Toutefois, cette partie basse fut franchie sans accident, et les

voyageurs commencèrent à remonter en silence. Le bouquet de bois

était invisible, mais on le savait là, et pourvu qu’une embuscade

n’y fût pas préparée, Glenarvan espérait s’y trouver en lieu sûr.

Cependant, il observa qu’à compter de ce moment il n’était plus

protégé par le tabou. La crête remontante n’appartenait pas au

Maunganamu, mais bien au système orographique qui hérissait la

partie orientale du lac Taupo. Donc, non seulement les coups de

fusil des indigènes, mais une attaque corps à corps était à

redouter.

Pendant dix minutes, la petite troupe s’éleva par un mouvement

insensible vers les plateaux supérieurs.

John n’apercevait pas encore le sombre taillis, mais il devait en

être à moins de deux cents pieds.

Soudain il s’arrêta, recula presque. Il avait cru surprendre

quelque bruit dans l’ombre. Son hésitation enraya la marche de ses

compagnons.

Il demeura immobile, et assez pour inquiéter ceux qui le

suivaient. On attendit. Dans quelles angoisses, cela ne peut

s’exprimer! Serait-on forcé de revenir en arrière et de regagner

le sommet du Maunganamu?

Mais John, voyant que le bruit ne se renouvelait pas, reprit son

ascension sur l’étroit chemin de l’arête.

Bientôt le taillis se dessina vaguement dans l’ombre.

En quelques pas, il fut atteint, et les fugitifs se blottirent

sous l’épais feuillage des arbres.

Chapitre XVI

_Entre deux feux_

La nuit favorisait cette évasion. Il fallait donc en profiter pour

quitter les funestes parages du lac Taupo. Paganel prit la

direction de la petite troupe, et son merveilleux instinct de

voyageur se révéla de nouveau pendant cette difficile

pérégrination dans les montagnes. Il manœuvrait avec une

surprenante habileté au milieu des ténèbres, choisissant sans

hésiter les sentiers presque invisibles, tenant une direction

constante dont il ne s’écartait pas. Sa nyctalopie, il est vrai,

le servait fort, et ses yeux de chat lui permettaient de

distinguer les moindres objets dans cette profonde obscurité.

Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes

très allongées du revers oriental.

Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit

passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se

glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie,

il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes

chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la

province.

À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze

heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes.

D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement.

Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux

chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le

sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est,

et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt

redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent

tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major,

que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en

régalèrent ce jour-là.

La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la

route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir

à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour

dormir en plein air.

Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses.

Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des

geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges.

Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes.

C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des

crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle,

et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes!

Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des

forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des

sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades

d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles

dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient

sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs

eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que

d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des

fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des

conditions analogues à celles de la végétation silurienne.

De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs,

s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes

continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon

plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre

sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques

modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de

fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces

escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec

leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et

aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain

apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de

cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se

dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur

piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant

des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là

s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles

richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la

Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les

soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.

On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser

ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient

difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un

oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi

fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates

douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de

la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces

terrains arides et déserts.

Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner

cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante

milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont

anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines

d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts

réapparaissaient à l’horizon.

C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité

de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les

voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène.

Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui

figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas

longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent

dévorés du bec aux pattes.

Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre,

Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme.

Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée

qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa

soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais.

Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui

marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de

quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs

à l’océan Pacifique.

On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les

plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles.

Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies.

Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si

cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux

missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore,

mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait

en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais

une communion d’idées plus personnelles.

Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il

s’approchait de la côte, au _Duncan_ et à son équipage. Il

oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland,

pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le

quittait pas.

On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait

rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore,

c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles.

John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait

dit pendant la dernière nuit du _Waré-atoua_. Sa discrétion ne

voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême

instant de désespoir.

Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de

recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan

reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que

l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc,

Harry Grant existait quelque part.

Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver.

Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les

mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir.

Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne

s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de

ramener ces jeunes gens à la triste réalité.

Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient

sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux

fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans

son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif.

Et cependant, --cela est bon à dire, --malgré cette loi de la

nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des

fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et

s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis,

dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.

Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être

le Waikari de la carte de Paganel.

On put la passer à gué.

Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans

interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de

la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans

fatigue.

Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui

rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris

remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement

usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses

compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins

gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth

trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des

abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la

ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et

la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables

groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs

leur parasol de feuilles vertes.

Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une

centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions

européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un

cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou

six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur

les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches

de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de

circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne

pouvaient pas entourer leur tronc.

Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes

arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait

jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse

entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent

suffi pendant de longues années à l’exportation indigène.

Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares

au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces

forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux

chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des

voyageurs une abondante et saine nourriture.

Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais

fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de

naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur

fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de

ces animaux.

On comprendra l’ardente curiosité du géographe, car il avait

reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas»,

appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants

rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre

confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur

l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande.

Ces _moas_ que poursuivait Paganel, ces contemporains des

mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de

hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses,

car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle

ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de

chasse, ces insaisissables _moas_ disparurent derrière les grands

arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et

de déplacement.

Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant

enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont

Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans

les airs.

Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le

Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John

Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il

ignorait alors les difficultés que présentait cette région.

En effet, les détours, les obstacles de la route, les

imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième,

et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi,

étaient complètement épuisés.

Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre

la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême

vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une

contrée souvent fréquentée par les naturels.

Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite

troupe repartit au lever du jour.

Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy,

dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille

sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là,

sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de

«supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes

étouffantes». À chaque pas, les bras et les jambes s’y

embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient

le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut

s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent

mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût

volontiers classées parmi les zoophytes.

Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les

chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions

touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau

manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues.

Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles,

et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les

abandonner.

Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le

seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre

sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du

Pacifique.

En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un

village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés,

partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité

réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés

voyageurs.

Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte,

apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en

agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir,

et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses

dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria:

«Un canot, un canot!»

À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était

échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce

dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac

Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le

gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près

de lui.

En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La

mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence.

Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait

donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta

subitement dans ses mains.

Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la

pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse.

«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les

flots!»

La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large.

Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les

malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois

autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux

milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter

l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se

préparaient à faire feu.

Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il

cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il?

Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment?

Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un

point de l’espace.

«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire!

Nagez! Nagez ferme!»

Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment

inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul,

Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.

«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il

vient sur nous! Hardi, mes camarades!»

Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une

demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la

pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus

visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros

tourbillons de sa fumée noire.

Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette

du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.

Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils

virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et

l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce

subit désespoir.

«Le _Duncan!_ s’écria Glenarvan, le _Duncan_ et les convicts!

--Le _Duncan!_ s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva

aussitôt.

--Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant

d’angoisses.

C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht

avec son équipage de bandits!

Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le

ciel. C’en était trop!

Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même.

Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les

sauvages ou les convicts?

Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus

rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques

coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le _Duncan_.

Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi-mille.

John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment

évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes,

agenouillées, éperdues, priaient.

Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient

autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata,

et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des

fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles

entre le _Duncan_ et les canots indigènes.

John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait

saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons,

quand un cri de Robert l’arrêta.

«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le

vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!»

La hache resta suspendue au bras de John.

Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus

rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord

du _Duncan_. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la

côte.

«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix

éclatante.

Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir

comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du

_Duncan_.

Chapitre XVII

_Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle-Zélande_

Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses

amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille

Écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du

_Duncan_, le _bag-piper_, gonflant sa cornemuse, attaquait le

_pibroch_ national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs

saluaient le retour du laird à son bord.

Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous

pleuraient et s’embrassaient.

Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était

absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son

inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la

côte.

Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en

lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances

horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations.

C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs

hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir

entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul

les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et

dans quel triste état de consomption et de faiblesse!

Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la

faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa

présence dans ces parages.

Pourquoi le _Duncan_ se trouvait-il sur la côte orientale de la

Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben

Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené

sur la route des fugitifs?

Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions

simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le

vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de

n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui.

«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des

convicts?

--Les convicts?... Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne

comprend rien à une question.

--Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht?

--Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur?

--Mais oui! Tom! Le _Duncan_, et ce Ben Joyce qui est venu à

bord?

--Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit

Austin.

--Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux

marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le _Duncan_ croise en

ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?»

Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert,

John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux

étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand

Tom répondit d’une voix calme:

«Mais le _Duncan_ croise ici par ordre de votre honneur.

--Par mes ordres! s’écria Glenarvan.

--Oui, _mylord_. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions

contenues dans votre lettre du 14 janvier.

--Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan.

En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le

dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc

parvenue au _Duncan?_

«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver.

Vous avez reçu une lettre, Tom?

--Oui, une lettre de votre honneur.

--À Melbourne?

--À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries.

--Et cette lettre?

--Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous,

_mylord_.

--C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict

nommé Ben Joyce.

--Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du

_Britannia_.

Les enfants du capitaine Grant · 第 46 / 50 段