PIERRE LA MAZIÈRE
Partant
pour la Syrie
LITTÉRATURE ET ART FRANÇAIS
LIBRAIRIE BAUDINIÈRE
PARIS (2e)--23, Rue du Caire, 23--PARIS (2e)
DU MÊME AUTEUR:
L’Hôpital flottant (Albin Michel, éditeur).
Les Amants de Pénélope (Albin Michel, éditeur).
J’aurai un bel Enterrement!... (Baudinière, éditeur).
L’Aventure Thermale ou la Cure interrompue (Baudinière, éditeur).
Mireille des Trois Raisins (Vald. Rasmussen, éditeur).
EN PRÉPARATION:
L’Inexorable (_Roman du Lac Majeur_).
Vénus créancière (_Roman_).
Les Dernières Modes de l’Amour (_Essai_).
Israël sur la Terre des Ancêtres.
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CE TIRAGE CONSTITUE L’ÉDITION ORIGINALE.
La location de ce livre est interdite jusqu’au 1er janv. 1928, sauf
accord spécial avec l’éditeur.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous pays, même l’U.R.S.S.
Copyright by Librairie Baudinière, Paris, 1926.
I
Partant pour la Syrie...
Dans la semaine qui précéda mon départ pour la Syrie, je rencontrai
maints amis à qui j’annonçai le voyage que j’allais entreprendre.
Presque tous me chantèrent les deux premiers vers de la Romance de la
reine Hortense. Un érudit me donna même le plaisir d’entendre, pour la
première fois, le couplet tout entier.
J’admirai que chacun parût si renseigné sur ce pays. Et j’étais fort
confus de le connaître si peu lorsque, ayant poussé mes interlocuteurs,
non certes pour les éprouver, mais dans le dessein de m’instruire, je
discernai que leur documentation tenait dans un couplet, un fragment de
couplet, que leur savoir commençait par une chanson et finissait avec
elle.
Mieux: un homme d’importance supposant, sans doute, qu’il fût possible
d’aller de Paris au pays des dieux en wagon-lit, me demanda si
j’entendais voyager par terre ou par mer et, à la banque où je me
présentai afin d’y prendre une lettre de crédit, on me remit une pièce
établie à l’adresse d’un certain M. X..., Beyrouth, Turquie d’Asie!
Du coup, je me trouvai beaucoup moins honteux de mon ignorance et je
partis d’un cœur léger à la conquête d’une science qui faisait autant
défaut à mes compatriotes qu’à moi-même.
Pour eux, comme pour moi alors, comme pour les quatre cinquièmes des
Français, la Syrie est un pays situé quelque part, dans le monde..., un
pays où nous nous sommes installés après la guerre, et qui n’est ni une
colonie, ni un protectorat, où nous nous débattons au milieu de très
graves difficultés, où, enfin, des soldats français sont morts on ne
sait trop comment ni pourquoi.
C’est tout... C’est peu.
* * * * *
Comment! Voilà six ans que nous avons accepté d’exercer un mandat sur la
Syrie, six ans que nous envoyons dans ce pays Hauts Commissaires,
administrateurs, fonctionnaires de tous ordres, généraux, officiers et
soldats; que, si pauvres, nous y dépensons des sommes énormes et
personne, ou presque, ne le connaît, ne sait exactement où il est situé,
ce qui s’y passe, ce que nous y faisons, ce que nous espérons y faire...
et l’une des plus grandes administrations françaises ignore encore qu’il
fut détaché de l’ancien Empire ottoman.
Beyrouth, Turquie d’Asie!
*
* *
Pour que notre curiosité soit éveillée, pour que nous nous souciions de
cette terre lointaine, il faut qu’une catastrophe s’y produise, qu’un
général y inscrive une défaite sur nos drapeaux, que des enfants de chez
nous y soient massacrés.
Alors, on s’émeut. Les feuilles publient quelques dépêches, quelques
articles. Un débat désordonné s’ouvre devant le parlement. Puis les
esprits se calment. Et nul ne songe plus à la Syrie.
Pourtant, au fond du bassin de la Méditerranée orientale, au-delà d’une
longue côte découpée, battue des flots, jalonnée de villes et de
vestiges de cités qui, jadis, brillèrent d’un éclat incomparable,
s’étend une région faisant pour nous l’objet d’une entreprise qui, si
nous avions été heureux et habiles, eût pu nous valoir de considérables
avantages et dans laquelle, si nous continuons à accumuler les erreurs
et les fautes, nous risquons de perdre une partie de notre prestige déjà
si entamé.
Territoires immenses, plus riches de souvenirs historiques, de souvenirs
religieux et de légendes que tous autres au monde; territoires offrant
les plus belles possibilités au commerce, à l’industrie, à
l’agriculture, à l’élevage, mais présentement ruinés, bouleversés par la
guerre, ses suites, la révolte, la répression, et dont les habitants,
appartenant à dix races, à trente confessions, se déchirent entre eux,
chaos véritable, telle apparaît cette Syrie sur laquelle nous nous
sommes engagés à faire régner le calme, l’ordre, la prospérité et où,
jusqu’ici, nous n’avons rencontré que déboires.
Pourquoi?
Oh! sans doute parce que nous y avons employé de mauvaises méthodes et
envoyé des hommes qui, tous, n’étaient ni compétents, ni préparés à la
tâche qu’on leur confiait.
Mais pour d’autres raisons encore: sur cette terre à la fois bénie et
maudite, où se croisent toutes les routes d’Europe et d’Afrique vers
l’Asie, où naquirent et périrent tant de civilisations, que désolèrent
tant d’invasions, l’homme, plus que partout ailleurs, est loup pour
l’homme.
Divisés jusqu’à l’infini en petits groupes ennemis, les Syriens, de
confessions chrétienne, musulmane, druse, d’origines arabe, turque,
arménienne, grecque, kurde, tcherkesse, font tous preuve du
particularisme le plus étroit, le plus enfantin, rêvent tous d’asservir,
sinon de détruire, ceux du groupe voisin.
Chacun réclame, exige un statut spécial qui lui assurera des privilèges
que, d’ailleurs, rien ne justifie; nul ne veut se soumettre à une règle
générale, à une loi qui, pour être efficace et bienfaisante, doit être
égale pour tous.
Prétend-on contraindre l’indigène à la subir? Il crie à la persécution.
Et ses clameurs sont si perçantes que le monde entier les entend.
Pour paradoxal que cela puisse paraître, il se complaît dans ce rôle
d’éternel mécontent, d’éternel protestataire. Il ne désire rien tant que
la prolongation d’une incertitude, d’une instabilité politique qu’il
s’ingénie à entretenir en sollicitant avec force aujourd’hui tel statut
qui, lui étant accordé, n’a plus aucune valeur à ses yeux, puisqu’il
exige sans délai le retour à l’état de choses ancien contre lequel,
demain, il recommencera de protester!...
La Syrie n’est-elle pas le pays où les dieux eux-mêmes furent le plus
âprement discutés?
Au surplus, n’est-elle pas restée l’objet de convoitise qu’elle fut au
cours des siècles, et nos ennemis, peut-être surtout nos alliés, ne nous
ont-ils pas vus, avec un amer regret, nous y installer?...
Témoins des difficultés qu’à chaque pas nous y rencontrions, ils n’ont
rien fait pour nous aider à les surmonter. Au contraire. Ils ont plus ou
moins encouragé les mécontents, les ambitieux, tous ceux à qui pesait
notre tutelle ou qui rêvaient de jouer un rôle politique que notre
présence leur interdisait. Selon une formule connue, ils ont tout mis en
œuvre «pour dégoûter la France de la Syrie et la Syrie de la France».
Ont-ils réussi? Pas encore complètement. C’est tout ce qu’on peut
affirmer.
De notre côté, nous accumulions les fautes comme à plaisir. Alors que
nous eussions dû, après avoir élaboré un plan politique administratif,
économique et social, en confier l’exécution à des hommes fermes, au
courant des choses de l’Orient et que nous eussions soutenus, maintenus
longtemps à leurs postes où ils fussent restés sourds aux criailleries
d’une population dont la turbulence et le goût pour l’intrigue sont
connus, nous arrivâmes à Beyrouth sans programme[1].
[1] Et nous nous obstinons. S’embarquant à Marseille le 5 octobre, M.
Henri Ponsot, _sixième_ Haut-Commissaire de la République dans le
Levant, ne déclarait-il pas à la Presse: «Je vais en Syrie sans
avoir de programme défini»?
La connaissance du pays manquait aux hommes chargés de nous y
représenter. Ils faisaient empiriquement de la politique et de
l’administration à la petite semaine, s’appuyaient tantôt sur un groupe,
tantôt sur un autre et réussissaient à les mécontenter tous.
Pourtant, ils finissaient par se ressaisir et, au moment qu’ils allaient
se libérer des tutelles qu’eux, tuteurs, ils avaient acceptées, et
peut-être entreprendre de bonne besogne, on les remplaçait au gré des
caprices, des surprises, des sautes de la politique intérieure
française.
Tout était à recommencer!
Ah! que n’avons-nous pris pour modèle l’Angleterre qui, elle aussi,
exerce un mandat sur des provinces détachées, comme la Syrie, de
l’ancien Empire Ottoman? Les fonctionnaires qu’elle y installa n’étaient
certes pas tous des hommes de génie. Mais ils avaient l’incontestable
supériorité de demeurer longtemps à leurs places où, imperturbablement
et quelle que fût la nuance à laquelle ils appartenaient, tous
servaient, dans le même esprit, la politique coloniale de la chère
vieille Angleterre!
Nous avons déjà usé cinq Hauts-Commissaires à Beyrouth. Un sixième vient
de s’y installer! Chacun d’eux, peut-être parce que c’était nécessaire
ou simplement parce qu’il est humain de ne pas respecter l’œuvre de
celui qu’on remplace, détruisit ce qu’avait fait son prédécesseur et
institua une politique personnelle dont on ne lui donna pas le temps de
récolter les fruits...
C’est ainsi que nous avons nous-mêmes émietté notre prestige, ruiné
l’autorité de nos représentants, fourni aux populations les plus
énervées, les plus malaisées à gouverner, les plus enclines à entrer en
fermentation, des motifs à protester, à s’agiter, à se révolter contre
un pouvoir qui s’attestait hésitant et dont on estimait inutile de
respecter les décisions puisqu’elles n’avaient aucun caractère définitif
et qu’il suffisait d’une campagne habile menée à Paris ou à Genève pour
les faire rapporter et, si besoin était, obtenir le rappel de celui qui
les avait prises!
*
* *
Qui débarque à Beyrouth, parcourt la Syrie de Damas à Alep,
d’Alexandrette à Bosra-eski-Cham et s’efforce de comprendre l’état du
problème syrien reste confondu devant sa complexité.
A mesure que les jours, les semaines, les mois s’écoulent, l’échevau
qu’il essaie de débrouiller lui paraît plus inextricable.
Avait-il le dessein d’écrire un livre composé, susceptible de donner une
vue d’ensemble sur ce pays où la France joue une partie si importante?
S’il est doué de quelque bonne foi et s’il n’est habité ni par
l’outrecuidance, ni par la naïveté, ce qui, à tout prendre, est la même
chose, il doit y renoncer...
Y renoncer et se contenter de publier quelques notes, quelques
impressions, en disant avec loyauté à qui les lira: «C’est surtout au
pays où naquirent tant de religions, où se produisirent tant de
schismes, que la vérité n’est jamais si voilée, si fuyante qu’à
l’instant où l’on croyait enfin la voir nue et la pouvoir étreindre.»
II
Le Sphinx bousculé
ou
la Traversée des Dupes
Une fois encore je pars pour l’Orient méditerranéen vers lequel, à
quatre reprises déjà, depuis la guerre, j’ai navigué. Comment, ayant
quitté hier soir un Paris de novembre, ne m’exalterais-je pas à la
pensée de traverser à nouveau la mer bénigne, à revoir les côtes de
Corse et de Sardaigne, le détroit de Messine, Alexandrie, le Caire,
d’aborder enfin à Beyrouth, porte de la Syrie, cette terre légendaire,
berceau et sépulcre de tant de prophètes, de thaumaturges et de dieux?
Délices attendues, délices escomptées d’une décade passée à bord du plus
somptueux palais flottant des Messageries Maritimes! Féeries des aubes
et des couchants! Longues stations d’après-midi sur la plage arrière
annexe du bar! Et le soir, la danse sous les étoiles!
Vie charmante, vie incomparable, faite de langueur, de loisirs goûtés
sans remords et dont chaque heure apporte un nouvel enchantement!
Et ce voyage-ci offre un autre attrait. Un attrait exceptionnel. Presque
une attraction. Le _Sphinx_ conduit vers son poste M. Henry de Jouvenel,
le nouveau Haut-Commissaire de la République dans le Levant.
Chacun, sur le bateau, connaît son nom, la dignité dont il est
fraîchement investi et sa légende.
On sait qu’il jouit en France du prestige attaché aux hommes ayant mené
à bien--même avec une apparente nonchalance--toutes les tâches qu’ils
entreprirent. On sait que, par de beaux succès remportés à Genève, il a
acquis ce lustre international qui lui manquait encore, à quoi il
attachait du prix et qu’il conquit avec cette même aisance que toutes
choses auxquelles tient sans le laisser paraître; probablement pour que,
si d’aventure elles lui échappent, il lui soit épargné de montrer à
autrui un visage morose...
On sait... On sait... Que ne sait-on de lui?
Étonnez-vous, dès lors, que sa présence suscite un peu de fièvre, de
frémissement, d’excitation et tant de curiosité chez les passagers et
surtout chez les passagères unanimement résolues à avoir pour lui les
yeux de Chimène, à exhiber en son honneur toutes leurs robes, tous leurs
joyaux, et, ainsi qu’il se doit, lorsqu’on a le privilège de naviguer au
même bord qu’un homme dont la réputation est aussi solidement établie
que la sienne, le plus possible de leur chair?
Le voici qui arpente le pont. Mains au dos, il va d’une marche
légèrement balancée sous les regards convergents.
--Justes dieux, qu’il a l’air oriental! murmure-t-on sur son passage.
Est-ce pour cela qu’on l’a choisi?
--Il ressemble à Aadly-Yeghen-Pacha, ancien premier de chez nous,
affirme une jeune Égyptienne.
Et, naturellement, les gens informés content des anecdotes à ceux qui le
sont moins. M. Henry de Jouvenel sait bien lesquelles. Vous aussi,
parbleu!
Mais il est certains voyageurs qui témoignent au représentant de la
France en Syrie un intérêt plus vif encore que celui manifesté par nos
officiers, nos fonctionnaires, les touristes français, anglais,
américains en route pour l’Égypte et les enfants du Delta regagnant leur
patrie.
Ce sont des quidams au teint de vieil ambre, d’olive ou de bronze, aux
cheveux bleus, aux yeux couleur de café en poudre, assis, çà et là, sur
des chaises de pont et qui, observant le promeneur avec insistance,
essaient visiblement, par le seul examen de son visage, de deviner son
caractère, ses pensées, ses desseins.
Qui sont-ils?
Je ne tarde pas à l’apprendre de la bouche de l’un d’eux qui, se
détachant d’un groupe, m’aborde en me déclarant qu’il m’a connu naguère
à Constantinople, ce dont, d’ailleurs, je n’ai conservé aucun souvenir.
Mais cela doit être vrai! Non, certes, parce que le personnage le dit
avec tant d’assurance! Mais parce qu’il m’appelle fort correctement par
mon nom et--voilà de quoi me flatter--me parle de mes livres.
Pourtant, comme je lui demande de vouloir bien me rappeler quelles
circonstances nous nous rencontrâmes, il m’avoue ingénument ceci: il
fut, il y a trois ans, une semaine durant, mon voisin d’étage au
Péra-Palace. Il s’enquit alors de mon identité. Et c’est strictement à
cela que se bornèrent nos relations, ces relations qu’il évoquait tout à
l’heure, en me saluant avec tant de cordialité heureuse.
Excellents Orientaux! Je vous retrouve tous en la personne de ce
gaillard aux lourdes paupières bistre foncé, aux lèvres aubergine.
Vous conservez jusqu’à votre mort le souvenir du visage que vous vîtes
un instant. Jamais vous n’oubliez un nom prononcé une fois devant vous,
que vous lûtes sur une carte, une malle, une enveloppe, ou que vous vous
fîtes communiquer par un portier d’hôtel.
Je dis:
--Vous êtes chrétien, n’est-ce pas?
--Oui! Mais comment l’avez-vous deviné?
--Un air que vous avez et qui ne trompe pas!...
De quel front lui eussé-je avoué:
--Nous, Français quelque peu familiarisés avec l’Orient méditerranéen,
nous reconnaissons au premier coup d’œil un chrétien né sur la terre
levantine et si différent du chrétien de chez nous qu’il est difficile
de concevoir qu’un même esprit les anime tous deux. Nous le
reconnaissons à l’expression tour à tour arrogante et humiliée de son
regard et de son sourire, à sa rouerie, à son impudeur, à son
indiscrétion tranquille, à cent petites choses qui nous offensent et
nous irritent.
Mais encore une fois, qui est mon ami? Et qui sont ses compagnons?
Des Syriens ou, si vous le voulez, des Libanais.
Agents plus ou moins mandatés de Comités, de groupements politiques ou
religieux locaux, exerçant en outre les professions les plus diverses:
avocats, banquiers, commissionnaires, courtiers, sous-courtiers,
intermédiaires en tous genres, ils quittèrent Beyrouth lorsqu’ils
apprirent le nom du successeur de Sarrail et la date de son
embarquement.
Ils vinrent à Marseille où ils séjournèrent tout juste quarante-huit
heures. Et les voici sur le _Sphinx_ voguant de nouveau vers l’ancienne
Phénicie.
Pourquoi ont-ils abandonné leurs parties d’échecs ou de baccara, leurs
affaires, toutes leurs fructueuses petites combinaisons?
Vous allez comprendre.
Dans l’Orient méditerranéen, la nomination d’un fonctionnaire important
ne constitue pas seulement un événement politique et administratif. Elle
représente un intérêt à la fois commercial et financier pour qui sait et
peut l’exploiter à temps.
Chaque fois qu’un vali, un préfet, un Haut-Commissaire, prend possession
de ses fonctions, tout ce qui vend, achète, prête, procure, plaide ou
s’entremet, tient cabinet, office ou bureau, commence de s’agiter,
dresse un plan d’action.
Il s’agit d’être bien en cour, ou, si l’on ne peut y parvenir, d’en
donner les apparences aux amis, à la clientèle auprès desquels on
trafiquera, en toute ingénuité et sans voir de mal à cela, de
l’influence acquise--ou de celle dont on se targuera.
Aussi, dès que le nouveau maître est en place, se lance-t-on à l’assaut
de sa personne. On gagne d’abord son entourage. Comme on sait multiplier
les démarches, supporter avec patience les plus longues stations dans
les couloirs, accepter en souriant les plus humiliantes rebuffades,
comme dans tous les pays du monde et singulièrement en Orient, la
résistance du sollicité cède devant l’obstination du solliciteur,
lorsque celui-ci est doué d’une patience systématique et résolue, il
arrive presque toujours qu’on se puisse prosterner devant le soleil
levant et en recevoir les bienfaisants rayons.
Est-on vraiment si abandonné du ciel qu’on ne puisse obtenir au moins
d’être reçu une fois?
Chaque jour, l’heure des audiences, durant une semaine, deux semaines,
tout le temps qu’il faudra, on se tiendra dans l’antichambre du
dispensateur de tous emplois, de toutes faveurs, de tous avantages. Et,
par le truchement des personnes qui, vous ayant rencontré, pensent tout
naturellement que vous attendez votre tour, la ville entière apprendra
que vous avez une conférence quotidienne avec le représentant du
pouvoir, qu’il n’a rien à vous refuser, que, partant, vous êtes un homme
à ménager!
Vous pourrez dès lors taxer comme vous l’entendrez vos consultations,
vos conseils, vos interventions plus ou moins fictives et tous les
petits services qu’on sollicitera de vous!...
Mais la grande tactique consiste à faire le siège du nouveau maître
avant les confrères, les concurrents, les rivaux. C’est pourquoi,
lorsque la chose est possible, on n’attend pas qu’il soit installé. On
va à sa rencontre. Et quand, pour rejoindre son poste, il doit voyager
longtemps--surtout par mer--alors, c’est vraiment une affaire!
La vie de paquebot est favorable aux rencontres, aux présentations. Elle
permet certaines familiarités. A bord, on peut toujours se débrouiller!
Mon ami et les amis de mon ami (j’apprends que certains d’entre eux, des
spécialistes, ont déjà pris passage à bord des bateaux qui conduisirent
Gouraud, Weygand, Sarrail en Syrie) sont précisément sur le _Sphinx_
pour se débrouiller...
Confiant en son industrie, en sa subtilité, prêt à ne reculer devant
aucun moyen, chacun d’eux compte bien, en multipliant les mouvements de
reptation et les bonds successifs, approcher un des collaborateurs du
représentant de la puissance mandataire. Par fortune, plusieurs
effectuent leur premier voyage au Levant. Ils sont donc sans défense
contre certains procédés classiques auxquels un Européen inexpérimenté
se laisse toujours prendre.
Déjà, on les a repérés.
Ce soir, demain matin au plus tard, les gentlemen au teint de vieil
ambre, d’olive ou de bronze, «feront amis» avec ces lieutenants, leur
déclareront qu’ils sont plus Français qu’eux-mêmes, leur poseront
d’insidieuses questions, leur diront «la vérité vraie» sur la situation
en Syrie, les inviteront à déjeuner, à dîner, à coucher, etc., chez eux
à Beyrouth, mettront à leur disposition, pour l’été prochain, les
maisons qu’ils possèdent dans la montagne libanaise.
--Tout ce qui m’appartient est à vous, mon cher!...
Et ils obtiendront, du moins en nourrissent-ils l’espoir, d’être
présentés à M. Henry de Jouvenel.
Après avoir, selon les us, déclaré à celui-ci que «si l’on ouvrait leur
cœur, on y verrait le nom de la chère France écrit en lettres d’or
massif», après l’avoir, pour son bien et de façon tout à fait
désintéressée--vous n’en pouvez douter--mis en garde contre ceux de
leurs compatriotes qui, sous les régimes antérieurs, jouissaient d’un
crédit vraiment immoral, vraiment scandaleux, ces beaux fils
démasqueront enfin leur jeu.
Tel présentera une requête en son nom ou au nom d’un de ses gros
clients. Celui-là proposera une combinaison commerciale, industrielle ou
bancaire. Ce troisième sollicitera un monopole et ce dernier offrira
d’aller traiter avec les rebelles pour le compte de cette France qu’il
aime plus que sa mère.
Mais oui!
*
* *
M. Henry de Jouvenel cingle pour la première fois, lui aussi, vers les
Échelles du Levant. Il ignore donc encore par quels moyens un peu rudes
il importe, au-delà d’une certaine longitude, d’écarter l’engeance des
quémandeurs.
Avec politesse, avec bonne grâce, en réussissant même assez bien à
feindre qu’il y prend un très vif intérêt, il écoutera les discours
qu’on lui tiendra.
Et, à l’instar de ses prédécesseurs, sollicités par les mêmes hommes,
dans les mêmes conditions, il donnera des assurances de sa bonne
volonté, promettra d’examiner personnellement les diverses questions
qu’on lui aura soumises...
A partir de ce moment, ces messieurs de Beyrouth pourront prétendre
appartenir à son intimité, être les confidents de sa pensée, les
dépositaires de ses secrets, dire négligemment de lui, en débarquant:
«Mon ami Henry de Jouvenel», ou plus gentiment encore: «Mon ami Henry»,
et, dès le lendemain de son installation au Grand Sérail, le harceler
avec tant d’insistance que, pour avoir la paix, il finira bien par faire
droit à quelques-unes de leurs requêtes!
Ainsi agirent Gouraud-le-Simple, Weygand-le-Pieux, Sarrail-le-Terrible.
Pourquoi Jouvenel-le-Magnifique ne les imiterait-il? Pourquoi ne
ferait-il certains dons de joyeux avènement aux fils du Liban qui
s’imposèrent les frais et les fatigues d’une double traversée afin
d’être les premiers à se prosterner devant lui, et qui, au nombre d’une
bonne douzaine, continuent de l’épier, de se parler avec volubilité à
l’oreille, de s’adresser clignements d’yeux et gestes discrets pour
s’encourager l’attaque?...
Allons, il y aura du sport à bord!
*
* *
Il y a eu du sport à bord!
Mais pas celui que j’attendais.
A peine le _Sphinx_ eut-il quitté Marseille que le vent s’empara de lui
pour s’en jouer comme d’une plume, comme d’un fétu. Six jours, six nuits
durant, la tempête le fit rouler, tanguer, bondir, donner si
furieusement de la bande que, plusieurs fois, le commandant se demanda
si son bateau, dont toute l’armature craquait, allait pouvoir se
redresser...
Au bar, dans les salons, la salle à manger, les meubles, arrachés ou
descellés, bondissaient comme la caronade dont le père Hugo décrit la
course dans _Quatre-vingt-treize_. Les cuisines étaient inondées.
C’était un désastre.
Rêveries matinales sur le pont, longues stations d’après-midi sur la
plage arrière, danses aux étoiles, expositions de toilettes, de joyaux
et de chair; comme vous pensiez peu à tout cela, fonctionnaires,
richissimes enfants du Delta, touristes, belles exhibitionnistes!
Par quelles douleurs, par quelles affres les délices que vous attendiez
de cette traversée à bord d’un des plus admirables paquebots du monde
furent-elles remplacées, justes dieux!
Étendus sur les couchettes de vos cabines, vous gémissiez, vous râliez,
vous appeliez la mort à votre secours et, révérence parler, vous
vomissiez.
Quant à vous, subtils combinards beyrouthins, vous faisiez également
bien triste figure. Et lorsque, entre deux coups de tangage, vous
repreniez quelque peu vos sens, c’était pour déplorer--avec quelle
amertume!--d’avoir, peut-être pour la première fois de votre vie,
déboursé de l’argent sans profit.
La mer avait saccagé rudement vos espoirs.
Elle ne cessa de vous tourmenter qu’en rade d’Alexandrie où, pour vous
narguer, elle se fit soudain calme et douce comme un beau lac.
Mais il était trop tard. Vous aviez perdu votre chance puisque, sur les
trois jours qui devaient s’écouler avant son arrivée à Beyrouth, le
_Sphinx_ faisait escale quarante-huit heures à Alexandrie pour permettre
à M. Henry de Jouvenel de se rendre au Caire où, soit dit sans vouloir
vous offenser, il aurait d’autres chiens que vous à peigner.
Et quels chiens!...
III
Une leçon de Politique orientale
Pour saluer M. Henry de Jouvenel, M. Gaillard, ministre de France au
Caire, est monté ce soir à bord du _Sphinx_. Il était suivi, ainsi
l’exige le protocole, d’un cawas vêtu d’une jolie veste de drap fin bleu
de roi brodé d’argent, d’un pantalon bouffant et coiffé d’un tarbouche
écarlate. Une longue canne-fouet, un sabre recourbé, des poignards
damasquinés, des pistolets albanais complétaient l’équipage de ce garde
du corps.
Le ministre, qui faisait une entrée si impressionnante, encore que,
peut-être, un tantinet fête de Neuilly, a une bonne tête. Une bonne tête
de brave homme, de gros yeux ingénus, de courtes jambes, un ventre de
commerçant détaillant sexagénaire (mercier ou herboriste) dont les
affaires ont assez bien marché pour qu’il songe se retirer. Il a aussi
une élocution défectueuse.
Lors d’un voyage antérieur, on m’avait assuré, au Caire, que si M.
Gaillard chuinte et bégaie, c’est volontairement. Ainsi, se donne-t-il
le temps de peser longuement chacune de ses paroles. Ainsi ne livre-t-il
de sa pensée que ce qu’il veut.
Il paraît qu’un diplomate digne de ce nom doit avoir plusieurs petits
tours du même genre dans son sac à malices--sac que, soit dit
incidemment, le représentant de la République sur l’ancienne terre des
Pharaons dissimule avec bien de l’habileté!
On prétend également, dans la colonie française d’Égypte, que notre
excellent ministre appartient à cette catégorie de fonctionnaires du
Quai d’Orsay qui entrèrent dans la Carrière au cri de: «Pas d’histoires!
Pas d’histoires!»
Sobre et naïf homme de bien, «aimant fort le repos, la paix et la
douceur», le défenseur officiel de nos droits, prérogatives et intérêts
s’est fixé un programme: ne jamais soulever d’incident, pratiquer
résolument, et quelles que soient les circonstances, la politique des
concessions intégrales, mériter enfin la confiance, les bonnes grâces du
Roi Fouad et de la Résidence Britannique.
Pour l’heure, dans un coin du salon, M. Gaillard entretient M. Henry de
Jouvenel.
Un peu rouge, un peu ému sans doute, il est obligé de lever la tête pour
regarder son interlocuteur qui, gentiment, courbe sa haute taille afin
de ne point imposer gymnastique trop fatigante au diplomate de format
réduit venu pour le visiter et qui, selon toute vraisemblance, lui
communique de très précieuses informations.
Sur quoi roule la conversation? C’est ce que, naturellement, je ne
saurais vous dire. Mais quand, à petits pas et suivi de son cawas, le
ministre a quitté le bord, j’apprends qu’après-demain matin M. Henry de
Jouvenel aura, au Caire, une entrevue avec les membres directeurs du
Comité syro-palestinien et que la paix immédiate peut sortir de cette
conférence.
Est-ce M. Gaillard qui a arrangé cette rencontre? Est-ce à ses bons
offices que nous devrons la fin du cauchemar syrien? Je veux le croire.
Je le crois. Et déjà je suis prêt à témoigner que, cette fois, notre
ministre en Égypte a bien mérité de la France.
Mais qu’est donc ce Comité syro-palestinien avec lequel le
Haut-Commissaire de la République dans le Levant va se rencontrer,
traiter presque de puissance à puissance?
Ah! comme il est malaisé de l’expliquer succinctement et avec une
suffisante clarté!
J’y tâcherai pourtant.
Au cours de la lutte menée par les Alliés contre l’Empire ottoman, lutte
à laquelle participèrent assez mollement, il faut le dire, et sans
déployer beaucoup de courage, les Arabes syriens et palestiniens qui,
depuis des siècles, nourrissaient l’espérance de s’affranchir du joug
turc, on laissa entendre à ces auxiliaires que, la paix signée, ils
pourraient constituer un vaste royaume arabe autonome s’étendant du
canal de Suez au Taurus et de la Méditerranée à la Perse.
Cet État aurait pour suzerain le grand chérif Hussein, descendant du
Prophète, qui régnerait à la Mecque et à Médine, avec le titre de roi du
Hedjaz, cependant que trois de ses fils gouverneraient en son nom à
Bagdad, Damas et Jérusalem.
Jusqu’à quel point la France souscrivit-elle ces demi-engagements?
Jusqu’à quel point même les connut-elle? Furent-ils pris par la seule
Angleterre ou, du moins, par tels de ces agents officieux, tels de ces
aventuriers qu’en certaines circonstances elle emploie préférablement à
ses diplomates afin que, l’heure venue de s’exécuter, elle puisse, sans
forfaiture, prétendre ignorer de quoi il s’agit?
Un grand mystère plane sur ce point. Nous ne savons pas et sans doute ne
saurons-nous jamais dans quelle mesure notre pays flatta, encouragea les
aspirations nationalistes des Arabes, ni quelles promesses plus ou moins
précises leur furent faites en son nom...
Vint la défaite turque, la suspension des hostilités. Puis une longue
période s’écoula durant laquelle on ne savait si la paix était descendue
ou si la guerre sévissait encore du Tigre à la Méditerranée et à la
presqu’île arabique. L’Angleterre commençait à comprendre que c’est
surtout en Orient que l’action n’est point la sœur du rêve. Elle s’avisa
que le royaume arabe, ce fameux royaume sur lequel eût régné, en la
personne d’Hussein, un pantin articulé dont elle eût tiré les ficelles,
était difficilement réalisable.
Alors, puisqu’elle ne pouvait plus espérer recevoir la totalité du
gâteau qu’elle avait convoité, elle s’ingénia à empoisonner les morceaux
qui, inévitablement, allaient lui échapper et sur lesquels, son alliée
et associée, la France, s’apprêtait à étendre la main.
Elle s’engagea dans une politique assez confuse, assez trouble
et--pourquoi ne pas l’écrire?--tout à fait perfide à notre égard...
Elle nous créa les plus graves difficultés jusqu’au jour où ses
attributions et les nôtres furent enfin définies dans le Proche-Orient:
elle recevait le mandat sur la Palestine et l’Irak, nous le recevions
sur la Syrie.
Alors, tout ce pays qui avait été soulevé d’un espoir immense, encouragé
sinon entièrement suscité par les Alliés, frémit, s’indigna.
On s’était joué de l’Arabe. On l’avait trompé. On lui avait promis
l’indépendance et l’on refusait de la lui donner.
Mieux, dans cette Palestine, l’une des régions les plus riches en
traditions musulmanes, on attirait, on installait systématiquement par
dizaine de milliers, des juifs prolifiques et industrieux qui, bientôt,
submergeraient l’autochtone et l’évinceraient.
En Syrie, en Palestine, en Irak, au Hedjaz, du Taurus au canal de Suez
et de la côte au désert, les vieillards qui avaient espéré assister,
avant la fin de leur saison, à l’avènement de ce qu’avait rêvé leur
jeunesse, les intellectuels, les mystiques de l’idée arabe poussèrent
une clameur de désespoir et de colère.
Dans leurs âmes farouches et simples, mais droites, ces hommes qui
constituaient l’élément le plus sain, le plus probe, le plus courageux
de la Syro-Palestine, conçurent, à notre égard, un amer ressentiment.
Ils étaient donc préparés à subir l’influence d’une propagande
antianglaise et antifrançaise.
Tous les agitateurs professionnels qui pullulent dans le Proche-Orient,
tous les ambitieux qui avaient espéré jouer un rôle dans l’État, obtenir
places, honneurs, titres, prébendes, riches domaines, fonctions plus ou
moins honorifiques à la cour de la Mecque ou dans ses succursales de
Damas, Bagdad et Jérusalem, vinrent leur prêcher la révolte contre les
deux grandes nations occidentales qui, après s’être servies du peuple
arabe pour détruire l’Empire ottoman, s’étaient partagé sans vergogne un
immense territoire auquel elles s’étaient engagées à donner l’autonomie.
Ces prédicateurs, dont beaucoup n’étaient, au demeurant, que d’assez
tièdes patriotes et quelques-uns de francs aventuriers, constituèrent
une organisation protestataire dans laquelle ils n’eurent point de peine
faire entrer les hommes dont j’ai parlé plus haut.
Ce fut l’embryon du Comité syro-palestinien, qui, peu à peu, se
développa, accueillit en son sein des gens de toutes origines, de toutes
confessions (parmi lesquels l’Arabe pur fut très vite noyé), et qui se
donna pour programme de chasser l’Angleterre et la France des
territoires sur lesquels elles exerçaient leur mandat.
A ce mouvement il fallait un président. On le chercha. Il devait être
paré de quelque prestige, comblé jusqu’à l’excès des dons de la fortune
(on allait avoir besoin de fonds considérables), assez faible d’esprit
pour qu’on le pût aisément manœuvrer et suffisamment vain pour se croire
destiné à ceindre une couronne royale: celle de Syrie--en attendant
mieux--c’est-à-dire la couronne jadis promise au grand chérif Hussein!
Après quelques hésitations, le choix des membres du Comité s’arrêta sur
un certain Michel Lotfallah, Grec orthodoxe, d’origine syrienne et
établi au Caire.
Des quatre conditions requises, il remplissait entièrement,
magnifiquement, les trois dernières. Il jouissait de revenus fabuleux.
Son intelligence était médiocre et son ambition démesurée.
A vrai dire, il manquait un peu de prestige. Encore qu’en Orient on ne
soit pas très exigeant quant à l’origine des fortunes, la façon dont les
Lotfallah avaient acquis la leur gênait même les moins délicats. Au
surplus, un temps bien court s’était écoulé depuis le moment qu’ils
s’étaient évadés de la misère.
Au demeurant, voici l’histoire de cette famille telle qu’elle me fut
contée par de très vieux Syriens. C’est une histoire des _Mille et Une
Nuits_, une histoire colorée, pittoresque et parfaitement édifiante.
*
* *
Vers 1860, trois jeunes Grecs orthodoxes, Samaan, Habib et Tannous
Lotfallah, arrivaient à Beyrouth, venant d’Akkar, et, dénués de tout,
trouvaient asile dans un misérable taudis, sur le toit de l’église
caucase-syrienne-arménienne.
Peu après, Samaan ayant «fait un malheur» comme on dit dans notre Midi,
dut prendre le large. Il gagna Khartoum à pied. Tannous disparut de
façon assez mystérieuse et Habib s’empressa prudemment de rejoindre son
aîné...
Quelques années plus tard, Samaan mourait. Il laissait un petit pécule à
Habib. Celui-ci se rendit au Caire, s’installa dans le quartier Fagallah
et y ouvrit un office de prêteur à la petite semaine. Le métier est
lucratif, chacun sait cela. Habib prospéra. C’était au temps que le
Khédive Ismaïl Pacha distribuait à qui pouvait effectuer un dépôt
d’argent, même faible, de grandes étendues cultivables dans le Delta et,
à proximité des villes, d’immenses lots incultes, mais propres à la
construction. Habib put ainsi acquérir de la terre. Puis, continuant
d’appliquer les méthodes d’usure qui lui avaient si bien réussi à
Fagallah, il devint progressivement banquier des moyens, puis des gros
propriétaires qu’il exécutait impitoyablement lorsqu’ils ne
remplissaient point leurs engagements et dont, en sous-main, il
rachetait les terres afin d’arrondir les siennes.
En 1887, lorsque fut lancé l’emprunt abyssin, garanti par l’Angleterre,
il le couvrit presque totalement. Il fit de même pour l’emprunt turc de
1888, ce qui lui valut le titre de Pacha.
Dès 1895, il était l’homme le plus riche d’Égypte. Plus riche que les
Suarez, les Saab, les Cattaüi, plus riche que tous ceux dont, en
quelques années, le limon du Nil et le coton avaient fait des
millionnaires. A sa mort survenue en 1921, il possédait une fortune
évaluée à six millions de livres égyptiennes[2].
[2] La livre égyptienne vaut un shilling de plus que la livre
anglaise.
Ce _self-made man_ avait eu le loisir, en dépit de ses multiples
activités, d’accorder quelques heures à l’amour. Au temps où il n’était
encore que le tout petit, le très humble prêteur de Fagallah, il avait
distingué, dans la domesticité d’une riche famille, une veuve, servante
ou laveuse, à qui il fit trois fils, trois fils dont il ne se soucia
point et que la mère dut élever seule, comme elle put.
Mais les prêtres orthodoxes s’émurent. Ils obligèrent le séducteur à
épouser la partenaire de ses ébats.
Cependant Habib Lotfallah faisait déjà figure de personnage. Celle à qui
il avait été contraint de donner son nom était d’origine bien plébéienne
pour lui, qui, bientôt, serait si riche et Pacha de surcroît! Aussi,
jusqu’au jour où Dieu la rappela à lui, ne reçut-elle jamais
l’autorisation de s’asseoir à la table familiale où trônait son mari,
entouré de ses trois fils légitimés, Michel, Georges et Habib qui, peu
d’années plus tard, allaient devenir émirs, c’est-à-dire princes et
accepter--exiger--que chacun leur donne de l’Altesse!
Car les fils d’Habib sont devenus émirs!
Eh oui! Un jour que le grand chérif Hussein était désargenté, ce qui lui
arrivait, il n’eut aucun scrupule à nommer princes ces trois chrétiens
disposés à payer très cher un titre qui, au demeurant, ne serait jamais
reconnu que par la valetaille, la clientèle des nouveaux promus, les
portiers des palaces où ils descendraient et les carrossiers de leurs
autos!
Or, c’est, vous l’avez deviné, l’aîné de ces émirs d’usure et d’opérette
que le Comité syro-palestinien mit à sa tête.
Voilà donc le Comité pourvu d’un président ami de l’ostentation et prêt
à débourser des sommes considérables avec l’espoir de troquer sa
couronne princière contre une couronne royale.
A partir de ce moment, les Arabes patriotes sont discrédités aux yeux du
monde. Ils ont accepté de se laisser manœuvrer par des intrigants,
étrangers à la cause, étrangers même au pays, dont ils seront les
porte-parole et qui, par la perfidie, la maladresse de leurs démarches,
empêcheront que ce qu’il peut y avoir de juste dans les revendications
syro-palestiniennes soit entendu en Europe.
Car il y a de tout dans ce Comité, où musulmans, chrétiens et druses
fraternisent: des politiciens, des avocats, des médecins et des
journalistes damascènes, des étudiants--dont beaucoup terminèrent leurs
études en Europe et même à Paris--des anciens généraux de l’armée
turque, des ex-ministres de Fayçal, des agents de propagande panarabe et
panislamique. Une espèce de trêve, une manière d’union sacrée règne
entre tous ces hommes que divisent la race, la condition, la religion,
qui se déchiraient hier, qui se déchireront demain, mais qui,
aujourd’hui, ont réalisé le front unique.
S’étant donné un chef aussi pompeux, le Comité allait-il lutter
ouvertement contre les deux plus formidables puissances militaires qui
subsistent en Europe? Point. Il agirait sourdement et selon une méthode
bien connue qui, depuis longtemps, a fait ses preuves, il s’attaquerait
d’abord à celle qui lui paraissait la plus vulnérable.
C’était la France, la France affaiblie et ruinée par une guerre dans
laquelle elle avait jeté «jusqu’à son dernier homme, jusqu’à son dernier
sou» pendant que ses Alliés économisaient leurs forces vives et leurs
moyens d’action.
Quelle fut l’attitude de l’Angleterre vis-à-vis du Comité? Comprenant
très vite que le danger qu’il présentait était pour elle, sinon
chimérique, du moins fort éloigné dans le temps, elle résolut d’user de
lui.
Ne renonçant pas complètement au projet d’étendre un jour son hégémonie
sur l’intégralité des provinces détachées de l’Empire ottoman, elle
considéra que le Comité pouvait lui rendre d’appréciables services
puisqu’il entendait nous faire la guerre, soulever contre nous les
populations, nous dégoûter de la Syrie, nous obliger à en partir par la
force ou nous y créer de telles difficultés que, lassés, écœurés, nous
rembarquions nos troupes et que nous renoncions à notre mandat.
On imagine la suite: l’Angleterre se fût présentée devant le Parlement
International de Genève afin de recueillir notre succession, dans toutes
les formes juridiques, cela va de soi.
Ce programme est-il abandonné? Je ne saurais le prétendre. Mais j’ai
acquis la certitude que, malgré les déclarations de ses organes
officiels, l’Angleterre continue de témoigner la plus grande
bienveillance au Comité et à encourager en sous-main toutes les actions
que celui-ci entreprend contre nous.
C’est dans cette officine que fut organisé le mouvement antifrançais,
par ces ambitieux, ces agitateurs, ces brouillons, ces fanatiques, ces
aventuriers qui, trop pusillanimes pour nous combattre eux-mêmes par les
armes, chargèrent le peuple druse, le seul du pays aimant la guerre, de
nous attaquer.
Connaissant ce peuple de longue date, sachant qu’il obéit aveuglément
aux grandes familles féodales régnant despotiquement sur lui, il suffit
à nos ennemis de gagner les chefs. Comblés de promesses, pourvus de
subsides, d’armes, de munitions, ceux-ci entrèrent en dissidence,
levèrent des bandes, se livrèrent aux exploits que l’on sait.
C’est le Comité qui donne des ordres aux insurgés près desquels, le fait
est établi, plusieurs de ses membres sont installés en permanence. C’est
lui qui organise la propagande à l’étranger[3], envoie à Genève ou à
Rome ces «délégués syriens» qui multiplient les intrigues, tâchent à se
faire recevoir par les représentants des puissances à la Société des
Nations, à leur remettre pétitions, mémoires et rapports. C’est en son
sein, enfin, que sont rédigées, d’une encre qui ne varie point, les
proclamations et les lettres adressées périodiquement, au nom du peuple
druse, au Haut-Commissaire de la République pour lui signifier à quelles
conditions les rebelles consentiraient à faire la paix!
[3] Il a installé au Caire un «Bureau syrien d’informations» qui
fournit articles et dépêches à deux cent onze journaux paraissant en
langue arabe, latine ou hindoue. Il fait même paraître à New-York un
organe de langue turque: le _Bariek_.
Ses frais journaliers de correspondance oscillent entre deux cents
et trois cents piastres égyptiennes.
Il dispose de vingt-cinq correspondants recevant chacun un
traitement mensuel de trente livres sterling et qui, depuis le début
de l’insurrection jusqu’au 15 février dernier, ont dépensé, en
télégrammes, plus de quatre cents cinquante mille francs.
Ainsi, par ces moyens, à l’abri de tous risques, de toutes représailles,
les membres du Comité syro-palestinien continuent de tramer leurs
intrigues contre la France, de la calomnier aux yeux du monde, de
prolonger la révolte artificielle des Druses égarés, leurs mercenaires.
Tels sont les hommes, les ennemis que, en dépit de ses répugnances, M.
Henry de Jouvenel, dont on ne saurait trop louer la volonté pacifique et
qui affirme hautement son désir de réaliser, s’il se peut, une paix sans
victoire, a accepté de rencontrer au Caire.
*
* *
La capitale de S. M. Fouad Ier n’est pas seulement une ville de tourisme
et d’élégance.
C’est aussi un centre politique fort important. C’est au Caire que sont
publiés les journaux arabes les plus considérables quant au tirage et à
l’influence. C’est au Caire que, des points les plus lointains du monde
musulman, des centaines de jeunes gens viennent, chaque année, étudier
les lettres, les sciences, la théologie à la très ancienne Université
d’El Azar, où professent les cheiks les plus vénérés et les plus
savants. C’est au Caire que tous les nationalismes, tous les
particularismes orientaux s’entretiennent et se développent. C’est au
Caire enfin que d’innombrables organisations de propagande fonctionnent,
que des Comités politiques ou religieux intriguent, que chaque jour se
fondent des sociétés plus ou moins secrètes: turques, arabes, bédouines,
syriennes, druses, etc.
Ai-je besoin de vous dire que tout ce qui se passe actuellement en Syrie
suscite en cette ville, étonnante à plus d’un titre, les commentaires et
les mouvements d’opinion les plus passionnés et que, partant, l’arrivée
de l’homme politique à qui incombe désormais la lourde charge de
représenter notre pays dans les quatre États du Levant placés sous le
mandat français, crée, ici, une émotion dont on ne saurait se faire une
idée lorsqu’on ne connaît point l’Oriental, son goût de l’intrigue,
l’empressement avec lequel il saisit toutes occasions de s’agiter.
*
* *
Depuis vingt-quatre heures que M. Henry de Jouvenel est au Caire, il
n’est cheik, étudiant, journaliste, avocat, qui ne commente avec passion
et volubilité la présence du Haut-Commissaire français sur la terre
d’Égypte. Et presque tous se déclarent qualifiés pour être reçus par
lui, pour lui faire une conférence sur la Syrie, le Grand-Liban, l’État
des Alaouites, le Djebel-Druse, lui indiquer comment il doit concevoir
son rôle s’il a quelque souci de sa gloire et lui offrir leur précieuse
collaboration.
M. Henry de Jouvenel aime à répéter que, resté journaliste, il entend
appliquer, en son nouvel état, les méthodes de la profession. «Je mène
une enquête, un reportage», dit-il.
Aussi, que de monde a-t-il reçu déjà, que de discours écoutés, que de
conseils lui furent-ils prodigués, et que de confidences--de fausses
confidences--lui furent-elles faites!
Il a subi ces multiples assauts avec une parfaite sérénité. Mais j’ai
l’idée que, dans le privé, lorsqu’il essaie de récapituler tout ce qu’il
a entendu, de tamiser ses impressions pour essayer d’y trouver une
parcelle de vérité, il doit se sentir un peu étourdi.
Un peu étourdi, mais prodigieusement amusé par tous ces fantoches, par
tous ces malins, par tous ces aventuriers dont chacun se flatte de
l’avoir convaincu, de lui avoir fait partager son point de vue.
Je pense à l’article qu’il câblerait si, au lieu d’être le personnage
officiel qu’il est devenu, le très décoratif commissaire de la
République, obligé, dès le matin, de porter l’écharpe tricolore, la
redingote et le chapeau haut de forme, il se trouvait bonnement ici
comme m’y voilà, afin d’écrire au jour le jour, ce que je vois, entends,
crois comprendre d’une situation qui, à mesure que je m’approche du but
de mon voyage, me paraît plus compliquée et confuse...
*
* *
J’ai usé plus haut à tort du mot «assaut». J’eusse dû écrire
«escarmouches». L’assaut est pour tout à l’heure. C’est à une délégation
du fameux Comité syro-palestinien qu’est réservé l’honneur de le donner
et--involontairement--de faire à M. Henry de Jouvenel la plus profitable
démonstration de ce qu’est l’âme orientale.
La délégation vient d’arriver. Elle attend, dans le hall de l’hôtel, le
moment d’être reçue. Elle est composée d’une trentaine d’hommes:
chrétiens, musulmans et druses. Presque tous sont vêtus à l’européenne
et coiffés du tarbouche. Quelques-uns portent la robe et le turban.
Ils sont groupés autour d’un personnage de haute taille, d’une suprême
élégance vestimentaire, au visage anguleux barré de fortes moustaches
noires et dont, sous des paupières capotées, le regard surprend par son
atonie.