_«Le commandant en Chef a fait valoir que le temps lui manquait, mais

devant l’instance des délégués du patriarche, Son Excellence accéda à

leur désir et promit de passer par Dimane, ayant à visiter encore

plusieurs autres villages. Il ajouta que son voyage avait uniquement

pour but de lui permettre de se mettre en contact direct avec le

peuple libanais et de s’enquérir de près de ses besoins._

_«Une foule imposante était massée tout autour de Dimane et acclamait

frénétiquement le vaillant chef. S. B. le Patriarche, entouré de ses

évêques et de ses prêtres, reçut Son Excellence avec tous les honneurs

dus, en lui prodiguant les marques du plus profond respect._

_«Pendant tout le temps de la visite, S. B. le Patriarche ne cessa de

protester hautement de son fervent attachement à l’Empire et fit des

prières à haute voix pour le triomphe de l’armée ottomane et de ses

alliés, la grande Allemagne et la non moins grande Autriche-Hongrie._

_«Sa Béatitude ne manqua pas de repousser avec indignation toutes les

allégations d’attache qu’on lui attribuait à tort pour la France avant

l’ouverture des hostilités._

_«Un prêtre de la suite du patriarche se levant alors prononça

l’allocution suivante:_

_«Djemal, malgré la soutane que nous portons, nous sommes de bons

guerriers et, si tu nous prends avec toi, tu connaîtras notre valeur

devant l’ennemi. Nous marcherons au-devant de tous les soldats et nous

percerons de nos balles les ennemis de notre Empire, je t’en fais le

serment ici»._

Mon ami replaça avec beaucoup de soin le précieux exemplaire du _Journal

de Beyrouth_ dans la chemise d’où il l’avait tiré.

--Je vous en offrirai une copie pour vos archives, dit-il.

Et il ajouta:

--Vous voici avec une illusion eu moins. Ne soyez pas si triste!... Si

vous saviez combien j’en ai perdu depuis que je réside en ce pays.

«Pour peu que vous y séjourniez quelques mois encore, vous verrez toutes

celles qui se détacheront de vous.

«Alors, commençant à acquérir quelque scepticisme, peut-être,

adopterez-vous cette formule que je répète à satiété et non sans

complaisance, je l’avoue: «il n’y a ici ni vérités, ni mensonges, il n’y

a que des versions».

«Vous mettrez une sourdine à vos enthousiasmes et à vos indignations.

Vous vous méfierez des apparences. Vous ne vous hâterez point de porter

des jugements sur les choses et sur les hommes, qui tous, ou presque,

ont deux visages--tel Janus, qui, d’ailleurs, était, lui aussi, fils de

la Méditerranée orientale.»

V

La Surprise Alépine

ou

le Reclus qui voulut être Roi

_el-Halebi Chelebi_

L’Alépin est un faquin

(Proverbe arabe).

«La paix à tous ceux qui veulent la paix. La guerre à tous ceux qui

veulent la guerre», a dit M. Henry de Jouvenel dans son discours au

conseil représentatif du Grand Liban.

Et il a ajouté:

«Votre pays est pacifié. Je lui apporte la vie constitutionnelle,

c’est-à-dire la possibilité de se donner les lois et la forme de

gouvernement qu’il désire. L’État des Alaouites, pacifié également,

jouira du même privilège. Si les autres États veulent participer aux

bénéfices des institutions libres, ils savent désormais le moyen.»

Ainsi que l’orateur l’escomptait, ces paroles ont été répétées jusqu’à

l’extrême limite des territoires placés sous mandat.

Il sied d’ailleurs de le reconnaître: elles n’ont produit nul effet sur

les Druses de Soltan-el-Attrache ni sur les Arabes des environs de

Damas. Aucun doute n’est permis. Ceux-ci et ceux-là préfèrent la guerre

aux élections.

Mais on assure qu’emportées par le vent vers le septentrion, les

périodes de M. Henry de Jouvenel ont fait frémir d’allégresse et Homs et

Hama et la farouche Alep elle-même. Puissance de l’éloquence! Un miracle

s’est accompli. Sur cette région qui, depuis le début de l’occupation,

n’a cessé de s’agiter, un vaste et tendre apaisement est descendu!

Elle aspire aux bienfaits de la vie constitutionnelle. Résolument

partisane du mandat, elle montre une telle ardeur francophile qu’il ne

faudrait point s’étonner si, demain, elle demandait purement et

simplement à devenir colonie de la République.

Dans leur langage imagé, ses habitants disent: «La Syrie est une

côtelette dont Alep est la noix et Damas l’os; que l’on mette celui-ci

d’un côté et la viande de l’autre.»

Bref, on peut être certain qu’ils ne veulent plus rien avoir de commun

avec les ennemis du mandat, ils réclament, ils exigent qu’on les sépare

des turbulents Damascènes, qu’on leur donne l’autonomie administrative

et politique.

Les rapports envoyés par M. Reclus, au Haut-Commissariat sont formels

sur ce point.

Qui est M. Reclus?

M. Reclus est un Reclus. Il appartient à l’illustre famille. Délégué à

Alep du Gouverneur de l’État de Syrie, lequel tient résidence à Damas,

le descendant du grand Onésime ou du grand Élisée est en somme l’Œil de

la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde.

M. Reclus est un homme sérieux, un peu taciturne même. Jamais la moindre

parcelle de fantaisie ne se glissa en son âme administrative. Ce qu’il

affirme avec tant de certitude est, à n’en pouvoir douter, l’expression

même de la vérité.

Si--ce que je ne vous souhaite pas--vous aviez été Haut-Commissaire,

qu’auriez-vous dit, après avoir lu des rapports aussi péremptoires que

ceux de M. Reclus? Mais ceci:

--Parfait!... Tout cela colle on ne peut mieux à ma politique qui

consiste à isoler progressivement les régions insurgées et à combler de

bienfaits celles dont les habitants affirment que la France est leur

seconde mère. Je vais donc donner aux Alépins la possibilité de voter et

d’élaborer leur constitution. Cela ne peut manquer de susciter une

énorme émotion chez les gens de Damas et ceux du Djebel Druse.

Ayant ainsi parlé, qu’auriez-vous fait?

A l’instar d’Haroun-al-Raschid qui ne dédaignait point de se rendre

compte de toutes choses, vous fussiez parti incontinent pour Alep.

Henry de Jouvenel n’y manqua point.

Comment, artiste et nourri de lettres ainsi que vous le connaissez, ne

conserverait-il un inoubliable souvenir de ce voyage accompli, mi-partie

en auto, mi-partie dans un train protégé par une section d’infanterie et

un char de combat, à travers l’un des pays les plus riches, sinon le

plus riche au monde de légendes païennes, de légendes bibliques et

d’histoire?

Pays où se succédèrent les civilisations phénicienne, romaine, byzantine

et arabe, qui subit les invasions assyriennes et mongoles, que les

croisés jalonnèrent de châteaux-forts dont les ruines, comme celles du

château de Tripoli où résidait la Princesse lointaine, entre les bras de

qui Godefroy Rudel vint mourir, parlent avec tant d’éloquence à

l’imagination.

Pays où tel village qu’on nomme Djebeil fut la Sainte Byblos d’Adonis et

telle ville inscrite sur la carte sous le nom d’Hama, l’ancienne Emesse

où naquit Héliogabale!

Déchu et connue épuisé par sa splendeur passée, mais susceptible,

dit-on, de produire le blé en abondance si, quelque jour, on le peut

cultiver selon les méthodes modernes, il n’est plus, au pied des

montagnes qui le bornent, qu’une immense plaine rougeâtre, entièrement

déboisée, semée de pierres, parcourue par de longues files de chameaux

et où, de loin en loin s’élève un groupe de huttes pointues faites de

terre battue et servant d’abris à de misérables familles de pasteurs.

De toutes les villes, de tous les villages située le long de la voie

ferrée, les habitants, précédés de leurs mouktars, de leurs chefs

religieux, de cavaliers montés sur de petits chevaux dont la queue et la

crinière étaient passées au henné, de joueurs de tambour et de hautbois

au son aigre, arrivaient en hâte pour saluer le représentant de la

puissance mandataire, lui offrir des fleurs, lui apporter des vœux,

parler de la chère France et de la côtelette syrienne, dont la noix

voulait se séparer de l’os.

Le train stoppait.

«Sultan Jouvenel» écoutait les harangues qu’on lui traduisait phrase à

phrase. Il y répondait. Et quand le train repartait, les cavaliers, dont

quelques-uns étaient de très vieux hommes, se lançaient au galop et,

dressés sur leurs étriers, suivaient le convoi pendant deux, trois,

quatre kilomètres en criant des syllabes emportées par le vent, mais

qui, nous n’en pouvions douter, étaient celles qui forment le nom de

notre patrie lointaine.

A Alep, des drapeaux français frissonnaient aux fenêtres, d’admirables

tapis pendaient aux balcons, les fanfares jouaient _la Marseillaise_.

Mais, il faut bien le dire, et M. Henry de Jouvenel qui voit clair, vite

et juste, ne manqua point de le remarquer, le musulman, le vrai, le seul

Alépin était rare sur le chemin qui va de la gare aux salons de la

Résidence.

M. Reclus était visiblement satisfait des choses, de la vie et de

soi-même. Mme Reclus buvait la félicité à pleine coupe.

L’Œil de la France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde,

répéta de vive voix au Haut-Commissaire ce dont il lui avait rendu

compte par lettres, télégrammes et messages téléphoniques, à savoir que

le mouvement prenait d’heure en heure plus de force et qu’il n’était que

temps d’ériger en État autonome la Syrie d’Alep, Homs, Hama et autres

lieux.

Pour appuyer ses dires, il fit donner la garde!

En d’autres termes il prescrivit à son cawas d’ouvrir une porte. Parut

alors un bon quarteron de magnifiques chefs arabes, coiffés de kéffiyé

de soie bariolée retenu sur le front par la triple couronne d’or de

l’agâl, et qui, par-dessus leurs robes blanches, avaient passé des

abayes plus richement brodées que dalmatiques de cardinaux.

Ils avaient des visages de bronze, des yeux d’émail et rien n’égale la

noblesse avec laquelle, s’inclinant devant le représentant de la

puissance mandataire, ils décomposèrent, leur main ramant dans l’air, le

salut oriental: «Je porte à mon cœur, à mes lèvres, à mon front, la

poussière de tes chaussures.»

Ces seigneurs étaient les porte-voix de toute la Syrie septentrionale

lasse d’être confondue avec celle de Damas, n’aspirant qu’à se séparer

d’elle, à voter, à se donner une constitution et à montrer à la France

quels sentiments elle nourrissait à son endroit.

Chacun d’eux prit la parole, prononça une harangue, heureusement assez

courte mais énergique, et que traduisit l’interprète par le truchement

duquel M. Henry de Jouvenel entendit vingt-cinq fois l’histoire de la

côtelette.

Il l’écouta comme il sait écouter, en donnant toutes les apparences

d’une inaltérable patience, en se caressant doucement les joues et le

menton--et sans bailler.

Mais sur sort regard passait une ombre. Ainsi parfois, sur la surface

ensoleillée d’un lac glisse le reflet d’un nuage errant.

Ennui? Ou commencement de scepticisme?

A mesure que se déroulait cette scène si bien réglée, trop bien réglée

peut-être, les regards que M. Reclus lançait à son grand chef devenaient

plus triomphants. Ils disaient, ces regards:

--Me suis-je trop avancé, Monsieur le Haut-Commissaire?

«Ai-je pris mes désirs pour des réalités? Après avoir entendu la Syrie

du Nord tout entière parler par les voix de ces somptueux personnages

des _Mille et une Nuits_, n’êtes-vous point convaincu que l’heure est

venue de pratiquer un nouveau découpage dans les territoires placés sous

mandat? N’êtes-vous point convaincu que Gouraud eut bien raison quand,

d’un sabre ignorant l’hésitation, il partagea ces territoires en cinq

États et que ses successeurs furent vraiment coupables lorsqu’ils en

réduisirent le nombre.

«Car, si l’État d’Alep subsistait, j’en serais nécessairement

gouverneur, au lieu de n’être ici que le sous-fifre du Gouverneur de

Damas.

«Croyez-moi, Monsieur le Haut-Commissaire, vous aussi, vous mériterez

d’être appelé par l’Histoire: Jouvenel-al-Raschid, c’est-à-dire le

Justicier, lorsque, d’un Reclus, vous aurez fait un roi.»

Et l’on voyait bien dans les yeux de Mme Reclus qu’elle pensait la même

chose que son mari.

--Et maintenant, qu’on apporte les mazbattahs! ordonna l’Œil de la

France sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde:

Le cawas quitta le salon. Il y reparut peu après ployant sous le faix

d’un demi-quintal de rouleaux de papier qu’il déchargea sur le tapis.

Alors on vit ceci: le candidat à la royauté d’Alep prit un des rouleaux

qui, en ses mains diligentes, devint bande plane longue de quatre mètres

au moins, décorée de belles signatures calligraphiées en noir et frappée

de cachets violets.

Un autre rouleau, un autre, et puis un autre encore.

--Ce sont les mazbattahs, Monsieur le Haut-Commissaire, prononça M.

Reclus.

--Bien, dit simplement M. Henry de Jouvenel.

--Les mazbattahs ou pétitions par lesquelles des milliers et des

milliers d’habitants de la Syrie septentrionale demandent leur

autonomie...

--Bien, dit encore M. Henry de Jouvenel.

*

* *

M. Henry de Jouvenel est resté trente-six heures à Alep. Lui seul et

Dieu savent combien, au cours des thés et banquets qui lui furent,

offerts, il entendit de harangues séparatistes, combien on lui présenta

de mouktars et moutéssariffs, de muftis et d’imams qui lui racontèrent

l’histoire de la côtelette!

Et voilà pour lui! comme dit Shahrazade.

Pour ce qui est de moi, je fus visiter la Citadelle, prodigieuse masse

de pierres noires et roses érigée par les Arabes conquérants au sommet

d’une colline artificielle et dont la puissance farouche n’a d’égale que

celle des tombeaux des Mamelouks au Caire.

Circulant parmi cet amas de mines et de décombres, j’étais confondu par

l’épaisseur de ces murailles, la hauteur de ces tours, la hardiesse de

ces ponts. J’admirais ces portes de fer et de bronze, ces vestiges de

palais, de Mosquées et de bains construits par les émirs, ces escaliers

en pente douce que vingt chevaux montés par des hommes en armes

pouvaient gravir de front.

Pourtant je conservais assez de liberté d’esprit pour me féliciter de la

situation politique dont, grâces en soient rendues à l’Œil de la France

sur la Route des Caravanes de la Perse et de l’Inde, j’avais eu la

révélation, lorsque je me trouvais devant une large brèche pratiquée

dans la muraille d’enceinte par le temps, les tremblements de terre ou

les hommes dont la démence destructive s’affirme sous tous les ciels

avec une fureur égale.

A travers cette brèche, j’aperçus une ville qui s’étendait jusqu’aux

confins du désert brillant au loin comme une fournaise sous le soleil.

Coupée de jardins et de vastes cimetières plantés de cyprès, elle était

composée d’innombrables petites maisons cubiques. Çà et là, des minarets

se dressaient, des coupoles s’arrondissaient.

Je crus être le jouet du mirage qui, bien des fois, déjà, m’avait fait

voir des cités sur la mer, des montagnes sur la plaine, des côtes

battues par le flot au milieu des terres.

Je demandai néanmoins à l’officier du génie qui m’accompagnait:

--Qu’est-ce?

--La ville indigène. La ville purement arabe. Elle est construite

au-dessus d’un inextricable méandre de souterrains aboutissant à cette

citadelle et qui, jadis, pendant les longs sièges qu’elle eut à

soutenir, permettaient son ravitaillement. J’ai exploré une très faible

partie de ces souterrains pour essayer de leur arracher leur secret,

d’en dresser un plan. A chaque pas j’ai trouvé des squelettes de gens

qui s’y étaient égarés. Moi-même, lorsque je m’y rends, toujours

accompagné d’une dizaine de soldats du génie, j’emploie tous les moyens

d’orientation et de repérage connus. Pourtant, si mes hommes et moi

n’étions liés les uns aux autres par des cordes, ainsi que font les

alpinistes, nous nous égarerions infailliblement et subirions le sort de

ceux dont nous retrouvons les restes.

Hier encore, il m’est arrivé ceci: je m’étais engagé seul dans un

couloir en labyrinthe. J’étais muni d’un téléphone portatif relié par un

long fil souple à un appareil qu’un de mes hommes demeuré à l’entrée

tenait en main. Je marchais lentement en relevant avec soin le plan du

couloir, toutes ses cotes, tous ses angles. Brusquement j’eus une

surprise. Je constatai que mon fil, qui traînait derrière moi, était

croisé sur le sol. J’étais revenu sur mes pas. Sans la précaution que

j’avais prise, je me serais perdu. Mon plan n’aurait pu me permettre de

retrouver mon chemin. Je n’ai pas encore compris ce qui m’est arrivé...

L’officier étendit la main dans la direction de la vieille ville.

--Cent mille personnes, plus peut-être, vivent là isolées, sans état

civil, sans avoir été recensées. Elles ne viennent presque jamais dans

la cité que vous connaissez. Et nul ne saurait dire, bien entendu, ce

qu’elles pensent, ce qu’elles désirent. Vous avez devant vous le mystère

asiatique et islamique.

*

* *

Trois heures plus tard, je rentrais dans l’Alep moderne, officielle,

celle dont l’âme, le cœur et les reins furent sondés par M. Reclus,

l’Alep des larges voies, du commerce, de la banque, des hôtels dits à

l’européenne, et même des dancings et des cafés chantants-variétés: je

venais de visiter la ville arabe.

Escorté par deux chaouichs en armes, qui m’ayant vu m’engager en ces

lieux, où peu d’Européens s’aventurent, et concevant sans doute quelque

crainte pour ma sécurité, m’avaient spontanément suivi, J’avais parcouru

d’étroites rues en chicane, bordées de maisons aux portes blindées, aux

fenêtres grillées de fer par-dessus les moucharabiehs de bois et dans

lesquelles vit cloîtrée, invisible, impénétrable, la population

sédentaire.

Sur les places, dans les souks, aux portes des grands caravansérails

hantés par le bédouin du désert, sur les canapés de bois des cafés,

j’avais vu, drapés dans leurs beaux manteaux de poil de chameau ou de

soie, ces nomades orgueilleux, de magnifique prestance, dont nous

connaissons la richesse, la puissance, la valeur guerrière, dont nous

savons qu’ils sont pourvus en abondance d’armes de munitions, mais dont

nous ignorons si profondément les sentiments!...

Méditant sur ce que je venais de voir, pensant à l’ardente curiosité,

pour ne point écrire à l’émotion que j’avais soulevée en errant à

travers la vieille ville, me rappelant l’expression de certains regards,

je pensais aux paroles si optimistes, si péremptoires aussi du

descendant de l’illustre famille, aux protestations des personnages des

_Mille et une Nuits_ présentés par lui à M. Henry de Jouvenel, aux

banquets, aux thés, aux discours officiels, aux confidences privés, aux

mazbattahs bariolées déroulées sur le tapis de la Résidence et à

l’histoire tant de fois répétées de la côtelette.

Et je me permettais d’estimer en mon for:

--Je crains bien que ce Reclus, qui voudrait si ardemment être roi, ne

se fasse des illusions. Avant de s’engager et d’engager le

Haut-Commissaire, c’est-à-dire la République, dans cette aventure, que

n’a-t-il fait seulement la courte tournée dont j’arrive?

«Pourquoi, oui, pourquoi, l’Œil de la France sur la Route des Caravanes

de la Perse et de l’Inde, n’a-t-il abaissé son regard sur

l’agglomération de petites maisons aux toits plats qui s’étend entre la

vieille citadelle des Émirs et le désert?»

*

* *

Quinze jours ont passé.

Les élections ont eu lieu dans tout le vilayet d’Alep.

L’Assemblée constituante s’est réunie.

Au cours de la première heure de sa première séance, elle a émis un vote

à l’unanimité.

Pour affirmer son inaltérable attachement à Damas.

Pour protester contre toute tentative qui pourrait être faite de

procéder à un nouveau morcellement des territoires placés sous mandat.

Pour se proclamer fidèle à l’idée de l’unité syrienne.

Afin de montrer que, par ce vote, elle exprime les sentiments de la

population, elle a fait parvenir au Haut-Commissariat un demi-quintal de

mazbattahs décorées de belles signatures calligraphiées en noir, et

frappées de cachets violets, aux termes desquelles tout ce qui compte en

Syrie septentrionale déclare qu’Alep et Damas ne font qu’un seul corps

ayant même cerveau, même cœur, mêmes entrailles.

La noix de la côtelette ne veut pas être séparée de son os.

Dans l’aventure, M. Reclus, n’a perdu qu’une chance de recevoir de

l’avancement.

La France a perdu un peu de son prestige.

C’est plus grave.

VI

L’affaire Sarrail

Sarrail!

Il suffit de lancer ce nom dans la conversation pour qu’immédiatement

les esprits se passionnent, pour que les hommes les plus pondérés, les

plus réfléchis perdent toute mesure, tout esprit critique, toute

objectivité.

Pour prononcer le panégyrique de celui qu’ils appellent «le général

républicain», les uns vont jusqu’à l’hyperbole. Les autres chargent le

«bas politicien» de tous les péchés, lui attribuent les actions les plus

viles, nient même ses qualités et les magnifiques services rendus par

lui à la patrie.

Ainsi, lorsque, de 1894 à 1899, l’on citait les noms de Zola, de

Picquart, de Pressensé, de Mirbeau, de Gohier et que, selon le camp

auquel on appartenait, on tenait ces hommes pour héros ou pour traîtres.

On ne sait, à vrai dire, pourquoi Sarrail symbolise aux yeux des

républicains de gauche, l’armée et l’esprit démocratiques. La Ligue des

Droits de l’Homme l’a appelé à siéger au sein de son Comité central.

Maints groupements cartellistes lui ont conféré une manière de

présidence d’honneur. Et les antimilitaristes eux-mêmes ne sont pas très

éloignés de le réclamer comme l’un des leurs.

Ce qui est proprement bouffon.

Aussi bouffon que si l’on apprenait demain que Mgr l’Archevêque de Paris

est devenu libre-penseur ou M. Jean Hennessy président d’une ligue

antialcoolique!

Car, enfin, personne n’est contraint au généralat.

Pour recevoir les étoiles, il faut avoir donné un certain nombre de

gages d’orthodoxie et je ne sache point que l’églantine rouge

s’épanouisse parmi les feuilles du chêne!

Les réactionnaires haïssent Sarrail. Ils lui reprochent son goût pour la

politique. Ils l’accusent de sectarisme, d’anticléricalisme et,

usant d’un argument-massue, affirment qu’il appartient à la

franc-maçonnerie--ce qui, d’ailleurs, est inexact.

Qu’un incident grave auquel le nom de Sarrail est mêlé se produise? Les

esprits s’échauffent. Selon leur nuance et sans se donner le souci

d’examiner les faits, les journaux dressent des réquisitoires contre ce

diable d’homme ou entonnent son los.

L’affaire vient-elle devant le Parlement?

Celui-ci n’est plus composé de juges, mais de partisans. De partisans

également aveuglés, également empressés, les uns à défendre leur idole,

à n’admettre point qu’on y porte une main sacrilège, les autres à ruiner

le prestige de celui qui, durant la guerre, fut l’un des plus éminents

chefs de notre armée.

Bien entendu, une telle passion, une telle certitude d’exprimer la

vérité animent seulement ceux-là qui ne connaissent point Sarrail ou le

connaissent mal et qui ne le virent pas à l’œuvre.

Les renseignés observent plus de réserve. Eux seuls pourraient

s’exprimer avec quelque pertinence sur le général, eux seuls pourraient

montrer les lumières et les ombres de cette figure. Mais comment se

faire entendre parmi tant de déments, tant de sourds bien décidés à le

rester? Comment, enfin--et pourquoi?--passer pour thuriféraire aux yeux

des uns, pour contempteur aux yeux des autres?

J’irai allègrement au-devant de ces deux risques et, me tournant d’abord

du côté des adversaires du général--c’est, à peu de chose près, ceux de

la République--je leur dirai:

--Il est possible que Sarrail ait un goût prononcé--trop prononcé pour

la politique. Mais les autres généraux sont-ils tous tellement neutres?

Et n’est-ce pas nourrir une grande illusion que de prétendre qu’on ne

fait pas de politique dans l’armée?

--Sarrail est sectaire, dites-vous. Ne trouvent grâce devant lui que les

radicaux-socialistes, les francs-maçons. C’est aux officiers de cette

nuance qu’il réserve ses faveurs, accorde avancement et décorations. Les

autres, il les moleste et les brime.

Légende! A Salonique, où trois années durant, je fus témoin de l’œuvre

de Sarrail, celui-ci, qui avait appelé à son état-major des hommes comme

le duc de Mouchy, comme M. de Villemorin, qui, je le crois du moins sont

assez bien-pensants à tous les points de vue, comme feu Laurent-Vibert,

réclamé par l’Action française pour l’un des siens, ne molesta jamais un

subordonné à l’occasion de ses opinions ou de ses croyances.

Partant pour la Syrie · 第 3 / 10 段