voyageurs commencèrent à remonter en silence. Le bouquet de bois
était invisible, mais on le savait là, et pourvu qu’une embuscade
n’y fût pas préparée, Glenarvan espérait s’y trouver en lieu sûr.
Cependant, il observa qu’à compter de ce moment il n’était plus
protégé par le tabou. La crête remontante n’appartenait pas au
Maunganamu, mais bien au système orographique qui hérissait la
partie orientale du lac Taupo. Donc, non seulement les coups de
fusil des indigènes, mais une attaque corps à corps était à
redouter.
Pendant dix minutes, la petite troupe s’éleva par un mouvement
insensible vers les plateaux supérieurs.
John n’apercevait pas encore le sombre taillis, mais il devait en
être à moins de deux cents pieds.
Soudain il s’arrêta, recula presque. Il avait cru surprendre
quelque bruit dans l’ombre. Son hésitation enraya la marche de ses
compagnons.
Il demeura immobile, et assez pour inquiéter ceux qui le
suivaient. On attendit. Dans quelles angoisses, cela ne peut
s’exprimer! Serait-on forcé de revenir en arrière et de regagner
le sommet du Maunganamu?
Mais John, voyant que le bruit ne se renouvelait pas, reprit son
ascension sur l’étroit chemin de l’arête.
Bientôt le taillis se dessina vaguement dans l’ombre.
En quelques pas, il fut atteint, et les fugitifs se blottirent
sous l’épais feuillage des arbres.
Chapitre XVI
_Entre deux feux_
La nuit favorisait cette évasion. Il fallait donc en profiter pour
quitter les funestes parages du lac Taupo. Paganel prit la
direction de la petite troupe, et son merveilleux instinct de
voyageur se révéla de nouveau pendant cette difficile
pérégrination dans les montagnes. Il manœuvrait avec une
surprenante habileté au milieu des ténèbres, choisissant sans
hésiter les sentiers presque invisibles, tenant une direction
constante dont il ne s’écartait pas. Sa nyctalopie, il est vrai,
le servait fort, et ses yeux de chat lui permettaient de
distinguer les moindres objets dans cette profonde obscurité.
Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes
très allongées du revers oriental.
Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit
passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se
glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie,
il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes
chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la
province.
À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze
heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes.
D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement.
Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux
chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le
sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est,
et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt
redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent
tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major,
que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en
régalèrent ce jour-là.
La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la
route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir
à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour
dormir en plein air.
Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses.
Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des
geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges.
Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes.
C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des
crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle,
et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes!
Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des
forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des
sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades
d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles
dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient
sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs
eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que
d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des
fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des
conditions analogues à celles de la végétation silurienne.
De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs,
s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes
continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon
plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre
sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques
modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de
fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces
escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec
leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et
aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain
apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de
cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se
dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur
piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant
des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là
s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles
richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la
Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les
soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.
On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser
ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient
difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un
oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi
fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates
douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de
la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces
terrains arides et déserts.
Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner
cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante
milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont
anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines
d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts
réapparaissaient à l’horizon.
C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité
de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les
voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène.
Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui
figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas
longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent
dévorés du bec aux pattes.
Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre,
Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme.
Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée
qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa
soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais.
Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui
marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de
quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs
à l’océan Pacifique.
On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les
plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles.
Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies.
Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si
cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux
missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore,
mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait
en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais
une communion d’idées plus personnelles.
Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il
s’approchait de la côte, au _Duncan_ et à son équipage. Il
oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland,
pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le
quittait pas.
On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait
rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore,
c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles.
John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait
dit pendant la dernière nuit du _Waré-atoua_. Sa discrétion ne
voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême
instant de désespoir.
Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de
recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan
reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que
l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc,
Harry Grant existait quelque part.
Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver.
Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les
mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir.
Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne
s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de
ramener ces jeunes gens à la triste réalité.
Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient
sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux
fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans
son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif.
Et cependant, --cela est bon à dire, --malgré cette loi de la
nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des
fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et
s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis,
dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.
Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être
le Waikari de la carte de Paganel.
On put la passer à gué.
Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans
interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de
la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans
fatigue.
Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui
rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris
remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement
usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses
compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins
gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth
trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des
abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la
ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et
la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables
groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs
leur parasol de feuilles vertes.
Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une
centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions
européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un
cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou
six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur
les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches
de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de
circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne
pouvaient pas entourer leur tronc.
Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes
arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait
jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse
entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent
suffi pendant de longues années à l’exportation indigène.
Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares
au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces
forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux
chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des
voyageurs une abondante et saine nourriture.
Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais
fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de
naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur
fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de
ces animaux.
On comprendra l’ardente curiosité du géographe, car il avait
reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas»,
appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants
rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre
confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur
l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande.
Ces _moas_ que poursuivait Paganel, ces contemporains des
mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de
hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses,
car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle
ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de
chasse, ces insaisissables _moas_ disparurent derrière les grands
arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et
de déplacement.
Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant
enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont
Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans
les airs.
Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le
Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John
Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il
ignorait alors les difficultés que présentait cette région.
En effet, les détours, les obstacles de la route, les
imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième,
et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi,
étaient complètement épuisés.
Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre
la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême
vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une
contrée souvent fréquentée par les naturels.
Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite
troupe repartit au lever du jour.
Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy,
dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille
sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là,
sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de
«supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes
étouffantes». À chaque pas, les bras et les jambes s’y
embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient
le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut
s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent
mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût
volontiers classées parmi les zoophytes.
Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les
chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions
touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau
manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues.
Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles,
et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les
abandonner.
Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le
seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre
sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du
Pacifique.
En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un
village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés,
partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité
réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés
voyageurs.
Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte,
apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en
agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir,
et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses
dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria:
«Un canot, un canot!»
À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était
échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce
dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac
Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le
gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près
de lui.
En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La
mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence.
Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait
donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta
subitement dans ses mains.
Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la
pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse.
«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les
flots!»
La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large.
Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les
malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois
autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux
milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter
l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se
préparaient à faire feu.
Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il
cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il?
Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment?
Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un
point de l’espace.
«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire!
Nagez! Nagez ferme!»
Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment
inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul,
Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.
«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il
vient sur nous! Hardi, mes camarades!»
Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une
demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la
pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus
visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros
tourbillons de sa fumée noire.
Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette
du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.
Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils
virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et
l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce
subit désespoir.
«Le _Duncan!_ s’écria Glenarvan, le _Duncan_ et les convicts!
--Le _Duncan!_ s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva
aussitôt.
--Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant
d’angoisses.
C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht
avec son équipage de bandits!
Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le
ciel. C’en était trop!
Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même.
Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les
sauvages ou les convicts?
Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus
rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques
coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le _Duncan_.
Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi-mille.
John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment
évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes,
agenouillées, éperdues, priaient.
Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient
autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata,
et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des
fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles
entre le _Duncan_ et les canots indigènes.
John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait
saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons,
quand un cri de Robert l’arrêta.
«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le
vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!»
La hache resta suspendue au bras de John.
Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus
rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord
du _Duncan_. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la
côte.
«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix
éclatante.
Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir
comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du
_Duncan_.
Chapitre XVII
_Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle-Zélande_
Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses
amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille
Écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du
_Duncan_, le _bag-piper_, gonflant sa cornemuse, attaquait le
_pibroch_ national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs
saluaient le retour du laird à son bord.
Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous
pleuraient et s’embrassaient.
Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était
absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son
inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la
côte.
Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en
lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances
horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations.
C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs
hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir
entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul
les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et
dans quel triste état de consomption et de faiblesse!
Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la
faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa
présence dans ces parages.
Pourquoi le _Duncan_ se trouvait-il sur la côte orientale de la
Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben
Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené
sur la route des fugitifs?
Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions
simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le
vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de
n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui.
«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des
convicts?
--Les convicts?... Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne
comprend rien à une question.
--Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht?
--Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur?
--Mais oui! Tom! Le _Duncan_, et ce Ben Joyce qui est venu à
bord?
--Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit
Austin.
--Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux
marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le _Duncan_ croise en
ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?»
Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert,
John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux
étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand
Tom répondit d’une voix calme:
«Mais le _Duncan_ croise ici par ordre de votre honneur.
--Par mes ordres! s’écria Glenarvan.
--Oui, _mylord_. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions
contenues dans votre lettre du 14 janvier.
--Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan.
En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le
dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc
parvenue au _Duncan?_
«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver.
Vous avez reçu une lettre, Tom?
--Oui, une lettre de votre honneur.
--À Melbourne?
--À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries.
--Et cette lettre?
--Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous,
_mylord_.
--C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict
nommé Ben Joyce.
--Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du
_Britannia_.