On a longtemps célébré la tendresse des habitants d'Enghien pour leur
lac. C'était alors la seule merveille de l'endroit. Un jour, le conseil
municipal avait posé deux plantons aux extrémités de l'amas d'eau;
c'était afin de surveiller les passants. «Défense d'approcher du lac,
sous peine de mort.» On aurait dit le Kisslar-Agha sur le seuil du
sérail. Monsieur le maire, faisant sa tournée quotidienne, prenait plus
grand soin du lac que de ses propres yeux. Quand le gros temps menaçait,
si le vent jetait sur la rive un grain de poussière ou une feuille
sèche, on voyait le magistrat descendre en toute hâte sur la grève; il
tirait gravement son mouchoir de sa poche et se mettait à épousseter le
lac, si cher à la commune. Un spectacle si touchant faisait à bon droit
l'admiration de Gérard de Nerval, qui venait parfois rêver sur ses
bords.
Aujourd'hui Enghien n'a plus à passer par ces transes; son lac est
classé, adopté, arrivé, comme on dit; il n'a plus ni ses preuves, ni sa
fortune à faire. Cependant, sous un autre rapport que celui de la
feuille jaunie ou de la poussière qui pourrait ternir le miroir de ses
eaux, voilà que la même vigilance jalouse se présente en ce moment pour
les lacs du bois de Boulogne. Là aussi, on est exposé à se cogner contre
des sentinelles rébarbatives; il y a une consigne d'un sens absolument
asiatique. Aussitôt que la gelée blanche arrive, un jeune monsieur,
habillé d'ours, ayant un stick à la main, vous crie: «Au large!
N'empêchez pas la glace de se former.» Cet élégant quidam est ce qu'on
appelle un semainier du _Club des Patineurs_.
La semaine passée, les fanatiques du patin ont éprouvé toute une série
de fausses joies. Sur la foi de l'almanach, on attendait la glace.
Gèlera-t-il? ne gèlera-t-il pas? Un rat de l'Observatoire s'était quatre
fois peigné l'oreille gauche avec sa patte de derrière; c'était signe
qu'il y aurait pendant dix jours vingt-cinq degrés au-dessous de zéro,
juste la température du Groenland. Dès ce moment, on signale dans les
régions aristocratiques un mouvement rapide; ce serait à qui arracherait
ses patins du croc pour courir aux lacs. Tout le long au chemin, les
amateurs faisaient le plus possible la mine des gens de la Finlande
courant sur leurs blocs glacés. Un chien errant qui venait à eux leur
faisait déjà l'effet d'un renard bleu de la Laponie. Au bois, il a fallu
en rabattre. Cette gelée n'avait rien de sérieux. Le rat de
l'Observatoire est un farceur qui a pris plaisir à mettre ainsi dedans
l'élite du beau monde.
Je suis volontiers de ceux qui compatissent aux tristesses du _Club des
Patineurs_, car enfin il a contribué jadis à donner à notre Paris une
très-grande animation, des fêtes, de beaux jours, ou, si vous l'aimez
mieux, de belles nuits. Institué en 1860, en même temps et dans le même
local que le Tir aux pigeons, il avait et il a encore, jusqu'en 1885, la
jouissance exclusive d'un bassin construit sur la pelouse de Madrid. Il
disposait et il dispose encore, par surcroît, de deux autres bassins
dans le bois de Boulogne. Tous les grands noms du sport se sont
empressés d'allonger la liste déjà brillante de ses fondateurs. Et comme
il arrive toujours en ces sortes de choses, la mode s'en est mêlée; on
s'est mis à aimer la course en zigzags sur la glace; Paris n'était plus
qu'un gymnase de patineurs de l'un et de l'autre sexe.
Cherchez bien, vous retrouverez dans quelque coin de votre mémoire
l'image encore vivante d'une de ces soirées où de longues files de
voitures conduisaient au bout de l'avenue de l'Impératrice les beaux et
les belles, les fous et les folles, ce qu'on appelle «le monde où l'on
s'amuse». En ce temps-là, le _Club des Patineurs_ annonçait ses
exercices par une affiche, absolument comme l'Opéra annonçait un ballet
nouveau et le cirque les débuts d'une écuyère. Il y avait souvent de
vives surprises. Une fois c'était une double rangée de flambeaux,
disposés comme un supplément aux étoiles; une autre fois c'était un
double quadrige des dames de la cour, se présentant en traîneaux russes
comme si l'on eût amené la Néwa chez nous.
Ces nuits, le _Club des Patineurs_ a rêvé de les refaire. Pour y
parvenir, une condition est indispensable: la glace. Il faut que les
deux lacs gèlent. Jugez de l'impatience des fanatiques! La période
hivernale va du 15 décembre au 15 janvier, et encore pas toujours. S'il
doit y avoir des frimas, c'est pendant ce laps de temps, ou bien il n'y
en aura point. Tous les matins, à leur lever, les coryphées du club sont
aux aguets.--Où en est-on? Sommes-nous en Sibérie ou toujours en
Picardie? Neige-t-il? Gèle-t-il? Y a-t-il de la glace? Interrogez les
astronomes ou les ours blancs du Jardin des Plantes.--Eh bien, jusqu'à
ce jour, on a eu beau faire; il n'y a eu que quelques pincées de givre.
Il n'a gelé que pour rire.--Eh! mon Dieu! pourquoi ne pas appeler au
bord des lacs tels et tels orateurs de Versailles; les deux nappes d'eau
ne tarderaient pas à être glacées.
Si les patins sont tristes, la fourchette, par contre, est en plein
mouvement et en pleine allégresse. Pour le quart-d'heure, on ne songe
qu'à se mettre à table. Grand dîner chez le maréchal de Mac-Mahon,
président de la République; grand dîner chez M. Buffet, président de
l'Assemblée nationale; grand dîner chez le duc de Broglie,
vice-président du conseil des ministres; grand dîner à l'ambassade
d'Angleterre; grand dîner chez le comte Orloff, ambassadeur de Russie;
vingt-cinq repas de corps; premiers soupers de carnaval, et cetera, et
cetera. Ne craignez rien néanmoins au point de vue des
approvisionnements. Jamais Paris n'aura reçu tant de bourriches. On ne
voit partout que grosses têtes: daims, cerfs, sangliers. Le poisson de
mer et d'eau douce arrive par centaines de tonnes. Les marchands de
comestibles commencent même à exhiber des tortues énormes. Gavarni
conseillait la soupe à la tortue aux artistes, aux amoureux, aux
politiques, à tous ceux qui ont besoin d'être fous. «Vous savez qu'elle
ne va pas sans une poignée de gingembre», disait-il. En fait de gibier à
plumes, la gamme est des plus riches. Cela va de l'outarde à
l'allouette, cette succulente messagère du point du jour. Que de
perdreaux on a rôtis cette semaine! Et les pâtés! il y en a une variété
qui prime même celle des roses! Ajoutons que, dans notre enceinte, il y
a 30,000 cuisiniers toujours sous les armes (il ne faudrait pas compter
moins de 100,000 cordons bleus). Enfin la ville est plus que jamais
celle dont l'auteur de _Gargantua_ a écrit: «Ici on donne tout à la
tripe (au ventre)». C'est probablement pour cette raison qu'a été tracé
ce billet, envoyé à un éditeur:
«Retardez, je vous prie, d'un mois, la publication de mon nouveau roman.