Le monde des artistes vient de faire une perte nouvelle, et qui sera
plus cruellement sentie à l'_Illustration_ que partout ailleurs. M.
Pharamond Blanchard est mort cette semaine, à l'âge de soixante-neuf
ans. C'était à la fois le plus érudit et le plus charmant des hommes. Il
causait de toutes choses avec un art infini, il avait des jugements
très-sûrs et des anecdotes toutes prêtes sur tous les sujets. _Quiconque
a beaucoup vu...._ dit La Fontaine; M. Blanchard avait beaucoup vu et
pour donner raison au fabuliste, beaucoup retenu. Que de fois nous avons
pris plaisir à l'écouter! Dans le recueil de lettres de Prosper Mérimée
qui vient de paraître sous ce titre, _Lettres à une inconnue_, il est
question d'un «M. Blanchard» qui étonne Mérimée lui-même et qui le
charme en lui parlant de moeurs et de pays peu connus. C'était notre
collaborateur et nous pouvons dire notre vieil ami que désignait ainsi
l'auteur de _Colomba_.
Pharamond Blanchard était né en 1805 à Lyon. Il avait étudié dans
l'atelier de Gros et il avait gardé le respect de cet enseignement
solide. En quittant son maître, Pharamond Blanchard avait commencé par
être peintre de décors. Nous nous souvenons lui avoir entendu conter
qu'il travailla sous la direction du baron Taylor qui avait installé une
sorte de théâtre étonnant où les décorations prenaient, grâce à un
système particulier d'optique, l'intensité de réalité que donne le
diorama. Il y avait à une vue de Jérusalem, aperçue du haut d'une
terrasse, à laquelle M. Blanchard avait grandement collaboré et qu'il
citait, en causant, comme un de ses titres de gloire.
[Illustration: BLANCHARD.]
J'ai répété le mot «en causant». C'est que cet artiste infatigable, ce
producteur dont on trouverait le nom, on peut le dire, presqu'à chaque
page de l'_Illustration_, au bas d'un nombre infini de scènes de
voyages, de paysages, ce peintre était aussi un causeur exquis, et
j'ajoute, un écrivain véritable. Maintes fois, en effet, il a jeté sur
le papier, non plus seulement avec le crayon, mais avec la plume des
souvenirs et des impressions de voyages, et toujours il a su intéresser
et charmer. Il fallait l'entendre avec sa voix d'une bonhomie railleuse,
tombant de ses lèvres arguées par un sourire, raconter ses journées de
touriste en Russie, en Orient, au Mexique, en Espagne, au Caucase! Ses
yeux, derrière ses lunettes, prenaient alors une expression pétillante
de douceur malicieuse. Il savait et parlait plusieurs langues et
entremêlait ses récits pittoresques de citations, de dictons, de
proverbes, de refrains exotiques.
[Illustration: PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Salle des réunions du
conseil.]
Blanchard était né voyageur, mais la façon dont il fit son voyage au
Caucase peint tout à fait son caractère et le charme personnel que
possédait ce brave et honnête homme. Il était parti pour la Russie avec
la mission de rendre compte à l'_Illustration_ des fêtes données à
Saint-Pétersbourg à l'occasion du sacre du czar. Blanchard envoyait ici
ses croquis et il avait annoncé qu'il ne resterait dans le Nord que
quinze jours. Il y resta trois ans. Un gentilhomme russe se prit pour
lui d'une belle amitié et l'emmena, bon gré mal gré, au Caucase. Les
semaines et les mois passaient et Pharamond Blanchard donna deux ans de
sa vie à ce voyage d'où il revint en laissant là-bas des amitiés et des
regrets sincères.
Et à propos de voyages, nous n'oublions pas nous-même l'excursion que
nous fîmes ensemble, en 1866, pendant que grondaient en Bohême les
canons prussiens et autrichiens. Nous allâmes aux fêtes séculaires
données pour célébrer la réunion de la Lorraine et du Barrois à la
France. De Nancy, nous allâmes à Metz qui était encore Metz la vierge.
Que ce temps-là est loin! Une partie de la Lorraine est prussienne
aujourd'hui, des Bavarois paradent à Metz, devant la statue de Ney, et
notre gai compagnon de voyage, qui, levé bon matin, commençait aussitôt
et conduisait jusqu'au soir ses amusantes histoires, Pharamond Blanchard
a disparu, aimé de bien des gens et estimé de tous.
Nous ne saurions compter tout ce que Blanchard laisse après lui d'études
de toutes sortes, de travaux achevés, de dessins, de tableaux. Aucune
existence ne fut plus laborieuse et plus digne que la sienne; et
l'_Illustration_ perd là, avec un ami, un de ses plus chers et de ses
plus dévoués collaborateurs.
Jules Claretie.