--Oui, répondit Robert. C’est un frère qui ne nous abandonnera

jamais. Je serai marin, n’est-ce pas, sœur, marin pour chercher

mon père avec lui! Tu veux bien?

--Si je le veux! répondit Mary. Mais nous séparer! murmura la

jeune fille.

--Tu ne seras pas seule, Mary. Je sais cela! Mon ami John me l’a

dit. Mme Helena ne te permettra pas de la quitter. Tu es une

femme, toi, tu peux, tu dois accepter ses bienfaits. Les refuser

serait de l’ingratitude! Mais un homme, mon père me l’a dit cent

fois, un homme doit se faire son sort à lui-même!

--Mais que deviendra notre chère maison de Dundee, si pleine de

souvenirs?

--Nous la conserverons, petite sœur! Tout cela est arrangé et

bien arrangé par notre ami John et aussi par lord Glenarvan. Il te

gardera au château de Malcolm, comme sa fille! Le lord l’a dit à

mon ami John, et mon ami John me l’a répété! Tu seras là chez toi,

trouvant à qui parler de notre père, en attendant que John et moi

nous te le ramenions un jour! Ah! Quel beau jour ce sera! s’écria

Robert, dont le front rayonnait d’enthousiasme.

--Mon frère, mon enfant, répondit Mary, qu’il serait heureux,

notre père, s’il pouvait t’entendre! Comme tu lui ressembles, cher

Robert, à ce père bien-aimé! Quand tu seras un homme, tu seras lui

tout entier!

--Dieu t’entende, Mary, dit Robert, rougissant d’un saint et

filial orgueil.

--Mais comment nous acquitter envers lord et lady Glenarvan?

reprit Mary Grant.

--Oh! Ce ne sera pas difficile! s’écria Robert avec sa confiance

juvénile. On les aime, on les vénère, on le leur dit, on les

embrasse bien, et un jour, à la première occasion, on se fait tuer

pour eux!

--Vis pour eux, au contraire! s’écria la jeune fille en couvrant

de baisers le front de son frère. Ils aimeront mieux cela, --et

moi aussi!»

Puis, se laissant aller à d’indéfinissables rêveries, les deux

enfants du capitaine se regardèrent dans la vague obscurité de la

nuit. Cependant, par la pensée, ils causaient, ils

s’interrogeaient, ils se répondaient encore. La mer calme se

berçait en longues ondulations, et l’hélice agitait dans l’ombre

un remous lumineux. Alors se produisit un incident étrange et

véritablement surnaturel. Le frère et la sœur, par une de ces

communications magnétiques qui lient mystérieusement les âmes

entre elles, subirent à la fois et au même instant une même

hallucination. Du milieu de ces flots alternativement sombres et

brillants, Mary et Robert crurent entendre s’élever jusqu’à eux

une voix dont le son profond et lamentable fit tressaillir toutes

les fibres de leur cœur.

«À moi! à moi! Criait cette voix.

--Mary, dit Robert, as-tu entendu? Tu as entendu?»

Et, se dressant subitement au-dessus de la lisse, tous deux,

penchés, interrogèrent les profondeurs de la nuit.

Mais ils ne virent rien, que l’ombre qui s’étendait sans fin

devant eux.

«Robert, dit Mary, pâle d’émotion, j’ai cru... Oui, j’ai cru comme

toi... Nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert!...»

Mais un nouvel appel arriva jusqu’à eux, et cette fois l’illusion

fut telle que le même cri sortit à la fois de leurs deux cœurs:

«Mon père! Mon père!...»

C’en était trop pour Mary Grant. Brisée par l’émotion, elle tomba

évanouie dans les bras de Robert.

«Au secours! Cria Robert. Ma sœur! Mon père! Au secours!»

L’homme de barre s’élança pour relever la jeune fille. Les

matelots de quart accoururent, puis John Mangles, lady Helena,

Glenarvan, subitement réveillés.

«Ma sœur se meurt, et notre père est là!» s’écriait Robert en

montrant les flots.

On ne comprenait rien à ses paroles.

«Si, répétait-il. Mon père est là! J’ai entendu la voix de mon

père! Mary l’a entendue comme moi!»

Et en ce moment, Mary Grant, revenue à elle, égarée, folle,

s’écriait aussi: «Mon père! Mon père est là!»

La malheureuse jeune fille, se relevant et se penchant au-dessus

de la lisse, voulait se précipiter à la mer.

«_Mylord_! Madame Helena! répétait-elle en joignant les mains, je

vous dis que mon père est là! Je vous affirme que j’ai entendu sa

voix sortir des flots comme une lamentation, comme un dernier

adieu!»

Alors, des spasmes, des convulsions reprirent la pauvre enfant.

Elle se débattit. Il fallut la transporter dans sa cabine, et lady

Helena la suivit pour lui donner ses soins, tandis que Robert

répétait toujours:

«Mon père! Mon père est là! J’en suis sûr, _mylord_!»

Les témoins de cette scène douloureuse finirent par comprendre que

les deux enfants du capitaine avaient été le jouet d’une

hallucination. Mais comment détromper leurs sens, si violemment

abusés?

Glenarvan l’essaya cependant. Il prit Robert par la main et lui

dit:

«Tu as entendu la voix de ton père, mon cher enfant?

--Oui, _mylord_. Là, au milieu des flots! Il criait: À moi! à

moi!

--Et tu as reconnu cette voix?

--Si j’ai reconnu sa voix, _mylord_! Oh! oui! Je vous le jure! Ma

sœur l’a entendue, elle l’a reconnue comme moi! Comment voulez-vous

que nous nous soyons trompés tous les deux? _Mylord_, allons

au secours de mon père! Un canot! Un canot!»

Glenarvan vit bien qu’il ne pourrait détromper le pauvre enfant.

Néanmoins, il fit une dernière tentative et appela l’homme de

barre.

«Hawkins, lui demanda-t-il, vous étiez au gouvernail au moment où

miss Mary a été si singulièrement frappée?

--Oui, votre honneur, répondit Hawkins.

--Et vous n’avez rien vu, rien entendu?

--Rien.

--Tu le vois, Robert.

--Si c’eût été le père d’Hawkins, répondit le jeune enfant avec

une indomptable énergie, Hawkins ne dirait pas qu’il n’a rien

entendu. C’était mon père, _mylord_! Mon père! Mon père!...»

La voix de Robert s’éteignit dans un sanglot. Pâle et muet, à son

tour, il perdit connaissance.

Glenarvan fit porter Robert dans son lit, et l’enfant, brisé par

l’émotion, tomba dans un profond assoupissement.

«Pauvres orphelins! dit John Mangles, Dieu les éprouve d’une

terrible façon!

--Oui, répondit Glenarvan, l’excès de la douleur aura produit

chez tous les deux, et au même moment, une hallucination pareille.

--Chez tous les deux! Murmura Paganel, c’est étrange! La science

pure ne l’admettrait pas.»

Puis, se penchant à son tour sur la mer et prêtant l’oreille,

Paganel, après avoir fait signe à chacun de se taire, écouta. Le

silence était profond partout. Paganel héla d’une voix forte. Rien

ne lui répondit.

«C’est étrange! répétait le géographe, en regagnant sa cabine. Une

intime sympathie de pensées et de douleurs ne suffit pas à

expliquer un phénomène!»

Le lendemain, 8 mars, à cinq heures du matin, dès l’aube, les

passagers, Robert et Mary parmi eux, car il avait été impossible

de les retenir, étaient réunis sur le pont du _Duncan_. Chacun

voulait examiner cette terre à peine entrevue la veille.

Les lunettes se promenèrent avidement sur les points principaux de

l’île. Le yacht en prolongeait les rivages à la distance d’un

mille. Le regard pouvait saisir leurs moindres détails. Un cri

poussé par Robert s’éleva soudain. L’enfant prétendait voir deux

hommes qui couraient et gesticulaient, pendant qu’un troisième

agitait un pavillon.

«Le pavillon d’Angleterre, s’écria John Mangles qui avait saisi sa

lunette.

--C’est vrai! s’écria Paganel, en se retournant vivement vers

Robert.

--_Mylord_, dit Robert tremblant d’émotion, _mylord_, si vous ne

voulez pas que je gagne l’île à la nage, vous ferez mettre à la

mer une embarcation. Ah! _mylord_! Je vous demande à genoux d’être

le premier à prendre terre!»

Personne n’osait parler à bord. Quoi! Sur cet îlot traversé par ce

trente-septième parallèle, trois hommes, des naufragés, des

anglais! Et chacun, revenant sur les événements de la veille

pensait à cette voix entendue dans la nuit par Robert et Mary!...

Les enfants ne s’étaient abusés peut-être que sur un point: une

voix avait pu venir jusqu’à eux, mais cette voix pouvait-elle être

celle de leur père? Non, mille fois non, hélas! Et chacun, pensant

à l’horrible déception qui les attendait, tremblait que cette

nouvelle épreuve ne dépassât leurs forces! Mais comment les

arrêter? Lord Glenarvan n’en eut pas le courage.

«Au canot!» s’écria-t-il.

En une minute, l’embarcation fut mise à la mer. Les deux enfants

du capitaine, Glenarvan, John Mangles, Paganel, s’y précipitèrent,

et elle déborda rapidement sous l’impulsion de six matelots qui

nageaient avec rage.

À dix toises du rivage, Mary poussa un cri déchirant.

«Mon père!»

Un homme se tenait sur la côte, entre deux autres hommes. Sa

taille grande et forte, sa physionomie à la fois douce et hardie,

offrait un mélange expressif des traits de Mary et de Robert

Grant.

C’était bien l’homme qu’avaient si souvent dépeint les deux

enfants. Leur cœur ne les avait pas trompés. C’était leur père,

c’était le capitaine Grant!

Le capitaine entendit le cri de Mary, ouvrit les bras, et tomba

sur le sable, comme foudroyé.

Chapitre XXI

_L’île Tabor_

On ne meurt pas de joie, car le père et les enfants revinrent à la

vie avant même qu’on les eût recueillis sur le yacht. Comment

peindre cette scène? Les mots n’y suffiraient pas. Tout l’équipage

pleurait en voyant ces trois êtres confondus dans une muette

étreinte. Harry Grant, arrivé sur le pont, fléchit le genou. Le

pieux écossais voulut, en touchant ce qui était pour lui le sol de

la patrie, remercier, avant tous, Dieu de sa délivrance.

Puis, se tournant vers lady Helena, vers lord Glenarvan et ses

compagnons, il leur rendit grâces d’une voix brisée par l’émotion.

En quelques mots, ses enfants, dans la courte traversée de l’îlot

au yacht venaient de lui apprendre toute l’histoire du _Duncan_.

Quelle immense dette il avait contractée envers cette noble femme

et ses compagnons! Depuis lord Glenarvan jusqu’au dernier des

matelots, tous n’avaient-ils pas lutté et souffert pour lui?

Harry Grant exprima les sentiments de gratitude qui inondaient son

cœur avec tant de simplicité et de noblesse, son mâle visage

était illuminé d’une émotion si pure et si douce, que tout

l’équipage se sentit récompensé et au delà des épreuves subies.

L’impassible major lui-même avait l’œil humide d’une larme qu’il

n’était pas en son pouvoir de retenir. Quant au digne Paganel, il

pleurait comme un enfant qui ne pense pas à cacher ses larmes.

Harry Grant ne se lassait pas de regarder sa fille. Il la trouvait

belle, charmante! Il le lui disait et redisait tout haut, prenant

lady Helena à témoin, comme pour certifier que son amour paternel

ne l’abusait pas.

Puis, se tournant vers son fils:

«Comme il a grandi! C’est un homme!» s’écriait-il avec

ravissement.

Et il prodiguait à ces deux êtres si chers les mille baisers

amassés dans son cœur pendant deux ans d’absence.

Robert lui présenta successivement tous ses amis, et trouva le

moyen de varier ses formules, quoiqu’il eût à dire de chacun la

même chose! C’est que, l’un comme l’autre, tout le monde avait été

parfait pour les deux orphelins. Quand arriva le tour de John

Mangles d’être présenté, le capitaine rougit comme une jeune fille

et sa voix tremblait en répondant au père de Mary.

Lady Helena fit alors au capitaine Grant le récit du voyage, et

elle le rendit fier de son fils, fier de sa fille.

Harry Grant apprit les exploits du jeune héros, et comment cet

enfant avait déjà payé à lord Glenarvan une partie de la dette

paternelle. Puis, à son tour, John Mangles parla de Mary en des

termes tels, que Harry Grant, instruit par quelques mots de lady

Helena, mit la main de sa fille dans la vaillante main du jeune

capitaine, et, se tournant vers lord et lady Glenarvan:

«_Mylord_, et vous, madame, dit-il, bénissons nos enfants!»

Lorsque tout fut dit et redit mille fois, Glenarvan instruisit

Harry Grant de ce qui concernait Ayrton. Grant confirma les aveux

du quartier-maître au sujet de son débarquement sur la côte

australienne.

«C’est un homme intelligent, audacieux, ajouta-t-il, et que les

passions ont jeté dans le mal. Puissent la réflexion et le

repentir le ramener à des sentiments meilleurs!»

Mais avant qu’Ayrton fût transféré à l’île Tabor, Harry Grant

voulut faire à ses nouveaux amis les honneurs de son rocher. Il

les invita à visiter sa maison de bois et à s’asseoir à la table

du Robinson océanien. Glenarvan et ses hôtes acceptèrent de grand

cœur. Robert et Mary Grant brûlaient du désir de voir ces lieux

solitaires où le capitaine les avait tant pleurés.

Une embarcation fut armée, et le père, les deux enfants, lord et

lady Glenarvan, le major, John Mangles et Paganel, débarquèrent

bientôt sur les rivages de l’île.

Quelques heures suffirent à parcourir le domaine d’Harry Grant.

C’était à vrai dire, le sommet d’une montagne sous-marine, un

plateau où les roches de basalte abondaient avec des débris

volcaniques. Aux époques géologiques de la terre, ce mont avait

peu à peu surgi des profondeurs du Pacifique sous l’action des

feux souterrains; mais, depuis des siècles, le volcan était devenu

une montagne paisible, et son cratère comblé, un îlot émergeant de

la plaine liquide. Puis l’humus se forma; le règne végétal

s’empara de cette terre nouvelle; quelques baleiniers de passage y

débarquèrent des animaux domestiques, chèvres et porcs, qui

multiplièrent à l’état sauvage, et la nature se manifesta par ses

trois règnes sur cette île perdue au milieu de l’océan.

Lorsque les naufragés du _Britannia_ s’y furent réfugiés, la main

de l’homme vint régulariser les efforts de la nature. En deux ans

et demi, Harry Grant et ses matelots métamorphosèrent leur îlot.

Plusieurs acres de terre, cultivés avec soin, produisaient des

légumes d’une excellente qualité.

Les visiteurs arrivèrent à la maison ombragée par des gommiers

verdoyants; devant ses fenêtres s’étendait la magnifique mer,

étincelant aux rayons du soleil. Harry Grant fit mettre sa table à

l’ombre des beaux arbres, et chacun y prit place. Un gigot de

chevreau, du pain de _nardou_, quelques bols de lait, deux ou

trois pieds de chicorée sauvage, une eau pure et fraîche formèrent

les éléments de ce repas simple et digne de bergers de l’Arcadie.

Paganel était ravi.

Ses vieilles idées de Robinson lui remontaient au cerveau.

«Il ne sera pas à plaindre, ce coquin d’Ayrton! s’écria-t-il dans

son enthousiasme. C’est un paradis que cet îlot.

--Oui, répondit Harry Grant, un paradis pour trois pauvres

naufragés que le ciel y garde! Mais je regrette que Maria-Thérésa

n’ait pas été une île vaste et fertile, avec une rivière au lieu

d’un ruisseau et un port au lieu d’une anse battue par les flots

du large.

--Et pourquoi, capitaine? demanda Glenarvan.

--Parce que j’y aurais jeté les fondements de la colonie dont je

veux doter l’Écosse dans le Pacifique.

--Ah! Capitaine Grant, dit Glenarvan, vous n’avez donc point

abandonné l’idée qui vous a rendu si populaire dans notre vieille

patrie?

--Non, _mylord_, et Dieu ne m’a sauvé par vos mains que pour me

permettre de l’accomplir. Il faut que nos pauvres frères de la

vieille Calédonie, tous ceux qui souffrent, aient un refuge contre

la misère sur une terre nouvelle! Il faut que notre chère patrie

possède dans ces mers une colonie à elle, rien qu’à elle, où elle

trouve un peu de cette indépendance et de ce bien-être qui lui

manquent en Europe!

--Ah! Cela est bien dit, capitaine Grant, répondit lady Helena.

C’est un beau projet, et digne d’un grand cœur. Mais cet îlot?...

--Non, madame, c’est un roc bon tout au plus à nourrir quelques

colons, tandis qu’il nous faut une terre vaste et riche de tous

les trésors des premiers âges.

--Eh bien, capitaine, s’écria Glenarvan, l’avenir est à nous, et

cette terre, nous la chercherons ensemble!»

Les mains d’Harry Grant et de Glenarvan se serrèrent dans une

chaude étreinte, comme pour ratifier cette promesse.

Puis, sur cette île même, dans cette humble maison, chacun voulut

connaître l’histoire des naufragés du _Britannia_ pendant ces deux

longues années d’abandon. Harry Grant s’empressa de satisfaire le

désir de ses nouveaux amis:

«Mon histoire, dit-il, est celle de tous les Robinsons jetés sur

une île, et qui, ne pouvant compter que sur Dieu et sur eux-mêmes,

sentent qu’ils ont le devoir de disputer leur vie aux éléments!

«Ce fut pendant la nuit du 26 au 27 juin 1862 que le _Britannia_,

désemparé par six jours de tempête, vint se briser sur les rochers

de Maria-Thérésa. La mer était démontée, le sauvetage impossible,

et tout mon malheureux équipage périt. Seuls, mes deux matelots,

Bob Learce, Joe Bell et moi, nous parvînmes à gagner la côte après

vingt tentatives infructueuses!

«La terre qui nous recueillit n’était qu’un îlot désert, large de

deux milles, long de cinq, avec une trentaine d’arbres à

l’intérieur, quelques prairies et une source d’eau fraîche qui

fort heureusement ne tarit jamais. Seul avec mes deux matelots,

dans ce coin du monde, je ne désespérai pas. Je mis ma confiance

en Dieu, et je m’apprêtai à lutter résolument. Bob et Joe, mes

braves compagnons d’infortune, mes amis, me secondèrent

énergiquement.

«Nous commençâmes, comme le Robinson idéal de Daniel de Foe, notre

modèle, par recueillir les épaves du navire, des outils, un peu de

poudre, des armes, un sac de graines précieuses. Les premiers

jours furent pénibles, mais bientôt la chasse et la pêche nous

fournirent une nourriture assurée, car les chèvres sauvages

pullulaient à l’intérieur de l’île, et les animaux marins

abondaient sur ses côtes. Peu à peu notre existence s’organisa

régulièrement.

«Je connaissais exactement la situation de l’îlot par mes

instruments, que j’avais sauvés du naufrage. Ce relèvement nous

plaçait hors de la route des navires, et nous ne pouvions être

recueillis, à moins d’un hasard providentiel. Tout en songeant à

ceux qui m’étaient chers et que je n’espérais plus revoir,

j’acceptai courageusement cette épreuve, et le nom de mes deux

enfants se mêla chaque jour à mes prières.

«Cependant, nous travaillions résolument. Bientôt plusieurs acres

de terre furent ensemencés avec les graines du _Britannia_; les

pommes de terre, la chicorée, l’oseille assainirent notre

alimentation habituelle; puis d’autres légumes encore. Nous prîmes

quelques chevreaux, qui s’apprivoisèrent facilement. Nous eûmes du

lait, du beurre. Le _nardou_, qui croissait dans les creeks

desséchés, nous fournit une sorte de pain assez substantiel, et la

vie matérielle ne nous inspira plus aucune crainte.

«Nous avions construit une maison de planches avec les débris du

_Britannia_; elle fut recouverte de voiles soigneusement

goudronnées, et sous ce solide abri la saison des pluies se passa

heureusement. Là, furent discutés bien des plans, bien des rêves,

dont le meilleur vient de se réaliser!

«J’avais d’abord eu l’idée d’affronter la mer sur un canot fait

avec les épaves du navire, mais quinze cents milles nous

séparaient de la terre la plus proche, c’est-à-dire des îles de

l’archipel Pomotou. Aucune embarcation n’eût résisté à une

traversée si longue. Aussi j’y renonçai, et je n’attendis plus mon

salut que d’une intervention divine.

«Ah! Mes pauvres enfants! Que de fois, du haut des rocs de la

côte, nous avons guetté des navires au large! Pendant tout le

temps que dura notre exil, deux ou trois voiles seulement

apparurent à l’horizon, mais pour disparaître aussitôt! Deux ans

et demi se passèrent ainsi. Nous n’espérions plus, mais nous ne

désespérions pas encore.

«Enfin, la veille de ce jour, j’étais monté sur le plus haut

sommet de l’île, quand j’aperçus une légère fumée dans l’ouest.

Elle grandit. Bientôt un navire devint visible à mes yeux. Il

semblait se diriger vers nous.

«Mais n’éviterait-il pas cet îlot qui ne lui offrait aucun point

de relâche?

«Ah! Quelle journée d’angoisses, et comment mon cœur ne s’est-il

pas brisé dans ma poitrine! Mes compagnons allumèrent un feu sur

un des pics de Maria-Thérésa. La nuit vint, mais le yacht ne fit

aucun signal de reconnaissance! Le salut était là cependant!

Allions-nous donc le voir s’évanouir!

«Je n’hésitai plus. L’ombre s’accroissait. Le navire pouvait

doubler l’île pendant la nuit. Je me jetai à la mer et me dirigeai

vers lui. L’espoir triplait mes forces. Je fendais les lames avec

une vigueur surhumaine. J’approchais du yacht, et trente brasses

m’en séparaient à peine, quand il vira de bord!

«Alors je poussai ces cris désespérés que mes deux enfants furent

seuls à entendre, et qui n’avaient point été une illusion.

«Puis je revins au rivage, épuisé, vaincu par l’émotion et la

fatigue. Mes deux matelots me recueillirent à demi-mort. Ce fut

une nuit horrible que cette dernière nuit que nous passâmes dans

l’île, et nous nous croyions pour jamais abandonnés, quand, le

jour venu, j’aperçus le yacht qui courait des bordées sous petite

vapeur. Votre canot fut mis à la mer... Nous étions sauvés, et,

divine bonté du ciel! Mes enfants, mes chers enfants, étaient là,

qui me tendaient les bras!»

Le récit d’Harry Grant s’acheva au milieu des baisers et des

caresses de Mary et de Robert. Et ce fut alors seulement que le

capitaine apprit qu’il devait son salut à ce document passablement

hiéroglyphique, que, huit jours après son naufrage, il avait

enfermé dans une bouteille et confié aux caprices des flots. Mais

que pensait Jacques Paganel pendant le récit du capitaine Grant?

Le digne géographe retournait une millième fois dans son cerveau

les mots du document! Il repassait ces trois interprétations

successives, fausses toutes trois! Comment cette île Maria-Thérésa

était-elle donc indiquée sur ces papiers rongés par la mer?

Paganel n’y tint plus, et, saisissant la main d’Harry Grant:

«Capitaine, s’écria-t-il, me direz-vous enfin ce que contenait

votre indéchiffrable document?»

À cette demande du géographe, la curiosité fut générale, car le

mot de l’énigme, cherché depuis neuf mois, allait être prononcé!

«Eh bien, capitaine, demanda Paganel, vous souvenez-vous des

termes précis du document?

--Exactement, répondit Harry Grant, et pas un jour ne s’est

écoulé sans que ma mémoire ne m’ait rappelé ces mots auxquels se

rattachait notre seul espoir.

--Et quels sont-ils, capitaine? demanda Glenarvan. Parlez, car

notre amour-propre est piqué au vif.

--Je suis prêt à vous satisfaire, répondit Harry Grant, mais vous

savez que, pour multiplier les chances de salut, j’avais renfermé

dans la bouteille trois documents écrits en trois langues. Lequel

désirez-vous connaître?

--Ils ne sont donc pas identiques? s’écria Paganel.

--Si, à un nom près.

--Eh bien, citez le document français, reprit Glenarvan; c’est

celui que les flots ont le plus respecté, et il a principalement

servi de base à nos interprétations.

--_Mylord_, le voici mot pour mot, répondit Harry Grant.

«Le 27 juin 1862, le trois-mâts _Britannia_, de Glasgow, s’est

perdu à quinze cents lieues de la Patagonie, dans l’hémisphère

austral. Portés à terre, deux matelots et le capitaine Grant ont

atteint à l’île Tabor...

--Hein! fit Paganel.

--là, reprit Harry Grant, continuellement en proie à une cruelle

indigence, ils ont jeté ce document par 15°3’ de longitude et

37°11’ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus.»

À ce nom de Tabor, Paganel s’était levé brusquement; puis, ne se

contenant plus, il s’écria:

«Comment, l’île Tabor! Mais c’est l’île Maria-Thérésa?

--Sans doute, Monsieur Paganel, répondit Harry Grant, Maria-Thérésa

sur les cartes anglaises et allemandes, mais Tabor sur les

cartes françaises!»

À cet instant, un formidable coup de poing atteignit l’épaule de

Paganel, qui plia sous le choc. La vérité oblige à dire qu’il lui

fut adressé par le major, manquant pour la première fois à ses

graves habitudes de convenance.

«Géographe!» dit Mac Nabbs avec le ton du plus profond mépris.

Mais Paganel n’avait même pas senti la main du major. Qu’était-ce

auprès du coup géographique qui l’accablait!

Les enfants du capitaine Grant · 第 49 / 50 段