Jamais Sarrail ne s’opposa à aucune manifestation du culte. Il

entretenait les relations les meilleures, les plus cordiales avec

certains ecclésiastiques, notamment avec le R. P. Lobry, visiteur

général des Lazaristes, l’un des hommes qu’il consultait le plus

volontiers sur les affaires macédoniennes.

Comment, d’ailleurs, s’il eût été le farouche anticlérical que l’on dit,

eût-il sollicité les bons offices d’un Ministre de l’Église Réformée

lorsqu’il se remaria?

Mais ce sont là arguments misérables pour combattre un soldat qui se

peut prévaloir des états de service les plus éclatants, l’un des

artisans de la Victoire de la Marne, l’organisateur de la Victoire de

Macédoine, victoire que Clemenceau fit remporter par un autre afin de

frustrer de sa gloire l’homme de Verdun et de Salonique qu’il

haïssait--peut-être parce qu’est affligé d’un aussi détestable caractère

que lui-même!...

Et c’est une chose, une des choses, que le Vieux Vendéen ne saurait

pardonner!

Car enfin, malgré les attaques dont, en France, il était l’objet de la

part d’adversaires qui, en pleine guerre, en pleine union sacrée, ne

rougissaient point de mener contre lui la campagne la plus perfide, bien

qu’on lui refusât des effectifs et nonobstant son armée décimée par le

paludisme, Sarrail a tenu le coup pendant trois ans en Macédoine.

Ayant à faire face à d’innombrables problèmes, des ordres les plus

divers, il les résolut en grand soldat, en parfait administrateur et

ceux qui ont visité le camp retranché de Salonique doivent rendre

hommage à son œuvre vraiment admirable.

Alors que d’autres chefs attendaient, en dormant, que la victoire leur

fût apportée par quelque puissance surnaturelle, Sarrail travaillait

inlassablement.

Il travaillait à son plan. Et quand celui-ci fut prêt, que toutes les

dispositions en furent arrêtées, on rappela brutalement son auteur. On

lui donna Guillaumat pour successeur, puis Franchet d’Espérey. Les

lauriers étaient coupés. Il ne s’agissait plus que de les ramasser.

C’est une grande honte pour la République: Sarrail ne fut point nommé

maréchal de France et, seul de tous les généraux ayant commandé devant

l’ennemi, il ne défila point sous l’Arc de Triomphe le 14 juillet 1919.

Clemenceau avait assouvi sa haine.

--Mais vous aussi, dira-t-on, vous prononcez le panégyrique de Sarrail.

Vous aussi, vous êtes un de ses thuriféraires.

Qu’on ne se hâte donc point de conclure! J’ai écrit que, comme toutes

les figures de premier plan, celle de Sarrail comporte lumières et

ombres. On a vu les premières, voici les secondes:

J’admets que Sarrail, comme Clemenceau, est attaché aux principes de 89.

Mais Sarrail démocrate? Sarrail réclamé par la démocratie et se

réclamant d’elle? Sarrail adopté, choyé, défendu par les organisations

et les groupements démocratiques?

Ah! non.

Violent et brutal, ne souffrant aucune contradiction, ayant plus

qu’homme vivant le goût de l’autorité, persuadé de détenir en toutes

choses la vérité, brisant qui lui résiste, fût-il son meilleur ami et le

plus dévoué, ingrat de surcroît, Sarrail n’est pas un démocrate.

C’est un tyran, un despote!

Quant à sa présence au Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme,

elle me confond. Elle confond tous ceux qui furent mes camarades de

l’armée d’Orient et qui rassemblent leurs souvenirs. Car, enfin, quel

général fut moins accessible à la pitié que Sarrail? Quel prononça

autant d’arrêts de déportation dans les camps? Quel ordonna autant de

fusillades sans jugement? Quel enfin, pour éviter que des pourvois en

grâce ou en cassation pussent être introduits, fit hâter des exécutions

prononcées par le Conseil de Guerre?

Qu’il me suffise ici de rappeler, à l’intention des initiés, l’aventure

de Thémistocle, Préfet de Police de Koritza d’Albanie, comparaissant

devant le Conseil de Guerre de Salonique, dans la même semaine où il

avait reçu la croix de guerre, condamné à mort à six heures du soir et

fusillé le lendemain, à l’aube au camp de Zeitenlick.

Sarrail démocrate! Sarrail membre du Comité central de la Ligue des

Droits de l’Homme et demandant la suppression des Conseils de Guerre! On

croit rêver[4].

[4] Il eut le dessein de fonder à Beyrouth une section de la Ligue des

Droits de l’Homme. Un républicain de gauche, militant sincère, de la

plus grande conscience et d’une parfaite probité, à qui il s’ouvrit

de son projet lui dit:

--Mon général, vous n’en ferez pas partie?

--Et pourquoi?

--Parce que vous devriez être exclu de la Ligue non seulement comme

membre du comité central, mais comme simple adhérent, N’avez-vous

pas retiré aux Français de Syrie la liberté de réunion dont ils ont

toujours joui et que tous vos prédécesseurs ont respectée?

N’avez-vous pas supprimé la liberté de la presse?

Sarrail n’insista pas.

Il se peut qu’aux heures de non-activité, d’inaction, il tienne les

mêmes discours que ses amis politiques, écrive de la même encre que

celle dont ils usent. Mais, lui donne-t-on un nouveau commandement? Lui

accorde-t-on une autorité sans contrôle? Il redevient Sarrail,

c’est-à-dire un Galiffet--un Galiffet sans la fantaisie.

*

* *

Depuis que je suis en Syrie, que j’essaie de m’informer de mon mieux de

la situation politique et militaire, que je m’entretiens chaque jour

avec de nombreux Syriens de toutes les confessions et quantité de

Français appartenant à tous les partis, le nom de Sarrail est revenu

sans cesse dans les propos qui m’ont été tenus.

Adversaires et partisans du général m’ont parlé de lui avec passion:

ceux-ci, en petit nombre, pour le louer sans mesure; ceux-là--ils

représentent l’immense majorité--pour le rendre responsable de toutes

les difficultés que nous avons rencontrées ici.

J’ai écouté les uns et les autres. J’ai confronté les affirmations,

vérifié les faits et je dois assez bien situer la question en rapportant

deux phrases qui, entre tant d’autres, me frappèrent.

La première fut prononcée par un officier qui est mon ami depuis de

longues années. Il aime et admire Sarrail. Il l’a servi avec dévouement

en France, en Macédoine, en Syrie. Il lui est resté inébranlablement

fidèle pendant les heures de disgrâce.

--Quand j’ai appris, m’a-t-il dit, que le gouvernement envoyait Sarrail

ici, j’ai pensé qu’il commettait une faute grave. Parce que je connais

ce pays si plein de surprises et de pièges, ce pays où l’élément

religieux chrétien, à qui Gouraud et Weygand donnèrent tant de gages,

est puissant, actif et jaloux de ses prérogatives, j’ai dit: «Faire

venir le Patron en Syrie, c’est vouloir qu’il s’y casse les reins. Il

n’a rien pour y réussir. Il a tout pour y échouer. Tout, notamment son

passé de libre-penseur.»

Voici la seconde phrase:

--Monsieur, m’a confié un fonctionnaire, je fus élevé chez les Jésuites.

Mes parents, mes amis, et moi-même, sommes les adversaires politiques de

Sarrail. Eh bien, lorsque j’ai vu quels procédés on employait pour le

«torpiller», j’ai compris l’affaire Dreyfus!

Donc, tel partisan de Sarrail, exprimant non seulement son opinion, mais

celle d’un grand nombre de ses camarades, estime qu’on se trompa en

envoyant «le Patron» dans le Levant.

Donc tel adversaire, que l’esprit de parti n’aveugle point, déclare que

le général fut victime d’une machination!

Pour autant qu’on se puisse flatter de découvrir la vérité, aux lieux où

Renan apprit qu’elle diffère de l’erreur par des nuances aussi

indiscernables que celles du cou de la colombe, on peut admettre qu’elle

se dégage des deux phrases que je viens de citer.

*

* *

Pourquoi fut-ce une bévue de nommer Sarrail Haut-Commissaire en Syrie?

D’abord parce que, de l’avis unanime, on considère que Weygand,

excellent soldat, intelligent et pondéré, n’ayant commis d’autres fautes

que celles reprochées à ses prédécesseurs, et que peut-être ses

successeurs n’éviteront pas, rien ne justifiait son rappel.

Mais il y a plus. La réputation de Sarrail le précède ou qu’il aille.

Elle ameute partout contre lui les milieux que vous savez. Connaissant

Beyrouth, n’ignorant point combien l’élément religieux chrétien y est

turbulent, et enclin à faire de la politique, on eût dû comprendre

qu’inévitablement l’arrivée du général provoquerait des incidents.

Et puis, ce chef éminent est très éloigné d’être le politicien qu’il se

croit. La diplomatie n’est vraiment pas son fort! Tout d’une pièce, il

manque de souplesse. Timide, médiocrement doué pour la discussion, il

est porté à la violence et nul plus que lui n’ignore par quelle voie on

peut revenir sur une erreur!

Enfin, partout où il passa, c’est un fait indéniable, «il eut des

histoires».

Lorsque, chez les chrétiens et surtout chez les ecclésiastiques, on

apprit le rappel de Weygand et le nom de son successeur, en considéra la

nomination de celui-ci comme une provocation et comme une calamité.

Quelques protestataires étaient sincères. La réputation que ses

adversaires français avaient faite à Sarrail était venue jusqu’à eux.

C’est de bonne foi, par conséquent, qu’ils résolurent de ne point

collaborer avec celui en qui ils voyaient un farouche adversaire de leur

foi.

Mais les autres, ceux pour qui la Croix n’est pas seulement un emblème

religieux, mais une arme politique et guerrière, ceux qui, à force de

démarches, d’intrigues, avaient fini par parler en maîtres au Grand

Sérail, à installer des hommes à eux dans toute l’Administration, qui

étaient devenus agressifs, intransigeants, réclamaient, exigeaient sans

cesse des privilèges au nom des saintes traditions, aperçurent avec

effroi et colère la fin de leur règne.

Ils se levèrent en masse pour combattre celui qui allait prétendre les

soumettre à la loi commune,--c’est-à-dire les persécuter!

--Le malheur est arrivé, s’écriait le R. P. Remy, capucin, en se jetant

dans les bras d’un du Paty de Clam, fonctionnaire au Petit-Sérail.

Alors, dût la France en être atteinte, on s’apprêta à lutter contre le

sectaire, l’anticlérical, le pseudo franc-maçon Sarrail. On prépara les

batteries pour le recevoir.

Et d’abord, on imposa aux enfants des écoles religieuses une minute de

silence en signe de deuil.

Puis certain journal, organe des Jésuites, entra immédiatement en

campagne.

Est-il vrai, comme on me l’affirma, qu’il reçut la forte somme d’une

ligue présidée par le général de Castelnau pour faire la jolie besogne

consistant à discréditer un soldat français aux yeux des populations

qu’il allait administrer? Je n’ai pu établir le fait. Mais avec quelle

violence, ne reculant devant aucun procédé, il multiplia attaques et

insinuations.

D’une autre feuille, maronite celle-là, où l’on put lire cette phrase

qui sonne comme un ordre: «Le mandat doit s’appuyer sur la communauté

maronite», prit aussi part à la furieuse offensive.

On fit l’appel des volontaires. Ils affluèrent. Des fonctionnaires du

Haut-Commissariat, des officiers de terre et de mer se répandirent un

peu partout en ville pour y colporter des calomnies sur la vie privée du

général, lui prêter des actions que jamais il ne commit, raconter des

anecdotes saloniciennes riches d’épisodes scandaleux.

Ah! L’aventure de la princesse russe! Ah! les histoires d’infirmières!

Ah! les orgies du Consulat de Bulgarie! Comme tout Beyrouth s’en

délecta!

On vit un chef de cabinet brûler publiquement le journal qui publiait la

nouvelle de l’arrivée prochaine du Haut-Commissaire et l’on assista à ce

spectacle dans les couloirs du Grand-Sérail où sont installés les

Bureaux de l’État-Major:

Un lieutenant appartenant au service des renseignements, s’étant collé,

en triangle, trois pains à cacheter sur le front (vous comprenez

l’allusion), se promena une heure durant en multipliant des gestes

empruntés au rituel maçonnique.

Citerai-je le nom de cet officier? A quoi bon!

C’est dans cette atmosphère que débarqua le général. Quand, accompagné

de Mme Sarrail et de ses deux enfants, il mit le pied sur le quai de

Beyrouth, il était vaincu.

*

* *

Se sachant peu désiré et prévoyant sans doute les attaques dont il

allait être l’objet, fut-il du moins habile? Adopta-t-il une attitude

propre à lui conserver la sympathie de ses amis politiques, et lui

attirer celle des neutres, à détruire certaines préventions?

Point. Il fut cassant, provoquant, et lui, si dénué d’esprit, prétendit

se montrer spirituel!

Dans l’heure qui suivit son arrivée, on lui présenta au Grand-Sérail

tous les officiers de la garnison de Beyrouth. Il ne serra la main

d’aucun et, prenant la parole, déclara sur ce ton amène qui lui est

propre:

--Vous êtes beaucoup trop nombreux. Je vais procéder à d’énergiques

compressions. Et, pour commencer, je donne l’ordre au général Naulin de

prendre le premier bateau pour la France. (A ce moment, Mme Naulin

ornait de fleurs la Résidence des Pins où Sarrail allait s’installer.)

«Maintenant, je voudrais vous inculquer un certain nombre de principes.

Vous pouvez dire du mal de moi, mais que cela ne me revienne pas aux

oreilles. Si vous avez une réclamation à présenter, je vous écouterai.

Si je dis «non» je vous autorise à revenir. Si je dis encore «non» que

je ne vous revoie pas!... Vous êtes ici pour servir la République.

Rompez!»

Les officiers rompirent, mais le ton sur lequel le nouveau chef venait

de leur parler leur causa, on le conçoit, quelque surprise.

Quelques jours plus tard, Sarrail était reçu par l’«Union Française». Il

eut un mot aigre-doux pour chacun. A un médecin principal de l’Armée,

directeur d’un hôpital fort important, il dit:

--Je vous connais!... Bon praticien, mauvais caractère.

Prenant la parole pour répondre à l’allocution du président, il déclara:

--Dans cette salle, il y a certainement des gens qui disent du mal de

moi. A ceux-là je puis affirmer que je me moque de leurs appréciations.

Les Français à qui, en don de joyeux avènement, le Représentant de la

République en Syrie adressait ces paroles, eurent-ils tout à fait tort

de ne point les trouver du meilleur goût et de prétendre «qu’on les

avait convoqués pour les faire engueuler».

Autre réception. A la résidence d’Alep. Le général se tient debout sur

le palier du grand escalier. Désignant les invités, et de la même voix

qu’il prendrait pour commander la charge, il demande à son entourage:

--Y a-t-il des gens intéressants dans tout cela?

Il passe la revue des boutonnières. Avisant un frère de la doctrine

chrétienne qui porte le ruban vert et jaune, il l’interpelle:

--Où avez-vous attrapé ça? J’ignorais que les religieux eussent droit à

la Médaille Militaire.

--Aussi bien, mon général, n’est-ce pas en qualité de religieux que je

l’ai gagnée, mais comme sergent mitrailleur, à Ourfa, en 1919.

A un chevalier de la Légion d’honneur:

--Et vous, c’est à titre militaire?

--A titre civil, mon général.

--Ah! que faisiez-vous donc dans le civil?

--Sous-préfet des régions libérées où je dois avoir rendu quelques

services.

--C’est possible, après tout!... Mais vous me paraissez bien jeune!...

Ce soir-là, les Français qui venaient saluer le Haut-Commissaire et que

ces dialogues sur l’escalier avaient édifiés firent demi-tour.

Le lendemain, Sarrail était à Alexandrette. Le Président de la Chambre

de Commerce offrit de lui faire visiter le port.

--Nous avons un certain nombre de souhaits à formuler, dit-il.

--Je ne veux pas que vous m’embêtiez avec vos histoires. Vous êtes des

mercantis. Et les mercantis, je suis venu en Syrie pour les supprimer.

Je laisse à penser l’effet que produisirent ces boutades, ces

gentillesses renouvelées de celles du Père Ubu et comment les

adversaires de Sarrail les exploitèrent contre lui.

* * * * *

Pourtant, sur l’ordre d’un chef d’orchestre invisible, les hostilités

furent suspendues.

On voulait mettre Sarrail à l’épreuve, savoir si, vraiment, il aurait le

front de se comporter en libre-penseur dans un pays où Weygand lui-même

qui, pourtant, ne peut être suspecté de tiédeur religieuse, s’écria un

jour en parlant des jésuites: «Je suis las de leur tyrannie.»

On lui offrit les honneurs liturgiques. Il les refusa. C’était son

droit. On le convia à des cérémonies dans des écoles confessionnelles.

Il les éluda. C’était aussi son droit.

On l’avait attendu là. Il devenait évident que le «Général Rouge» ne

faillirait point à ses principes. La trêve prit fin.

Les journaux des Jésuites et des Maronites publièrent articles et échos

d’une insigne malveillance. Des lettres, des pétitions, des télégrammes

furent adressés au président du Conseil et au président de la

République, pour réclamer le rappel du Haut-Commissaire.

Des réunions clandestines se tinrent de nuit entre fonctionnaires et

officiers. Chacun y apportait les renseignements, les petits papiers

qu’il avait pu se procurer à l’occasion de ses fonctions. Et l’on

rédigeait en collaboration des articles destinés aux journaux parisiens

anticartellistes.

On souhaitait ouvertement que Sarrail «ramasse une belle bûche». Ce vœu,

qui attestait tant de patriotisme, ne devait pas être formulé en vain:

quelques mois plus tard, la révolte des Druses éclatait.

*

* *

Que n’a-t-on dit, écrit, sur la révolte druse?

Les ennemis français de Sarrail, saisissant avec l’empressement que l’on

sait toutes occasions de le combattre, même en attentant à la vérité,

ont voulu lui attribuer l’entière responsabilité d’une situation

extrêmement grave et confuse, d’événements qui se fussent passés même

s’il ne fût jamais venu en Syrie puisque, dès longtemps, ils étaient

préparés.

Non par les Druses eux-mêmes. Mais par les adversaires du mandat qui se

sont servis de Soltan-el-Attrache et de ses hommes comme de mercenaires.

Car la rébellion n’a pas le caractère national que lui prêtèrent les

auteurs d’une polémique dont on ne saura jamais combien elle nous fit de

mal et diminua notre prestige aux yeux des populations syriennes.

Elle n’est qu’un épisode de la grande lutte entreprise contre nous et

dont j’ai longuement parlé.

Quand on a rapproché certaines informations, établi un synchronisme

parfait entre tels faits (attaques de nos postes de la frontière

hauranaise, incursions de bandes dans les jardins de Damas, troubles

dans la région de Homs-Hama, destructions de voies ferrées) on ne

saurait douter, en effet, que ces diverses actions font partie d’un plan

d’ensemble mûrement élaboré et dont les auteurs confient l’exécution à

tous les auxiliaires qu’ils se peuvent procurer.

Et quand on a constaté que les gens du Haurran ne nous font la guerre

que grâce aux armes qui leur viennent de Transjordanie et de Palestine,

on comprend que notre alliée, continuant à considérer les Druses comme

ses fidèles clients, n’entend point les priver des moyens de tuer nos

soldats[5].

[5] Ce sont, bien entendu, des fabricants européens: anglais,

allemands--peut-être d’autres encore!--qui fournissent armes et

munitions à Soltan-el-Attrache.

Partis de plusieurs ports occidentaux, Hambourg notamment, de petits

bâtiments vont aborder sur des côtes qu’ils savent non surveillées:

en Tripolitaine, près de la frontière égyptienne et aussi dans le

golfe Persique.

Débarquées sans encombre, les armes sont ensuite acheminées à dos de

chameaux à travers les déserts jusqu’en Transjordanie. Elles sont

vendues à des trafiquants indigènes qui les cèdent à leur tour aux

Druses.

Et tout le monde trouve son compte dans cet honnête commerce qui ne

pourrait évidemment s’exercer sans certaines complicités...

Carbillet au Djebel

En dehors des militaires, combien de Français sont allés jusqu’à

Soueïda-la-Noire? Combien avaient entendu parler des Druses avant la

défaite qu’ils infligèrent au général Michaud?

Sur un massif[6] montagneux, tourmenté, volcanique, difficilement

accessible, limité à l’est par le désert de Syrie et à l’ouest par la

frontière de Transjordanie, vit une population primitive de pasteurs et

de cultivateurs qui, au douzième siècle, se séparant de l’Islam,

devinrent les sectateurs d’une religion singulière dont le fond est la

métempsychose et dont on assure que nul chrétien, nul musulman, nul

juif, n’a réussi, jusqu’ici, à pénétrer les arcanes.

[6] C’est le Haôuran qu’Ézéchiel donne comme frontière nord-est au

pays partagé entre les douze tribus d’Israël (XLVII-18). Ce massif

porte sur les cartes modernes le nom de Djebel Hauran ou Djebel

Druse.

Sobres et travailleurs, mais fanatiques, les Druses haïssent tous ceux

qui ne partagent point leurs croyances et contre lesquels, au cours des

siècles, ils n’ont cessé de lutter de façon sauvage.

Jamais, lorsqu’ils étaient sujets de l’Empire ottoman, ils ne se sont

soumis au joug des Turcs et, pour avoir raison d’eux, ceux-ci durent, à

plusieurs reprises, ravager le pays, détruire les villages, exterminer

les habitants, pendre en masse les notables[7]. Et toujours

l’insurrection renaissait.

[7] En 1910, les Druses sollicitèrent l’aman seulement après que

l’armée turque envoyée pour les réduire (10 régiments d’infanterie,

5 batteries dont quatre de montagne, 3 escadrons réguliers et de

nombreux partisans) eut incendié plus de 150 villages, confisqué

30.000 armes, tué 6.000 combattants, pendu 30 chefs et traduit 80

autres en conseil de guerre!

En vérité, les Druses ne reconnaissent que l’autorité de leurs chefs

religieux et celle des familles féodales. Encore celles-ci se déchirent

entre elles et le Haouran est-il perpétuellement le théâtre de leurs

luttes.

Quand l’Angleterre et la France se partagèrent les provinces détachées

de l’Empire ottoman, le Haouran nous échut. Et, vraiment, lorsque, ayant

consulté la carte, on constate que, pour nous laisser ce morceau, nos

voisins donnèrent, à la frontière qui devait séparer notre domaine du

leur, la forme d’une poche, d’une poche au fond de laquelle ils nous

laissèrent les Druses dont, cependant, ils étaient les protecteurs

depuis 1860, nous ne pouvons que leur savoir gré de leur générosité!

Dès qu’ils furent placés sous notre tutelle, les Druses nous créèrent

des difficultés, comme ils en avaient créé aux Turcs, comme ils en

créeront à toutes les autorités dont il leur faudra dépendre. Travaillés

et largement pourvus d’or par nos adversaires de l’extérieur, convaincus

par eux qu’ils seraient plus heureux, riches et puissants si le mandat

sur la Syrie était exercé par l’Angleterre, les chefs féodaux

organisèrent des troubles et, à plusieurs reprises, il fallut que nos

troupes allassent réduire ces farouches montagnards.

Avant Sarrail, a-t-on écrit, le calme et la tranquillité régnaient chez

les Druses.

Eh bien! c’est une fable. Depuis que nous sommes en Syrie, nous n’avons

cessé d’être obligés de multiplier les expéditions dans le Djebel ainsi

que l’attestent les décrets des 13 avril et 27 octobre 1923 portant

attribution de la médaille de Syrie aux militaires ayant pris part à

diverses opérations.

Il serait hors de propos et fastidieux de donner ici le détail de ces

répressions. Grâce à elles, tant bien que mal, nous parvînmes à ramener

l’ordre dans le Haouran. Pour l’y maintenir, pour administrer ce pays si

difficile, il fallait un homme énergique, actif, doué de qualités

diverses et qui réussirait à calmer la turbulence des féodaux. Weygand y

envoya certain capitaine Carbillet avec le titre de gouverneur.

* * * * *

Ah! le singulier personnage! Ah! l’étonnante figure! En dépit d’un

physique qui, pourtant, paraît le mettre à l’abri de toutes les

aventures et nonobstant un absolu dédain pour les soins qu’on doit

accorder à sa guenille, Carbillet avait eu des aventures au Maroc.

Quelles? Il suffit sans doute, pour qu’on en devine la nature, d’écrire

qu’il est délicat de les définir et d’ajouter que celui qui en fut le

héros usa, abusa, en ces occasions, de l’autorité que trois galons lui

conféraient sur des légionnaires.

Mais, tel que le voici, Carbillet est un homme admirable. Je le dis sans

ironie. Il se consacra avec passion, intelligence, générosité à la

tâche qui lui était dévolue et qu’il remplit avec un parfait

désintéressement[8].

[8] Jamais il ne consentit, bien qu’il fût pauvre, à toucher les

indemnités afférentes à ses fonctions.

Partant pour la Syrie · 第 4 / 10 段