Un grand homme qui ne serait pas content du tout, s'il vivait encore,
c'est J.-J. Rousseau. Dans ce même théâtre du palais de Versailles où
Marie-Antoinette se plaisait à faire jouer le _Devin du village_, ces
jours-ci, pendant une séance de l'Assemblée nationale, on a tout à coup
interpellé l'ombre du citoyen de Genève, et on lui en a dit de toutes
les couleurs. L'auteur de la _Nouvelle Héloise_, tant aimé de nos pères,
a donc été traité du haut en bas par les petits-fils. Un jour, on lui a
dressé une statue par souscription nationale; un autre jour, il a été
mis au Panthéon; à présent, il serait jeté à la voirie, si un zélé ne
s'était pas mis en mesure de brûler ses ossements et ceux de Voltaire.
Tel est le revirement des choses humaines. Mais, voyons, puisque ceux
qui discourent si bien aujourd'hui contre lui ne peuvent l'atteindre en
chair et en os, que ne font-ils effacer son nom, imprimé aux quatre
coins d'une de nos rues?
Dans des mémoires relatifs au premier empire, on lit qu'à cette époque
déjà, un mouvement de recul s'étant manifesté, ceux qui entouraient la
personne de l'empereur s'emportaient tout haut contre le philosophe.
Napoléon n'aimait pas J.-J. Rousseau, qu'il trouvait trop pompeux et
trop rigide; il préférait Voltaire, cent fois plus accommodant. Pour
mettre fin à la discussion, un soir, à Compiègne, dans un souper de
chasse, il dit, en s'adressant à M. Stanislas de Girardin:
--Je ne l'aime pas, votre Jean-Jacques. Il ne peut écrire dix lignes
sans y mettre le mot de vertu, et puis c'est lui qui est cause de la
Révolution.--Il est vrai, se hâta-t-il d'ajouter en riant, que j'y ai
attrapé le trône.
En finira-t-on avec les papiers posthumes ou soi-disant tels? La mode
veut maintenant que du jour où un écrivain de quelque célébrité est
mort, on imprime jusqu'à la plus insignifiante des pattes de mouches
qu'il a laissées. Sans doute il arrive parfois que l'histoire littéraire
et l'art s'en trouvent bien, ainsi qu'on vient de le voir par la
correspondance de Prosper Mérimée avec une Inconnue. Mais pour un succès
combien de platitudes? que d'abus!
Dans les derniers temps de sa vie, voyant que cette pratique était déjà
en honneur, Alfred de Musset mit sa constante sollicitude à s'en
défendre; il se surveillait lui-même au point de ne vouloir plus tracer
une ligne.
--Tant pis, disait-il à T***, je ferai à l'avenir mes commandes de vive
voix; je ne veux plus me permettre même une lettre à mon bottier.
On a su depuis pourquoi le poète était devenu à ce point hydrophobe
d'encre appliquée aux petits incidents de la vie. Le catalogue du
libraire G*** a fait là-dessus des révélations. Un jour, entre autres
lettres curieuses, on en mettait une en vente; c'était une épître que
l'auteur de _Rolla_ avait écrite de force, à la suite d'un guet-apens.
Le papier en question existe encore. Il figure dans la collection de M.
R***, qui a bien voulu en autoriser la transcription.--La secrète et
légitime antipathie d'Alfred de Musset pour les paperasses littéraires y
est très-nettement spécifiée, ainsi que vous allez le voir.
Nota.--A l'exemple d'Horace, de Martial et de Boileau, il avait été
invité à dîner; c'est là le guet-apens. Au dessert, on lui avait planté
à la main une plume de fer, l'instrument du supplice.
D'où le morceau qui suit:
«Paris, 5 mars 1849,
«D'une maison de la rue des Bons-Enfants.
«Sur la mort d'un parapluie,
«Ayant, dis-tu, besoin d'un autographe de moi, ton ancien camarade de
collège, tu me demandes de t'écrire une lettre. Une lettre! Il faut
qu'elle ait l'air d'être sérieuse et qu'elle ne le soit pas pour tout de
bon. Pour que! motif, sur quel thème aurai-je à faire ainsi une page ou
deux? Je n'en sais absolument rien. Je suis comme un homme que la
patrouille conduirait au violon parce qu'un autre aurait cassé un
carreau de vitre au cabaret.
«Tu me dis:--Aie recours à quelque truc d'imagination.
«Soit.
«Eh bien, je me fais auteur en ta présence, puisque tu m'as mis un
couteau à découper sous la gorge; j'imagine, j'invente, je suppose; je
fais oeuvre de poète.
«Prenons que je suis un bon bourgeois et que j'aie perdu mon parapluie;
c'est à toi que je m'adresse pour savoir si c'est un parapluie mort ou
encore en vie.
«Je te dis donc en propres termes, sur le ton d'un confident du
Théâtre-Français.
«Cher monsieur, il vient de m'arriver le plus grand des malheurs: j'ai
perdu mon parapluie.
«Ah! c'était un parapluie superbe! Point de coton, tout en soie. Des
baleines en os de baleine. Un vrai poème. On voudrait me donner les
OEuvres complètes de mes trente-neuf confrères de l'Académie française
en échange de cet incomparable rifflard que je n'accepterais pas.
Voyons, oui ou non, l'avez-vous trouvé?
«Si vous ne l'avez pas trouvé, c'est un parapluie mort; je n'ai plus
qu'à acheter une canne-fusil pour me brûler la cervelle.
«Avant d'en venir là, sachant mon métier, je voudrais faire son
épitaphe. Mais encore je ne sais pas où je devrais faire graver ces deux
vers, en style lapidaire, puisque j'ignore où reposent ses restes?
«N'importe, écrivons toujours l'épitaphe.
«Ci-gît l'innocent parapluie Que je n'ai jamais vu de ma vie.
«Et je signe pour qu'il ne manque rien à l'autographe:
«Alfred de Musset,»
Qu'est-ce que vous dites de ça, amateurs de la littérature
d'outre-tombe?
Et bien, toujours, toujours, toujours des autographes!
Rue Drouot, à l'Hôtel des commissaires priseurs, à la vente des livres
du pauvre Emile Gaboriau, on a montré le joli billet que voici,
chef-d'oeuvre d'une actrice bien connue.
C'est une interpellation à une modiste.
«Paris, le 7 avril 1867.
«Madame S***,
«Veuillez, je vous prie, me faire sans retard un chapeau exactement
semblable au dernier que vous m'avez fourni.
«Compliments empressés.
«Hortense Schneider de Gérolstein.»
Voilà qui est drôle sans doute, mais il y a des précédents.
Au commencement de la Restauration, Mme la maréchale Soult avait eu
occasion d'écrire à Mlle Bourgoin, de la Comédie-Française, pour la
prier de venir déclamer des vers à une de ses soirées. La duchesse avait
signé son billet: _Sophie de Dalmatie_. Quant à l'actrice, qui avait au
plus haut point l'esprit de répartie, elle signa sa réponse: _Iphigénie
en Aulide_.
--C'est une vieille histoire qui a amusé tout Paris pendant huit jours.
Philibert Audebrand.
[Illustration: PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Lecture de l'arrêt
au condamné.]