une batterie de 105. Un officier d’état-major lui ayant demandé à quoi
il envisageait de l’employer, il répondit:
--A pilonner, Monsieur!
A pilonner quoi? L’ennemi ne dispose point d’artillerie. Ses
organisations défensives sont inexistantes. Il abandonne avant le combat
la plupart de ses villages et ceux-ci, faits de blocs de pierres, de
dalles basaltiques, sont pratiquement indestructibles, l’expérience l’a
démontré.
A la rigueur, on pouvait utiliser la portée du 105 pour l’interdiction
des points d’eau. Or c’est le seul emploi qui n’en a pas été fait!
Donc, le général Michaud disposait de tout ce qu’il avait été possible
de lui donner.
--Mais, dira-t-on peut-être, en reprenant les accusations portées contre
Sarrail, qui, «pour faire sa cour au Gouvernement», aurait renvoyé
volontairement des unités en France, à qui la faute si l’armée du Levant
était si pauvre?
Qu’il me suffise, pour répondre à l’objection de citer la note de
service du ministère de la Guerre (Nº 9625/1, 20 septembre 1924)
prescrivant de ramener l’effectif de l’armée du Levant à un chiffre
voisin de 20.000 hommes. L’aménagement des effectifs résultant de ces
prescriptions devait être et fut réalisée à la date du 25 décembre 1924.
En résumé, les réductions prévues étaient effectuées au départ de
Weygand. Mais en juin 1925, _sur la demande du ministère_, Sarrail
envoyait au Maroc un bataillon de tirailleurs qui fut remplacé par un
bataillon de chasseurs-mitrailleurs non instruits (bataillon Aujac)[12].
[12] C’est à cette unité de laquelle, encore qu’il l’ait nié par la
suite, il connaissait la faiblesse, que le général Michaud confia la
garde de son convoi, c’est-à-dire de la partie centrale, de la
partie vitale, essentielle de la colonne, celle autour de laquelle
tous les éléments composant celle-ci devaient se grouper.
Ayant obtenu tout le monde, tout le matériel qu’il voulait et même cette
artillerie lourde qui ne devait lui servir de rien, le général Michaud
enrichit sa colonne de nombreux impedimenta: caisses d’archives, de
comptabilité, machines à écrire, etc. Dix-huit mulets transportaient les
bagages du Q. G.!
Mais jamais Michaud n’inspecta ses troupes.
La première fois qu’il prit contact avec elles, ce fut à Ezraa, le 1er
août, à la veille de l’action.
Il arrivait de Damas en avion.
Il réunit les officiers qui allaient combattre et les passa en revue.
Deux d’entre eux ne portaient pas d’éperons. Il leur en fit
l’observation avec aigreur et donna, pour le lendemain, l’ordre du
départ.
Certains éléments venaient de rester deux jours sans pain et sans vin.
De même, les Malgaches n’avaient pas touché de riz.
Le Désastre de Soueïda
Le général Michaud a donné l’ordre du départ. Le plus grand désordre
règne. Tout le monde commande. Personne ne sait le rôle qu’il doit
jouer.
Le général Michaud a donné l’ordre du départ, Mais il n’a oublié qu’une
chose: faire avertir le commandant Aujac, chargé du convoi--du cœur même
de la colonne.
Je lis dans une lettre poignante d’un rescapé:
«A l’heure où les premiers éléments s’ébranlaient, le bataillon Aujac
n’était pas informé de ce que le jour J (premier jour de l’opération)
était fixé. Les officiers étaient en pyjama.»
Il est bon de noter que le mot «convoi», le seul qui, plus tard, sera
employé sur le terrain par tout le monde (général compris) ne figure
même pas dans l’ordre d’opérations.
Dans ce document, il est fait seulement mention (ordre J, plus I,
première partie, § XI) de la «réserve» dont le mouvement est réglé comme
celui d’une unité de manœuvre et avec laquelle doit progresser le poste
de commandement, ce qui, d’ailleurs, ne se produisit point puisque,
jamais, le général Michaud ne marcha avec cette «réserve» et que,
nouveau Soubise, il la perdit!
Si le commandant au groupe d’artillerie est un peu mieux renseigné que
son camarade, il a été averti si tard qu’il n’a pas eu le temps matériel
de faire préparer son convoi de munitions!
Le général Michaud a donné l’ordre du départ!
Dans le plan qu’il a conçu, tout est prévu comme s’il était question
d’une opération genre prise de Douaumont, à exécuter sur le front
français, contre un ennemi fixe, par une unité encadrée. Or, il s’agit
de la manœuvre d’un groupe mobile, manœuvre classique, pratiquée depuis
Bugeaud sur tous les territoires d’opérations extérieures!
Qu’importe! L’ordre de mouvement contient cette indication évidemment
précieuse:
«Se reporter aux articles de X à Y du règlement de manœuvre 2e partie et
à l’exercice sur la carte de Montdidier.»
Vous marquez quelque surprise à voir mentionner le nom de Montdidier à
l’occasion d’une opération dans le Djebel, contre les Druses? Apprenez
donc que, pendant tout l’hiver 1924-1925, les officiers de l’armée du
Levant, appelés à combattre dans le désert et dans la montagne, durent,
par l’ordre du général Michaud, se livrer au Kriegesspiel sur la carte
de la Somme!
La colonne avance.
Au nord de la route, de nombreuses crêtes offrent à l’ennemi des abris
efficaces situés à 1.500 mètres, à 1.000 mètres même de l’axe de marche.
Aucune mesure de sécurité n’est prévue de ce côté où, pourtant,
l’aviation signale des rassemblements et d’où partira, plus tard,
l’attaque contre le convoi.
Un officier d’état-major signale cette lacune au général.
--Les autos-mitrailleuses se chargeront de ça, dit-il.
Et comme il est pressé, il accélère le mouvement.
Enfin, l’on arrive à la première étape: Bos-el-Hariri. Le général
Michaud se sépare de ses troupes, de son état-major. Il laisse tout son
monde au bivouac. Il monte en avion. Il va coucher à Ezraa.
C’est là que se trouve la base. La confusion règne dans l’organisation
du ravitaillement. Le commandant de cette unité, qui ne figure même pas
parmi les destinataires des ordres d’opérations, ne sait ce qu’il doit
faire.
Le général Michaud, que, à ce moment, on peut comparer au grand Condé,
dort.
Le lendemain, lorsque le jour paraît, les troupes voudraient bien
recevoir des instructions. Les officiers tentent vainement de découvrir
le commandant de la colonne. Or, vous le savez, il n’est pas avec son
état-major, et, bien entendu, celui-ci ne peut se substituer au chef
absent.
Où est-il, le chef que chacun réclame?
Un peu partout. Sauf à sa place. On l’aperçoit, vers 8 heures, perdant
vingt minutes à chercher lui-même des attelages pour six arabas qui en
sont privées. Vers midi, sur un autre point de la route, il fait arrêter
son auto pour ramasser une caisse d’obus.
En réalité, la colonne n’est pas commandée.
Elle s’ébranle. Le convoi ne démarre pas. On y envoie des agents de
liaison pour lui ordonner de suivre. Mais on ne s’assure pas que l’ordre
est exécuté. Et l’on commet cette faute impardonnable de poursuivre la
marche en avant. Le soir, vers 17 heures, les éléments avancés arrivent
en vue de Soueïda dont on voit la citadelle se profiler au loin sur le
ciel. Et l’on se félicite du succès tactique remporté. La manœuvre
élaborée sur la carte de Montdidier a pleinement réussi!
Oui, mais, à 18 heures, un officier d’état-major survient. Il rend
compte de l’attaque du convoi!
--La situation est tragique, dit-il.
Le général dépêche le colonel Raynal à l’arrière pour y recueillir des
renseignements, Puis il tente d’y aller lui-même. Tous deux reviennent,
peu après, atterrés.
On dresse le bivouac dans une sorte de cuvette dont on ne prend même pas
la peine de faire occuper les crêtes. L’issue vers Soueïda, c’est-à-dire
vers l’objectif à atteindre, c’est-à-dire vers l’ennemi, n’est pas
gardée.
«C’est miracle, écrit l’officier rescapé dont j’ai cité la lettre que,
cette nuit-là, toute la colonne n’ait pas été massacrée au bivouac.»
Vers minuit, le général Michaud décide d’accorder aux troupes une
journée de repos, le lendemain. Puis il décide de laisser une garnison à
Mezraa et de marcher sur Soueïda. Puis il décide de continuer avec tout
son monde sur Soueïda. Mais, vers cinq heures, il se ravise, tient un
conseil de guerre avec ses officiers et décide qu’on retournera sur
Ezraa.
Un ordre est rédigé dans ce sens (on oublie d’y mentionner l’artillerie)
puis on rapporte cet ordre pour le remplacer par un autre qui ne
comporte d’ailleurs aucune prescription de détail.
Des coups de feu éclatent. Un grand nombre d’hommes et d’animaux sont
blessés.
Il eût fallu, à ce moment, monter une manœuvre et assurer le débouché du
défilé dans lequel on allait engager la colonne. On chercherait en vain,
dans l’ordre ci-dessus mentionné, et qui figure dans le journal de
marche, la moindre idée de manœuvre.
Une fois encore, la colonne s’ébranle dans le plus grand désordre. La
route est vite embouteillée. La fusillade de l’ennemi arrête nos
éléments de flanc-garde qui refluent en désordre sur la route ainsi que
les Syriens et les Malgaches du convoi. C’est la panique.
Je cite toujours la lettre de l’officier rescapé:
«Conducteurs du convoi et de l’artillerie coupent les sangles et les
traits pour enfourcher les mulets, s’enfuir. Les Druses tirent sans
relâche. Ils montent sur les autos, les incendient, mutilent et achèvent
les blessés. Le commandant Soudois, le capitaine Faur, les lieutenants
Pelloux, Pegulu, Bestagne, Tchervre, et beaucoup d’autres sont tués.»
Où est le général Michaud?
Dans une auto-mitrailleuse qui le ramène à Ezraa sain et sauf.
Et sans doute parfaitement calme, puisque, quelques jours plus tard, il
prend le soin de dresser de sa main, qu’il a belle, l’état de ce que,
personnellement, il a perdu dans la bagarre et que, dans ce document, il
n’omet de faire figurer ni un paquet de bougies, ni une douzaine de
boîtes d’allumettes, ni, pour cent francs, une cantine que, dit-on, il a
fait confectionner quelque temps auparavant, à titre gratuit, par un des
services de l’armée.
Dommages de guerre!
Décidément, le général Michaud excelle à dresser le compte des
siens[13].
[13] On peut même le considérer comme un professionnel de ces travaux
d’écriture.
*
* *
Sarrail a eu entre les mains les documents dont je me suis servi pour
écrire ce qui précède. Il n’ignore rien des circonstances dans
lesquelles se produisit le désastre du 3 août. Pourtant il s’irrite et
tonne lorsqu’on ose, en sa présence, juger avec sévérité le vaincu de
Soueïda. Il le couvre!
Il se solidarise avec Michaud.
Précisément parce qu’on ne l’assume pas volontiers dans le militaire, où
la tradition exige que, par ricochet, toute faute tactique, stratégique,
administrative, retombe sur la tête du dernier muletier, cette attitude
force le respect.
Mais--Sarrail le sait-il?--ce n’est pas ainsi que les soldats et les
officiers de son ancienne armée espéraient le voir agir.
Conscients d’avoir été menés au combat par un chef dont le moins qu’on
en puisse dire, c’est qu’il fut insuffisant, ils estimaient que ce chef
devait être déféré au Conseil de guerre et que si, par esprit de
solidarité, ses pairs l’acquittaient, sa mise d’office à la retraite
s’imposait.
Ainsi eût-il enfin été placé dans l’heureuse impuissance de nuire.
Ils attendaient que Sarrail prît l’initiative de demander lui-même des
sanctions contre son subordonné.
Je ne saurais dire quelle fut leur douleur lorsqu’ils apprirent que
Sarrail entendait couvrir Michaud, ni quelle fut leur indignation quand
la nouvelle leur parvint que Michaud venait de recevoir un commandement.
--Le Patron n’a pas fait son devoir envers l’armée du Levant, m’ont dit
maints officiers qui servirent sous lui à Verdun, en Albanie, en
Macédoine, en Syrie.
*
* *
Et maintenant, il me reste à poser quelques questions:
Est-il vrai que le général Michaud excipe du fait que, par une omission
du troisième bureau de l’état-major de Beyrouth, la transmission
manuscrite du rapport Aujac n’a pas été enregistrée, pour prétendre que
cette pièce ne lui est jamais parvenue?
Est-il vrai qu’étant donné l’importance du document et l’urgence qu’il y
avait à ce qu’il parvînt au commandant de colonne, un officier
d’état-major[14], partant pour Damas, se le vit confier avec mission de
le remettre aux mains du général?
[14] Capitaine Georges Picot.
Cette mission fut-elle remplie?
Si non, pourquoi?
Y eut-il volonté, accident ou oubli?
Est-il vrai que le général Michaud affirme n’avoir appris qu’après coup,
c’est-à-dire sur le terrain, l’insuffisance combative des troupes
constituant le bataillon Aujac?
Est-il vrai qu’à Damas, dans la soirée du 29 juillet, au cours d’une
réunion des officiers supérieurs et des chefs de service, le commandant
Aujac répéta verbalement les termes de son rapport et qu’alors le
général Michaud prononça ces mots: «Ne vous faites nul souci, votre
unité n’aura pas à intervenir»?
--Est-il vrai?...
Mais à quoi bon allonger ce questionnaire?
Concluons par cette phrase qui est sur les lèvres de tous les officiers
et soldats du Levant dont les camarades sont tombés sur la route de
Soueïda:
«Une enquête sur le rôle du général Michaud s’impose, c’est seulement
lorsqu’elle sera ordonnée que nous retrouverons notre tranquillité
d’esprit.»
Mais cette enquête devra être confiée à une Commission composée de
civils, et ayant pleins pouvoirs pour se faire ouvrir les dossiers, tous
les dossiers, procéder à tous les interrogatoires[15].
[15] L’enquête réclamée, avec tant de naïveté par l’armée du Levant,
ne fut pas ordonnée. Le général Michaud, on l’a vu, reçut un nouvel
avancement!
Intermezzo
Monsieur Robert
Directeur des Maisons militaires
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuit!
FRANÇOIS VILLON
Hôtel de Derâa!...
S’il fallait qu’un jour je revienne vous voir, mes amis du bled, vous
dont jamais je n’oublierai l’accueil, faites quelque chose pour moi.
Ne me laissez pas aller dormir à l’hôtel de Derâa.
Permettez que je partage la tente de «Monsieur Tiraillou». Ou donnez-moi
une couverture de troupe. J’irai m’étendre sur le ciment de la salle
d’attente de la gare, parmi les Bédouins et Bédouines. Mes frères du
désert sont sales, magnifiquement loqueteux, et toute la vermine connue
les habite, je le sais.
Mais tout vaut mieux, oui, tout, que cette chambre gluante, empuantie,
où j’ai passé la nuit, que ce lit sur lequel on ne me retirera pas de
l’idée, qu’une heure avant mon arrivée, se liquéfiait un cadavre qu’on a
enlevé et jeté à la voirie pour me donner sa place.
La nuit est encore close lorsque je quitte ce dépôt mortuaire. Il pleut.
Il pleut comme il pleuvait hier, comme il pleuvra demain et tous les
jours qui suivront. Je patauge dans un lac de boue glacée.
Dans le noir, une lueur soudaine d’incendie ou de volcan. Un bruit
grondant. Des halètements. Le volcan lançant des fumées rousses,
soufrées, verdegrisées se met en marche. Il vient sur moi: je me trouve
sur la voie ferrée où manœuvre la locomotive du train qui doit
m’emporter vers Bosra.
Des quinquets s’allument.
Le quai se peuple d’ombres mouvantes. Je distingue des visages basanés
aux rudes moustaches, des fronts barrés par la triple couronne de poil
de chameau, de fins mentons tatoués, de beaux yeux d’émail. Bédouins et
Bédouines ont quitté la salle d’attente qui leur servit de dortoir. Ils
traînent leurs paquets sur le quai, s’accroupissent avec leur marmaille
dans la boue, sous l’inexorable pluie. Les mères étouffent, dans les
plis de leurs robes, les cris de tout petits qui pleurent.
Le train se range le long du quai. On a accroché un wagon plat sur quoi
s’empilent des sacs à terre. C’est le poste roulant pour la section
d’infanterie de protection.
Les Bédouins se lèvent. Hommes, femmes, enfants, ballots s’entassent
dans les compartiments.
Des bandes cuivrées et vert d’eau paraissent à l’horizon. Le jour va
poindre sur le bled fangeux semé de pierres volcaniques.
Un cri, très long, lancé d’une voix de tête. Puis une mélopée désespérée
qui semble ne devoir jamais finir. Ces accents me sont familiers. Que de
fois, au petit matin, en Anatolie, en Égypte, en Macédoine, ils ont
frappé mon oreille! Mais toujours ils suscitent en moi la même émotion.
Je lève les yeux. Dans l’aube incertaine, je cherche le minaret d’où
tombe ce pathétique appel à la prière. A peine si son sommet, en forme
de chapeau d’Annamite, dépasse le toit de la gare. Humble minaret de
bois d’une misérable mosquée de village!
Penché sur la rampe, le muezzin continue de s’égosiller: «Allahou
akbar...»
--Il en a de la santé, le frère, de gueuler comme ça sous une flotte
pareille!
«Mouhammedour-rasoûlou-llâh...»
--Tu me la copieras!
Des rires: les hommes de la section de protection essaient d’oublier le
froid cruel, la pluie, l’exil, les camarades morts, de ne pas penser aux
colonnes prochaines dont ils feront partie.
--C’est vous qui en avez une santé de pouvoir rigoler, clame une voix
impérieuse et terrible. Moi j’en ai marre!... J’étais le 3 août sur la
route de Soueïda avec Michaud!... J’ai vu égorger et brûler les
copains!... Depuis, je ne veux plus rien savoir... On ne m’aura plus!...
Ces accents aussi me sont familiers! Accents du soldat exilé que le
cafard tourmente!
Lancé à toute volée, un fusil tombe sur le quai. C’est celui de l’homme
qui a été sur la route de Soueïda, avec le général Michaud et qui,
depuis ce jour, n’a plus envie de rire...
Un de ses camarades saute du train, ramasse l’arme, enjambe à nouveau
les sacs à terre. J’entends des objurgations:
--Tout le monde a le cafard. C’est pas une raison pour jouer à
l’andouille... Tais-toi!... Tais-toi!... Veux-tu la fermer!...
Le muezzin continue d’appeler les fidèles à la prière du matin. Au ciel,
les bandes alternées rouges et vertes sont plus longues, plus larges,
plus brillantes. Au delà de la voie, sur le bled où règne maintenant une
demi-clarté sale, où les flaques d’eau sont de cuivre recuit et de
malachite, passent quatre chameaux attachés en file et conduits par un
âne minuscule. Un enfant monte le bourriquot. Un homme est accroupi sur
le col du premier chameau.
--Jolie carte postale!
C’est prononcé derrière moi sur le mode cordial, avec l’accent des gens
de notre Midi. Je me retourne. Un quidam me salue. Il est vêtu d’un
pardessus gris chiné à taille. Son col mou et sa cravate sont très
fatigués.
Visiblement, le rasoir n’a point passé, de plusieurs jours, sur ses
lèvres et ses joues. L’œil est petit, la paupière lourde, le regard vif.
A Derâa, que peut faire ce civil français?
Je croyais être le seul qui se fût aventuré dans ce bled, depuis une
semaine à peine que la ligne Damas-Bosraa-eski-Cham est reconstruite.
Illusion! Illusion perdue!
L’homme est de belle prestance. Entendez qu’il a le physique du
cambusier, de l’hôtelier du vieux Toulon ou de l’accessoiriste-régisseur
parlant au public d’une tournée de septième ordre.
--Jolie carte postale, répète-t-il. Il n’y a pas à dire, c’est bien
couleur locale!
Et décidément très cordial:
--Vous allez sans doute à Bosraa?
Je suis peu «liant». Ni sur les paquebots, ni dans les trains, ni sur le
quai des gares, ni dans les hôtels, je n’aime échanger ma carte avec un
inconnu. Et puis--dois-je le dire?--je fuis le Français exporté. Trop
souvent il s’est montré à moi en de telles postures que, vraiment, il ne
me plaît point d’être vu en sa compagnie--même par des Bédouins.
--Vous allez sans doute à Bosraa, répète l’homme. Moi aussi. Nous
voyagerons donc ensemble. Car, comme de juste, je prends des premières.
Si je ne recherche point, si j’évite d’entrer en relations avec mes
semblables rencontrés au loin, je n’ai jamais su, je ne saurais jamais
tourner le dos à un importun, refuser la place qu’il m’offre à côté de
lui, empêcher qu’il ne s’asseye auprès de moi. Que de fois, malgré mes
principes, ma volonté, me suis-je laissé capter, annexer par des êtres
ridicules ou odieux! Et que de peine j’ai eue à me libérer d’eux!
Je sens que, ce matin encore, si les circonstances voulaient que je
voyage seul je n’échapperais pas à mon destin. Mais je suis protégé
contre les fâcheux et contre ma faiblesse. Je suis en tutelle. Deux
officiers et leurs jeunes femmes doivent m’accompagner. Au moment que je
cherche une formule pour gagner le large, ils paraissent. Je les
rejoins, nous prenons place dans le train.
Mes compagnons sourient. Ils échangent des regards amusés. L’homme au
pardessus gris chiné, suit le couloir devant notre compartiment. Il
salue. Il est suivi de deux femmes: une musulmane dont le voile est
relevé et une chrétienne.
Toutes deux ont les cheveux passés au henné roux, les paupières bleues,
les joues enflammées par le fard. Elles fument. Derrière elles, un vieil
homme coiffé d’un tarbouche porte une scie à bois et deux lourds filets
de provisions.
--Vous connaissez? me demande un des officiers.
--Non.
A son sourire, à l’expression de son regard, je sens qu’il est
incrédule.
--Vous ne connaissez pas M. Robert, directeur des dix-huit maisons
militaires[16] de l’Armée du Levant? Vous savez que c’est un personnage
considérable.
[16] Dans le civil nous disons «maison».
--Je n’en doute point!... Et je constate qu’une fois encore j’ai laissé
passer l’occasion de me créer une belle relation.
Le train s’ébranle. Il couvre trois kilomètres, s’arrête deux heures,
repart, fait une nouvelle station plus longue que la première. Tout
espoir d’arriver à Bosraa-eski-Cham pour le déjeuner est perdu. Et même,
il n’est que Dieu pour savoir si nous passerons ou non la nuit dans ce
wagon.
C’est le voyage! Le voyage dans un pays en guerre, sur une voie que
chaque jour l’Arabe et le Druse coupent et qu’il faut réparer.
Nous sommes patients, résignés plutôt. Nous avons perdu toute notion du
temps. Nous regardons à travers les glaces ruisselantes le cloaque roux
qui s’étend à l’infini. Personnellement je tâche à me convaincre que
j’éprouve satisfaction et fierté à savoir que je traverse la plaine où
Israël vainquit Og, roi de Baschan, tua ses sujets jusqu’au dernier et
s’empara de son territoire.
M. Robert paraît à la porte de notre wagon. Il se découvre, s’incline. A
ce moment je suis tout à fait certain qu’il a bien été régisseur parlant
au public. Il est des gestes qui ne peuvent tromper.
--Messieurs et dames, dit-il, je vois avec peine que vous n’avez pas de
provisions. Moi, je suis précautionneux de ma nature. C’est ce qui fait
que j’ai apporté de quoi déjeuner. Si le cœur vous en dit...
Nous nous regardons, mes compagnons et moi. Ils ressemblent tous les
quatre à Charlie Chaplin aux pires moments de disette de la _Ruée vers
l’or_. Il est vraisemblable que l’expression de mon visage est identique
à la leur...
--Allons, sans cérémonie, dit M. Robert. C’est offert de bon cœur...
Que celui qui n’a jamais eu faim entre Derâa et Bosraa-eski-Cham, par un
après-midi de décembre, qui ne s’est jamais demandé quand sonnerait
l’heure de son prochain repas, nous juge!
Nous sommes sans force pour résister à la douce voix, à la voix
tentatrice du directeur des Maisons Militaires de l’Armée du Levant.
Nous acceptons de ses mains le pain, les sardines, le thon mariné, la
mortadelle, les œufs durs, le fromage, la bière, les oranges, les
mandarines.
Et nous mangeons toutes ces denrées acquises, aucun doute ne nous est
permis, avec l’argent du déshonneur.
Homme à principes! comme tu t’es vite dégonflé!
Il ne te reste plus qu’à aller remercier en son wagon celui dont tu as
accepté d’être l’hôte.
M. Robert lit. Il lit _Yamilé sous les Cèdres_, de M. Henry Bordeaux.
L’homme à la scie dort. Les deux femmes aux visages enflammés par le
fard chantonnent et fument. Chacune d’elles a, au bas mot, la valeur de
trois livres turques or dans la bouche.
J’ai formulé mon remerciement.
--Voyons, voyons... C’est la moindre des choses entre Français, dit M.
Robert.
Il pose son livre, se lève, me rejoint dans le couloir, me tend un étui
d’argent:
--Une cigarette? On les fabrique spécialement pour moi à Latakieh. Vous
pensez bien qu’en toutes choses j’ai ce qu’il y a de meilleur en
Syrie... Dans ma situation!
--C’est trop juste!
Le visage de M. Robert est rayonnant. Il a suffi que je prononce ces
trois mots pour que M. Robert sache que je le connais, que sa réputation
est venue jusqu’à moi. Maintenant, il peut me faire ses confidences,
m’exposer ses états de services.