puis, instruit par des exemples antérieurs, on prévoyait ce qui

allait se passer. A peine installés, réconfortés, les Arméniens, fils

d’une race que ni la culture de la terre, ni l’élevage, ni toutes les

tâches productives n’intéressent et qui est si merveilleusement apte à

vivre, à proliférer, à s’enrichir sur le sol étranger où elle s’abat,

gagnèrent les grandes villes, Alep, Beyrouth, Damas.

Ils construisirent de leurs mains de pauvres éventaires qui devinrent

boutiques, tinrent sur leurs genoux, aux portes des cafés, des bureaux

de change qui bientôt seront banques, firent aux artisans et commerçants

locaux la plus redoutable concurrence... Et les voici déjà à Alep,

propriétaires orgueilleux d’une partie de la ville.

Si j’ajoute à cela que maints d’entre eux furent employés comme

auxiliaires dans notre armée et qu’au cours de certaines opérations

répressives contre l’Arabe ils se comportèrent moins comme des soldats

que comme des comitadjis, sans doute comprendrez-vous que les Syriens

nous sachent médiocrement gré d’avoir peuplé leur pays de cet élément

qu’ils jugent indésirable et estimerez-vous que des massacres seront

difficilement évités.

Partant pour la Syrie · 第 8 / 10 段