Oh! certes, nous ne pouvions refuser l’accès de la Syrie à ces familles

que le Turc eût exterminées. Mais nous aurions dû avoir, avec elles, une

politique telle qu’au lieu de constituer une lourde charge pour le pays

elles eussent participé à sa mise en valeur.

Ce n’était pas dans les villes, déjà surpeuplées, où sévissait une grave

crise économique et où, par conséquent, la lutte était âpre entre

commerçants qu’il fallait installer les Arméniens, mais dans les

campagnes où manque la main-d’œuvre.

J’ai dit que ce peuple préfère au travail de la terre, le troc, le

négoce, le change, la banque, le petit artisanat dans les villes, toutes

formes d’activité qui lui procurent des gains plus rapides, plus

considérables et plus de chances de réussir.

Mais, poussé par la nécessité, alléché par certains avantages qu’on lui

eût accordés, il fût devenu cultivateur et pasteur. Comme la Palestine a

profité du Sioniste, la Syrie eût profité de l’Arménien au lieu d’en

souffrir.

Une fois, on songea bien à lui donner l’occasion d’être utile au pays où

il recevait asile. Dans la région d’Alexandrette existent de vastes

marais. On dit à certaines familles: «Asséchez ces marais. Le terrain

que vous aurez ainsi aménagé vous appartiendra. Vous y pourrez élever

votre maison.» Les immigrés se mirent à la besogne. Mais, peu après,

l’arrêté qui leur accordait la propriété du sol gagné par eux sur le

palus fut rapporté. Ils cessèrent le travail et allèrent retrouver leurs

frères dans les cités.

Nous n’avons su avoir ni une politique des Arméniens, ni une politique

des chèvres. Celles-ci (comme ceux-là, disent les arménophobes)

constituent un véritable fléau pour le Liban. Jadis très riche

d’admirables forêts, il fut entièrement dévasté, pendant la guerre, par

les Turcs. Le reboiser est une nécessité impérieuse que ses indolents

habitants reconnaissent eux-mêmes. Ils sont prêts à faire des

sacrifices. Dans maints endroits, ils ont planté le pin et le chêne.

Mais la chèvre, la charmante et capricieuse chèvre noire qui circule

partout, sur les pentes rocheuses broute les jeunes pousses, ruine

toutes les plantations.

Pour l’empêcher de continuer ses méfaits, Weygand délimita les pacages

où elle pourrait être conduite. Il reçut tant de réclamations de la part

des propriétaires de chèvres, qui, invoquant les principes wilsoniens,

l’autorité de la Société des Nations, que sais-je encore? protestèrent

contre cette atteinte à la liberté individuelle, qu’il dut restituer ses

privilèges à Amalthée.

Le Liban restera déboisé comme les environs d’Alexandrette resteront

marécageux!...

*

* *

Quels griefs les Syriens articulent-ils encore contre nous?

Voici le plus grave: ils nous accusent de les avoir ruinés. Avant notre

arrivée, ils usaient, pour leurs transactions, de la livre ottomane

papier mais surtout de la livre turque or et de la livre égyptienne.

Nous résolûmes de créer la piastre syrienne que nous assimilâmes à notre

franc dont elle devait suivre la fortune[26].

[26] L’arrêté par lequel, à la date du 21 janvier 1921, M. Robert de

Caix décida la création de la monnaie syrienne comporte notamment

deux articles:

«Art. 2.--Toute dette, billet, effet de commerce, dépôt de toute

nature antérieurs au 26 novembre 1918, stipulant le paiement en

monnaie étrangère ou en espèces métalliques étrangères, seront

remboursables en monnaie ayant, de par la législation de l’État qui

les a émis, cours légal et libératoire à l’intérieur de son

territoire.

«Art. 3.--Toute dette, billet, effet de commerce, dépôt de toute

nature antérieurs au 26 Novembre 1918, stipulant le paiement en

livres turques papier et espèces, sera converti en monnaie syrienne

à la valeur de 1 dollar 50 au cours du jour de la date du présent

arrêté, soit 112 piastres syriennes 50 par livre turque stipulée.»

On accordait donc à cent-douze piastres syriennes cinquante,

c’est-à-dire exactement à vingt-deux francs dix de notre monnaie, la

valeur d’une livre turque or.

Par suite de la dépréciation de notre monnaie, celle-ci cote

aujourd’hui 135 francs.

Si nous voulons mesurer le tort que nous avons causé au pays en créant

la piastre, à quoi nous donnions un cours légal et libératoire, il

suffit de nous rappeler ce que le franc valait par rapport au dollar le

21 janvier 1921 et ce qu’il est devenu depuis...

--Sans vous, nous disent les Syriens, nous userions encore de la livre

turque or et de la livre égyptienne. Nous serions riches. Vous avez fait

de nous des pauvres.

Que leur répondre?

Ils ajoutent:

--Nous possédions en dépôt dans les banques des monnaies saines qui, du

jour au lendemain, furent, par votre ordre, converties en une devise

qui, par la suite, devait s’avilir en même temps que la vôtre. Comment

ne vous accuserions-nous point d’avoir ordonné cette conversion à votre

profit, pour rafler nos monnaies d’or, nos livres, nos dollars dont

votre Trésor avait un si impérieux besoin?»

Le moyen de faire comprendre à ces plaignants que, si certaines banques

profitèrent, en effet, de l’opération, l’État français n’y trouva nul

profit?

Les Syriens disent encore:

«Qu’avez-vous fait pour l’éveil économique du pays? Rien ou si peu de

chose! Où sont vos grands travaux d’utilité publique? Nous les cherchons

en vain. Nous manquons de routes, de ports, de chemins de fer[27]; des

milliers de maisons sont à reconstruire dans nos villes... Ah! comme

vous auriez pu entreprendre de belles choses! Et l’ouverture

d’importants chantiers aurait présenté un autre avantage. Elle aurait

privé la révolte de tous les auxiliaires que celle-ci recrute parmi les

sans-travail et qui vont à la guerre parce qu’elle nourrit son homme.»

[27] Il suffirait de relier Tripoli à Haïffa, c’est-à-dire de

construire une voie ferrée de 200 kilomètres pour qu’il soit

possible d’aller de Paris au Caire en wagon-lit.

* * * * *

Oui, ce pays était et demeure pour notre commerce, notre industrie, nos

sociétés d’entreprises un magnifique champ d’action.

Mais il offre d’autres possibilités encore. Il a son Nil. Et c’est

l’Euphrate.

De Djerablous à Abou-Kemal, de la frontière anatolienne à la frontière

irakienne, sur plus de cinq cents kilomètres, l’immense fleuve roule ses

flots à travers la Syrie. Qu’on fasse pour lui ce qu’on fit jadis pour

le Nil, qu’on l’endigue, qu’on coupe son cours par des barrages, qu’on

en déverse les eaux sur les rives et qu’on les fasse courir en

d’innombrables canaux sur la plaine! Ce que nous appelons aujourd’hui le

désert et qui, en vérité, est une terre engourdie par la sécheresse,

s’éveillera, redeviendra un éden, les arbres fruitiers y prospéreront

comme dans les légendaires jardins de Damas et de Saïda. Les céréales

seront rivales des plus belles, la qualité du coton supérieure à celle

que produit l’Égypte.

Les mêmes eaux fourniront la force et la lumière électriques à toute la

Syrie, à tout le Liban, et, si besoin est, aux pays voisins.

Vision utopique? Rêve? Non. Certitude. Certitude acquise par tous les

ingénieurs, tous les agronomes qui sont allés jusqu’à l’Euphrate, l’ont

vu porter vers la mer l’énorme volume de ses eaux[28] et dont les

expériences donnèrent des résultats qui passèrent les plus optimistes

espoirs.

[28] 518.400.000 mètres cubes par 24 heures en période de crue

normale. Un barrage établi en amont de Meskéné et dont la

construction ne présenterait aucune difficulté, permettrait la

création d’une station hydro-électrique de 50.000 C.V.

*

* *

Nous n’avons eu ni une politique de l’Arménien, ni une politique de la

chèvre, ni une politique de l’Euphrate, c’est-à-dire de l’arbre

fruitier, des céréales, du coton et du mouton...

Elle est très grave cette question du mouton syrien. Elle mérite qu’on

s’y arrête.

La tribu bédouine, à la recherche d’herbe pour ses troupeaux, parcourt

sans répit d’immenses espaces. Le sol qui n’appartient à personne est-il

stérile? Les bêtes sont poussées sur les terres cultivées par les

populations villageoises. Elles y détruisent la récolte. Rixes et

batailles sont inévitables. A chaque changement de saison, elles se

produisent. Une partie de notre armée est occupée à rétablir l’ordre

entre sédentaires et nomades.

Le projet relatif à l’aménagement de l’Euphrate prévoit la création de

pâturages où le Bédouin pourra installer ses moutons, abandonner celte

vie errante qui, sans doute, a de l’attrait à ses yeux, mais à laquelle

il renoncera le jour où il aura compris qu’en se fixant il diminuera sa

peine et augmentera son profit puisque, de toute évidence, son troupeau,

dont il perd aujourd’hui la moitié sur les pistes du désert, deviendra

plus nombreux.

L’Euphrate aura fait un don inappréciable à la Syrie et, de surcroît, il

aura supprimé sur une vaste étendue du territoire une cause de trouble.

*

* *

Comme l’Égyptien, davantage encore, le Syrien est âpre au gain. S’il

aime jusqu’à l’excès, jusqu’à la manie la politique, l’intrigue,

l’agitation, c’est, en partie, parce qu’il est oisif et pauvre. Que son

pays, irrigué par le grand fleuve, prenne l’aspect du Delta, le Syrien

comblé des dons de la fortune oubliera bientôt les rêves dans lesquels

il se complaît, qui l’énervent, l’irritent et le stérilisent.

Et si ce sont les Français qui, par leur industrie, ont fait de lui

l’égal de son cousin du Caire ou d’Alexandrie, encore qu’il soit, de

nature, peu enclin à la gratitude, peut-être nous en accordera-t-il les

apparences.

Peut-être nous autorisera-t-il, pour récupérer les milliards que nous

avons décaissés, à prendre une partie des richesses que nous aurons

créées.

Mais pour que nous puissions mettre la Syrie en œuvre, il faut que le

calme et la sécurité y règnent.

Sommes-nous capables d’inaugurer une politique permettant d’obtenir ce

résultat?

Et le voulons-nous?

X

Faut-il partir, rester?...

Il serait vain, il serait puéril de le nier: nous n’avons pas réussi en

Syrie. Après six années de tutelle, nous ne sommes arrivés ni à nous

faire craindre,--ce qui est un moyen de gouvernement,--ni à nous faire

aimer,--ce qui en est un meilleur,--ni à gagner l’estime de nos pupilles

sur le compte desquels, de notre côté, nous avons perdu bien des

illusions.

Nous les avons déçus. Ils nous ont lassés.

Mélancolique bilan!

La charge que nous avons assumée devant la Société des Nations et qui

consiste à assister les Syriens, à les conseiller, à les conduire

jusqu’à leur majorité était-elle aisée?

Certes non. En ce pays d’embûches et de chausse-trappes, dont les fils,

si turbulents, si divisés, sont plus épris encore de discussion et

d’agitation que de bonheur, en ce pays où naissent et se développent

tant d’ambitions, où les partis, comme les religions, se désagrègent et

se décomposent sans cesse pour se reconstituer sous d’autres formes, où,

enfin, le Sage, le Juste, le Très Bon lui-même--l’expérience est faite

depuis des siècles--se heurtent à l’incompréhension des hommes et ne

sont payés que par leur ingratitude, toute tâche est difficile.

Surtout quand elle est de la nature de celle qui nous échéait.

Oh! sans doute, une autre nation que la nôtre, si elle se fût trouvée à

notre place, eût connu les mêmes soucis, soulevé les mêmes

mécontentements, donné aux populations les mêmes motifs ou les mêmes

prétextes de se plaindre. Car on n’imagine pas très bien les Syriens se

déclarant satisfaits de la loi qu’on leur impose et de ceux qui

l’appliquent.

Et, sans doute, cette puissance eût-elle été combattue, à l’intérieur et

de l’extérieur par les mêmes hommes, les mêmes organisations que nous

voyons aujourd’hui dressés devant nous.

Mais cette constatation ne peut que nous consoler--très faiblement--de

nos déboires dans l’accomplissement d’une mission qui, ne nous ayant

rien rapporté, nous a coûté tant d’argent, tant de précieuses vies

humaines et tant de prestige.

Un ancien président du Conseil, à qui un témoin de ce qui se passe au

Levant exposait la situation, s’écriait en prenant dans ses mains sa

tête lourde de science:

--Ah! si nous pouvions nous retirer de la Syrie sur la pointe des pieds

et sans que personne ne le sût!...

Ce ministre exprimait, dans le privé, l’opinion de beaucoup de

Français--peut-être même de la majorité des Français.

Eh bien, cette politique de renoncement, d’abdication, il n’est plus de

notre dignité d’y consentir.

Quelle serait notre situation dans la Méditerranée, et sur la route des

Indes si nous abandonnions la Syrie avant d’avoir signé avec elle

certains traités, certaines conventions?...

Outre que, en nous rembarquant nous avouerions notre échec, notre

impuissance, nous ruinerions notre influence dans le Proche-Orient. Du

même coup, nous accroîtrions celle de l’Angleterre et de l’Italie qui ne

manqueraient pas, au lendemain du jour où nous aurions résigné notre

mandat, de se présenter devant la Société des Nations pour recueillir

notre succession.

Or, l’Angleterre est installée à Gibraltar, à Chypre, à Malte, à

Alexandrie, sur le canal de Suez, en Mésopotamie, en Palestine, en Irak.

Et l’Italie, dont nous connaissons le robuste appétit, qui escompte bien

que le statut du Dodécanèse sera réglé en sa faveur, et qui se livre,

dans toute l’étendue des territoires placés sous notre mandat, à une

active propagande, l’Italie convoite déjà Smyrne!...

* * * * *

Mais, si nous voulons demeurer, il nous faut, de bonne foi, reconnaître

nos erreurs et réparer celles qui peuvent l’être encore.

Jusqu’ici, nous avons fait la politique de la minorité. Elle nous a

rapporté la révolte, la guerre. Inaugurons la politique de la majorité,

une politique musulmane. C’est à ce prix, à ce prix seulement, que nous

rétablirons la paix et recouvrerons notre prestige perdu.

Certes, il ne saurait être question de renier nos traditions dans le

Levant, de n’y plus être, pour le chrétien, l’ami que nous fûmes pendant

des siècles[29]. Mais s’il continue de mériter notre sollicitude, rien

ne justifie les faveurs dont nous l’avons si imprudemment comblé, le

jour que, pour satisfaire à son orgueil, nous avons intégré à son

patrimoine des terres arrachées au patrimoine d’autrui.

[29] Comment pourrions-nous oublier l’œuvre admirable de nos

religieuses et de nos religieux, des Lazaristes, notamment, qui, au

prix d’immenses efforts, avec un dévouement et une abnégation

auxquels on ne rendra jamais assez hommage, ont répandu notre langue

dans tout le bassin de la Méditerranée orientale.

Ce ne serait point le molester que de donner à son domaine des limites

raisonnables, réparant ainsi une injustice dont nous portons la

responsabilité et qui est à l’origine de nos malheurs.

Cette mesure, strictement équitable, qui serait un acheminement vers

l’unité syrienne, qu’on nous réclame avec tant de force, calmerait les

esprits, ramènerait à nous les éléments sérieux et sains du pays. Au

lieu de continuer à pactiser avec les professionnels de l’intrigue et de

l’agitation, les aventuriers, les ambitieux et tous nos ennemis de

l’extérieur, dont ils sont devenus, artificiellement et poussés par le

désespoir, les alliés temporaires, ils se rallieraient à nous,

travailleraient à nos côtés pour le bien de la Syrie.

Les chrétiens libanais, leurs pasteurs-politiciens, surtout,

protesteraient.

Il faudrait les laisser protester et, pour soustraire le

Haut-Commissariat à leurs récriminations, à leur influence, à leurs

intrigues, le transférer de Beyrouth à Damas, au cœur même de la Syrie.

Car Beyrouth cache le Liban et le Liban cache la Syrie.

Si nous avons essuyé un si grand nombre d’échecs dans ce pays, c’est que

nous ne l’avons pas compris, c’est que, jamais, nous n’avons entendu sa

voix, ni perçu les pulsations de son sang.

C’est seulement à Damas que nous y parviendrons.

Ayant restitué à la vraie Syrie les casas et les régions côtières dont

nous l’avons amputée, ayant mis notre administration centrale en mesure

de la comprendre enfin, nous n’aurons pas accompli encore toute notre

tâche.

Il nous restera à réformer un système monétaire désastreux, interdisant

aux Syriens toute transaction commerciale avec leurs voisins et à les

débarrasser de l’armée des fonctionnaires de tous ordres que nous avons

installés chez eux. Médiocres en général, ces commis qui, en France,

occuperaient des postes infimes, reçoivent en Syrie des émoluments

considérables et y font figure de potentats!

Les Syriens, à qui, je l’ai dit sans ambages et parfois même avec

verdeur, certains graves défauts n’ont pas été épargnés par les dieux,

sont gens évolués. Ils apprécient à leur juste valeur, qui est mince,

ces instituteurs, ces sous-préfets, ces agents subalternes de différents

ministères que nous leur avons donnés pour maîtres. Les plus indulgents

en sourient. Les plus ardents se sont révoltés contre eux. Tous en sont

las et demandent leur départ.

Par contre, ils entourent de considération, de respect, d’admiration

ceux des nôtres chez qui ils reconnaissent une supériorité. Certains les

ont parfois traités durement, très durement même. Deux ou trois leur

furent impitoyables. Mais ils ont réalisé. Ils ont fait œuvre utile.

Leur réputation s’est répandue jusqu’au désert sous la tente rapiécée du

Bédouin. On les craint, mais on les estime. C’est le secret de

l’autorité en Orient.

--Donnez-nous des hommes de cette classe, de cette valeur et qui seront

nos conseillers, pour nous enseigner ce que nous ignorons, pour nous

aider à nous administrer, à nous gouverner, nous disent les Syriens.

«Mais rapatriez tous ces petits fonctionnaires dont il semble que vous

ayez voulu vous débarrasser en nous les imposant. Nous n’aurons aucune

peine à les remplacer. Ce dont nous sommes certains, c’est que nous ne

trouverons pas plus mal chez nous. Et, du moins, leurs successeurs

auront, à nos yeux, trois avantages: ils ne nous témoigneront pas leur

mépris, ils parleront notre langue et nous les paierons moins cher.»

*

* *

Tels Français, militaires et civils, sont arrivés dans le Levant avec la

conception que nous devions nous y appuyer sur le chrétien. A leurs

yeux, les autres éléments de la population ne constituaient qu’une masse

négligeable, une masse amorphe, que nous pouvions traiter à notre gré,

sans nous soucier de son opinion, de ses susceptibilités, de ses

aspirations.

C’était une illusion. La dangereuse illusion. Nous savons ce qu’elle

nous a coûté.

D’autres, dans ce pays de grande propriété, où, même chez les chrétiens,

subsiste le régime féodal, d’autres ont voulu instituer brutalement une

sorte de régime démocratique.

Ce fut une erreur encore. La Syrie n’est point mûre, elle ne sera pas

mûre avant un siècle peut-être pour la démocratie.

Davantage, l’immense majorité de ses habitants, majorité où se

confondent les élites et les masses, aspire à vivre sous un prince qui

régnerait à Damas et, sous notre égide, de concert avec nos

représentants, assisté de nos conseillers techniques, gouvernerait le

pays, exception faite du Liban qui jouirait d’un statut particulier.

Profondément hiérarchisés, très impressionnés par certains titres,

certaines dignités, les Syriens seraient flattés de devenir les sujets

d’un personnage jouissant du double prestige que confèrent la naissance

et la richesse. Ils se soumettraient avec d’autant plus d’enthousiasme à

sa loi, à son autorité qu’ils ne ressentiraient plus l’humiliation

d’être colonisés par l’étranger.

Aurions-nous licence de souscrire à ce vœu s’il était reconnu qu’en

agissant ainsi nous pourrions remplir notre mission, être enfin

dédommagés de nos soucis, de nos déboires et remboursés de nos pertes?

Rien ne s’y oppose. Et, d’ailleurs, l’Angleterre, à qui cette politique

n’a pas si mal réussi, l’Angleterre dont le prestige s’accrut alors que

la nôtre diminuait, n’a-t-elle pas créé un précédent en installant des

rois dans les États, commis à son mandat et dont les Syriens envient le

sort?...

Est-ce parce que nous sommes en République que nous aurions scrupule à

créer un royaume dans un pays qui ne nous appartient point, sur lequel

nous n’avons reçu qu’une mission temporaire et dont il semble bien que

les habitants réclament cette forme de gouvernement?

Est-ce qu’après avoir rendu les Syriens témoins et victimes de nos

discussions intestines nous allons continuer à exporter chez eux, contre

leur gré, nos conceptions sociales? Est-ce que nous allons, parce que

c’est un régime qui nous est cher, leur imposer la République et, ainsi

que Sarrail en avait le dessein, créer dans leurs principales villes des

sections de la Ligue des Droits de l’Homme?

Ils veulent un prince? Donnons-leur un prince après avoir, comme il se

doit, pris nos précautions et obtenu toutes garanties du personnage sur

le front duquel descendra la couronne des rois de Syrie.

Beaucoup sont ou seraient candidats. Je crois savoir que certain duc

français lorgne du côté du pays, où ses pères, les Croisés, se

couvrirent d’une gloire immortelle et vers lequel l’une de ses parentes

cingle, périodiquement, pour mener en sa faveur une active propagande.

Je n’ignore pas qu’à Damas deux notables, dont l’un d’origine

algérienne, n’attendent qu’un signe pour se mettre sur les rangs et qu’à

Beyrouth le fils d’un très haut dignitaire de l’Islam est leur

compétiteur. Et je ne vous ai point celé qu’en son palais somptueux de

Gezireh, au bord du Nil, le président du Comité syro-palestinien, l’émir

Michel Lotfallah, puisque, une fois encore, il faut l’appeler par son

nom et lui donner son titre de pacotille, s’abandonne avec délices au

rêve de fonder une dynastie--la dynastie des Lotfallah de Fagallah--et

de régner sur un pays qu’il a si grandement contribué, par ses

intrigues, par son argent, à mettre à feu et à sang et dont il n’a

peut-être pas perdu l’espérance de nous voir chasser par les bandes à sa

solde.

Mais le duc français est catholique. Le pseudo-émir cairote est Grec

orthodoxe. Les deux éventuels prétendants de Damas et celui de Beyrouth,

s’ils sont, comme je n’ai aucune raison d’en douter, bons musulmans,

ont-ils trouvé dans leurs berceaux assez de dinars d’or pour espérer

tenir honorablement rang de monarques au pays des Mille et une Nuits, au

pays où l’autorité sans le faste n’est qu’un leurre, une dérision et

n’impressionne personne, ni le grand seigneur, ni le chef religieux, ni

le lettré, ni même le bonhomme qui, son outre de peau de mouton

ruisselante et gonflée sur les reins, parcourt les rues pour y vendre de

l’eau?

Si vraiment, après examen, nous décidons d’installer un roi à Damas, un

roi musulman, bien entendu, choisissons-le doué d’un exceptionnel

prestige: qu’il soit riche, très riche, moderne en ses conceptions et,

s’il se peut, rompu aux affaires telles qu’on les pratique en Occident

afin que, sous son règne, le pays prenne son essor économique.

Le portrait est composite. Il est séduisant. L’original doit pouvoir se

découvrir. Peut-être n’est-il que de le chercher.

* * * * *

Six années durant, poursuivant une politique de mirage et d’illusions,

nous avons erré, en Syrie, dans le Liban, en quête d’une vérité qui,

toujours fuyante, nous entraînait sur des chemins où, nous blessant

cruellement à toutes les pierres, à toutes les épines, nous n’avons

trouvé que déboires et deuils.

La preuve est faite que nous nous sommes égarés. Revenons sur nos pas.

Prenons d’autres voies. Sinon, si vraiment nous ne croyons pas pouvoir

changer de conception et de méthode, n’allons pas plus avant. Nous avons

versé assez de notre sang, dépensé assez de milliards dans cette

aventure. Abandonnons Syriens et Libanais à leur sort, ou, du moins, à

qui voudra assumer la charge de leur tutelle.

Et rentrons chez nous.

Pierre LA MAZIÈRE

a publié à la même librairie

J’AURAI UN BEL ENTERREMENT!

Que les plus grands écrivains et les critiques les plus sévères de ce

temps ont loué en ces termes:

Tout cela est fort, sain, net, hardi et comble de louange vivant. Seuls

comptent ceux qui étreignent leur temps à bras le corps. Pierre La

Mazière est du nombre.--Henri BÉRAUD.

* * * * *

Partant pour la Syrie · 第 9 / 10 段