Ayrton, d’une inclination de tête, montra qu’il comprenait la

nuance observée par Glenarvan.

«Voici, dit-il, les avantages que je réclame. Vous avez toujours,

_mylord_, l’intention de me remettre entre les mains des autorités

anglaises?

--Oui, Ayrton, et ce n’est que justice.

--Je ne dis pas non, répondit tranquillement le quartier-maître.

Ainsi, vous ne consentiriez point à me rendre la liberté?»

Glenarvan hésita avant de répondre à une question si nettement

posée. De ce qu’il allait dire dépendait peut-être le sort d’Harry

Grant!

Cependant le sentiment du devoir envers la justice l’emporta, et

il dit:

«Non, Ayrton, je ne puis vous rendre la liberté.

--Je ne la demande pas, répondit fièrement le quartier-maître.

--Alors, que voulez-vous?

--Une situation moyenne, _mylord_, entre la potence qui m’attend

et la liberté que vous ne pouvez pas m’accorder.

--Et c’est?...

--De m’abandonner dans une des îles désertes du Pacifique, avec

les objets de première nécessité.

Je me tirerai d’affaire comme je pourrai, et je me repentirai, si

j’ai le temps!»

Glenarvan, peu préparé à cette ouverture, regarda ses deux amis,

qui restaient silencieux. Après avoir réfléchi quelques instants,

il répondit:

«Ayrton, si je vous accorde votre demande, vous m’apprendrez tout

ce que j’ai intérêt à savoir?

--Oui, _mylord_, c’est-à-dire tout ce que je sais sur le

capitaine Grant et sur le _Britannia_.

--La vérité entière?

--Entière.

--Mais qui me répondra?...

--Oh! je vois ce qui vous inquiète, _mylord_. Il faudra vous en

rapporter à moi, à la parole d’un malfaiteur! C’est vrai! Mais que

voulez-vous?

La situation est ainsi faite. C’est à prendre ou à laisser.

--Je me fierai à vous, Ayrton, dit simplement Glenarvan.

--Et vous aurez raison, _mylord_. D’ailleurs, si je vous trompe,

vous aurez toujours le moyen de vous venger!

--Lequel?

--En me venant reprendre dans l’île que je n’aurai pu fuir.»

Ayrton avait réponse à tout. Il allait au-devant des difficultés,

il fournissait contre lui des arguments sans réplique. On le voit,

il affectait de traiter son «affaire» avec une indiscutable bonne

foi. Il était impossible de s’abandonner avec une plus parfaite

confiance. Et cependant, il trouva le moyen d’aller plus loin

encore dans cette voie du désintéressement.

«_Mylord_ et messieurs, ajouta-t-il, je veux que vous soyez

convaincus de ce fait, c’est que je joue cartes sur table. Je ne

cherche point à vous tromper, et vais vous donner une nouvelle

preuve de ma sincérité dans cette affaire. J’agis franchement,

parce que moi-même je compte sur votre loyauté.

--Parlez, Ayrton, répondit Glenarvan.

--_Mylord_, je n’ai point encore votre parole d’accéder à ma

proposition, et cependant, je n’hésite pas à vous dire que je sais

peu de chose sur le compte d’Harry Grant.

--Peu de chose! s’écria Glenarvan.

--Oui, _mylord_, les détails que je suis en mesure de vous

communiquer sont relatifs à moi; ils me sont personnels, et ne

contribueront guère à vous remettre sur les traces que vous avez

perdues.»

Un vif désappointement se peignit sur les traits de Glenarvan et

du major. Ils croyaient le quartier-maître possesseur d’un

important secret, et celui-ci avouait que ses révélations seraient

à peu près stériles. Quant à Paganel, il demeurait impassible.

Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayrton, qui se livrait, pour ainsi

dire, sans garantie, toucha singulièrement ses auditeurs, surtout

lorsque le quartier-maître ajouta pour conclure:

«Ainsi, vous êtes prévenu, _mylord_; l’affaire sera moins

avantageuse pour vous que pour moi.

--Il n’importe, répondit Glenarvan. J’accepte votre proposition,

Ayrton. Vous avez ma parole d’être débarqué dans une des îles de

l’océan Pacifique.

--Bien, _mylord_», répondit le quartier-maître.

Cet homme étrange fut-il heureux de cette décision?

On aurait pu en douter, car sa physionomie impassible ne révéla

aucune émotion. Il semblait qu’il traitât pour un autre que pour

lui.

«Je suis prêt à répondre, dit-il.

--Nous n’avons pas de questions à vous faire, dit Glenarvan.

Apprenez-nous ce que vous savez, Ayrton en commençant par déclarer

qui vous êtes.

--Messieurs, répondit Ayrton, je suis réellement Tom Ayrton, le

quartier-maître du _Britannia_. J’ai quitté Glasgow sur le navire

d’Harry Grant, le 12 mars 1861. Pendant quatorze mois, nous avons

couru ensemble les mers du Pacifique, cherchant quelque position

avantageuse pour y fonder une colonie écossaise. Harry Grant était

un homme à faire de grandes choses, mais souvent de graves

discussions s’élevaient entre nous. Son caractère ne m’allait pas.

Je ne sais pas plier; or, avec Harry Grant, quand sa résolution

est prise, toute résistance est impossible, _mylord_. Cet homme-là

est de fer pour lui et pour les autres. Néanmoins, j’osai me

révolter. J’essayai d’entraîner l’équipage dans ma révolte, et de

m’emparer du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu importe. Quoi

qu’il en soit, Harry Grant n’hésita pas, et, le 8 avril 1862, il

me débarqua sur la côte ouest de l’Australie.

--De l’Australie, dit le major, interrompant le récit d’Ayrton,

et par conséquent vous avez quitté le _Britannia_ avant sa relâche

au Callao, d’où sont datées ses dernières nouvelles?

--Oui, répondit le quartier-maître, car le _Britannia_ n’a jamais

relâché au Callao pendant que j’étais à bord. Et si je vous ai

parlé du Callao à la ferme de Paddy O’Moore, c’est que votre récit

venait de m’apprendre ce détail.

--Continuez, Ayrton, dit Glenarvan.

--Je me trouvai donc abandonné sur une côte à peu près déserte,

mais à vingt milles seulement des établissements pénitentiaires de

Perth, la capitale de l’Australie occidentale. En errant sur les

rivages, je rencontrai une bande de convicts qui venaient de

s’échapper. Je me joignis à eux. Vous me dispenserez, _mylord_, de

vous raconter ma vie pendant deux ans et demi. Sachez seulement

que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois

de septembre 1864, je me présentai à la ferme irlandaise. J’y fus

admis comme domestique sous mon vrai nom d’Ayrton. J’attendais là

que l’occasion se présentât de m’emparer d’un navire. C’était mon

suprême but. Deux mois plus tard, le _Duncan_ arriva. Pendant

votre visite à la ferme, vous avez raconté, _mylord_, toute

l’histoire du capitaine Grant. J’appris alors ce que j’ignorais,

la relâche du _Britannia_ au Callao, ses dernières nouvelles

datées de juin 1862, deux mois après mon débarquement, l’affaire

du document, la perte du navire sur un point du trente-septième

parallèle, et enfin les raisons sérieuses que vous aviez de

chercher Harry Grant à travers le continent australien. Je

n’hésitai pas. Je résolus de m’approprier le _Duncan_, un

merveilleux navire qui eût distancé les meilleurs marcheurs de la

marine britannique. Mais il avait des avaries graves à réparer. Je

le laissai donc partir pour Melbourne, et je me donnai à vous en

ma vraie qualité de quartier-maître, offrant de vous guider vers

le théâtre d’un naufrage placé fictivement par moi vers la côte

est de l’Australie. Ce fut ainsi que, tantôt suivi à distance et

tantôt précédé de ma bande de convicts, je dirigeai votre

expédition à travers la province de Victoria. Mes gens commirent à

Camden-Bridge un crime inutile, puisque le _Duncan_, une fois

rendu à la côte, ne pouvait m’échapper, et qu’avec ce yacht,

j’étais le maître de l’océan. Je vous conduisis ainsi et sans

défiance jusqu’à la Snowy-River. Les chevaux et les bœufs

tombèrent peu à peu empoisonnés par le gastrolobium. J’embourbai

le chariot dans les marais de la Snowy. Sur mes instances...

Mais vous savez le reste, _mylord_, et vous pouvez être certain

que, sans la distraction de M Paganel, je commanderais maintenant

à bord du _Duncan_. Telle est mon histoire, messieurs; mes

révélations ne peuvent malheureusement pas vous remettre sur les

traces d’Harry Grant et vous voyez qu’en traitant avec moi vous

avez fait une mauvaise affaire.»

Le quartier-maître se tut, croisa ses bras suivant son habitude,

et attendit. Glenarvan et ses amis gardaient le silence. Ils

sentaient que la vérité tout entière venait d’être dite par cet

étrange malfaiteur. La prise du _Duncan_ n’avait manqué que par

une cause indépendante de sa volonté. Ses complices étaient venus

aux rivages de Twofold-Bay, comme le prouvait cette vareuse de

convict trouvée par Glenarvan. Là, fidèles aux et enfin, las de

l’attendre, ils s’étaient sans doute remis à leur métier de

pillards et d’incendiaires dans les campagnes de la Nouvelle-Galles

du sud. Le major reprit le premier l’interrogatoire, afin

de préciser les dates relatives au _Britannia_.

«Ainsi, demanda-t-il au quartier-maître, c’est bien le 8 avril

1862 que vous avez été débarqué sur la côte ouest de l’Australie?

--Exactement, répondit Ayrton.

--Et savez-vous alors quels étaient les projets d’Harry Grant?

--D’une manière vague.

--Parlez toujours, Ayrton, dit Glenarvan. Le moindre indice peut

nous mettre sur la voie.

--Ce que je puis vous dire, le voici, _mylord_, répondit le

quartier-maître. Le capitaine Grant avait l’intention de visiter

la Nouvelle-Zélande. Or, cette partie de son programme n’a point

été exécutée pendant mon séjour à bord. Il ne serait donc pas

impossible que le _Britannia_, en quittant le Callao, ne fût venu

prendre connaissance des terres de la Nouvelle-Zélande. Cela

concorderait avec la date du 27 juin 1862, assignée par le

document au naufrage du trois-mâts.

--Évidemment, dit Paganel.

--Mais, reprit Glenarvan, rien dans ces restes de mots conservés

sur le document ne peut s’appliquer à la Nouvelle-Zélande.

--À cela, je ne puis rien répondre, dit le quartier-maître.

--Bien, Ayrton, dit Glenarvan. Vous avez tenu votre parole, je

tiendrai la mienne. Nous allons décider dans quelle île de l’océan

Pacifique vous serez abandonné.

--Oh! peu m’importe, _mylord_, répondit Ayrton.

--Retournez à votre cabine, dit Glenarvan, et attendez notre

décision.»

Le quartier-maître se retira sous la garde de deux matelots.

«Ce scélérat aurait pu être un homme, dit le major.

--Oui, répondit Glenarvan. C’est une nature forte et

intelligente! Pourquoi faut-il que ses facultés se soient tournées

vers le mal!

--Mais Harry Grant?

--Je crains bien qu’il soit à jamais perdu! Pauvres enfants, qui

pourrait leur dire où est leur père?

--Moi! répondit Paganel. Oui! moi.»

On a dû le remarquer, le géographe, si loquace, si impatient

d’ordinaire, avait à peine parlé pendant l’interrogatoire

d’Ayrton. Il écoutait sans desserrer les dents. Mais ce dernier

mot qu’il prononça en valait bien d’autres, et il fit tout d’abord

bondir Glenarvan.

«Vous! s’écria-t-il, vous, Paganel, vous savez où est le capitaine

Grant!

--Oui, autant qu’on peut le savoir, répondit le géographe.

--Et par qui le savez-vous?

--Par cet éternel document.

--Ah! fit le major du ton de la plus parfaite incrédulité.

--Écoutez d’abord, Mac Nabbs, dit Paganel, vous hausserez les

épaules après. Je n’ai pas parlé plus tôt parce que vous ne

m’auriez pas cru. Puis, c’était inutile. Mais si je me décide

aujourd’hui, c’est que l’opinion d’Ayrton est précisément venue

appuyer la mienne.

--Ainsi la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan.

--Écoutez et jugez, répondit Paganel. Ce n’est pas sans raison,

ou plutôt, ce n’est pas sans «une raison», que j’ai commis

l’erreur qui nous a sauvés. Au moment où j’écrivais cette lettre

sous la dictée de Glenarvan, le mot «Zélande» me travaillait le

cerveau. Voici pourquoi. Vous vous rappelez que nous étions dans

le chariot. Mac Nabbs venait d’apprendre à lady Helena

l’histoire des convicts; il lui avait remis le numéro de

l’_Australian and New Zealand gazette_ qui relatait la catastrophe

de Camden-Bridge. Or, au moment où j’écrivais, le journal gisait à

terre, et plié de telle façon que deux syllabes de son titre

apparaissaient seulement. Ces deux syllabes étaient _aland_.

Quelle illumination se fit dans mon esprit! _aland_ était

précisément un mot du document anglais, un mot que nous avions

traduit jusqu’alors par _à terre_, et qui devait être la

terminaison du nom propre _Zealand_.

--Hein! fit Glenarvan.

--Oui, reprit Paganel avec une conviction profonde, cette

interprétation m’avait échappé, et savez-vous pourquoi? Parce que

mes recherches s’exerçaient naturellement sur le document

français, plus complet que les autres, et où manque ce mot

important.

--Oh! oh! dit le major, c’est trop d’imagination, Paganel, et

vous oubliez un peu facilement vos déductions précédentes.

--Allez, major, je suis prêt à vous répondre.

--Alors, reprit Mac Nabbs, que devient votre mot _austra_?

--Ce qu’il était d’abord. Il désigne seulement les contrées

«australes.»

--Bien. Et cette syllabe _indi_, qui a été une première fois le

radical d’_indiens_, et une seconde fois le radical d’_indigènes_?

--Eh bien, la troisième et dernière fois, répondit Paganel, elle

sera la première syllabe du mot _indigence_!

--Et _contin_! s’écria Mac Nabbs, signifie-t-il encore

_continent_?

--Non! Puisque la Nouvelle-Zélande n’est qu’une île.

--Alors?... Demanda Glenarvan.

--Mon cher lord, répondit Paganel, je vais vous traduire le

document suivant ma troisième interprétation, et vous jugerez. Je

ne vous fais que deux observations: 1) oubliez autant que possible

les interprétations précédentes, et dégagez votre esprit de toute

préoccupation antérieure; 2) certains passages vous paraîtront

«forcés», et il est possible que je les traduise mal, mais ils

n’ont aucune importance, entre autres le mot _agonie_ qui me

choque, mais que je ne puis expliquer autrement. D’ailleurs, c’est

le document français qui sert de base à mon interprétation, et

n’oubliez pas qu’il a été écrit par un anglais, auquel les

idiotismes de la langue française pouvaient ne pas être familiers.

Ceci posé, je commence.»

Et Paganel, articulant chaque syllabe avec lenteur, récita les

phrases suivantes:

«Le _27 juin 1862_, le _trois-mâts Britannia_, de _Glasgow_, a

_sombré_, après une «longue _agonie_, dans les mers _australes_ et

sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, --en anglais _Zealand_. --

_deux matelots_ et le _capitaine Grant_ ont pu y aborder.» Là,

continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont _jeté ce

document_ «par... De longitude et 37° 11’ de latitude. _Venez à

leur_ secours, ou ils sont _perdus_.»

Paganel s’arrêta. Son interprétation était admissible. Mais,

précisément parce qu’elle paraissait aussi vraisemblable que les

précédentes, elle pouvait être aussi fausse. Glenarvan et le major

ne cherchèrent donc pas à la discuter.

Cependant, puisque les traces du _Britannia_ ne s’étaient

rencontrées ni sur les côtes de la Patagonie, ni sur les côtes de

l’Australie, au point où ces deux contrées sont coupées par le

trente-septième parallèle, les chances étaient en faveur de la

Nouvelle-Zélande. Cette remarque, faite par Paganel, frappa

surtout ses amis.

«Maintenant, Paganel, dit Glenarvan, me direz-vous pourquoi,

depuis deux mois environ, vous avez tenu cette interprétation

secrète?

--Parce que je ne voulais pas vous donner encore de vaines

espérances. D’ailleurs, nous allions à Auckland, précisément au

point indiqué par la latitude du document.

--Mais depuis lors, quand nous avons été entraînés hors de cette

route, pourquoi n’avoir pas parlé?

--C’est que, si juste que soit cette interprétation, elle ne peut

contribuer au salut du capitaine.

--Pour quelle raison, Paganel?

--Parce que, l’hypothèse étant admise que le capitaine Harry

Grant s’est échoué à la Nouvelle-Zélande, du moment que deux ans

se sont passés sans qu’il ait reparu, c’est qu’il a été victime du

naufrage ou des zélandais.

--Ainsi, votre opinion est?... Demanda Glenarvan.

--Que l’on pourrait peut-être retrouver quelques vestiges du

naufrage, mais que les naufragés du _Britannia_ sont

irrévocablement perdus!

--Silence sur tout ceci, mes amis, dit Glenarvan, et laissez-moi

choisir le moment où j’apprendrai cette triste nouvelle aux

enfants du capitaine Grant!»

Chapitre XX

_Un cri dans la nuit_

L’équipage sut bientôt que la mystérieuse situation du capitaine

Grant n’avait pas été éclaircie par les révélations d’Ayrton. Le

découragement fut profond à bord, car on avait compté sur le

quartier-maître, et le quartier-maître ne savait rien qui pût

mettre le _Duncan_ sur les traces du _Britannia_!

La route du yacht fut donc maintenue. Restait à choisir l’île dans

laquelle Ayrton devait être abandonné.

Paganel et John Mangles consultèrent les cartes du bord.

Précisément, sur ce trente-septième parallèle, figurait un îlot

isolé connu sous le nom de Maria-Thérésa, rocher perdu en plein

océan Pacifique relégué à trois mille cinq cents milles de la côte

américaine et à quinze cents milles de la Nouvelle-Zélande. Au

nord, les terres les plus rapprochées formaient l’archipel des

Pomotou, sous le protectorat français. Au sud, rien jusqu’à la

banquise éternellement glacée du pôle austral. Nul navire ne

venait prendre connaissance de cette île solitaire. Aucun écho du

monde n’arrivait jusqu’à elle. Seuls, les oiseaux des tempêtes s’y

reposaient pendant leurs longues traversées, et beaucoup de cartes

ne signalaient même pas ce roc battu par les flots du Pacifique.

Si jamais l’isolement absolu devait se rencontrer sur la terre,

c’était dans cette île jetée en dehors des routes humaines. On fit

connaître sa situation à Ayrton. Ayrton accepta d’y vivre loin de

ses semblables, et le cap fut mis sur Maria-Thérésa. En ce moment,

une ligne rigoureusement droite eût passé par l’axe du _Duncan_,

l’île et la baie de Talcahuano.

Deux jours plus tard, à deux heures, la vigie signala une terre à

l’horizon. C’était Maria-Thérésa, basse, allongée, à peine émergée

des flots, qui apparaissait comme un énorme cétacé.

Trente milles la séparaient encore du yacht, dont l’étrave

tranchait les lames avec une rapidité de seize nœuds à l’heure.

Peu à peu, le profil de l’îlot s’accusa sur l’horizon. Le soleil,

s’abaissant vers l’ouest, découpait en pleine lumière sa

capricieuse silhouette. Quelques sommets peu élevés se détachaient

çà et là, piqués par les rayons de l’astre du jour.

À cinq heures, John Mangles crut distinguer une fumée légère qui

montait vers le ciel.

«Est-ce un volcan? demanda-t-il à Paganel, qui, la longue-vue aux

yeux, observait cette terre nouvelle.

--Je ne sais que penser, répondit le géographe. Maria-Thérésa est

un point peu connu. Cependant, il ne faudrait pas s’étonner si son

origine était due à quelque soulèvement sous-marin, et, par

conséquent, volcanique.

--Mais alors, dit Glenarvan, si une éruption l’a produite, ne

peut-on craindre qu’une éruption ne l’emporte?

--C’est peu probable, répondit Paganel. On connaît son existence

depuis plusieurs siècles, ce qui est une garantie. Lorsque l’île

Julia émergea de la Méditerranée, elle ne demeura pas longtemps

hors des flots et disparut quelques mois après sa naissance.

--Bien, dit Glenarvan. Penses-tu, John, que nous puissions

atterrir avant la nuit?

--Non, votre honneur. Je ne dois pas risquer le _Duncan_ au

milieu des ténèbres, sur une côte qui ne m’est pas connue. Je me

tiendrai sous faible pression en courant de petits bords, et

demain, au point du jour, nous enverrons une embarcation à terre.»

À huit heures du soir, Maria-Thérésa, quoique à cinq milles au

vent, n’apparaissait plus que comme une ombre allongée, à peine

visible. Le _Duncan_ s’en rapprochait toujours.

À neuf heures, une lueur assez vive, un feu brilla dans

l’obscurité. Il était immobile et continu.

«Voilà qui confirmerait le volcan, dit Paganel, en observant avec

attention.

--Cependant, répondit John Mangles, à cette distance, nous

devrions entendre les fracas qui accompagnent toujours une

éruption, et le vent d’est n’apporte aucun bruit à notre oreille.

--En effet, dit Paganel, ce volcan brille, mais ne parle pas. On

dirait, de plus, qu’il a des intermittences comme un phare à

éclat.

--Vous avez raison, reprit John Mangles, et pourtant nous ne

sommes pas sur une côte éclairée. Ah! s’écria-t-il, un autre feu!

Sur la plage cette fois! Voyez! Il s’agite! Il change de place!»

John ne se trompait pas. Un nouveau feu avait apparu, qui semblait

s’éteindre parfois et se ranimait tout à coup.

«L’île est donc habitée? dit Glenarvan.

--Par des sauvages, évidemment, répondit Paganel.

--Mais alors, nous ne pouvons y abandonner le quartier-maître.

--Non, répondit le major, ce serait faire un trop mauvais cadeau,

même à des sauvages.

--Nous chercherons quelque autre île déserte, dit Glenarvan, qui

ne put s’empêcher de sourire de «la délicatesse» de Mac Nabbs.

J’ai promis la vie sauve à Ayrton, et je veux tenir ma promesse.

--En tout cas, défions-nous, ajouta Paganel. Les zélandais ont la

barbare coutume de tromper les navires avec des feux mouvants,

comme autrefois les habitants de Cornouailles. Or, les indigènes

de Maria-Thérésa peuvent connaître ce procédé.

--Laisse arriver d’un quart, cria John au matelot du gouvernail.

Demain, au soleil levant, nous saurons à quoi nous en tenir.»

À onze heures, les passagers et John Mangles regagnèrent leurs

cabines. À l’avant, la bordée de quart se promenait sur le pont du

yacht. À l’arrière, l’homme de barre était seul à son poste.

En ce moment, Mary Grant et Robert montèrent sur la dunette.

Les deux enfants du capitaine, accoudés sur la lisse, regardaient

tristement la mer phosphorescente et le sillage lumineux du

_Duncan_. Mary songeait à l’avenir de Robert; Robert songeait à

l’avenir de sa sœur. Tous deux pensaient à leur père.

Existait-il encore, ce père adoré? Fallait-il donc renoncer? Mais

non, sans lui, que serait la vie? Sans lui que deviendraient-ils?

Que seraient-ils devenus déjà sans lord Glenarvan, sans lady

Helena?

Le jeune garçon, mûri par l’infortune, devinait les pensées qui

agitaient sa sœur. Il prit la main de Mary dans la sienne.

«Mary, lui dit-il, il ne faut jamais désespérer. Rappelle-toi les

leçons que nous donnait notre père: «le courage remplace tout ici-bas»,

disait-il. Ayons-le donc, ce courage obstiné, qui le faisait

supérieur à tout. Jusqu’ici tu as travaillé pour moi, ma sœur, je

veux travailler pour toi à mon tour.

--Cher Robert! répondait la jeune fille.

--Il faut que je t’apprenne une chose, reprit Robert. Tu ne te

fâcheras pas, Mary?

--Pourquoi me fâcherais-je, mon enfant?

--Et tu me laisseras faire?

--Que veux-tu dire? demanda Mary, inquiète.

--Ma sœur! Je serai marin...

--Tu me quitteras? s’écria la jeune fille, en serrant la main de

son frère.

--Oui, sœur! Je serai marin comme mon père, marin comme le

capitaine John! Mary, ma chère Mary! Le capitaine John n’a pas

perdu tout espoir, lui! Tu auras, comme moi, confiance dans son

dévouement! Il fera de moi, il me l’a promis, un bon, un grand

marin, et jusque-là, nous chercherons notre père ensemble! Dis que

tu le veux, sœur! Ce que notre père eût fait pour nous, notre

devoir, le mien du moins, est de le faire pour lui! Ma vie a un

but auquel elle est due tout entière: chercher, chercher toujours

celui qui ne nous eût jamais abandonnés l’un ou l’autre! Chère

Mary, qu’il était bon, notre père!

--Et si noble, si généreux! reprit Mary. Sais-tu, Robert, qu’il

était déjà une des gloires de notre pays et qu’il aurait compté

parmi ses grands hommes, si le sort ne l’eût arrêté dans sa

marche!

--Si je le sais!» dit Robert.

Mary Grant serra Robert sur son cœur. Le jeune enfant sentit que

des larmes coulaient sur son front.

«Mary! Mary! s’écria-t-il, ils ont beau dire, nos amis, ils ont

beau se taire, j’espère encore et j’espérerai toujours! Un homme

comme mon père ne meurt pas avant d’avoir accompli sa tâche!»

Mary Grant ne put répondre. Les sanglots l’étouffaient. Mille

sentiments se heurtaient dans son âme à cette pensée que de

nouvelles tentatives seraient faites pour retrouver Harry Grant,

et que le dévouement du jeune capitaine était sans bornes.

«Monsieur John espère encore? demanda-t-elle.

Les enfants du capitaine Grant · 第 48 / 50 段