construisit un aqueduc de dix-huit kilomètres pour amener à Soueïda
l’eau de la montagne, réforma les finances, emplit les caisses de
l’État, fit des fouilles, découvrit des trésors, fonda plusieurs musées
lapidaires, créa des écoles. Et le Français qui parcourt aujourd’hui le
Djebel et qui entend les petits Druses lui parler dans sa langue doit
cette surprise, cette émotion à Carbillet!
Infatigable, doué d’une étonnante faculté de travail, s’étant donné tout
entier à ce pays sur lequel, quand il en eut été éloigné, il devait
écrire les lettres les plus belles, les plus émouvantes: «J’ai laissé
mon cœur au Djebel, je l’aime comme ma seconde patrie.» Carbillet a
tracé dans le Haouran une page lumineuse dont la France doit lui savoir
gré.
Mais, le principal de sa mission ne consistait-il point à abattre la
superbe, à ruiner les ambitions des seigneurs dont chacun revendiquait
les prérogatives des émirs qui, jadis, régnaient sur la montagne?
Carbillet fonça sur les maîtres du Djebel.
--Je suis une brute, dit-il de lui-même.
En vérité, il fut brutal. (Peut-être le fallait-il.) Il ne se soucia pas
des privilèges anciens dont prétendait se prévaloir la caste féodale. Il
voulut que celle-ci se soumît à la loi qu’il avait élaborée, aux
règlements qu’il avait rédigés d’une plume militaire et auxquels il
entendait que chacun obéît, sans discussion ni murmure, ainsi que
l’exige le Règlement sur le service intérieur.
Il entreprit d’instaurer le régime démocratique dans le Djebel et ce fut
une erreur. C’était vouloir qu’en quelques mois le peuple druse
progressât d’un siècle et plus. Les féodaux à qui il eut tort de ne
point témoigner ces égards extérieurs auxquels l’Oriental est d’autant
plus sensible qu’il est moins évolué, et qui se sentaient humiliés qu’on
leur eût donné pour maître--pour maître si dur!--un officier subalterne,
étaient prêts à participer aux entreprises des ennemis de la puissance
mandataire.
Ceux-ci ne manquèrent point d’envoyer dans le Djebel des émissaires qui
n’eurent pas grand’peine à décider ces mécontents à entrer en
dissidence.
Il fallait une occasion. Elle se produisit. Carbillet avait droit à une
permission. Il partit pour la France. Or le remplaça par le capitaine
Renaud.
Le hasard qui donnait Renaud comme successeur intérimaire à Carbillet
allait précipiter les événements. Il opérait un de ces rapprochements
que nul auteur dramatique, nul romancier n’oserait se permettre tant il
redouterait qu’on criât à l’invraisemblance.
Qui était donc ce Renaud?
Un ancien officier du Maroc, naguère chargé d’instruire les affaires
dont Carbillet avait été le héros. Carbillet n’avait pas de pire ennemi
que l’homme qui allait occuper son poste.
Dès qu’il fut installé, Renaud prit le contre-pied de ce qu’avait fait
Carbillet. Il détruisit ce qu’il put de son œuvre, inaugura une
politique nouvelle, écouta avec complaisance ce qu’on vint lui raconter
sur le maître si redouté lorsqu’il était présent et qu’on attaquait
parce qu’il voguait vers la France. Peut-être même encouragea-t-il les
féodaux à rédiger un cahier de revendications, d’accusations contre
Carbillet et à l’aller présenter à Sarrail...
Les féodaux partirent pour Beyrouth.
Le rideau venait de se lever sur la tragédie.
Sarrail ne reçut point les délégués. Ce fut le prétexte que prirent nos
ennemis pour déclencher leur attaque.
La Confidence de l’Émir
On m’avait dit:
--Il est un homme, en Syrie, qui pourrait, s’il le voulait, vous confier
des choses bien intéressantes sur la révolte des Druses.
C’est un Attrache, le propre cousin de Soltan, l’émir Saïd
Fahrès-bey-el-Attrache. Ami de la France qu’il a toujours servie
loyalement il a dû quitter Dibine, son village natal, au début de
l’insurrection à laquelle il ne voulait point participer. Il vit, avec
son fils, à Bosra-eski-Cham. Allez le voir.
«Homme sage et pondéré, il fut, de la part de Fayçal et de ses agents,
l’objet de mille sollicitations qu’il repoussa, de mille tracasseries
qu’il subit avec sérénité. Ni la prison, ni la spoliation de ses biens,
ni les attentats dirigés contre lui n’eurent raison de sa fidélité à
notre cause. Allez le voir.
«De Beyrouth à Bosra, en passant par Damas, vous ne mettrez guère que
quatre ou cinq jours.»
L’évaluation était optimiste. J’ai dû consacrer une semaine à ce voyage.
Qu’importe le temps, d’ailleurs, puisque me voici dans le Haouran, et si
près de Soueïda-la-Noire que j’aperçois à l’œil nu ses jardins, ses
maisons, sa citadelle.
L’Émir, prévenu de mon arrivée par le commandant militaire de Damas, a
envoyé ses amis, les notables de Bosra, me chercher à la gare.
--Que le visiteur français soit le bienvenu autant qu’il a plu sur notre
pays durant ces derniers jours!
C’est par ces paroles toutes bibliques qu’on me salue.
Je pense à la quantité d’eau tombée, depuis mon départ de Beyrouth, à
l’immense lac boueux que j’ai dû traverser pour venir jusqu’ici. Et je
me rends compte que le compliment n’est pas mince!
Montés sur de magnifiques chevaux aux harnachements brodés de laine, de
soie, d’argent, d’or, ces hommes, dont la barbe et les longs cheveux
flottant sur les épaules sont passés au henné, dont les mains paraissent
gantées sous les tatouages, dont les paupières sont largement bleuies
par le koheul et les joues rosies par le fard, se livrent en mon honneur
à une ardente fantasia de l’autre côté de la voie.
Ils s’excitent en poussant de grands cris, puis reviennent au galop vers
moi, qu’ils escortent au pas jusqu’à leur village situé à quelques
centaines de mètres de la gare.
Comment dire la diversité et l’intensité des impressions ressenties
durant cette marche?
A chaque pas, je croise des hommes dont le visage est celui des
Disciples et des Apôtres. Vingt fois je vois Jésus se dresser devant moi
sous la coiffe bédouine, et vingt fois la Vierge, vêtue d’une longue
robe de toile bleue, marchant à côté d’un petit âne chargé d’amphores.
Et puis, allant d’émotion en émotion, j’ai la surprise, en cheminant
sous l’implacable pluie à travers les rues de cette pauvre ville,
construite en lave noire, aux confins du désert, d’admirer des portiques
pompeux, de fières colonnades aux chapiteaux corinthiens, un théâtre
antique, des thermes, les ruines d’une mosquée édifiée par Omar et celle
d’une église où Mahomet rencontra le moine chrétien Bahira qui l’initia
à la vie mystique et fut, sinon l’auteur, du moins l’inspirateur du
Coran.
Civilisation latine! Christianisme! Islam! que de souvenirs!
Mais ce n’est pas de souvenirs, d’archéologie, d’histoire religieuse
qu’il s’agit aujourd’hui, puisque c’est la guerre, puisque le canon
tonne, puisque tout le long de la voie ferrée contournant le Djebel,
j’ai pu voir nos soldats de France et d’Afrique, campés, prêts à
l’action, sous le marabout, la guitoune, ou des abris construits, de
leurs mains industrieuses, avec des pierres volcaniques ramassées dans
la plaine et jointes, selon la mode du pays, avec de la terre gâchée...
Que suis-je venu chercher ici? Une parcelle de vérité, s’il se peut,
auprès d’un homme assez loyal pour que je lui accorde confiance, et dont
on m’a affirmé qu’il est instruit des causes ayant amené ses frères à
nous faire la guerre.
On me dit:
--L’Émir vous attend à la médafé[9].
[9] Maison commune.
J’arrive peu après devant une maison basse, construite en lave, à la
porte de laquelle paraît un homme d’une cinquantaine d’années, aux
fortes moustaches noires, portant sur sa robe la croix de la Légion
d’honneur, et qu’accompagne un adolescent qui, à mon intention sans
doute, s’est vêtu à l’Européenne: complet veston fantaisie, souliers
vernis et mouchoir de soie!
Nous échangeons un salut avec l’Émir. Nos mains s’étreignent.
Il a un visage intelligent et réfléchi. Son regard est droit, son geste
mesuré, son port digne.
Les cavaliers qui m’ont escorté sautent à terre. Nous pénétrons dans une
grande et longue salle voûtée, sans fenêtre. Aussi, bien qu’il fasse
grand jour au dehors, plusieurs lampes à pétrole sont-elles allumées.
Quel décor! Imaginez une arcade de pierre noircie par les ans, murée au
fond, qu’aucun meuble ne garnit et dont le sol est couvert de tapis.
Au centre, une fosse d’un mètre cube environ, pleine de braise en
ignition et autour de quoi sont disposés des bouilloires de cuivre
jaune, des mortiers de bois, des brûleurs, tous les ustensiles
nécessaires à la préparation du café.
L’air glacé et la pluie m’ont transi. L’Émir me fait asseoir près du
foyer, s’accroupit à mon côté, me sert le café de ses mains. Mes
compagnons de tout à l’heure prennent place sur les matelas et les
coussins disposés le long des parois de la salle. Bientôt, d’autres
notables, vêtus de capes noires, blanches, rouannes, coiffés du voile
maintenu sur la tête par le triple bourrelet, viennent les rejoindre. Ce
sont les vieillards qui n’ont pu se rendre jusqu’à la gare. Tous ont de
beaux visages de patriarches et leurs barbes sont d’argent comme celle
de Booz. L’interprète me confie l’âge du doyen (quatre-vingt-huit ans)
qui, arrivé si près du terme de sa vie, conserve encore la coquetterie
de se faire les yeux!
Timidement, peureusement, des enfants que la présence d’un visiteur
français intrigue fort pénètrent un à un dans la médafé. Ils sont
bientôt plus de cinquante qui vont s’accroupir sur les tapis entre les
pieds des hommes.
C’est une assistance bien nombreuse à mon gré. Encore que je ne regrette
pas le spectacle qui m’est offert, j’aurais préféré voir l’Émir seul à
seul.
Mais quoi! C’est pour m’honorer qu’on a convoqué semblable assemblée. Me
conformer aux traditions de mes hôtes est vraiment le moins que je
puisse faire.
Je sais que maints discours vont être prononcés, que chacun des
assistants va prendre la parole, me dire ce qu’il pense des événements
actuels et de leur origine. C’est l’Orient! Je suis prêt. Les harangues
commencent.
Bien entendu, je reçois d’ardentes déclarations d’amour à l’adresse de
ma patrie, et j’apprends que tous ces hommes faits, tous ces vieillards,
tous ces enfants aussi attendent l’entrée de nos colonnes dans le
Djebel. Ils l’attendent «comme la terre sèche attend l’eau du ciel».
Que retenir de cette étrange confession collective? Rien ou presque. Il
n’en est pas de même de celle que l’Émir, m’accueillant dans sa maison,
me fit le soir.
--On a dit, on a écrit que le capitaine Carbillet est cause de la
révolte. C’est une légende. Cet officier qui, étant homme, ne manque
certainement pas de défauts, a beaucoup fait pour mon pays qu’il aimait.
Je le considère comme un excellent administrateur et comme le
bienfaiteur du Djebel.
J’ai demandé:
--Comment expliquez-vous les plaintes formulées contre l’ancien
gouverneur par les chefs druses, et singulièrement par les membres de
votre famille?
--Mes pairs reprochaient à Carbillet, dont l’administration était
démocratique, d’avoir diminué leur influence personnelle et fait régner
l’égalité dans la région.
«Tant qu’il fut à son poste, ils se courbèrent sous sa loi--peut-être un
peu rude, à dire vrai. Mais, dès qu’il fut en permission, ils
profitèrent de cette circonstance pour porter contre lui des accusations
dont la plupart sont calomnieuses. C’est pour moi un devoir de le
déclarer hautement à la Presse française, le jour que, pour la première
fois de ma vie, je me trouve en sa présence.
L’Émir médita un assez long temps et poursuivit:
--Oui! Les dissidents ont pris prétexte de l’administration de Carbillet
et du fait que le général Sarrail refusa de les recevoir pour entrer en
lutte contre la puissance mandataire. Mais ils y étaient décidés depuis
longtemps.
«Deux mois avant la rébellion de Soltan, je fus avisé, par mes
informateurs de Transjordanie, qu’un mouvement général contre la France
était préparé sur la totalité des territoires commis à sa tutelle.
«J’en avertis immédiatement les autorités militaires de Damas. Elles ne
tinrent aucun compte de ma communication[10].
[10] Comment ne pas s’étonner que nos services de renseignements
n’aient pas fait état de l’information que leur donnait l’Émir
Fahrès-bey-el-Attrache? Et comment ne pas signaler que ce n’est pas
la seule faute grave qu’on leur puisse reprocher?
Le 10 décembre 1924, c’est-à-dire plus d’un an avant l’arrivée de
Sarrail, ne recevaient-ils pas d’un de leurs agents, familier de
Mustapha-el-Khalil, chef de bandes transjordaniennes, une confidence
dont on trouve la trace dans leurs archives, mais que, sans doute,
ils jugèrent négligeable puisque jamais ils ne la communiquèrent au
commandement.
«J’avais assisté, déclara cet agent, à toutes les réunions qui se
tinrent chez Mustapha en juin et juillet. Il avait à sa disposition
plusieurs bandes dont une sous ses ordres directs.
«Le rôle de ces bandes était de jeter le trouble en Syrie. Il fut
décidé que, dès leur entrée en action, les Druses se soulèveraient.
Mustapha attaqua les Français vers Deraa. Il fit plusieurs
opérations entre le 1er et le 10 août, puis attendit les renforts
druses qu’on lui avait promis et que Soltan Attrache devait
commander. Ils ne vinrent pas.
«Tout ce mouvement était organisé par Riza Pacha Rikabi.»
Qui est Riza Pacha Rikabi?
Un ancien ministre de Fayçal actuellement premier ministre
d’Abdhalah, roi de Transjordanie. Ennemi acharné de la France, en
constantes relations avec le Comité syro-palestinien du Caire,
disposant d’armes et de capitaux importants, on le trouve mêlé à
tous les mouvements dirigés contre nous par les Arabes fanatiques de
Damas et les Druses.
«Or, mon renseignement était sérieux, puisque, en octobre, à quelques
jours d’intervalle, les événements du Djebel se produisaient; puisque, à
Hama, ville distante de Soueïda d’environ 500 kilomètres, et administrée
par un officier d’élite, le commandant Coustillières, contre qui nul ne
formula jamais de critiques, les musulmans fanatiques se soulevaient;
puisque, enfin, les bandes pillardes pénétraient dans Damas.
«Que l’on ne parle pas de coïncidences. Ces trois incendies n’éclatèrent
pas spontanément.
«Des Damascènes, des Transjordaniens, des Syriens d’Égypte, encouragés,
dans la sourde lutte qu’ils soutiennent contre votre pays, par les
agents de la grande puissance étrangère que vous savez, les ont
allumés.»
La Révolte druse
Sarrail a refusé de recevoir les délégués druses. Et même, il a fait
arrêter plusieurs d’entre eux pour les envoyer en résidence forcée à
Palmyre[11].
[11] Qui étaient ces délégués que, reprenant un passage d’une lettre
de l’Émir Fouad Arslann, l’_Écho de Paris_ présentait en ces termes
à ses lecteurs: «Ils étaient quarante chefs et des plus grands, sauf
le Sultan Pacha-el-Attrache qui n’accompagnait pas la délégation...
_Ce sont les amis de la France_ qui représentent l’élite de leur
pays.»
Voici: sur ces quarante délégués qui, d’ailleurs, n’étaient que de
trente et un, six seulement appartenaient au Conseil Représentatif.
Aucun des quatre chefs religieux ne les accompagnait. On remarquait
dans leurs rangs deux des assassins d’un lieutenant français attiré
en 1922 dans un guet-apens et massacré, en même temps que deux
sous-officiers, par Soltan-el-Attrache et ses hommes, trois
francophobes notoires mis en résidence forcée par les précédents
Hauts-Commissaires, deux représentants du peuple non réélus aux
élections prescrites par Weygand, un voleur et trois fonctionnaires
ou officiers révoqués.
Peut-être admettra-t-on que Sarrail avait quelque raison de ne
témoigner qu’une estime assez limitée à «ces hommes d’élite, à ces
véritables amis de la France» et de donner l’ordre d’en arrêter
quelques-uns pour les envoyer en résidence forcée à Palmyre,
lorsqu’il lui fut rendu compte que ces messieurs commençaient à
s’agiter.
S’il est regrettable que, pour faire procéder à cette opération, il
ait cru devoir recourir à une feinte assez inélégante, c’est montrer
beaucoup de naïveté que d’avancer, ainsi que l’écrit M. de Kérilis:
«Ce guet-apens est sans précédent dans notre histoire coloniale et
même dans notre histoire.»
Rassemblons, je vous prie, quelques-uns de nos souvenirs de guerre
sur les Théâtres Extérieurs et n’insistons pas.
Soltan-el-Attrache, qui s’est bien gardé de venir à Beyrouth, car il
accorde tous ses soins à préparer l’insurrection, entre en action avec
ses bandes. La garnison française de Soueïda est assiégée dans la
citadelle. Déprimés, malades, décimés par le feu de l’ennemi, nos
soldats ne sont ravitaillés que par avions.
Il faut aller les délivrer.
Sarrail charge de cette mission le général Michaud.
Celui-ci va écrire, dans les annales de nos expéditions lointaines, une
page aussi sombre que celle qui perpétue le souvenir du désastre de
Lang-Son.
* * * * *
Officiers dont j’ai lu les rapports, les lettres, écouté les récits.
Soldats qui exhalez votre colère, votre dégoût, votre honte par de si
violentes, de si pathétiques imprécations lorsque vous évoquez vos
camarades mutilés, saignés comme bêtes de boucherie, arrosés de pétrole
et brûlés vifs par le Druse, parce que le chef sous les ordres de qui
l’on vous avait placés ignorait son métier, vous ne comprendriez point
qu’après vous avoir posé tant de questions, vous avoir écoutés avec tant
d’émotion, pris tant de notes sous vos yeux, j’aie tu ce que j’appris de
vous.
Et quoi qu’il m’en coûte, car, en dépit de certaines réserves, j’ai de
l’admiration pour le soldat, que, trois années durant, je vis, en
Macédoine, faire face à des difficultés sans nombre et les surmonter
toutes, je suis bien forcé d’écrire que, en définitive, la
responsabilité du désastre de Soueïda incombe à Sarrail.
Qui a chargé le général Michaud d’aller délivrer ceux des nôtres
demeurés captifs et harcelés par l’ennemi dans la vieille citadelle de
Soueïda?
Sarrail! Or, il ne devait pas ignorer que son subordonné était incapable
de remplir cette mission et, pour parler tout à fait net, que rien, dans
sa carrière, si heureuse, si rapide, ne l’avait préparé à se voir
confier tel commandement, conférer tel honneur.
Sarrail connaît Michaud. Il sait qui est Michaud. Il sait qu’en 1915,
quand lui, Sarrail, partit pour la Macédoine, où il allait succéder au
vieux père Bailloud, il emmenait avec lui, parmi d’autres officiers,
certain petit chef de bataillon de chasseurs à pied qu’il aimait entre
tous pour sa grande insignifiance, son manque de caractère et dont, par
la suite, il fit successivement un lieutenant-colonel, un colonel, un
général, un chef d’état-major, un chef d’état-major général des armées
alliées en Orient.
Magnifique avancement! Magnifique surtout si l’on considère que celui
qui en bénéficia ne quitta pas une seule fois son bureau, toujours si
méticuleusement tenu en ordre, de Salonique.
Sarrail sait--et il n’est pas le seul!--que Michaud possède tout juste
les qualités qu’on est en droit de réclamer d’un officier
d’administration à quatre galons, qu’il est particulièrement idoine à
manier gomme, grattoir et sandaraque et, comme pas un, à mouler la
bâtarde.
Oui, Michaud est apte à tout cela et même à corriger les fautes
d’orthographe d’un rapport de gendarme, mais pas à faire la guerre!
--Pardon! dira-t-on. Quand Sarrail fut relevé de son commandement en
Orient, Michaud, se rendant compte qu’il n’avait plus ni grades ni
décorations à récolter à Salonique, se fit rapatrier. On lui confia
alors une division sur le front de France. Et il ne la conduisit pas si
mal!
Certes, mais il s’agissait d’une division encadrée, placée en
sous-verge, et dont le chef n’avait strictement qu’à exécuter les ordres
qu’on lui donnait.
D’ailleurs, en France, Michaud avait conservé ses habitudes
bureaucratiques, ses petites manies d’Orient. S’il ne portait point de
manches de lustrine, il ne manquait jamais, quand il arrivait au
travail, de placer avec beaucoup de soin, sur son képi, une housse
pare-poussière et il continuait à user de deux plumes: une dont il se
servait pour rédiger et l’autre, sensiblement plus grosse, qu’il
utilisait pour calligraphier sa signature.
Ah! Michaud, Michaud, quel guerrier vous faites, et comme Sarrail fut
mal inspiré le jour que, voulant vous donner l’occasion d’un nouvel
avancement, il vous permit (vous alliez exercer pour la première fois
votre métier de chef) de vous élancer sur la route de Soueïda, où vous
deviez tout perdre, tout, fors la vie...
Quelle responsabilité votre bienfaiteur obstiné assuma, ce jour-là,
devant le pays!
Une responsabilité égale à celle du gouvernement qui fit de Sarrail un
Haut-Commissaire en Syrie.
J’entends encore le chant de triomphe lancé alors par tout le chœur des
partisans.
On avait réparé une grande injustice! On avait donné au général
républicain la compensation que, par d’éclatants services, il méritait.
Le Régime s’était réhabilité!
Les hommes qui connaissaient Sarrail autrement que pour l’avoir entendu
en réunions publiques étaient sûrs qu’il allait à un échec. Dans ce
nouveau poste, comme dans tous ceux qu’il avait occupés, il «aurait des
histoires». Sa présence en Syrie serait l’occasion de tels incidents
qu’il faudrait le rappeler. Cette aventure, dans laquelle des amis
inconsidérés le lançaient, serait sa dernière aventure. Elle marquerait
tristement la fin d’une carrière cahotée, riche de pages magnifiquement
éclairées, obscurcie de quelques ombres, mais, somme toute, glorieuse!
Que n’a-t-on laissé Sarrail jouir en paix d’un repos bien gagné? Que
n’a-t-on maintenu Weygand en place?
Certes, la révolte des Druses eût éclaté. Certes, un détachement des
nôtres eût été vraisemblablement investi dans la citadelle de Soueïda.
Mais ce n’est point Michaud qu’on eût envoyé pour le délivrer!
La Formation de la colonne Michaud
Pourquoi faut-il qu’arrivé au terme de mon enquête sur les causes qui
amenèrent les douloureux évènements du mois d’août 1925 et sur ces
événements eux-mêmes, il me faille conclure par un réquisitoire?
Pourquoi faut-il qu’après avoir étudié tant de pièces officielles, lu
tant de rapports et de lettres émanant d’officiers ayant fait partie de
la colonne envoyée pour délivrer Soueïda je sois forcé d’écrire: le
général Michaud a été inférieur à sa tâche. Il n’a pas su monter
l’opération dont il était chargé. A aucun moment il n’a commandé sa
colonne. C’est lui qui, par son insuffisance, son ignorance des
conditions dans lesquelles doit se comporter un groupe mobile, est
responsable du désordre qui régna parmi ses troupes et de leur défaite.
Au moment où celle-ci se dessina, il n’eut aucune des qualités:
stoïcisme, calme, générosité qu’on peut attendre d’un chef malheureux.
Et quand il eut échappé au désastre où tant de ses officiers, tant de
ses hommes avaient péri, il ne songea qu’à faire porter à autrui la
responsabilité de son échec.
--On m’avait donné un bâton pourri, aurait-il dit en parlant de la
troupe placée sous ses ordres.
A-t-il vraiment prononcé ces mots? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est
qu’il s’est plaint avec amertume de ce que les moyens mis à sa
disposition aient été insuffisants pour lui permettre de remplir sa
mission.
Pourquoi l’a-t-il acceptée?
Est-ce pour obéir à son chef et ceci, en dépit de ce principe militaire
intangible, principe reconnu par Napoléon lui-même, que nul n’est tenu
d’entreprendre une action s’il juge ne point disposer des moyens
nécessaires pour la mener à bien?
N’est-ce pas, au contraire, pour trouver une étoile sur la route de
Soueïda, comme on le dit ouvertement dans toute l’armée du Levant, où
l’on parle de la nervosité qu’il laissait paraître depuis qu’il avait
entrevu l’éventualité d’un nouvel avancement?
Au surplus, c’est le général Michaud lui-même qui forma sa colonne. Tout
ce qu’on put prélever sans danger sur la totalité des forces françaises
en Syrie lui fut confié.
Savez-vous, par exemple, ce qui restait d’artillerie en dehors de la
zone des opérations? On peut l’écrire aujourd’hui sans inconvénient: une
batterie de 65 à Deir-ez-Zor, face au désert, et une demi-batterie de 75
à Alep!