fugitifs profaner de nouveau cette sépulture tabouée, ils firent
éclater de nombreux coups de feu et d’épouvantables hurlements,
ceux-ci aussi bruyants que ceux-là. Mais, fort heureusement, les
balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi-côte,
pendant que les vociférations allaient se perdre dans l’espace.
Lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons, tout à fait rassurés
en voyant que la superstition des maoris était encore plus forte
que leur colère, entrèrent dans le monument funèbre.
C’était une palissade de pieux peints en rouge, que cet _oudoupa_
du chef zélandais. Des figures symboliques, un vrai tatouage sur
bois, racontaient la noblesse et les hauts faits du défunt. Des
chapelets d’amulettes, de coquillages ou de pierres taillées se
balançaient d’un poteau à l’autre. À l’intérieur, le sol
disparaissait sous un tapis de feuilles vertes. Au centre, une
légère extumescence trahissait la tombe fraîchement creusée.
Là, reposaient les armes du chef, ses fusils chargés et amorcés,
sa lance, sa superbe hache en jade vert, avec une provision de
poudre et de balles suffisante pour les chasses éternelles.
«Voilà tout un arsenal, dit Paganel, dont nous ferons un meilleur
emploi que le défunt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages
d’emporter leurs armes dans l’autre monde!
--Eh! mais, ce sont des fusils de fabrique anglaise! dit le
major.
--Sans doute, répondit Glenarvan, et c’est une assez sotte
coutume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en
servent ensuite contre les envahisseurs, et ils ont raison. En
tout cas, ces fusils pourront nous être utiles!
--Mais ce qui nous sera plus utile encore, dit Paganel, ce sont
les vivres et l’eau destinés à Kara-Tété.»
En effet, les parents et les amis du mort avaient bien fait les
choses. L’approvisionnement témoignait de leur estime pour les
vertus du chef. Il y avait des vivres suffisants à nourrir dix
personnes pendant quinze jours ou plutôt le défunt pour
l’éternité. Ces aliments de nature végétale consistaient en
fougères, en patates douces, le «convolvulus batatas» indigène, et
en pommes de terre importées depuis longtemps dans le pays par les
européens. De grands vases contenaient l’eau pure qui figure au
repas zélandais, et une douzaine de paniers, artistement tressés,
renfermaient des tablettes d’une gomme verte parfaitement
inconnue.
Les fugitifs étaient donc prémunis pour quelques jours contre la
faim et la soif. Ils ne se firent aucunement prier pour prendre
leur premier repas aux dépens du chef.
Glenarvan rapporta les aliments nécessaires à ses compagnons, et
les confia aux soins de Mr Olbinett.
Le _stewart_, toujours formaliste, même dans les plus graves
situations, trouva le menu du repas un peu maigre. D’ailleurs, il
ne savait comment préparer ces racines, et le feu lui manquait.
Mais Paganel le tira d’affaire, en lui conseillant d’enfouir tout
simplement ses fougères et ses patates douces dans le sol même.
En effet, la température des couches supérieures était très
élevée, et un thermomètre, enfoncé dans ce terrain, eût
certainement accusé une chaleur de soixante à soixante-cinq
degrés. Olbinett faillit même s’échauder très sérieusement, car,
au moment où il venait de creuser un trou pour y déposer ses
racines, une colonne de vapeur d’eau se dégagea, et monta en
sifflant à une hauteur d’une toise. Le _stewart_ tomba à la
renverse, épouvanté.
«Fermez le robinet!» cria le major, qui, aidé des deux matelots,
accourut et combla le trou de débris ponceux, tandis que Paganel,
considérant d’un air singulier ce phénomène, murmurait ces mots:
«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?
--Vous n’êtes pas blessé? demanda Mac Nabbs à Olbinett.
--Non, Monsieur Mac Nabbs, répondit le _stewart_, mais je ne
m’attendais guère...
--À tant de bienfaits du ciel! s’écria Paganel d’un ton enjoué.
Après l’eau et les vivres de Kara-Tété, le feu de la terre! Mais
c’est un paradis que cette montagne! Je propose d’y fonder une
colonie, de la cultiver, de nous y établir pour le reste de nos
jours! Nous serons les Robinsons du Maunganamu! En vérité, je
cherche vainement ce qui nous manque sur ce confortable cône!
--Rien, s’il est solide, répondit John Mangles.
--Bon! Il n’est pas fait d’hier, dit Paganel. Depuis longtemps il
résiste à l’action des feux intérieurs, et il tiendra bien jusqu’à
notre départ.
--Le déjeuner est servi», annonça Mr Olbinett, aussi gravement
que s’il eût été dans l’exercice de ses fonctions au château de
Malcolm.
Aussitôt les fugitifs, assis près de la palissade, commencèrent un
de ces repas que depuis quelque temps la providence leur envoyait
si exactement dans les plus graves conjonctures.
On ne se montra pas difficile sur le choix des aliments, mais les
avis furent partagés touchant la racine de fougère comestible. Les
uns lui trouvèrent une saveur douce et agréable, les autres un
goût mucilagineux, parfaitement insipide, et une remarquable
coriacité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient
excellentes. Le géographe fit observer que Kara-Tété n’était point
à plaindre.
Puis, la faim rassasiée, Glenarvan proposa de discuter sans
retard, un plan d’évasion.
«Déjà! dit Paganel, d’un ton véritablement piteux. Comment, vous
songez déjà à quitter ce lieu de délices?
--Mais, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, en admettant que
nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter Annibal!
--Madame, répondit Paganel, je ne me permettrai point de vous
contredire, et puisque vous voulez discuter, discutons.
--Je pense tout d’abord, dit Glenarvan, que nous devons tenter
une évasion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne
nous manquent pas, et il faut en profiter. La nuit prochaine, nous
essayerons de gagner les vallées de l’est en traversant le cercle
des indigènes à la faveur des ténèbres.
--Parfait, répondit Paganel, si les maoris nous laissent passer.
--Et s’ils nous en empêchent? dit John Mangles.
--Alors, nous emploierons les grands moyens, répondit Paganel.
--Vous avez donc de grands moyens? demanda le major.
--À n’en savoir que faire!» répliqua Paganel sans s’expliquer
davantage.
Il ne restait plus qu’à attendre la nuit pour essayer de franchir
la ligne des indigènes.
Ceux-ci n’avaient pas quitté la place. Leurs rangs semblaient même
s’être grossis des retardataires de la tribu.
Çà et là, des foyers allumés formaient une ceinture de feux à la
base du cône. Quand les ténèbres envahirent les vallées
environnantes, le Maunganamu parut sortir d’un vaste brasier,
tandis que son sommet se perdait dans une ombre épaisse.
On entendait à six cents pieds plus bas l’agitation, les cris, le
murmure du bivouac ennemi.
À neuf heures, par une nuit très noire, Glenarvan et John Mangles
résolurent d’opérer une reconnaissance, avant d’entraîner leurs
compagnons sur cette périlleuse route. Ils descendirent sans
bruit, pendant dix minutes environ, et s’engagèrent sur l’étroite
arête qui traversait la ligne indigène, à cinquante pieds au-dessus
du campement.
Tout allait bien jusqu’alors. Les maoris, étendus près de leurs
brasiers, ne semblaient pas apercevoir les deux fugitifs, qui
firent encore quelques pas.
Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une double
fusillade éclata.
«En arrière! dit Glenarvan, ces bandits ont des yeux de chat et
des fusils de riflemen!»
John Mangles et lui remontèrent aussitôt les roides talus du mont,
et vinrent promptement rassurer leurs amis effrayés par les
détonations.
Le chapeau de Glenarvan avait été traversé de deux balles. Il
était donc impossible de s’aventurer sur l’interminable crête
entre ces deux rangs de tirailleurs.
«À demain, dit Paganel, et puisque nous ne pouvons tromper la
vigilance de ces indigènes, vous me permettrez de leur servir un
plat de ma façon!»
La température était assez froide. Heureusement, Kara-Tété avait
emporté dans sa tombe ses meilleures robes de nuit, de chaudes
couvertures de phormium dont chacun s’enveloppa sans scrupule, et
bientôt les fugitifs, gardés par la superstition indigène,
dormaient tranquillement à l’abri des palissades, sur ce sol tiède
et tout frissonnant de bouillonnements intérieurs.
Chapitre XV
_Les grands moyens de Paganel_
Le lendemain, 17 février, le soleil levant réveilla de ses
premiers rayons les dormeurs du Maunganamu. Les maoris, depuis
longtemps déjà, allaient et venaient au pied du cône, sans
s’écarter de leur ligne d’observation. De furieuses clameurs
saluèrent l’apparition des européens qui sortaient de l’enceinte
profanée.
Chacun jeta son premier coup d’œil aux montagnes environnantes,
aux vallées profondes encore noyées de brumes, à la surface du lac
Taupo, que le vent du matin ridait légèrement.
Puis tous, avides de connaître les nouveaux projets de Paganel, se
réunirent autour de lui, et l’interrogèrent des yeux.
Paganel répondit aussitôt à l’inquiète curiosité de ses
compagnons.
«Mes amis, dit-il, mon projet a cela d’excellent que, s’il ne
produit pas tout l’effet que j’en attends, s’il échoue même, notre
situation ne sera pas empirée. Mais il doit réussir, il réussira.
--Et ce projet? demanda Mac Nabbs.
--Le voici, répondit Paganel. La superstition des indigènes a
fait de cette montagne un lieu d’asile, il faut que la
superstition nous aide à en sortir.
Si je parviens à persuader à Kai-Koumou que nous avons été
victimes de notre profanation, que le courroux céleste nous a
frappés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort terrible,
croyez-vous qu’il abandonne ce plateau du Maunganamu pour
retourner à son village?
--Cela n’est pas douteux, dit Glenarvan.
--Et de quelle mort horrible nous menacez-vous? demanda lady
Helena.
--De la mort des sacrilèges, mes amis, répondit Paganel. Les
flammes vengeresses sont sous nos pieds. Ouvrons-leur passage!
--Quoi! Vous voulez faire un volcan! s’écria John Mangles.
--Oui, un volcan factice, un volcan improvisé, dont nous
dirigerons les fureurs! Il y a là toute une provision de vapeurs
et de feux souterrains qui ne demandent qu’à sortir! Organisons
une éruption artificielle à notre profit!
--L’idée est bonne, dit le major. Bien imaginé, Paganel!
--Vous comprenez, reprit le géographe, que nous feindrons d’être
dévorés par les flammes du Pluton zélandais, et que nous
disparaîtrons spirituellement dans le tombeau de Kara-Tété...
--Où nous resterons trois jours, quatre jours, cinq jours, s’il
le faut, c’est-à-dire jusqu’au moment où les sauvages, convaincus
de notre mort, abandonneront la partie.
--Mais s’ils ont l’idée de constater notre châtiment, dit miss
Grant, s’ils gravissent la montagne?
--Non, ma chère Mary, répondit Paganel, ils ne le feront pas. La
montagne est tabouée, et quand elle aura elle-même dévoré ses
profanateurs, son tabou sera plus rigoureux encore!
--Ce projet est véritablement bien conçu, dit Glenarvan. Il n’a
qu’une chance contre lui, et cette chance, c’est que les sauvages
s’obstinent à rester si longtemps encore au pied du Maunganamu,
que les vivres viennent à nous manquer. Mais cela est peu
probable, surtout si nous jouons habilement notre jeu.
--Et quand tenterons-nous cette dernière chance? demanda lady
Helena.
--Ce soir même, répondit Paganel, à l’heure des plus épaisses
ténèbres.
--C’est convenu, répondit Mac Nabbs. Paganel, vous êtes un homme
de génie et moi qui ne me passionne guère, d’habitude, je réponds
du succès. Ah! Ces coquins! Nous allons leur servir un petit
miracle, qui retardera leur conversion d’un bon siècle! Que les
missionnaires nous le pardonnent!»
Le projet de Paganel était donc adopté, et véritablement, avec les
superstitieuses idées des maoris, il pouvait, il devait réussir.
Restait son exécution. L’idée était bonne, mais sa mise en
pratique difficile. Ce volcan n’allait-il pas dévorer les
audacieux qui lui creuseraient un cratère? Pourrait-on maîtriser,
diriger cette éruption, quand ses vapeurs, ses flammes et ses
laves seraient déchaînées? Le cône tout entier ne s’abîmerait-il
pas dans un gouffre de feu? C’était toucher là à ces phénomènes
dont la nature s’est réservé le monopole absolu.
Paganel avait prévu ces difficultés, mais il comptait agir avec
prudence et sans pousser les choses à l’extrême. Il suffisait
d’une apparence pour duper les maoris, et non de la terrible
réalité d’une éruption.
Combien cette journée parut longue! Chacun en compta les
interminables heures. Tout était préparé pour la fuite. Les vivres
de l’_oudoupa_ avaient été divisés et formaient des paquets peu
embarrassants.
Quelques nattes et les armes à feu complétaient ce léger bagage,
enlevé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces préparatifs
furent faits dans l’enceinte palissadée et à l’insu des sauvages.
À six heures, le _stewart_ servit un repas réconfortant. Où et
quand mangerait-on dans les vallées du district, nul ne le pouvait
prévoir.
Donc, on dîna pour l’avenir. Le plat du milieu se composait d’une
demi-douzaine de gros rats, attrapés par Wilson et cuits à
l’étouffée. Lady Helena et Mary Grant refusèrent obstinément de
goûter ce gibier si estimé dans la Nouvelle-Zélande, mais les
hommes s’en régalèrent comme de vrais maoris. Cette chair était
véritablement excellente, savoureuse, même, et les six rongeurs
furent rongés jusqu’aux os.
Le crépuscule du soir arriva. Le soleil disparut derrière une
bande d’épais nuages d’aspect orageux.
Quelques éclairs illuminaient l’horizon, et un tonnerre lointain
roulait dans les profondeurs du ciel.
Paganel salua l’orage qui venait en aide à ses desseins et
complétait sa mise en scène. Les sauvages sont superstitieusement
affectés par ces grands phénomènes de la nature. Les néo-zélandais
tiennent le tonnerre pour la voix irritée de leur Nouï-Atoua et
l’éclair n’est que la fulguration courroucée de ses yeux. La
divinité paraîtrait donc venir personnellement châtier les
profanateurs du tabou. À huit heures, le sommet du Maunganamu
disparut dans une obscurité sinistre.
Le ciel prêtait un fond noir à cet épanouissement de flammes que
la main de Paganel allait y projeter.
Les maoris ne pouvaient plus voir leurs prisonniers.
Le moment d’agir était venu.
Il fallait procéder avec rapidité. Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs,
Robert, le _stewart_, les deux matelots, se mirent à l’œuvre
simultanément.
L’emplacement du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de
Kara-Tété. Il était important, en effet, que cet _oudoupa_ fut
respecté par l’éruption, car avec lui eût également disparu le
tabou de la montagne. Là, Paganel avait remarqué un énorme bloc de
pierre autour duquel les vapeurs s’épanchaient avec une certaine
intensité. Ce bloc recouvrait un petit cratère naturel creusé dans
le cône, et s’opposait par son poids seul à l’épanchement des
flammes souterraines. Si l’on parvenait à le rejeter hors de son
alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aussitôt par
l’ouverture dégagée.
Les travailleurs se firent des leviers avec les pieux arrachés à
l’intérieur de l’_oudoupa_, et ils attaquèrent vigoureusement la
masse rocheuse. Sous leurs efforts simultanés, le roc ne tarda pas
à s’ébranler. Ils lui creusèrent une sorte de petite tranchée sur
le talus du mont, afin qu’il pût glisser par ce plan incliné. À
mesure qu’ils le soulevaient, les trépidations du sol s’accusaient
plus violemment.
De sourds rugissements de flammes et des sifflements de fournaise
couraient sous la croûte amincie. Les audacieux ouvriers,
véritables cyclopes maniant les feux de la terre, travaillaient
silencieusement.
Bientôt, quelques fissures et des jets de vapeur brûlante leur
apprirent que la place devenait périlleuse. Mais un suprême effort
arracha le bloc qui glissa sur la pente du mont et disparut.
Aussitôt la couche amincie céda. Une colonne incandescente fusa
vers le ciel avec de véhémentes détonations, tandis que des
ruisseaux d’eau bouillante et de laves roulaient vers le campement
des indigènes et les vallées inférieures.
Tout le cône trembla, et l’on put croire qu’il s’abîmait dans un
gouffre sans fond. Glenarvan et ses compagnons eurent à peine le
temps de se soustraire aux atteintes de l’éruption; ils
s’enfuirent dans l’enceinte de l’_oudoupa_, non sans avoir reçu
quelques gouttes d’une eau portée à une température de quatre-vingt-quatorze
degrés.
Cette eau répandit d’abord une légère odeur de bouillon, qui se
changea bientôt en une odeur de soufre très marquée.
Alors, les vases, les laves, les détritus volcaniques, se
confondirent dans un même embrasement. Des torrents de feu
sillonnèrent les flancs du Maunganamu. Les montagnes prochaines
s’éclairèrent au feu de l’éruption; les vallées profondes
s’illuminèrent d’une réverbération intense.
Tous les sauvages s’étaient levés, hurlant sous la morsure de ces
laves qui bouillonnaient au milieu de leur bivouac. Ceux que le
fleuve de feu n’avait pas atteints fuyaient et remontaient les
collines environnantes; puis, ils se retournaient épouvantés, et
considéraient cet effrayant phénomène, ce volcan dans lequel la
colère de leur dieu abîmait les profanateurs de la montagne
sacrée. Et, à de certains moments où faiblissait le fracas de
l’éruption, on les entendait hurler leur cri sacramentel:
«Tabou! Tabou! Tabou!»
Cependant, une énorme quantité de vapeurs, de pierres enflammées
et de laves s’échappait de ce cratère du Maunganamu. Ce n’était
plus un simple geyser comme ceux qui avoisinent le mont Hécla en
Islande, mais le mont Hécla lui-même. Toute cette suppuration
volcanique s’était contenue jusqu’alors sous l’enveloppe du cône,
parce que les soupapes du Tongariro suffisaient à son expansion;
mais lorsqu’on lui ouvrit une issue nouvelle, elle se précipita
avec une extrême véhémence, et cette nuit-là, par une loi
d’équilibre, les autres éruptions de l’île durent perdre de leur
intensité habituelle.
Une heure après le début de ce volcan sur la scène du monde, de
larges ruisseaux de lave incandescente coulaient sur ses flancs.
On voyait toute une légion de rats sortir de leurs trous
inhabitables et fuir le sol embrasé.
Pendant la nuit entière et sous l’orage qui se déchaînait dans les
hauteurs du ciel, le cône fonctionna avec une violence qui ne
laissa pas d’inquiéter Glenarvan. L’éruption rongeait les bords du
cratère.
Les prisonniers, cachés derrière l’enceinte de pieux, suivaient
les effrayants progrès du phénomène.
Le matin arriva. La fureur volcanique ne se modérait pas.
D’épaisses vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les torrents
de lave serpentaient de toutes parts.
Glenarvan, l’œil aux aguets, le cœur palpitant, glissa son
regard à tous les interstices de l’enceinte palissadée et observa
le campement des indigènes.
Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des
atteintes du volcan. Quelques cadavres, couchés au pied du cône,
étaient carbonisés par le feu. Plus loin, vers le _pah_, les laves
avaient gagné une vingtaine de huttes, qui fumaient encore. Les
zélandais, formant çà et là des groupes, considéraient le sommet
empanaché du Maunganamu avec une religieuse épouvante.
Kai-Koumou vint au milieu de ses guerriers, et Glenarvan le
reconnut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté
respecté des laves, mais il n’en franchit pas le premier échelon.
Là, les bras étendus comme un sorcier qui exorcise, il fit
quelques grimaces dont le sens n’échappa point aux prisonniers.
Ainsi que l’avait prévu Paganel, Kai-Koumou lançait sur la
montagne vengeresse un tabou plus rigoureux.
Bientôt après, les indigènes s’en allaient par files dans les
sentiers sinueux qui descendaient vers le _pah_.
«Ils partent! s’écria Glenarvan. Ils abandonnent leur poste! Dieu
soit loué! Notre stratagème a réussi! Ma chère Helena, mes braves
compagnons, nous voilà morts, nous voilà enterrés! Mais ce soir, à
la nuit, nous ressusciterons, nous quitterons notre tombeau, nous
fuirons ces barbares peuplades!»
On se figurerait difficilement la joie qui régna dans l’_oudoupa_.
L’espoir avait repris tous les cœurs. Ces courageux voyageurs
oubliaient le passé, oubliaient l’avenir, pour ne songer qu’au
présent!
Et pourtant, cette tâche n’était pas facile de gagner quelque
établissement européen au milieu de ces contrées inconnues. Mais,
Kai-Koumou dépisté, on se croyait sauvé de tous les sauvages de la
Nouvelle-Zélande!
Le major, pour son compte, ne cacha pas le souverain mépris que
lui causaient ces maoris, et les expressions ne lui manquèrent pas
pour les qualifier.
Ce fut un assaut entre Paganel et lui. Ils les traitèrent de
brutes impardonnables, d’ânes stupides, d’idiots du Pacifique, de
sauvages de Bedlam, de crétins des antipodes, etc., etc.
Ils ne tarirent pas.
Une journée entière devait encore s’écouler avant l’évasion
définitive. On l’employa à discuter un plan de fuite. Paganel
avait précieusement conservé sa carte de la Nouvelle-Zélande, et
il put y chercher les plus sûrs chemins.
Après discussion, les fugitifs résolurent de se porter dans l’est,
vers la baie Plenty. C’était passer par des régions inconnues,
mais vraisemblablement désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se
tirer des difficultés naturelles, à tourner les obstacles
physiques, ne redoutaient que la rencontre des maoris. Ils
voulaient donc les éviter à tout prix et gagner la côte orientale,
où les missionnaires ont fondé quelques établissements.
De plus, cette portion de l’île avait échappé jusqu’ici aux
désastres de la guerre, et les partis indigènes n’y battaient pas
la campagne.
Quant à la distance qui séparait le lac Taupo de la baie Plenty,
on pouvait l’évaluer à cent milles.
Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non
sans fatigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comptait
ses pas. Les missions une fois atteintes, les voyageurs s’y
reposeraient en attendant quelque occasion favorable de gagner
Auckland, car c’était toujours cette ville qu’ils voulaient
gagner.
Ces divers points arrêtés, on continua de surveiller les indigènes
jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la
montagne, et quand l’ombre envahit les vallées du Taupo, aucun feu
ne signala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était
libre.
À neuf heures, par une nuit noire, Glenarvan donna le signal du
départ. Ses compagnons et lui, armés et équipés aux frais de Kara-Tété,
commencèrent à descendre prudemment les rampes du
Maunganamu. John Mangles et Wilson tenaient la tête, l’oreille et
l’œil aux aguets. Ils s’arrêtaient au moindre bruit, ils
interrogeaient la moindre lueur. Chacun se laissait pour ainsi
dire glisser sur le talus du mont pour se mieux confondre avec
lui.
À deux cents pieds au-dessus du sommet, John Mangles et son
matelot atteignirent la périlleuse arête défendue si obstinément
par les indigènes. Si par malheur les maoris, plus rusés que les
fugitifs, avaient feint une retraite pour les attirer jusqu’à eux,
s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène volcanique, c’était en
ce lieu même que leur présence se révélerait. Glenarvan, malgré
toute sa confiance et en dépit des plaisanteries de Paganel, ne
put s’empêcher de frémir. Le salut des siens allait se jouer tout
entier pendant ces dix minutes nécessaires à franchir la crête. Il
sentait battre le cœur de lady Helena, cramponnée à son bras.
Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas davantage. Le
jeune capitaine, suivi de tous et protégé par une obscurité
complète, rampa sur l’arête étroite, s’arrêtant lorsque quelque
pierre détachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages
étaient encore embusqués en contre-bas, ces bruits insolites
devaient provoquer des deux côtés une redoutable fusillade.
Cependant, à glisser comme un serpent sur cette crête inclinée,
les fugitifs n’allaient pas vite. Quand John Mangles eut atteint
le point le plus abaissé, vingt-cinq pieds à peine le séparaient
du plateau où la veille campaient les indigènes; puis l’arête se
relevait par une pente assez roide et montait vers un taillis
pendant l’espace d’un quart de mille.