tumulte, j’ai pu me dérober à leurs yeux; j’ai franchi l’enceinte;
pendant deux jours, je suis resté caché derrière des arbrisseaux;
j’errais la nuit; je voulais vous revoir. Pendant que toute la
tribu s’occupait des funérailles du chef, je suis venu reconnaître
ce côté du retranchement où s’élève la prison, et j’ai vu que je
pourrais arriver jusqu’à vous. J’ai volé dans une hutte déserte ce
couteau et cette corde. Les touffes d’herbes, les branches
d’arbustes m’ont servi d’échelle; j’ai trouvé par hasard une
espèce de grotte creusée dans le massif même où s’appuie cette
hutte; je n’ai eu que quelques pieds à creuser dans une terre
molle, et me voilà.»
Vingt baisers muets furent la seule réponse que put obtenir
Robert.
«Partons! dit-il d’un ton décidé.
--Paganel est en bas? demanda Glenarvan.
--Monsieur Paganel? répondit l’enfant, surpris de la question.
--Oui, il nous attend?
--Mais non, _mylord_. Comment, Monsieur Paganel n’est pas ici?
--Il n’y est pas, Robert, répondit Mary Grant.
--Quoi? Tu ne l’as pas vu? demanda Glenarvan. Vous ne vous êtes
pas rencontrés dans ce tumulte? Vous ne vous êtes pas échappés
ensemble?
--Non, _mylord_, répondit Robert, atterré d’apprendre la
disparition de son ami Paganel.
--Partons, dit le major, il n’y a pas une minute à perdre. En
quelque lieu que soit Paganel, il ne peut pas être plus mal que
nous ici. Partons!»
En effet, les moments étaient précieux. Il fallait fuir. L’évasion
ne présentait pas de grandes difficultés, si ce n’est sur une
paroi presque perpendiculaire en dehors de la grotte, et pendant
une vingtaine de pieds seulement. Puis, après, le talus offrait
une descente assez douce jusqu’au bas de la montagne. De ce point,
les captifs pouvaient gagner rapidement les vallées inférieures,
tandis que les maoris, s’ils venaient à s’apercevoir de leur
fuite, seraient forcés de faire un très long détour pour les
atteindre, puisqu’ils ignoraient l’existence de cette galerie
creusée entre le _waré-atoua_ et le talus extérieur.
L’évasion commença. Toutes les précautions furent prises pour la
faire réussir. Les captifs passèrent un à un par l’étroite galerie
et se trouvèrent dans la grotte. John Mangles, avant de quitter la
hutte, fit disparaître tous les décombres et se glissa à son tour
par l’ouverture, sur laquelle il laissa retomber les nattes de la
case. La galerie se trouvait donc entièrement dissimulée.
Il s’agissait à présent de descendre la paroi perpendiculaire
jusqu’au talus, et cette descente aurait été impraticable, si
Robert n’eût apporté la corde de phormium.
On la déroula; elle fut fixée à une saillie de roche et rejetée au
dehors.
John Mangles, avant de laisser ses amis se suspendre à ces
filaments de phormium, qui, par leur torsion, formaient la corde,
les éprouva; ils ne lui parurent pas offrir une grande solidité;
or, il ne fallait pas s’exposer inconsidérément, car une chute
pouvait être mortelle.
«Cette corde, dit-il, ne peut supporter que le poids de deux
corps; ainsi, procédons en conséquence. Que lord et lady Glenarvan
se laissent glisser d’abord; lorsqu’ils seront arrivés au talus,
trois secousses imprimées à la corde nous donneront le signal de
les suivre.
--Je passerai le premier, répondit Robert. J’ai découvert au bas
du talus une sorte d’excavation profonde où les premiers descendus
se cacheront pour attendre les autres.
--Va, mon enfant», dit Glenarvan en serrant la main du jeune
garçon.
Robert disparut par l’ouverture de la grotte. Une minute après,
les trois secousses de la corde apprenaient que l’enfant venait
d’opérer heureusement sa descente.
Aussitôt Glenarvan et lady Helena se hasardèrent en dehors de la
grotte. L’obscurité était profonde encore, mais quelques teintes
grisâtres nuançaient déjà les cimes qui se dressaient dans l’est.
Le froid piquant du matin ranima la jeune femme. Elle se sentit
plus forte et commença sa périlleuse évasion.
Glenarvan d’abord, lady Helena ensuite, se laissèrent glisser le
long de la corde jusqu’à l’endroit où la paroi perpendiculaire
rencontrait le sommet du talus. Puis Glenarvan, précédant sa femme
et la soutenant, commença à descendre à reculons. Il cherchait les
touffes d’herbes et les arbrisseaux propres à lui offrir un point
d’appui; il les éprouvait d’abord, et y plaçait ensuite le pied de
lady Helena. Quelques oiseaux, réveillés subitement, s’envolaient
en poussant de petits cris, et les fugitifs frémissaient quand une
pierre, détachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas
de la montagne.
Ils avaient atteint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit
entendre à l’ouverture de la grotte:
«Arrêtez!» murmurait John Mangles.
Glenarvan, accroché d’une main à une touffe de tétragones, de
l’autre, retenant sa femme, attendit, respirant à peine.
Wilson avait eu une alerte. Ayant entendu quelque bruit à
l’extérieur du _waré-atoua_, il était rentré dans la hutte, et,
soulevant la natte, il observait les maoris. Sur un signe de lui,
John arrêta Glenarvan.
En effet, un des guerriers, surpris par quelque rumeur insolite,
s’était relevé et rapproché du _waré-atoua_. Debout, à deux pas de
la hutte, il écoutait, la tête inclinée. Il resta dans cette
attitude pendant une minute longue comme une heure, l’oreille
tendue, l’œil aux aguets. Puis, secouant la tête en homme qui
s’est mépris, il revint vers ses compagnons, prit une brassée de
bois mort et la jeta dans le brasier à demi éteint, dont les
flammes se ravivèrent. Sa figure, vivement éclairée, ne trahissait
plus aucune préoccupation, et, après avoir observé les premières
lueurs de l’aube qui blanchissaient l’horizon, il s’étendit près
du feu pour réchauffer ses membres refroidis.
«Tout va bien», dit Wilson.
John fit signe à Glenarvan de reprendre sa descente.
Glenarvan se laissa glisser doucement sur le talus; bientôt lady
Helena et lui prirent pied sur l’étroit sentier où les attendait
Robert.
La corde fut secouée trois fois, et, à son tour, John Mangles,
précédant Mary Grant, suivit la périlleuse route. Son opération
réussit; il rejoignit lord et lady Glenarvan dans le trou signalé
par Robert.
Cinq minutes plus tard, tous les fugitifs, heureusement évadés du
_waré-atoua_, quittaient leur retraite provisoire, et, fuyant les
rives habitées du lac, ils s’enfonçaient par d’étroits sentiers,
au plus profond des montagnes.
Ils marchaient rapidement, cherchant à se défier de tous les
points où quelque regard pouvait les atteindre. Ils ne parlaient
pas, ils glissaient comme des ombres à travers les arbrisseaux. Où
allaient-ils? à l’aventure, mais ils étaient libres.
Vers cinq heures, le jour commença à poindre. Des nuances
bleuâtres marbraient les hautes bandes de nuages. Les brumeux
sommets se dégageaient des vapeurs matinales. L’astre du jour ne
devait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de donner le
signal du supplice, allait, au contraire, signaler la fuite des
condamnés.
Il fallait donc, avant ce moment fatal, que les fugitifs se
fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépister
par l’éloignement.
Mais ils ne marchaient pas vite, car les sentiers étaient abrupts.
Lady Helena gravissait les pentes, soutenue, pour ne pas dire
portée, par Glenarvan, et Mary Grant s’appuyait au bras de John
Mangles; Robert, heureux, triomphant, le cœur plein de joie de
son succès, ouvrait la marche, les deux matelots la fermaient.
Encore une demi-heure, et l’astre radieux allait émerger des
brumes de l’horizon.
Pendant une demi-heure, les fugitifs marchèrent à l’aventure.
Paganel n’était pas là pour les diriger, --Paganel, l’objet de
leurs alarmes et dont l’absence faisait une ombre noire à leur
bonheur.
Cependant, ils se dirigeaient vers l’est, autant que possible, et
s’avançaient au-devant d’une magnifique aurore. Bientôt ils eurent
atteint une hauteur de cinq cents pieds au-dessus du lac Taupo, et
le froid du matin, accru par cette altitude, les piquait vivement.
Des formes indécises de collines et de montagnes s’étageaient les
unes au-dessus des autres; mais Glenarvan ne demandait qu’à s’y
perdre. Plus tard, il verrait à sortir de ce montueux labyrinthe.
Enfin le soleil parut, et il envoya ses premiers rayons au-devant
des fugitifs.
Soudain un hurlement terrible, fait de cent cris, éclata dans les
airs. Il s’élevait du _pah_, dont Glenarvan ignorait alors
l’exacte situation.
D’ailleurs, un épais rideau de brumes, tendu sous ses pieds,
l’empêchait de distinguer les vallées basses.
Mais les fugitifs ne pouvaient en douter, leur évasion était
découverte, échapperaient-ils à la poursuite des indigènes?
Avaient-ils été aperçus?
Leurs traces ne les trahiraient-elles pas?
En ce moment, le brouillard inférieur se leva, les enveloppa
momentanément d’un nuage humide, et ils aperçurent à trois cents
pieds au-dessous d’eux la masse frénétique des indigènes.
Ils voyaient, mais ils avaient été vus. De nombreux hurlements
éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout
entière, après avoir en vain essayé d’escalader la roche du _waré-atoua_,
se précipita hors des enceintes, et s’élança par les plus
courts sentiers à la poursuite des prisonniers qui fuyaient sa
vengeance.
Chapitre XIV
_La montagne tabou_
Le sommet de la montagne s’élevait encore d’une centaine de pieds.
Les fugitifs avaient intérêt à l’atteindre afin de se dérober, sur
le versant opposé, à la vue des maoris. Ils espéraient que quelque
crête praticable leur permettrait alors de gagner les cimes
voisines, qui se confondaient dans un système orographique, dont
le pauvre Paganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouillé
les complications.
L’ascension fut donc hâtée, sous la menace de ces vociférations
qui se rapprochaient de plus en plus.
La horde envahissante arrivait au pied de la montagne.
«Courage! Courage! Mes amis», criait Glenarvan, excitant ses
compagnons de la voix et du geste.
En moins de cinq minutes, ils atteignirent le sommet du mont; là,
ils se retournèrent afin de juger la situation et de prendre une
direction qui pût dépister les maoris.
De cette hauteur, leurs regards dominaient le lac Taupo, qui
s’étendait vers l’ouest dans son cadre pittoresque de montagnes.
Au nord, les cimes du Pirongia. Au sud, le cratère enflammé du
Tongariro.
Mais, vers l’est, le regard butait contre la barrière de cimes et
de croupes qui joignait les Wahiti-Ranges, cette grande chaîne
dont les anneaux non interrompus relient toute l’île
septentrionale du détroit de Cook au cap oriental.
Il fallait donc redescendre le versant opposé et s’engager dans
d’étroites gorges, peut-être sans issues.
Glenarvan jeta un coup d’œil anxieux autour de lui; le brouillard
s’étant fondu aux rayons du soleil, son regard pénétrait nettement
dans les moindres cavités du sol. Aucun mouvement des maoris ne
pouvait échapper à sa vue.
Les indigènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils
atteignirent le plateau sur lequel reposait le cône solitaire.
Glenarvan ne pouvait, si peu que ce fût, prolonger sa halte.
épuisé ou non, il fallait fuir sous peine d’être cerné.
«Descendons! s’écria-t-il, descendons avant que le chemin ne soit
coupé!»
Mais, au moment où les pauvres femmes se relevaient par un suprême
effort, Mac Nabbs les arrêta, et dit:
«C’est inutile, Glenarvan. Voyez.»
Et tous, en effet, virent l’inexplicable changement qui venait de
se produire dans le mouvement des maoris.
Leur poursuite s’était subitement interrompue.
L’assaut de la montagne venait de cesser comme par un impérieux
contre-ordre. La bande d’indigènes avait maîtrisé son élan, et
s’était arrêtée comme les flots de la mer devant un roc
infranchissable.
Tous ces sauvages, mis en appétit de sang, maintenant rangés au
pied du mont, hurlaient, gesticulaient, agitaient des fusils et
des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens,
comme eux enracinés au sol, aboyaient avec rage.
Que se passait-il donc? Quelle puissance invisible retenait les
indigènes? Les fugitifs regardaient sans comprendre, craignant que
le charme qui enchaînait la tribu de Kai-Koumou ne vînt à se
rompre.
Soudain, John Mangles poussa un cri qui fit retourner ses
compagnons. De la main, il leur montrait une petite forteresse
élevée au sommet du cône.
«Le tombeau du chef Kara-Tété! s’écria Robert.
--Dis-tu vrai, Robert? demanda Glenarvan.
--Oui, _mylord_, c’est bien le tombeau! Je le reconnais...»
Robert ne se trompait pas. À cinquante pieds au-dessus, à la
pointe extrême de la montagne, des pieux fraîchement peints
formaient une petite enceinte palissadée. Glenarvan reconnut à son
tour la tombe du chef zélandais. Dans les hasards de sa fuite, il
avait été conduit à la cime même du Maunganamu.
Le lord suivi de ses compagnons, gravit les derniers talus du cône
jusqu’au pied même du tombeau. Une large ouverture recouverte de
nattes y donnait accès.
Glenarvan allait pénétrer dans l’intérieur de l’_oudoupa_ quand,
tout d’un coup, il recula vivement:
«Un sauvage! dit-il.
--Un sauvage dans ce tombeau? demanda le major.
--Oui, Mac Nabbs.
--Qu’importe, entrons.»
Glenarvan, le major, Robert et John Mangles pénétrèrent dans
l’enceinte. Un maori était là, vêtu d’un grand manteau de
phormium; l’ombre de l’_oudoupa_ ne permettait pas de distinguer
ses traits. Il paraissait fort tranquille, et déjeunait avec la
plus parfaite insouciance. Glenarvan allait lui adresser la
parole, quand l’indigène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable
et en bonne langue anglaise:
«Asseyez-vous donc, mon cher lord, le déjeuner vous attend.»
C’était Paganel. À sa voix, tous se précipitèrent dans l’_oudoupa_
et tous passèrent dans les bras de l’excellent géographe. Paganel
était retrouvé!
C’était le salut commun qui se présentait dans sa personne! on
allait l’interroger, on voulait savoir comment et pourquoi il se
trouvait au sommet du Maunganamu; mais Glenarvan arrêta d’un mot
cette inopportune curiosité.
«Les sauvages! dit-il.
--Les sauvages, répondit en haussant les épaules Paganel. Voilà
des individus que je méprise souverainement!
--Mais ne peuvent-ils?...
--Eux! Ces imbéciles! Venez les voir!»
Chacun suivit Paganel, qui sortit de l’_oudoupa_. Les zélandais
étaient à la même place, entourant le pied du cône, et poussant
d’épouvantables vociférations.
«Criez! Hurlez! époumonez-vous, stupides créatures! dit Paganel.
Je vous défie bien de gravir cette montagne!
--Et pourquoi? demanda Glenarvan.
--Parce que le chef y est enterré, parce que ce tombeau nous
protège, parce que la montagne est tabou!
--Tabou?
--Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me suis réfugié ici comme
dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ouverts aux malheureux.
--Dieu est pour nous!» s’écria lady Helena, levant ses mains vers
le ciel.
En effet, le mont était tabou, et, par sa consécration, il
échappait à l’envahissement des superstitieux sauvages.
Ce n’était pas encore le salut des fugitifs, mais un répit
salutaire, dont ils cherchaient à profiter. Glenarvan, en proie à
une indicible émotion, ne proférait pas une parole, et le major
remuait la tête d’un air véritablement satisfait.
«Et maintenant, mes amis, dit Paganel, si ces brutes comptent sur
nous pour exercer leur patience, ils se trompent. Avant deux
jours, nous serons hors des atteintes de ces coquins.
--Nous fuirons! dit Glenarvan. Mais comment?
--Je n’en sais rien répondit Paganel, mais nous fuirons tout de
même.»
Alors, chacun voulut connaître les aventures du géographe. Chose
bizarre, et retenue singulière chez un homme si prolixe, il
fallut, pour ainsi dire, lui arracher les paroles de la bouche.
Lui qui aimait tant à conter, il ne répondit que d’une manière
évasive aux questions de ses amis.
«On m’a changé mon Paganel», pensait Mac Nabbs.
En effet, la physionomie du digne savant n’était plus la même. Il
s’enveloppait sévèrement dans son vaste châle de phormium, et
semblait éviter les regards trop curieux. Ses manières
embarrassées, lorsqu’il était question de lui, n’échappèrent à
personne, mais, par discrétion, personne ne parut les remarquer.
D’ailleurs, quand Paganel n’était plus sur le tapis, il reprenait
son enjouement habituel.
Quant à ses souvenirs, voici ce qu’il jugea convenable d’en
apprendre à ses compagnons, lorsque tous se furent assis près de
lui, au pied des poteaux de l’_oudoupa_.
Après le meurtre de Kara-Tété, Paganel profita comme Robert du
tumulte des indigènes et se jeta hors de l’enceinte du _pah_.
Mais, moins heureux que le jeune Grant, il alla donner droit dans
un campement de maoris. Là commandait un chef de belle taille, à
l’air intelligent, évidemment supérieur à tous les guerriers de sa
tribu. Ce chef parlait correctement anglais, et souhaita la
bienvenue en limant du bout de son nez le nez du géographe.
Paganel se demandait s’il devait se considérer comme prisonnier ou
non. Mais, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans être
gracieusement accompagné du chef, il sut bientôt à quoi s’en tenir
à cet égard.
Ce chef, nommé «Hihy», c’est-à-dire «rayon du soleil», n’était
point un méchant homme. Les lunettes et la longue-vue du géographe
semblaient lui donner une haute idée de Paganel, et il l’attacha
particulièrement à sa personne, non seulement par ses bienfaits,
mais encore avec de bonnes cordes de phormium. La nuit surtout.
Cette situation nouvelle dura trois grands jours.
Pendant ce laps de temps, Paganel fut-il bien ou mal traité? «oui
et non», dit-il, sans s’expliquer davantage. Bref, il était
prisonnier, et, sauf la perspective d’un supplice immédiat, sa
condition ne lui paraissait guère plus enviable que celle de ses
infortunés amis.
Heureusement, pendant une nuit, il parvint à ronger ses cordes et
à s’échapper. Il avait assisté de loin à l’enterrement du chef, il
savait qu’on l’avait inhumé au sommet du Maunganamu, et que la
montagne devenait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il résolut de se
réfugier, ne voulant pas quitter le pays où ses compagnons étaient
retenus. Il réussit dans sa périlleuse entreprise. Il arriva
pendant la nuit dernière au tombeau de Kara-Tété, et attendit,
«tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par
quelque hasard.
Tel fut le récit de Paganel. Omit-il à dessein certaine
circonstance de son séjour chez les indigènes? Plus d’une fois,
son embarras le laissa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut
d’unanimes félicitations, et, le passé connu, on en revint au
présent. La situation était toujours excessivement grave. Les
indigènes, s’ils ne se hasardaient pas à gravir le Maunganamu,
comptaient sur la faim et la soif pour reprendre leurs
prisonniers. Affaire de temps, et les sauvages ont la patience
longue.
Glenarvan ne se méprenait pas sur les difficultés de sa position,
mais il résolut d’attendre les circonstances favorables, et de les
faire naître, au besoin.
Et d’abord Glenarvan voulut reconnaître avec soin le Maunganamu,
c’est-à-dire sa forteresse improvisée, non pour la défendre, car
le siège n’en était pas à craindre, mais pour en sortir. Le major,
John, Robert, Paganel et lui, prirent un relevé exact de la
montagne. Ils observèrent la direction des sentiers, leurs
aboutissants, leur déclivité. La crête, longue d’un mille, qui
réunissait le Maunganamu à la chaîne des Wahiti, allait en
s’abaissant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieusement
profilée, présentait la seule route praticable, au cas où
l’évasion serait possible. Si les fugitifs y passaient inaperçus,
à la faveur de la nuit, peut-être réussiraient-ils à s’engager
dans les profondes vallées des Ranges, et à dépister les guerriers
maoris. Mais cette route offrait plus d’un danger. Dans sa partie
basse, elle passait à portée des coups de fusil. Les balles des
indigènes postés aux rampes inférieures pouvaient s’y croiser, et
tendre là un réseau de fer que nul ne saurait impunément franchir.
Glenarvan et ses amis, s’étant aventurés sur la partie dangereuse
de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les
atteignit pas. Quelques bourres, enlevées par le vent, arrivèrent
jusqu’à eux. Elles étaient faites de papier imprimé que Paganel
ramassa par curiosité pure et qu’il déchiffra non sans peine.
«Bon! dit-il, savez-vous, mes amis, avec quoi ces animaux-là
bourrent leurs fusils?
--Non, Paganel, répondit Glenarvan.
--Avec des feuillets de la bible! Si c’est l’emploi qu’ils font
des versets sacrés, je plains leurs missionnaires! Ils auront de
la peine à fonder des bibliothèques maories.
--Et quel passage des livres saints ces indigènes nous ont-ils
tiré en pleine poitrine? demanda Glenarvan.
--Une parole du Dieu tout-puissant, répondit John Mangles, qui
venait de lire à son tour le papier maculé par l’explosion. Cette
parole nous dit d’espérer en lui, ajouta le capitaine, avec
l’inébranlable conviction de sa foi écossaise.
--Lis, John», dit Glenarvan.
Et John lut ce verset respecté par la déflagration de la poudre:
«Psaume 90. --«_Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai_.»
--Mes amis, dit Glenarvan, il faut reporter ces paroles
d’espérance à nos braves et chères compagnes. Il y a là de quoi
leur ranimer le cœur.»
Glenarvan et ses compagnons remontèrent les abrupts sentiers du
cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient examiner.
Chemin faisant, ils furent étonnés de surprendre, à de petits
intervalles, comme un certain frémissement du sol. Ce n’était pas
une agitation, mais cette vibration continue qu’éprouvent les
parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouillante. De
violentes vapeurs, nées de l’action des feux souterrains, étaient
évidemment emmagasinées sous l’enveloppe de la montagne.
Cette particularité ne pouvait émerveiller des gens qui venaient
de passer entre les sources chaudes du Waikato. Ils savaient que
cette région centrale d’Ika-Na-Maoui est essentiellement
volcanique.
C’est un véritable tamis dont le tissu laisse transpirer les
vapeurs de la terre par les sources bouillantes et les solfatares.
Paganel, qui l’avait déjà observée, appela donc l’attention de ses
amis sur la nature volcanique de la montagne. Le Maunganamu
n’était que l’un de ces nombreux cônes qui hérissent la portion
centrale de l’île, c’est-à-dire un volcan de l’avenir.
La moindre action mécanique pouvait déterminer la formation d’un
cratère dans ses parois faites d’un tuf siliceux et blanchâtre.
«En effet, dit Glenarvan, mais nous ne sommes pas plus en danger
ici qu’auprès de la chaudière du _Duncan_. C’est une tôle solide
que cette croûte de terre!
--D’accord, répondit le major, mais une chaudière, si bonne
qu’elle soit, finit toujours par éclater, après un long service.
--Mac Nabbs, reprit Paganel, je ne demande pas à rester sur ce
cône. Que le ciel me montre une route praticable, et je le quitte
à l’instant.
--Ah! Pourquoi ce Maunganamu ne peut-il nous entraîner lui-même,
répondit John Mangles, puisque tant de puissance mécanique est
renfermée dans ses flancs! Il y a peut-être, sous nos pieds, la
force de plusieurs millions de chevaux, stérile et perdue! Notre
_Duncan_ n’en demanderait pas la millième partie pour nous porter
au bout du monde!»
Ce souvenir du _Duncan_, évoqué par John Mangles, eut pour effet
de ramener les pensées les plus tristes dans l’esprit de
Glenarvan; car, si désespérée que fût sa propre situation, il
l’oubliait souvent pour gémir sur le sort de son équipage.
Il songeait encore, quand il retrouva au sommet du Maunganamu ses
compagnons d’infortune.
Lady Helena, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.
«Mon cher Edward, dit-elle, vous avez reconnu notre position?
Devons-nous espérer ou craindre?
--Espérer, ma chère Helena, répondit Glenarvan. Les indigènes ne
franchiront jamais la limite de la montagne, et le temps ne nous
manquera pas pour former un plan d’évasion.
--D’ailleurs, madame, dit John Mangles, c’est Dieu lui-même qui
nous recommande d’espérer.»
John Mangles remit à lady Helena ce feuillet de la bible, où se
lisait le verset sacré. La jeune femme et la jeune fille, l’âme
confiante, le cœur ouvert à toutes les interventions du ciel,
virent dans ces paroles du livre saint un infaillible présage de
salut.
«Maintenant, à l’_oudoupa_! s’écria gaiement Paganel. C’est notre
forteresse, notre château, notre salle à manger, notre cabinet de
travail! Personne ne nous y dérangera! Mesdames, permettez-moi de
vous faire les honneurs de cette charmante habitation.»