--Dix-huit maisons que je dirige, monsieur. Toutes celles de l’Armée du

Levant! J’ai le monopole. J’ai créé tout ça en quatre ans. J’ai débuté

en 22. Avant, je tenais un petit café à Beyrouth. Un jour, le général

Gouraud me convoque: «Robert, me dit-il, je vous connais. Vous êtes un

débrouillard. Vous allez me monter une maison pour la troupe. J’ai

réquisitionné un immeuble à cette intention. Allez me voir ça.

Mettez-moi l’affaire sur pied en cinq sec. Je vous donne huit jours pour

être prêt à fonctionner. Au revoir.»

«Je visite l’immeuble. Il peut convenir à la chose. Il me faut du

personnel. Je fais une tournée dans les maisons du quartier qui est à

côté de la place des Canons et j’engage dix femmes. Il me faut des

tables, des chaises, un piano pour la salle du café, des meubles pour

les chambres, de la boisson. Je n’ai pas d’argent. Qu’est-ce que vous

auriez fait à ma place, monsieur? Moi je suis retourné voir le général.

Je lui explique mon cas. Au premier mot il m’arrête. «Compris, Robert!»

Il appelle un officier: «Préparez-moi un bon de cent mille francs sur le

Trésor.» L’officier obéit. Le général signe le bon. Je vais chez le

payeur, j’encaisse les cent billets. J’achète tout le nécessaire. Et, au

jour fixé, j’ouvre ma maison.

«C’était un samedi à six heures du soir. Le lendemain matin à sept

heures on travaillait encore au café et dans les chambres. Quand le

dernier client est parti, on avait fait deux cent trente-huit passes.

Avec dix femmes, Monsieur! On peut dire que c’est un chiffre!

«Et ça a continué. Et comme de juste, au bout de la semaine, je rendais

les cent billets au général. Je n’avais plus besoin des avances de la

France.

«Je pouvais marcher avec mes propres moyens.

«--Robert, me dit le Général, vous êtes un as. Si je ne me retenais pas,

je vous foutrais une citation.

«Seulement mon personnel a besoin d’être ménagé. Je rends compte au

général. Il me comprend. Il appelle un officier. «Rédigez-moi un

règlement pour la maison de Robert. Ouverture tous les soirs de 17 à 20

heures trente. Le dimanche, matinée de 19 heures à 16 heures et soirée

prolongée pour les permissionnaires jusqu’à 22 h. 30. A afficher dans la

maison de Robert et à insérer au rapport des corps de services.»

--Voilà, dis-je pour couper le monologue, un général comme il en

faudrait beaucoup.

--C’est un fait, opine M. Robert... Alors, ma réputation se répand. On

me demande à Alep, à Tripoli, à Homs, à Hama, à Damas. Et c’est ainsi

que, de fil en aiguille, je suis maintenant à la tête de dix-huit

maisons et d’un effectif de deux cents femmes.

--Personnel sans doute assez difficile à mener?

--Oui et non. Vous savez ce que c’est, il y a une façon de prendre le

monde. Moi, je l’ai... «Sévère, mais juste», voilà ma devise. Les femmes

aiment ça. Quand il y en a une qui fait une faute, je ne la manque pas:

l’amende. Mais jamais de coups. Bref, sans vouloir me vanter, je suis

bien estimé de toutes. Ainsi, il m’arrive de passer deux ou trois nuits

dans une maison. Eh bien, monsieur, le matin, quand j’appelle, toutes

les femmes arrivent dans ma chambre. Ça me baise la main, ça me sert mon

café. Je voudrais que vous puissiez voir ça! Mais, par exemple, il y a

un ennui: l’amour!

--L’amour?

--Oui. La femme de maison est sentimentale, Elle s’éprend facilement des

gradés. Supposez que vous dirigez une affaire. Vous avez trois femmes.

Bon. Une des trois tombe amoureuse d’un sous-officier. Qu’est-ce qui se

passe? L’amant est là tous les soirs. Naturellement, l’homme de troupe

ne va pas demander à l’amie d’un sous-officier de monter avec lui. Il

saurait ce que ça lui coûterait! C’est donc une partie de votre effectif

indisponible. C’est de la perte. Mais j’ai l’œil. Et, dès que je

découvre quelque chose, je mute la femme. De Homs, je l’envoie à Damas

ou de Merdjayoum, à Ezraa.

«Et puis, il y a aussi les gérants. Je ne peux pas être partout à la

fois. Mme Robert dirige la maison de Tripoli. De ce côté-là, je suis

tranquille. Mais, dans chacun des autres établissements, j’ai dû mettre

un gérant. Généralement, c’est un ancien sous-officier qui, au moment de

sa libération, a mieux aimé rester en Syrie que de se laisser rapatrier.

Il m’a demandé une place. Je lui ai confié une maison. C’est bon parce

que c’est énergique. Ça connaît la troupe. Ça sait se faire respecter.

«Seulement, dans le système D., ça va tout de même un peu fort. Alors,

il y a du coulage. Pas sur les passes. C’est impossible. Les femmes ont

des jetons à leur nom. Chaque fois qu’elles montent, elles doivent en

donner à la caisse. Le contrôle de leur travail et de leurs

encaissements est automatique, comme je dis.

«Le coulage est dans la boisson. Avec une bouteille de Dubonnet ou de

Pipermint, le gérant en fait deux. Le client ne remarque pas ce qu’on

lui sert. Ainsi, vous, monsieur, quand vous allez dans une maison de

tolérance, ce n’est pas la qualité de la consommation qui vous

intéresse. Le gérant le sait. Il en abuse. Et j’ai calculé, qu’en

baptisant le liquide, chacun d’eux se fait dans les cinquante mille par

an sur mon dos. C’est trop. Mais j’étudie un système de caisses

enregistreuses.»

Le train stoppe devant la halte d’El-Moussefireh. Ici est cantonnée la

Légion étrangère. Ce qui reste de la Légion étrangère dont les derniers

faits d’armes à Hasbaya et Rachaya «égalent les plus beaux de

l’histoire[17].»

[17] Rapport du général Gamelin.

Tout le contingent est sur ce quai: officiers drapés dans leurs grands

burnous blancs, sous-officiers en kaki, hommes de troupe en treillis.

Beaucoup de Russes, de Polonais, de Tchèques, d’Allemands... et puis des

gens de chez nous, des gens qui n’ont plus de nom...

Les uns sont venus dans ce corps pour essayer d’oublier un passé trop

lourd ou douloureux. Les autres, pour se mettre à l’abri de toutes

investigations. D’autres, encore, aiment la violence. Or, à la Légion,

la violence sous toutes ses formes devient héroïsme.

Calot sur les sourcils, cigarette aux lèvres, battant ses houseaux de

cuir d’une cravache en nerf de bœuf, un maréchal des logis surveille une

corvée de viande. Il est petit, râblé, sanguin. Ses jambes sont arquées,

ses mâchoires terrifiantes, ses grosses moustaches rousses cosmétiquées

sont tordues comme des cornes de bélier. Ses yeux bleus, cruels, sont

d’étroites boutonnières.

Il parle. Il parle comme on ne parle plus depuis vingt ans dans les

pires endroits de Paris. Et sa gorge, ruinée par l’alcool, par la

syphilis, n’émet plus--telles ces orgues de Barbarie fourbues--que

quelques rauques sonorités.

Je vois ce fauve roux lancé dans le bled, entrant dans un village,

pénétrant dans une maison arabe et y opérant! Je vois tout!...

Peut-être ai-je tort décrire cela? Peut-être cet homme trouvera-t-il

demain la mort dans un engagement? Alors, ce sera un héros...

M. Robert se penche à la portière. Les officiers le reconnaissent.

--Tiens, Robert! Bonjour, Robert!

M. Robert salue militairement.

--Bonjour, mon capitaine. Bonjour, mon lieutenant.

Des mains se tendent vers lui. Il veut bien y mettre la sienne.

On peut donc serrer la main de M. Robert? Sans doute, puisque, de cette

main, l’on peut accepter le pain, la viande, le fromage et les fruits.

Ce voyage m’aura encore appris des choses.

--Vous nous amenez du renfort, Robert?

--Non, mon capitaine.

--Comment, non? Et ces deux-là? (le capitaine désigne la musulmane et la

chrétienne qui, penchées à une autre portière, rient parce que les

légionnaires leur adressent des gestes, sur la signification desquels on

ne saurait se méprendre).

--Mon capitaine, ces deux dames sont pour Bosraa, où on m’a rendu compte

qu’il y a en ce moment un peu de presse.

--Le coup de feu!

C’est un mot. M. Robert veut bien en sourire.

Des cris éraillés. Une ruée d’Amazones vêtues d’oripeaux. Un bruit de

savates dans la boue. Des cheveux noirs, roux, blonds qu’on retient

d’une main, et que la pluie plaque sur les crânes, en mèches raides. Des

joues rubescentes. Des yeux cernés de bleu. Des bouches pavées d’or.

M. Robert est inondé de fierté. Il me dit:

--C’est mon personnel d’El-Moussefireh. J’ai télégraphié que je

passerais en gare aujourd’hui. Il est venu me saluer. Ah c’est stylé!...

M. Robert tend la main aux Amazones. Elles la baisent tour à tour, puis,

avec de nouveaux cris, de nouveaux rires, montent dans le wagon,

embrassent leurs deux compagnes, qui vont compléter l’effectif

insuffisant de Bosraa-eski-Cham.

Le train est reparti. M. Robert entend poursuivre mon éducation.

--Si on les écoutait, on leur enverrait tous les huit jours de nouvelles

femmes. Ce n’est pas possible, monsieur. Vous le comprenez bien. Le

voyage est cher. Ça ferait trop de frais. Et puis, vous voyez le temps

qu’on perd! Je suis bien forcé de tenir compte de tout cela pour

l’utilisation de mes effectifs et de n’ordonner des déplacements qu’à

bon escient. C’est pourquoi je laisse chaque équipe le plus longtemps

possible dans une maison. Je la change seulement quand on l’a trop vue,

qu’elle ne fait plus recette. Alors j’opère des mutations. Toujours par

dépêches. Comme un général.

--Et votre service de recrutement?

--J’allais y arriver. De temps en temps, je fais des tournées dans les

maisons civiles et je passe des engagements. Et puis, comme j’ai ma

réputation dans le pays, des parents m’amènent leurs filles. Mais j’ai

fixé un âge minimum pour l’admission. On n’entre pas dans les Maisons

Robert à moins de douze ans, monsieur!...

«Tout de même, il arrive que je sois trompé. Ainsi, le mois dernier,

j’ai accepté une recrue trop jeune. Le croiriez-vous, monsieur? Le major

chargé de la visite ne peut même pas lui passer le spéculum.

Nous roulons devant un poste installé le long de la voie.

Une vingtaine de tentes sont groupées sur le sol liquéfié. Il en sort

quelques malheureux vêtus de boue et qui agitent les bras vers ce train

dont le passage quotidien est la seule distraction.

--Et ceux-là, monsieur! qui vont rester ici peut-être plusieurs mois

sans être relevés? Est-ce que vous croyez qu’ils ne méritent pas qu’on

pense à eux, qu’on soigne leur moral? Pour tous les postes isolés dans

le bled, j’ai constitué des équipes volantes: deux ou trois femmes qui

vont vivre sous la tente quarante-huit heures avec la troupe. Comme de

juste, je m’arrange toujours pour les envoyer le lendemain du prêt! Et

j’établis un roulement. Il faut de l’équité dans tout. C’est pourquoi ce

ne sont pas toujours les mêmes qui sont de bled. Car, entre nous, ce

n’est pas une existence. Et vous vous rendez compte que les femmes

préfèrent vivre en maison... Mettez-vous à leur place, monsieur. Surtout

que chez moi c’est le confort même. Vous en aurez une idée quand vous

saurez que, dans chacun de mes établissements, j’ai installé un piano

mécanique tout ce qu’il y a de beau.

--Dix-huit pianos mécaniques, M. Robert?

--Oui, monsieur, dix-huit. Et que j’ai commandés d’un seul coup, par

lettre, à la Maison Limonaire, 166, avenue Daumesnil, à Paris, XIIe

arrondissement. Et que j’ai payés d’avance, recta, par un chèque. Je

veux que le soldat français soit bien chez moi, monsieur. C’est ma

fierté.

«Et puis je fais aussi le ravitaillement. Je suis de toutes les

colonnes. Partout où il y a baroud, on me voit arriver avec mes

camions-autos. J’apporte à manger et à boire aux combattants. Du vin, de

la bière, de la limonade pour la troupe, du champagne pour les

officiers. J’étais à Soueïda, monsieur. Ah! monsieur!... Cette

journée!... Qu’est-ce qu’ils seraient devenus sans moi?

«Pensez-vous que le général Michaud n’avait même pas songé à leur faire

apporter de l’eau. Et j’étais aussi à Rachaya, à Hasbaya, enfin partout.

«Bien sûr que ça rapporte, et pas seulement, comme vous pourriez croire,

parce que la vente est bonne. Ça rapporte aussi en nature, vous allez

comprendre. On entre dans un village. Bon. On ne va pas brûler les

maisons avec tout ce qu’il y a dedans. On sort le meilleur. C’est la

prise de guerre. Chacun se sert. Mais comment emporter tout ça? Je passe

avec mes camions. «Une bouteille de bière pour ton plateau de cuivre,

mon petit gars.» Je donne la bouteille, j’emporte le plateau. «Une

bouteille de champagne pour votre tapis, mon commandant.--Dix

bouteilles.--Cinq.

«On s’arrange pour la demi-douzaine et je charge le tapis. Un jour, j’ai

même emporté un lit magnifique, tout en nacre. Un lit historique. Le roi

Fayçal avait couché dedans. C’est maintenant le mien, monsieur.

«Vous ne pouvez pas vous figurer tout ce que j’ai rapporté de mes

colonnes. Des tapis, des étoffes, des cuivres. Une fortune, monsieur.

«Ah, la colonne a du bon pour moi! Seulement, il y a le risque. Souvent,

au retour, sur la route, les salopards tirent sur mes camions. Je fais

le coup de feu. Mais comment voulez-vous que je me défende avec un

mousqueton? J’ai donc demandé au commandement de m’installer une

mitrailleuse sur chacun de mes camions. La chose est à l’étude.

M. Robert touche sa boutonnière.

--Eh bien, monsieur vous n’allez pas me croire et pourtant je ne mens

pas. Depuis quatre ans que je sers l’armée, on ne m’a pas donné ça!...

--De la patience, monsieur Robert!

--J’en ai, monsieur, j’en ai. Seulement il y a des jours où, sauf votre

respect, je trouve qu’on se fout un peu de moi. Enfin, ce qui me

console, c’est que, sous le rapport de l’argent, ma vie est faite. Avec

ce que j’ai en banque, si je voulais vendre mes dix-huit maisons et mes

prises de guerre, je réaliserais bien dans les sept à huit millions. Ce

n’est pas gentil en quatre ans?

«Mais vous comprenez bien que ce n’est pas au moment où il y a un coup

de tabac que j’agirais comme ça. En somme, je dois tout à l’armée. C’est

pourquoi j’attends que les affaires s’arrangent pour me retirer.

--En beauté.

--Dame, monsieur, on a le sentiment de son devoir.

--Sa conception de l’honneur.

--Bien sûr! Que voulez-vous... on ne se refait pas. Et même, vous voyez

que je continue à apporter des améliorations à mes services. Ce petit

vieux qui dort avec sa scie entre les jambes, c’est mon menuisier. Je

l’emmène à Bosraa pour qu’il aménage une salle spéciale destinée aux

officiers. Jusqu’ici, ils étaient avec les hommes de troupe. Moi, je

suis pour la hiérarchie!»

* * * * *

Pourquoi, comment ai-je dit à M. Robert que l’hôtel de Derâa est un

bouge infâme, une sentine et que jamais, jamais je n’y remettrai les

pieds? Je ne sais...

M. Robert m’a jeté un regard désolé.

--Ah! monsieur! Si j’avais su! Vous pensez bien que je ne vous aurais

pas laissé aller là! Ce n’est pas un endroit pour vous! Promettez-moi

qu’à votre retour vous me ferez l’honneur d’accepter l’hospitalité dans

ma maison...

Je ne suis pas repassé par Derâa...

VIII

Ce qu’on apprend à Damas

En dépit de ce que le voyage présente d’un peu hasardeux[18], c’est à

Damas qu’il faut venir si l’on souhaite vraiment de se pencher sur l’âme

syrienne et d’en suivre les palpitations.

[18] J’écrivais ces lignes en pleine insurrection (décembre 1925).

Aujourd’hui, la situation est très améliorée. Le trajet de

Beyrouth-Damas s’accomplit sans incident.

Alep, la véritable Alep, l’Alep musulmane qui, farouche et impénétrable,

s’étend entre la citadelle et le désert, ne livre point son secret.

Beyrouth, cosmopolite et corrompue, occupée du seul intérêt matériel, du

seul lucre, pratique avec une habileté consommée l’art de dire

exactement à ceux qui l’interrogent--et quels qu’ils soient--les paroles

qu’ils espèrent entendre.

Pleine de mouvements et de clameurs, Damas se livre davantage. L’Arabe

l’appelle Ech-Châm, du même nom qu’il donne au pays tout entier.

Entourée de jardins enchantés, sans cesse irriguée par mille ruisseaux

venus des montagnes, où croissent les plus beaux arbres fruitiers du

monde et dont le Coran proclame qu’ils sont à l’image du paradis, elle

est le cœur et le cerveau de la Syrie.

Dans les rues de cette immense cité, du caractère oriental le plus pur,

riche de plusieurs centaines de mosquées, de palais, de ruines antiques

endormies sous la poussière qu’y ont accumulée les siècles, grouille une

population colorée, remuante que, parfois, son fanatisme et sa

xénophobie incitent aux pires actions.

Jamais cette population ne put être exactement recensée et nul ne peut

se flatter de connaître ses sentiments, ses aspirations, ni de prévoir

ses éventuelles réactions dans une circonstance donnée.

Son fanatisme est entretenu par les ministres de la religion, par

d’innombrables agitateurs-orateurs qui parcourent les quartiers

populaires, les souks, les bazars, les caravansérails, les marchés,

s’arrêtent dans les cours des mosquées et dans les petits cafés, où le

Damascène passe tant d’heures à jouer aux dominos, au jacquet, ou,

assis, jambes croisées sur un vieux canapé de bois, à rêver sans fin

devant un narghilé.

Au nom du Prophète, s’appuyant sur tels passages du Coran qu’ils

appliquent aux événements de l’heure, ces orateurs prêchent la haine de

l’infidèle, de l’étranger, en ce moment, du Français, puisque c’est lui

qu’il s’agit de combattre...

Et tout ce petit monde de la rue, tout ce petit monde si sensible et

qui, si facilement, s’agite, d’entrer en ébullition, de penser à la

Guerre Sainte.

La même agitation, plus raisonnée--est-il besoin de le dire?--et plus

redoutable aussi, règne parmi les étudiants des médrèsés, des écoles de

médecine et de droit, chez les lettrés, dans les innombrables cercles

politiques où se réunissent poètes, écrivains, médecins, avocats, pour

écouter, applaudir avec frénésie des tribuns dont beaucoup sont doués

d’un grand talent et dont l’éloquence enflammée transporte les

auditoires.

* * * * *

Je suis arrivé à Damas au soir tombant, quelques instants à peine avant

l’heure fixée par l’autorité militaire pour la fermeture de toutes les

maisons et l’arrêt total de la circulation. Je vous laisse à penser

quelle fut ma première impression: imaginez celle éprouvée par un

voyageur à qui Paris eût été révélé durant une nuit d’hiver de la

guerre.

Par fortune, j’étais pourvu d’un laissez-passer permanent. C’est

pourquoi, ayant pris place dans une auto, sur le siège de laquelle deux

soldats en armes étaient montés, je pus parcourir la ville en tous sens.

Chaque rue était barrée de réseaux mobiles de barbelés en chicane,

bordée de défenses constituées par des monceaux de sacs à terre, de

blockhaus bourrés de grenades et garnis de mitrailleuses.

Tous les cent mètres, une sentinelle, fantassin de chez nous, tirailleur

algérien, spahi marocain, Sénégalais, gendarme français ou syrien

sortait de l’ombre, croisait la baïonnette, criait: «Qui vive?», et,

ayant reçu le mot, déplaçait les réseaux mobiles pour nous permettre le

passage.

L’auto faisait un nouveau bond. Ses phares projetaient un faisceau de

lumière sur un groupe de petites maisons à encorbellement, un minaret,

une fontaine, une colonnade romaine qui, aussitôt, s’évanouissaient dans

la nuit. Parfois, au loin, des coups de feu éclataient.

C’est ainsi que je fis connaissance avec la «Perle de l’Orient».

Le lendemain matin, très tôt, j’étais réveillé par le canon: une colonne

en marche vers le nord-est nettoyait une région hantée par les bandes.

Le peuple de Damas n’était pas autrement troublé par le cri rageur de

l’engin meurtrier que prolongeait l’écho des montagnes. Pas davantage

par toutes les organisations défensives qui s’élevaient dans les rues et

qu’il semblait ne point voir. Dans sa boutique, le commerçant attendait

paisiblement qu’Allah, dispensateur de la subsistance, lui envoyât des

pratiques. Les marchands de pistaches, de pois chiches grillés, de

légumes et de fleurs criaient leurs denrées. Sur les canapés de bois des

cafés, les fumeurs de narghilé commençaient de rêver. Les dominos

claquaient sur les tables de marbre.

Dans les cours des mosquées, des hommes accroupis sur leurs talons,

formaient cercle autour d’un lettré qui leur tenait un discours, leur

lisait un journal venu du Caire publiant le récit d’une défaite

française au Maroc ou accusant nos troupes de commettre en Syrie des

atrocités sans nom.

Propagande!... Propagande!...

Elle s’exerce ici sans trêve, sous toutes les formes, dans tous les

milieux.

*

* *

Très loin du centre de la ville, dans un quartier aux étroites voies

tortueuses, les émirs, les pachas et les cheiks vivent volontairement

reclus en des maisons-forteresses aux façades nues, sans autre ouverture

que des portes blindées percées d’étroits judas grillagés.

Une de ces portes s’ouvre-t-elle pour vous, comme elle s’ouvrit pour

moi? Vous pénétrez dans un décor des _Mille et une Nuits_. Un eunuque

nègre vous conduit, à travers de longs couloirs obscurs, jusqu’à une

large cour intérieure, dallée de marbres multicolores disposés en

admirables mosaïques, au milieu de quoi, dans une vasque d’albâtre

ouvragée comme une pièce d’orfèvrerie, l’eau fraîche chante sans arrêt.

Des citronniers, des orangers, un palmier géant dont les racines courent

sous la précieuse mosaïque, versent leur ombre douce dans ce patio sur

lequel s’ouvrent les pièces de la maison.

On vous introduit dans l’une d’elles. Elle est dallée de marbre comme la

cour. Mais la mosaïque est couverte presque entièrement de tapis

somptueux. Les murs, le plafond sont décorés de cuir repoussé, gaufré,

ciselé où se jouent l’or éteint et mille couleurs patinées par les ans.

Plusieurs hommes sont assis sur des coussins richement brodés. Ils

fument. Ils boivent le café dans de minuscules tasses. Ils se lèvent

quand vous entrez, vous saluent, vous invitent à prendre place dans leur

cercle, à fumer, à boire le breuvage odorant, dont ils font une si large

consommation.

Ils ont généralement passé l’âge mûr. Quelques-uns sont très vieux. Les

uns portent la redingote, le tarbouche rouge, les autres, la robe noire,

le turban blanc ou vert. Deux ou trois restent fidèles au costume des

Bédouins du désert.

Quand la très forte impression ressentie par vous qui venez, si

brusquement, de pénétrer dans un cadre et dans un monde insoupçonnés

s’est dissipée, vous découvrez la présence, parmi ces hommes si

différents, si éloignés de vous, de quelques personnages très élégants

aux costumes occidentaux, dont les regards se posent avec insistance sur

votre visage.

Ce sont des avocats, des médecins, d’anciens ministres du roi Fayçal.

Ils ont fait leurs études en Europe. Ils connaissent notre langue, notre

personnel politique, lisent nos journaux et l’on comprend, dès leurs

premiers mots, dès leurs premières questions, qu’ils sont chargés de

tenir dans ces maisons princières exactement le rôle que jouent, dans

les quartiers populaires, les orateurs-agitateurs dont j’ai parlé plus

haut.

Ils ont assumé la tâche d’encourager le fanatisme des princes, des

pachas et des cheiks, de les inciter à la résistance et de recueillir

auprès d’eux, qui sont fort riches, des subsides qui serviront à la

propagande et à l’achat d’armes...

C’est avec eux qu’il importe de converser. Ah! les redoutables

_debaters_! Comme ils sont retors! Comme, dans leurs discours, ils

savent bien prononcer les formules en honneur à la Société des Nations

et aussi celles dont usèrent les puissances alliées au cours de la

grande guerre: «Principe des nationalités! Droit des peuples à disposer

d’eux-mêmes»!

Il faut les laisser parler. Et l’on apprend des choses bien

intéressantes.

Singulièrement celle-ci: le problème syrien, déjà si irritant, si

malaisé à exposer, se complique encore du fait que les organisations

panislamiques collaborent avec les adversaires du mandat.

Sur toute l’étendue des pays d’Islam, les Musulmans fanatiques

poursuivent le rêve de secouer la tutelle européenne qui leur est

imposée. Songeant à la gloire des conquérants dont ils sont les fils

déchus, mais non résignés, conservant l’illusion de pouvoir, un jour,

reprendre leur marche vers l’ouest, de récupérer les immenses étendues

jadis asservies qui vont de l’Adriatique à Constantinople et, d’autre

part, comprennent toute cette Afrique du Nord (Égypte, Tripolitaine,

Tunisie, Algérie, Maroc) où l’Angleterre, l’Italie, la France et

l’Espagne se sont installées, les musulmans fanatiques ne sont pas très

éloignés de croire que l’insurrection syrienne est le prélude du grand

mouvement libérateur...

Partant pour la Syrie · 第 7 / 10 段