syro-palestinien. C’est l’un des candidats au trône de Syrie. Et,
puisqu’il faut l’appeler par son nom, lui donner le titre de pacotille
dont il s’affuble, c’est l’émir Michel Lotfallah.
Ces messieurs sont introduits dans un vaste salon contigu à
l’appartement de M. Henry de Jouvenel. Le représentant de la France
adresse quelques paroles de bienvenue à ses hôtes et leur désigne des
sièges.
Encore que l’heure soit très matinale, le soleil est ardent, la chaleur
déjà accablante. Aussi les volets sont-ils clos. Il règne dans la pièce
une demi-obscurité bien propice aux réciproques confidences.
L’émir se tient sagement sur une chaise, à la droite du
Haut-Commissaire. Les délégués font comme une guirlande le long des
murs. Mais la place d’honneur, la présidence, si vous voulez, est
occupée par le cheik Rachid Roda, de Damas, journaliste célèbre et poète
réputé. C’est un homme corpulent, vêtu d’une robe gros vert, coiffé d’un
turban blanc et qui, assis sur un divan, derrière une petite table,
discourt longtemps en arabe.
Par le truchement d’un de ses amis, druse celui-là et qui parle le
français le plus correct, le plus précis, le plus châtié même, nous
apprenons que le cheik vient de juger assez sévèrement Gouraud, Weygand
et Sarrail, ainsi que leurs collaborateurs. Il leur reproche surtout
d’avoir voulu faire de la colonisation sur les territoires commis à
notre mandat.
Mais nous apprenons aussi que le cheik et ses compagnons ne nous en
veulent pas pour si peu, que leur francophilie est ardente et qu’ils
nous offrent, en toute loyauté, de nous aider à mener à bien la tâche à
nous confiée par la Société des Nations.
Touché par tant de magnanimité, de bonne volonté, de gentillesse, M. de
Jouvenel remercie, déclare qu’il se dirige vers Beyrouth avec un très
ardent désir de paix, lorsqu’un jeune homme, au beau visage ambré, aux
yeux de flamme et qui, depuis un instant, donne des signes d’exaltation,
réclame la parole. Il l’obtient.
--Je vois, dit-il, ce que nous apportons à la France. Je ne vois pas ce
qu’elle nous apporte. Je le demande!
Ces mots, ces simples mots sont prononcés d’une voix frémissante, avec
une indicible expression de colère contenue et de haine. L’émir prend un
visage chagrin. Il tourne ses yeux morts vers l’éphèbe qui, sans doute,
vient de révéler les sentiments véritables de la délégation à notre
égard et à qui, de toutes parts, on adresse des gestes de la main pour
l’inciter à se taire.
Mais lui, dont les lèvres sont agitées de tremblements, répète:
--Je demande ce que la France est venue faire chez nous et ce qu’elle
nous apporte.
A son tour, M. Henry de Jouvenel regarde, avec quelque surprise, le
jeune obstiné et, comprenant que la séance ne saurait désormais se
prolonger sans incident, il décide de la clore aussi vite que possible
dans le flou, le vague, l’imprécis...
Il affirme sa volonté de collaborer étroitement avec toutes les
populations des territoires placés sous mandat, il déclare que son
premier geste, dès son arrivée à Beyrouth, consistera à permettre aux
États du Grand-Liban et des Alaouites, où règne le calme, de se donner
une constitution. Les États de Syrie et du Djebel-Druse jouiront du même
privilège immédiatement après qu’ils seront rentrés dans l’ordre.
Et c’est sur ces mots que l’entrevue se termine, sans que l’émir
Lotfallah ait émis une syllabe, sans qu’une seule phrase significative
ait été prononcée de part et d’autre!
Dans l’escalier, puis dans le hall de l’hôtel où de jolies Américaines,
culottées de peau blanche, et qui, rentrant de leur matinale promenade à
cheval, boivent du porto, les délégués tiennent un long conciliabule. Il
n’est que de les observer pour comprendre à quel point ils sont agités,
pour discerner qu’ils sont scindés en deux camps, l’un composé des
hommes rassis et qui n’approuvent point l’algarade de l’éphèbe aux yeux
de flamme, aux paroles prudentes, l’autre groupant les éléments plus
jeunes et, partant, plus combatifs ou moins habiles.
Et que fait l’émir au milieu de ses troupes divisées? Rien. Le visage et
l’œil mornes, il semble s’ennuyer prodigieusement.
Enfin, les deux camps se rapprochent. De l’un à l’autre on se parle avec
moins de vivacité. Les gestes sont plus amènes que tout à l’heure. Il
est évident qu’on se met d’accord sur un plan d’action. Et quand,
précédée de l’émir, la délégation quitte l’ombre douce et fraîche qui
règne dans le hall de l’hôtel pour gagner la fournaise de la rue, j’ai
la certitude qu’elle a décidé de faire quelque chose.
Quoi? M. Henry de Jouvenel ne tardera pas à le savoir. Ayant consacré
toute sa journée à des visites officielles, puis offert un grand dîner
dans le cadre somptueux de «Mena House», au pied des Pyramides, il ne
revint à l’hôtel qu’assez tard dans la nuit, quelques heures à peine
avant le départ du train qui le devait ramener à Alexandrie où le
_Sphinx_ l’attendait pour le conduire à Beyrouth.
Encore tout ému, tout palpitant, gardant dans l’œil le souvenir du
prodigieux spectacle qui, pour la première fois, venait de lui être
offert au seuil du désert baigné de lune, enclin au lyrisme, à la
rêverie, à la méditation, ayant sans doute oublié, pour un temps, ses
préoccupations politiques, les visites reçues et aussi les discours
subis, il fut replongé brusquement dans la réalité par une lettre qu’il
trouva chez lui.
Elle émanait du Comité syro-palestinien.
A la fois impudents et ingénus, ses signataires prenaient acte de la
conversation du matin, retenaient les «promesses» faites par S. E. M. le
Haut-Commissaire, se disaient forts d’obtenir la soumission des druses
et des bandits opérant dans les faubourgs de Damas si, en retour, et
comme convenu, le représentant de la France renonçait au mandat et, dès
son arrivée à Beyrouth, ordonnait l’immédiat embarquement de l’armée du
Levant!
Tout simplement.
Ainsi, parce que la France avait décidé de remplacer en Syrie un général
par un civil, parce que celui-ci, avant son départ de Paris, avait
annoncé à la presse sa volonté pacificatrice, parce qu’on le savait tout
imprégné de l’atmosphère régnant à Genève, parce que, surtout, il avait
écouté avec calme, patience, courtoisie ses visiteurs, ceux-ci, le
jugeant faible, n’avaient pas craint de tenter sur lui un chantage!
Ai-je besoin de vous dire de quelle encre, sur quel mode énergique et
dédaigneux, M. Henry de Jouvenel répondit au dérisoire ultimatum de S.
A. l’émir Michel Lotfallah et de ses gens?
Mais je le soupçonne de n’avoir éprouvé contre eux qu’un assez léger
ressentiment. Peut-être même leur accordait-il quelque reconnaissance.
Au moment qu’il allait prendre possession de son poste, se trouver aux
prises avec les mille difficultés qu’avec une belle crânerie il avait
accepté d’affronter, ne venait-il de recevoir, à peu de frais somme
toute, la plus profitable leçon de politique orientale?
Et un peu de cette reconnaissance rejaillissait sans doute sur M.
Gaillard à qui revenait l’honneur d’avoir préparé, négocié la rencontre
du Haut-Commissaire de la République en Syrie et des pires ennemis du
mandat...
*
* *
Depuis, j’ai eu le privilège de revenir au Caire, d’y rencontrer le
ministre de France. Je lui ai parlé de l’entrevue historique de l’hôtel
Continental et de ce qui en résulta.
Il leva vers moi les regards de ses gros yeux ingénus et me dit d’un ton
chagrin:
--Est-ce que je savais? Est-ce que je pouvais savoir?...
Cher Monsieur Gaillard!
En vous écoutant, je pensais à cet autre diplomate, à cet autre
excellent garçon, sobre et naïf homme de bien comme vous, lequel nous
représentait à Sofia en 1914 et qui, dans chacun de ses rapports au Quai
d’Orsay, affirmait avec force, avec la certitude d’exprimer une vérité
absolue, que jamais la Bulgarie n’entrerait en guerre contre nous.
Est-ce qu’il savait?
Est-ce qu’il pouvait savoir?...
IV
Le vénérable Janus de Bkerké
ou
les Illusions perdues
En ce début d’après-midi dominical de décembre, ensoleillé comme un
matin de printemps, M. Henry de Jouvenel quitte la Résidence des Pins
pour aller essayer de réconcilier la France avec Sa Béatitude Mgr Hoyek,
patriarche des Maronites.
Car notre pays et le vénérable successeur de saint Maron, pasteur d’un
troupeau comptant quelque trois cent mille brebis paissant les pentes
libanaises, sont brouillés.
Sa Béatitude et le général Sarrail «ont eu des mots». Puis leur querelle
s’est envenimée. Envenimée au point qu’il a fallu séparer ces deux
vieillards également intransigeants dont le premier, à qui Weygand
déclarait: «Je considère que mon entrée en fonctions date du jour où
Votre Béatitude me donna sa bénédiction», estime que le mandat doit
s’appuyer sur la communauté maronite et dont le second jouit de la
réputation bien établie, non usurpée, de n’admettre aucune
contradiction.
Comme on ne pouvait tout de même pas embarquer le prélat, on débarqua le
militaire, habitué du reste à ces rappels un peu brusques.
Qui a commencé à irriter, à provoquer l’autre? Qui a porté le premier
coup? Il est malaisé de le déterminer. Au demeurant, cela ne présente
qu’un intérêt, un très faible intérêt rétrospectif.
Le certain est qu’il importe d’arranger les choses. Le nouveau
Représentant de la République va s’y employer de son mieux, c’est-à-dire
le mieux du monde. Et ce sera, pour lui, l’occasion d’un voyage
triomphal à travers la montagne.
En voici d’ailleurs une relation fort fidèle que publia dans _le Matin_,
mon confrère et ami Henry de Korab. J’avoue ne point la citer sans
quelque malice--on verra pourquoi tout à l’heure.
Elle débute, cette relation, par l’énoncé d’une de ces vérités qui
paraissent incontestables non seulement aux fonctionnaires du Quai
d’Orsay, mais encore à la majorité des Français, parfaitement persuadés,
les uns et les autres, que tout ce qui est chrétien en Orient nous est
ami.
_Le Christianisme au Liban, n’est pas, proprement parler, une
religion. Il tient lieu de nationalité, voire de parti politique. _Il
est synonyme de francophilie_._
_C’est grâce à lui que les gens de ce pays parlent français comme vous
et moi et qu’ils ont réclamé le mandat de la France, laquelle, depuis
des siècles, est glorifiée ici comme la grande et généreuse
protectrice._
_Voilà pourquoi, dimanche dernier_, poursuit Henry de Korab, _on a pu
voir au fond d’une immense salle bourrée d’une foule compacte, sur une
sorte d’estrade couverte de tapis d’Orient, M. Henry de Jouvenel,
sanglé dans sa redingote, la poitrine barrée par l’écharpe tricolore,
assis devant un prie-Dieu à côté d’un fauteuil, d’un trône presque, où
s’étalait la robe écarlate, et la barbe blanche du patriarche maronite
Hoyek, magnifique vieillard de quatre-vingt-trois ans._
_Devant des milliers de spectateurs respectueux qui avaient envahi la
salle, les couloirs, l’escalier, le jardin, le nouveau
Haut-Commissaire de France rendait, le premier, visite au Saint Père
de l’endroit. S’il avait agi autrement, tous ces gens, qui étaient
venus de loin pour assister à cette scène, n’auraient pas compris._
_Pour les Libanais qui sont organiquement chrétiens comme d’autres
sont Anglais ou nègres, cette visite n’avait qu’une seule
signification, se résumant en cette phrase que j’ai entendue cent
fois, en me frayant un chemin à travers la foule:_
_«La France n’abandonnera pas le Liban...»_
_Car voilà ce dont ces gens-là ont la terreur: l’abandon par la France
du mandat, avec, pour conséquences, l’anarchie, les massacres, les
pillages et enfin la main-d’œuvre étrangère._
_Aussi fallait-il voir l’enthousiasme avec lequel le représentant de
la France a été accueilli sur tout le parcours entre Beyrouth et
Bkerké, siège du patriarche qui se trouve à dix-huit kilomètres dans
la montagne._
_La caravane des voitures officielles suivant une route en brusques
lacets découvrait à tout moment un village, une rue, des maisons
hautes, blanches, propres, ornées de balcons, d’où tombaient des
roses! Des hommes coiffés du tarbouche traditionnel, en proie à une
agitation tellement sincère qu’elle cessait d’être comique, se
précipitaient au-devant des voitures en brandissant d’immenses
drapeaux tricolores, les obligeaient à s’arrêter, tandis que des
cortèges de petites filles, de petites garçons coiffés du fez gris des
boy-scouts libanais, venaient nous rechanter, une fois encore, la
_Marseillaise_»._
J’ai participé à ce voyage. J’ai passé sous des arcs de triomphe de
verdure sur lesquels étaient fixées des bandes de calicot blanc portant
ces inscriptions: «Vive la France»--«Salut au Représentant de la
Glorieuse Puissance mandataire». J’ai traversé des villages où, aux
fenêtres de chaque maison, claquait notre drapeau. J’ai entendu les
vivats, les applaudissements des femmes, des jeunes filles, des enfants.
J’ai vu des avalanches de roses effeuillées tomber des balcons. J’ai été
témoin, comme Henry de Korab, de l’«agitation, tellement sincère qu’elle
cessait d’être comique», d’hommes coiffés de tarbouches qui répétaient
sans se lasser et avec frénésie les formules inscrites sur les arcs de
triomphe.
Mes oreilles ont été frappées vingt fois, cent fois par les accents de
la _Marseillaise_. En son palais patriarcal, j’ai vu Mgr Hoyek. Assis
sur son trône, vêtu de pourpre, portant au cou la cravate de la Légion
d’honneur et, penché sur son visiteur à qui on avait offert un fauteuil
si bas que pour y goûter quelque confort il avait presque dû mettre
genou en terre, le Saint-Père des Maronites parlait, parlait avec une
étonnante vivacité. Son œil lançait l’éclair. Sa belle barbe blanche
frémissait. Ses mains de cire étaient agitées d’un mouvement
continuel...
Que disait-il? Chargeait-il de sa malédiction Sarrail le grand Soudard,
ou demandait-il à la France d’entreprendre sans délai une nouvelle
croisade exterminatrice contre le Musulman ou le Druse?
Un tel brouhaha régnait dans la salle où prêtres, évêques, notables,
gens du peuple, boy-scouts se pressaient et une telle rumeur montait des
jardins que la voix du prélat ne vint pas jusqu’à moi.
Mais l’heure des harangues sonna. Chacun des évêques, chacun des
notables présents tenant en mains quelques feuillets s’approcha du trône
de Sa Béatitude et prononça un discours. Alors les sentiments, les
sentiments «vrais», nourris par les Maronites et leur clergé à l’égard
de la France, me furent révélés. Jamais, sous aucun ciel, je n’ai
entendu personne s’exprimer avec une telle émotion, une telle ferveur,
un tel amour sur le compte de ma patrie. Jamais je n’ai rencontré des
hommes aussi jaloux de l’exalter, de la servir et, s’il le fallait, de
la défendre que les disciples de Saint Maron, le pieux anachorète
d’Antioche.
Comment, après avoir écouté cette éloquence à la fois si fleurie, si
énergique, si enflammée, ne pas penser que Sarrail fut un bien grand
maladroit, un bien grand coupable en s’aliénant des amis aussi sincères?
Et comment ne point estimer que Sa Béatitude Mgr Hoyek ait raison
lorsqu’elle affirme, avec cette ardeur juvénile qu’en dépit des ans elle
a conservée: «Le mandat français doit s’appuyer sur la communauté
maronite ou n’être pas.»
C’est dans ces dispositions que je rentrai à Beyrouth. J’étais tout ému,
plus ému peut-être que vous, Henry de Korab, d’avoir entendu des
étrangers manifester si spontanément, et avec tant de chaleur à l’égard
de mon pays, l’ardeur de leur sympathie, prête à tous les sacrifices.
Je savais que Barrès nous avait précédés sur la route en lacets qui
conduit à Bkerké, qu’il avait eu un long entretien avec Sa Béatitude et
que j’en trouverais la trace dans l’un des deux volumes d’_Une Enquête
au Pays du Levant_. Par fortune, je les avais apportés de France. Ils
étaient sur ma table. Je les lus.
Et vraiment, je suis resté confondu! Comment le grand écrivain
patriote--et catholique--pouvait-il montrer tant de froideur, d’ironie,
faire tant de réserves au sujet d’un pontife si français de cœur qu’il
n’avait pas hésité, lors de la Conférence de la paix, à prendre la mer,
à venir jusqu’à Paris pour demander que notre pays soit chargé d’exercer
son mandat sur le sien?
Qui pouvait l’avoir incité à écrire une phrase comme celle-ci au cours
de laquelle il accuse très discrètement, mais très explicitement Mgr
Hoyek et son entourage d’égoïsme, de turbulence et craint qu’ils ne nous
poussent à de fâcheuses entreprises guerrières contre l’Infidèle?
_Hoyek et ses familiers surveillent avec le plus vif intérêt les
dispositions de la France. Ils ne s’égarent pas en vaines curiosités:
ils les apprécient par rapport au Grand Liban. Et sur ce sujet, des
paroles énergiques les inquiètent presque autant qu’elles les
satisfont. Ils voudraient être assurés qu’elles seront suivies
d’actions également énergiques, «car, disent-ils, vous comprenez
qu’elles indisposent contre nous les autres»._
_... Qu’il est plaisant, ce prélat chargé d’honneurs et de soucis,
nullement écrasé par cette antique tradition du Mont Liban, et qui
nous expose avec une innocente véhémence ses inquiétudes, ses amitiés,
ses désirs! Il aime son peuple, dont il est le père, le pontife et le
roi; il ne passe pas une minute sans soigner, avec tout son cœur et
toute sa finesse, les intérêts de son beau domaine matériel et
spirituel. Comme il nous aime, mais comme il entend que son amitié lui
profite! Comme il se réjouit de nos témoignages, mais qu’il serait
fâché qu’ils le compromissent! Comme il est justement jaloux de ses
prérogatives, héritées d’une longue suite de chefs!_
Le lendemain, je parlai à un ami français de Beyrouth, de ma visite à
Bkerké et de la surprise chagrinée que m’avait donnée la lecture de
Barrès.
Cet ami est établi depuis de longues années au Liban. Il le connaît
maintenant autant, sinon mieux, que sa province natale. Il y a vu et
entendu tant de choses, assisté à tant d’événements, éprouvé tant de
surprises, reçu tant de confidences, quelques-unes sincères et le plus
grand nombre truquées, que rien ne l’étonne plus.
--En ce pays, répète-t-il volontiers, il n’y a ni vérités, ni mensonges,
il n’y a que des versions.
Il souriait en m’écoutant. Il hochait la tête. Je lisais dans ses yeux
qu’il éprouvait quelque pitié pour moi. Quand, un peu agacé par cette
attitude, je m’arrêtais, prêt à lui demander des explications, il
prononçait bonnement:
--Poursuivez!... Poursuivez.
Et quand j’eus terminé mon récit:
--Souffrez maintenant que j’éclaire votre religion.
Il atteignit un dossier, y prit une chemise qu’il ouvrit. Elle contenait
un exemplaire de journal que le temps avait légèrement jauni sur les
bords.
--Ceci, me dit-il, est un numéro du _Journal de Beyrouth_, journal
ottoman quotidien, directeur propriétaire Georges Harfouche,
administrateur Halim Harfouche, ainsi que nous l’apprend la manchette.
Il est daté du 18 août 1915.
«Vous venez de me dire avec quel enthousiasme M. Henry de Jouvenel a été
salué par le peuple maronite, avec quelle ferveur ce même peuple acclama
la France et chanta la _Marseillaise_. Permettez que je vous lise
quelques passages du récit de la visite que fit aux mêmes lieux, en
pleine guerre S. E. Djemal Pacha, ministre de la Marine de S. M.
Impériale le Sultan de Turquie, commandant en chef de la quatrième armée
et qui assumait en même temps le pouvoir suprême sur toute cette région.
Voici:
_Les Libanais n’oublieront jamais la date mémorable de cette visite
qui constituera une époque dans les annales locales. Aussi ne
pouvaient-ils laisser passer une occasion aussi propice pour
manifester leur fidèle attachement au trône impérial et leur gratitude
pour l’œuvre entreprise par S. E. le Commandant en Chef._
_«La première étape du voyage fut Djounié. La ville s’était faite
belle. Elle était richement pavoisée de drapeaux nationaux et ornée de
guirlandes de fleurs. Une grande animation régnait sur la route
principale, tandis que la route menant à la ville était envahie par
une foule nombreuse, accourue des alentours et des villages les plus
éloignés, pour acclamer Son Excellence sur son passage._
_«Au milieu des applaudissements, Djemal Pacha traversa la ville pour
se rendre au Konack où une petite collation lui a été servie. Vers la
fin du repas on présenta un gâteau monté en Tour Eiffel, et Djemal
Pacha en brisant la tour, de dire avec sa belle verve coutumière:_
_«--Je brise la tête de l’ennemi._
_«Un tonnerre d’applaudissements répondit à cette saillie spirituelle,
suivie aussitôt par ces mâles paroles des assistants:_
_«--Et tu la briseras, ô Pacha, avec l’aide des Libanais. Et si
jamais, continuèrent les assistants heureux de trouver une occasion
pour donner libre cours aux sentiments qui débordent de leurs cœurs,
si jamais les ennemis, spécialement les Français, osaient un jour
venir se mesurer ici avec le drapeau sacré du Croissant, nous saurions
leur prouver que nous sommes tous des vaillants soldats ottomans prêts
à repousser les assaillants perfides et à défendre avec notre sang le
sol sacré de la patrie ottomane._
_«Nous devons noter ici encore que le clergé maronite, de son côté,
n’a cessé de témoigner d’une façon tout à fait enthousiaste son
attachement à la cause ottomane en faisant des vœux ardents pour le
triomphe de l’armée ottomane et celle de nos alliés._
_«Après Djounié, S. E. visita tour à tour Batroun, Chika, Amioun.
Partout notre commandant en chef fut l’objet d’une réception
enthousiaste de la part de toute la population accourue de tous
côtés._
_«Plusieurs arcs de triomphe étaient dressés sur le parcours de Son
Excellence et souvent des branches de lauriers et de fleurs tombaient
sur sa tête._
_«Telles sont les coutumes chez les anciens pour vénérer leurs héros
et tels sont encore les us chez les Libanais, gardés pieusement par la
tradition. Et, suivant ces us encore, les femmes et les enfants
arrosaient, à son passage, la route d’eau de rose et de fleurs
d’oranger en chantant des paroles fleuries que nous traduisons
textuellement de l’arabe:_
_«Tu nous apportes le bonheur, que Dieu te donne la victoire! Depuis
que tu es parmi nous, l’air de la montagne est embaumé; sois le
bienvenu»._
_«La foule qui suivait le cortège criait avec enthousiasme:_
_«Vive Sa Majesté Impériale notre auguste souverain le sultan Mehmed
Rechad! Vive l’armée! Vive Djemal Pacha! A bas les ennemis!_
_«Dans la région de Bécharri, les femmes de la contrée, massées sur
tout le parcours, chantaient en cœur (nous traduisons mot à mot):_
_«Sois le bienvenu, ô Djemal. Avant ton arrivée nous nous couchions
sur les grabats d’épines et pour maisons nous n’avions que des champs
arides et des chaumières inhabitables. Maintenant que tu nous défends
et que le pays est pacifique, nous commençons à ressentir les
bienfaits des plus beaux jours de la vie._
_«Le soir il y eut une illumination générale et des grands feux
d’artifices; les cloches du village sonnaient à toute volée, des
bandes de villageois parcouraient les rues et ovationnaient le général
en Chef.»_
Mon ami, interrompit sa lecture:
--Avez-vous compris pourquoi je souriais tout à l’heure de votre
enthousiasme, de votre émotion et, excusez-moi de le dire, de votre
naïveté? Ne suffirait-il, dans le texte que je viens de vous lire, de
remplacer le nom de Djemal Pacha par celui d’Henry de Jouvenel pour que
l’article qui, voici dix ans, relatait le voyage triomphal du premier,
puisse être utilisé au lendemain de la tournée du second?
«Instruit du loyalisme du peuple maronite à l’égard de l’Empire ottoman,
de la joie tumultueuse et lyrique avec laquelle il salua le Pacha, il
vous reste apprendre comment Sa Béatitude Mgr Hoyek se comporta à
l’égard de l’illustre visiteur.
«Écoutez:
_«Le patriarche maronite dépêcha deux évêques de sa part pour saluer
le Pacha et s’excuser de ne pouvoir, pour raison de santé, se rendre
en personne à Bécharri, à l’effet d’inviter Son Excellence à passer
par Dimane, résidence d’été du patriarcat._