disait cette lettre?
--Elle me donnait l’ordre de quitter Melbourne sans retard, et de
venir croiser sur les côtes orientales de...
--De l’Australie! s’écria Glenarvan avec une véhémence qui
déconcerta le vieux marin.
--De l’Australie? répéta Tom en ouvrant les yeux, mais non! De la
Nouvelle-Zélande!
--De l’Australie! Tom! De l’Australie!» répondirent d’une seule
voix les compagnons de Glenarvan.
En ce moment, Austin eut une sorte d’éblouissement.
Glenarvan lui parlait avec une telle assurance, qu’il craignit de
s’être trompé en lisant cette lettre. Lui, le fidèle et exact
marin, aurait-il commis une pareille erreur? Il rougit, il se
troubla.
«Remettez-vous, Tom, dit lady Helena, la providence a voulu...
--Mais non, madame, pardonnez-moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce
n’est pas possible! Je ne me suis pas trompé! Ayrton a lu la
lettre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au contraire, me
ramener à la côte australienne!
--Ayrton? s’écria Glenarvan.
--Lui-même! Il m’a soutenu que c’était une erreur, que vous me
donniez rendez-vous à la baie Twofold!
--Avez-vous la lettre, Tom? demanda le major, intrigué au plus
haut point.
--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Austin. Je vais la chercher.»
Austin courut à sa cabine du gaillard d’avant.
Pendant la minute que dura son absence, on se regardait, on se
taisait, sauf le major, qui, l’œil fixé sur Paganel, dit en se
croisant les bras:
«Par exemple, il faut avouer, Paganel, que ce serait un peu fort!
--Hein?» fit le géographe, qui, le dos courbé et les lunettes sur
le front, ressemblait à un gigantesque point d’interrogation.
Austin revint. Il tenait à la main la lettre écrite par Paganel et
signée par Glenarvan.
«Que votre honneur lise», dit le vieux marin.
Glenarvan prit la lettre et lut:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
le _Duncan_ par 37 degrés de latitude à la côte orientale de la
Nouvelle-Zélande!...»
«La Nouvelle-Zélande!» s’écria Paganel bondissant.
Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux,
ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.
«La Nouvelle-Zélande!» dit-il avec un accent impossible à rendre,
tandis que la lettre s’échappait de ses doigts.
En ce moment, il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il se
redressa et se vit face à face avec le major.
«Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est
encore heureux que vous n’ayez pas envoyé le _Duncan_ en
Cochinchine!»
Cette plaisanterie acheva le pauvre géographe. Un rire universel,
homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Paganel, comme fou,
allait et venait, prenant sa tête à deux mains, s’arrachant les
cheveux. Ce qu’il faisait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait
faire, pas davantage! Il descendit par l’échelle de la dunette,
machinalement; il arpenta le pont, titubant, allant devant lui,
sans but, et remonta sur le gaillard d’avant. Là, ses pieds
s’embarrassèrent dans un paquet de câbles. Il trébucha. Ses mains,
au hasard, se raccrochèrent à une corde.
Tout à coup, une épouvantable détonation éclata. Le canon du
gaillard d’avant partit, criblant les flots tranquilles d’une
volée de mitraille. Le malencontreux Paganel s’était rattrapé à la
corde de la pièce encore chargée, et le chien venait de s’abattre
sur l’amorce fulminante. De là ce coup de tonnerre. Le géographe
fut renversé sur l’échelle du gaillard et disparut par le capot
jusque dans le poste de l’équipage.
À la surprise produite par la détonation, succéda un cri
d’épouvante. On crut à un malheur. Dix matelots se précipitèrent
dans l’entrepont et remontèrent Paganel plié en deux.
Le géographe ne parlait plus.
On transporta ce long corps sur la dunette. Les compagnons du
brave français étaient désespérés. Le major, toujours médecin dans
les grandes occasions, se préparait à enlever les habits du
malheureux Paganel, afin de panser ses blessures; mais à peine
avait-il porté la main sur le moribond, que celui-ci se redressa,
comme s’il eût été mis en contact avec une bobine électrique.
«Jamais! Jamais!» s’écria-t-il; et, ramenant sur son maigre corps
les lambeaux de ses vêtements, il se boutonna avec une vivacité
singulière.
«Mais, Paganel! dit le major.
--Non! vous dis-je!
--Il faut visiter...
--Vous ne visiterez pas!
--Vous avez peut-être cassé... Reprit Mac Nabbs.
--Oui, répondit Paganel, qui se remit d’aplomb sur ses longues
jambes, mais ce que j’ai cassé, le charpentier le raccommodera!
--Quoi donc?
--L’épontille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»
À cette réplique, les éclats de rire recommencèrent de plus belle.
Cette réponse avait rassuré tous les amis du digne Paganel, qui
était sorti sain et sauf de ses aventures avec le canon du
gaillard d’avant.
«En tout cas, pensa le major, voilà un géographe étrangement
pudibond!»
Cependant, Paganel, revenu de ses grandes émotions, eut encore à
répondre à une question qu’il ne pouvait éviter.
«Maintenant, Paganel, lui dit Glenarvan, répondez franchement. Je
reconnais que votre distraction a été providentielle. À coup sûr,
sans vous, le _Duncan_ serait tombé entre les mains des convicts;
sans vous, nous aurions été repris par les maoris! Mais, pour
l’amour de dieu, dites-moi par quelle étrange association d’idées,
par quelle surnaturelle aberration d’esprit, vous avez été conduit
à écrire le nom de la Nouvelle-Zélande pour le nom de l’Australie?
--Eh! Parbleu! s’écria Paganel, c’est...»
Mais au même instant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary
Grant, et il s’arrêta court; puis il répondit:
«Que voulez-vous, mon cher Glenarvan, je suis un insensé, un fou,
un être incorrigible, et je mourrai dans la peau du plus fameux
distrait...
--À moins qu’on ne vous écorche, ajouta le major.
--M’écorcher! s’écria le géographe d’un air furibond. Est-ce une
allusion?...
--Quelle allusion, Paganel?» demanda Mac Nabbs de sa voix
tranquille.
L’incident n’eut pas de suite. Le mystère de la présence du
_Duncan_ était éclairci; les voyageurs si miraculeusement sauvés
ne songèrent plus qu’à regagner leurs confortables cabines du bord
et à déjeuner.
Cependant, laissant lady Helena et Mary Grant, le major, Paganel
et Robert entrer dans la dunette, Glenarvan et John Mangles
retinrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient encore
l’interroger.
«Maintenant, mon vieux Tom, dit Glenarvan, répondez-moi. Est-ce
que cet ordre d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Zélande
ne vous a pas paru singulier?
--Si, votre honneur, répondit Austin, j’ai été très surpris, mais
je n’ai pas l’habitude de discuter les ordres que je reçois, et
j’ai obéi. Pouvais-je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi
vos instructions à la lettre, une catastrophe fût arrivée,
n’aurais-je pas été coupable? Auriez-vous fait autrement,
capitaine?
--Non, Tom, répondit John Mangles.
--Mais qu’avez-vous pensé? demanda Glenarvan.
--J’ai pensé, votre honneur, que, dans l’intérêt d’Harry Grant,
il fallait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pensé que, par
suite de combinaisons nouvelles, un navire devait vous transporter
à la Nouvelle-Zélande, et que je devais vous attendre sur la côte
est de l’île. D’ailleurs, en quittant Melbourne, j’ai gardé le
secret de ma destination, et l’équipage ne l’a connue qu’au moment
où nous étions en pleine mer, lorsque les terres de l’Australie
avaient déjà disparu à nos yeux. Mais alors un incident, qui m’a
rendu très perplexe, s’est passé à bord.
--Que voulez-vous dire, Tom? demanda Glenarvan.
--Je veux dire, répondit Tom Austin, que lorsque le quartier-maître
Ayrton apprit, le lendemain de l’appareillage, la
destination du _Duncan_...
--Ayrton! s’écria Glenarvan. Il est donc à bord?
--Oui, votre honneur.
--Ayrton ici! répéta Glenarvan, regardant John Mangles.
--Dieu l’a voulu!» répondit le jeune capitaine.
En un instant, avec la rapidité de l’éclair, la conduite d’Ayrton,
sa trahison longuement préparée, la blessure de Glenarvan,
l’assassinat de Mulrady, les misères de l’expédition arrêtée dans
les marais de la Snowy, tout le passé du misérable apparut devant
les yeux de ces deux hommes. Et maintenant, par le plus étrange
concours de circonstances, le convict était en leur pouvoir.
«Où est-il? demanda vivement Glenarvan.
--Dans une cabine du gaillard d’avant, répondit Tom Austin, et
gardé à vue.
--Pourquoi cet emprisonnement?
--Parce que quand Ayrton a vu que le yacht faisait voile pour la
Nouvelle-Zélande, il est entré en fureur, parce qu’il a voulu
m’obliger à changer la direction du navire, parce qu’il m’a
menacé, parce qu’enfin il a excité mes hommes à la révolte. J’ai
compris que c’était un particulier dangereux, et j’ai dû prendre
des mesures de précaution contre lui.
--Et depuis ce temps?
--Depuis ce temps, il est resté dans sa cabine, sans chercher à
en sortir.
--Bien, Tom.»
En ce moment, Glenarvan et John Mangles furent mandés dans la
dunette. Le déjeuner, dont ils avaient un si pressant besoin,
était préparé. Ils prirent place à la table du carré et ne
parlèrent point d’Ayrton.
Mais, le repas achevé, quand les convives, refaits et restaurés,
furent réunis sur le pont, Glenarvan leur apprit la présence du
quartier-maître à son bord. En même temps, il annonça son
intention de le faire comparaître devant eux.
«Puis-je me dispenser d’assister à cet interrogatoire? demanda
lady Helena. Je vous avoue, mon cher Edward, que la vue de ce
malheureux me serait extrêmement pénible.
--C’est une confrontation, Helena, répondit lord Glenarvan.
Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face
avec toutes ses victimes!»
Lady Helena se rendit à cette observation. Mary Grant et elle
prirent place auprès de lord Glenarvan. Autour de lui se rangèrent
le major, Paganel, John Mangles, Robert, Wilson, Mulrady,
Olbinett, tous compromis si gravement par la trahison du convict.
L’équipage du yacht, sans comprendre encore la gravité de cette
scène, gardait un profond silence.
«Faites venir Ayrton», dit Glenarvan.
Chapitre XVIII
_Ayrton ou Ben Joyce_
Ayrton parut. Il traversa le pont d’un pas assuré et gravit
l’escalier de la dunette. Ses yeux étaient sombres, ses dents
serrées, ses poings fermés convulsivement. Sa personne ne décelait
ni forfanterie ni humilité. Lorsqu’il fut en présence de lord
Glenarvan, il se croisa les bras, muet et calme, attendant d’être
interrogé.
«Ayrton, dit Glenarvan, nous voilà donc, vous et nous, sur ce
_Duncan_ que vous vouliez livrer aux convicts de Ben Joyce!»
À ces paroles, les lèvres du quartier-maître tremblèrent
légèrement. Une rapide rougeur colora ses traits impassibles. Non
la rougeur du remords, mais la honte de l’insuccès. Sur ce yacht
qu’il prétendait commander en maître, il était prisonnier, et son
sort allait s’y décider en peu d’instants.
Cependant, il ne répondit pas. Glenarvan attendit patiemment. Mais
Ayrton s’obstinait à garder un absolu silence.
«Parlez, Ayrton, qu’avez-vous à dire?» reprit Glenarvan.
Ayrton hésita; les plis de son front se creusèrent profondément;
puis, d’une voix calme:
«Je n’ai rien à dire, _mylord_, répliqua-t-il. J’ai fait la
sottise de me laisser prendre. Agissez comme il vous plaira.»
Sa réponse faite, le quartier-maître porta ses regards vers la
côte qui se déroulait à l’ouest, et il affecta une profonde
indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. À le voir,
on l’eût cru étranger à cette grave affaire. Mais Glenarvan avait
résolu de rester patient. Un puissant intérêt le poussait à
connaître certains détails de la mystérieuse existence d’Ayrton,
surtout en ce qui touchait Harry Grant et le _Britannia_. Il
reprit donc son interrogatoire, parlant avec une douceur extrême,
et imposant le calme le plus complet aux violentes irritations de
son cœur.
«Je pense, Ayrton, reprit-il, que vous ne refuserez pas de
répondre à certaines demandes que je désire vous faire. Et
d’abord, dois-je vous appeler Ayrton ou Ben Joyce? êtes-vous, oui
ou non, le quartier-maître du _Britannia_?»
Ayrton resta impassible, observant la côte, sourd à toute
question.
Glenarvan, dont l’œil s’animait, continua d’interroger le
quartier-maître.
«Voulez-vous m’apprendre comment vous avez quitté le _Britannia_,
pourquoi vous étiez en Australie?»
Même silence, même impassibilité.
«Écoutez-moi bien, Ayrton, reprit Glenarvan. Vous avez intérêt à
parler. Il peut vous être tenu compte d’une franchise qui est
votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-vous
répondre à mes questions?»
Ayrton tourna la tête vers Glenarvan et le regarda dans les yeux:
«_Mylord_, dit-il, je n’ai pas à répondre. C’est à la justice et
non à moi de prouver contre moi-même.
--Les preuves seront faciles! répondit Glenarvan.
--Faciles! _Mylord_? reprit Ayrton d’un ton railleur. Votre
honneur me paraît s’avancer beaucoup. Moi, j’affirme que le
meilleur juge de _temple-bar_ serait embarrassé de ma personne!
Qui dira pourquoi je suis venu en Australie, puisque le capitaine
Grant n’est plus là pour l’apprendre? Qui prouvera que je suis ce
Ben Joyce signalé par la police, puisque la police ne m’a jamais
tenu entre ses mains et que mes compagnons sont en liberté? Qui
relèvera à mon détriment, sauf vous, non pas un crime, mais une
action blâmable? Qui peut affirmer que j’ai voulu m’emparer de ce
navire et le livrer aux convicts? Personne, entendez-moi,
personne! Vous avez des soupçons, bien, mais il faut des
certitudes pour condamner un homme, et les certitudes vous
manquent. Jusqu’à preuve du contraire, je suis Ayrton, quartier-maître du _Britannia_.»
Ayrton s’était animé en parlant, et il revint bientôt à son
indifférence première. Il s’imaginait sans doute que sa
déclaration terminerait l’interrogatoire; mais Glenarvan reprit la
parole et dit:
«Ayrton, je ne suis pas un juge chargé d’instruire contre vous. Ce
n’est point mon affaire. Il importe que nos situations respectives
soient nettement définies. Je ne vous demande rien qui puisse vous
compromettre. Cela regarde la justice. Mais vous savez quelles
recherches je poursuis, et d’un mot vous pouvez me remettre sur
les traces que j’ai perdues. Voulez-vous parler?»
Ayrton remua la tête en homme décidé à se taire.
«Voulez-vous me dire où est le capitaine Grant? demanda Glenarvan.
--Non, _mylord_, répondit Ayrton.
--Voulez-vous m’indiquer où s’est échoué le _Britannia_?
--Pas davantage.
--Ayrton, répondit Glenarvan d’un ton presque suppliant, voulez-vous
au moins, si vous savez où est Harry Grant, l’apprendre à ses
pauvres enfants qui n’attendent qu’un mot de votre bouche?»
Ayrton hésita. Ses traits se contractèrent. Mais d’une voix basse:
«Je ne puis, _mylord_», murmura-t-il.
Et il ajouta avec violence, comme s’il se fût reproché un instant
de faiblesse:
«Non! Je ne parlerai pas! Faites-moi pendre si vous voulez!
--Pendre!» s’écria Glenarvan, dominé par un brusque mouvement de
colère.
Puis, se maîtrisant, il répondit d’une voix grave:
«Ayrton, il n’y a ici ni juges ni bourreaux. À la première relâche
vous serez remis entre les mains des autorités anglaises.
--C’est ce que je demande!» répliqua le quartier-maître.
Puis il retourna d’un pas tranquille à la cabine qui lui servait
de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec ordre
de surveiller ses moindres mouvements. Les témoins de cette scène
se retirèrent indignés et désespérés.
Puisque Glenarvan venait d’échouer contre l’obstination d’Ayrton,
que lui restait-il à faire?
Évidemment poursuivre le projet formé à Eden de retourner en
Europe, quitte à reprendre plus tard cette entreprise frappée
d’insuccès, car alors les traces du _Britannia_ semblaient être
irrévocablement perdues, le document ne se prêtait à aucune
interprétation nouvelle, tout autre pays manquait même sur la
route du trente-septième parallèle, et le _Duncan_ n’avait plus
qu’à revenir.
Glenarvan, après avoir consulté ses amis, traita plus spécialement
avec John Mangles la question du retour. John inspecta ses soutes;
l’approvisionnement de charbon devait durer quinze jours au plus.
Donc, nécessité de refaire du combustible à la plus prochaine
relâche.
John proposa à Glenarvan de mettre le cap sur la baie de
Talcahuano, où le _Duncan_ s’était déjà ravitaillé avant
d’entreprendre son voyage de circumnavigation. C’était un trajet
direct et précisément sur le trente-septième degré. Puis le yacht,
largement approvisionné, irait au sud doubler le cap Horn, et
regagnerait l’Écosse par les routes de l’Atlantique.
Ce plan fut adopté, ordre fut donné à l’ingénieur de forcer sa
pression. Une demi-heure après, le cap était mis sur Talcahuano
par une mer digne de son nom de Pacifique, et à six heures du
soir, les dernières montagnes de la Nouvelle-Zélande
disparaissaient dans les chaudes brumes de l’horizon.
C’était donc le voyage du retour qui commençait.
Triste traversée pour ces courageux chercheurs qui revenaient au
port sans ramener Harry Grant!
Aussi l’équipage si joyeux au départ, si confiant au début,
maintenant vaincu et découragé, reprenait-il le chemin de
l’Europe. De ces braves matelots, pas un ne se sentait ému à la
pensée de revoir son pays, et tous, longtemps encore, ils auraient
affronté les périls de la mer pour retrouver le capitaine Grant.
Aussi, à ces hurrahs qui acclamèrent Glenarvan à son retour,
succéda bientôt le découragement. Plus de ces communications
incessantes entre les passagers, plus de ces entretiens qui
égayaient autrefois la route. Chacun se tenait à l’écart, dans la
solitude de sa cabine, et rarement l’un ou l’autre apparaissait
sur le pont du _Duncan_.
L’homme en qui s’exagéraient ordinairement les sentiments du bord,
pénibles ou joyeux, Paganel, lui qui au besoin eût inventé
l’espérance, Paganel demeurait morne et silencieux. On le voyait à
peine.
Sa loquacité naturelle, sa vivacité française s’étaient changées
en mutisme et en abattement. Il semblait même plus complètement
découragé que ses compagnons. Si Glenarvan parlait de recommencer
ses recherches, Paganel secouait la tête en homme qui n’espère
plus rien, et dont la conviction paraissait faite sur le sort des
naufragés du _Britannia_.
On sentait qu’il les croyait irrévocablement perdus.
Cependant, il y avait à bord un homme qui pouvait dire le dernier
mot de cette catastrophe, et dont le silence se prolongeait.
C’était Ayrton. Nul doute que ce misérable ne connût, sinon la
vérité sur la situation actuelle du capitaine, du moins le lieu du
naufrage. Mais évidemment, Grant, retrouvé, serait un témoin à
charge contre lui. Aussi se taisait-il obstinément. De là une
violente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire
un mauvais parti.
Plusieurs fois, Glenarvan renouvela ses tentatives près du
quartier-maître. Promesses et menaces furent inutiles.
L’entêtement d’Ayrton était poussé si loin, et si peu explicable,
en somme, que le major en venait à croire qu’il ne savait rien.
Opinion partagée, d’ailleurs, par le géographe, et qui corroborait
ses idées particulières sur le compte d’Harry Grant.
Mais si Ayrton ne savait rien, pourquoi n’avouait-il pas son
ignorance? Elle ne pouvait tourner contre lui. Son silence
accroissait la difficulté de former un plan nouveau. De la
rencontre du quartier-maître en Australie devait-on déduire la
présence d’Harry Grant sur ce continent? Il fallait décider à tout
prix Ayrton à s’expliquer sur ce sujet.
Lady Helena, voyant l’insuccès de son mari, lui demanda la
permission de lutter à son tour contre l’obstination du quartier-maître.
Où un homme avait échoué, peut-être une femme réussirait-elle
par sa douce influence. N’est-ce pas l’éternelle histoire de
cet ouragan de la fable qui ne peut arracher le manteau aux
épaules du voyageur, tandis que le moindre rayon de soleil le lui
enlève aussitôt?
Glenarvan, connaissant l’intelligence de sa jeune femme, lui
laissa toute liberté d’agir.
Ce jour-là, 5 mars, Ayrton fut amené dans l’appartement de lady
Helena. Mary Grant dut assister à l’entrevue, car l’influence de
la jeune fille pouvait être grande, et lady Helena ne voulait
négliger aucune chance de succès.
Pendant une heure, les deux femmes restèrent enfermées avec le
quartier-maître du _Britannia_, mais rien ne transpira de leur
entretien. Ce qu’elles dirent, les arguments qu’elles employèrent
pour arracher le secret du convict, tous les détails de cet
interrogatoire demeurèrent inconnus. D’ailleurs, quand elles
quittèrent Ayrton, elles ne paraissaient pas avoir réussi, et leur
figure annonçait un véritable découragement.
Aussi, lorsque le quartier-maître fut reconduit à sa cabine, les
matelots l’accueillirent à son passage par de violentes menaces.
Lui, se contenta de hausser les épaules, ce qui accrut la fureur
de l’équipage, et pour la contenir, il ne fallut rien moins que
l’intervention de John Mangles et de Glenarvan.
Mais lady Helena ne se tint pas pour battue. Elle voulut lutter
jusqu’au bout contre cette âme sans pitié, et le lendemain elle
alla elle-même à la cabine d’Ayrton, afin d’éviter les scènes que
provoquait son passage sur le pont du yacht.
Pendant deux longues heures, la bonne et douce écossaise resta
seule, face à face, avec le chef des convicts. Glenarvan, en proie
à une nerveuse agitation, rôdait auprès de la cabine, tantôt
décidé à épuiser jusqu’au bout les chances de réussite, tantôt à
arracher sa femme à ce pénible entretien.
Mais cette fois, lorsque lady Helena reparut, ses traits
respiraient la confiance. Avait-elle donc arraché ce secret et
remué dans le cœur de ce misérable les dernières fibres de la
pitié?
Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mouvement
bien naturel d’incrédulité.
Pourtant le bruit se répandit aussitôt parmi l’équipage que le
quartier-maître avait enfin cédé aux instances de lady Helena. Ce
fut comme une commotion électrique. Tous les matelots se
rassemblèrent sur le pont, et plus rapidement que si le sifflet de
Tom Austin les eût appelés à la manœuvre.
Cependant Glenarvan s’était précipité au-devant de sa femme.
«Il a parlé? demanda-t-il.
--Non, répondit lady Helena. Mais, cédant à mes prières, Ayrton
désire vous voir.
--Ah! Chère Helena, vous avez réussi!
--Je l’espère, Edward.
--Avez-vous fait quelque promesse que je doive ratifier?
--Une seule, mon ami, c’est que vous emploierez tout votre crédit
à adoucir le sort réservé à ce malheureux.
--Bien, ma chère Helena. Qu’Ayrton vienne à l’instant.»
Lady Helena se retira dans sa chambre, accompagnée de Mary Grant,
et le quartier-maître fut conduit au carré, où l’attendait lord
Glenarvan.
Chapitre XIX
_Une transaction_
Dès que le quartier-maître se trouva en présence du lord, ses
gardiens se retirèrent.
«Vous avez désiré me parler, Ayrton? dit Glenarvan.
--Oui, _mylord_, répondit le quartier-maître.
--À moi seul?
--Oui, mais je pense que si le major Mac Nabbs et Monsieur
Paganel assistaient à l’entretien, cela vaudrait mieux.
--Pour qui?
--Pour moi.»
Ayrton parlait avec calme. Glenarvan le regarda fixement; puis il
fit prévenir Mac Nabbs et Paganel, qui se rendirent aussitôt à son
invitation.
«Nous vous écoutons», dit Glenarvan, dès que ses deux amis eurent
pris place à la table du carré.
Ayrton se recueillit pendant quelques instants et dit:
«_Mylord_, c’est l’habitude que des témoins figurent à tout
contrat ou transaction intervenue entre deux parties. Voilà
pourquoi j’ai réclamé la présence de MM Paganel et Mac Nabbs. Car
c’est, à proprement parler, une affaire que je viens vous
proposer.»
Glenarvan, habitué aux manières d’Ayrton, ne sourcilla pas, bien
qu’une affaire entre cet homme et lui semblât chose étrange.
«Quelle est cette affaire? dit-il.
--La voici, répondit Ayrton. Vous désirez savoir de moi certains
détails qui peuvent vous être utiles. Je désire obtenir de vous
certains avantages qui me seront précieux. Donnant, donnant,
_mylord_. Cela vous convient-il ou non?
--Quels sont ces détails? demanda Paganel.
--Non, reprit Glenarvan, quels sont ces avantages?»