Quant aux prisonniers enfermés dans le _waré-atoua_, c’était un

tabou arbitraire qui venait de les soustraire aux fureurs de la

tribu. Quelques-uns des indigènes, les amis et les partisans de

Kai-Koumou, s’étaient arrêtés subitement à la voix de leur chef et

avait protégé les captifs.

Glenarvan ne se faisait cependant pas illusion sur le sort qui lui

était réservé. Sa mort pouvait seule payer le meurtre d’un chef.

Or, la mort chez les peuples sauvages n’est jamais que la fin d’un

long supplice. Glenarvan s’attendait donc à expier cruellement la

légitime indignation qui avait armé son bras, mais il espérait que

la colère de Kai-Koumou ne frapperait que lui.

Quelle nuit ses compagnons et lui passèrent! Qui pourrait peindre

leurs angoisses et mesurer leurs souffrances? Le pauvre Robert, le

brave Paganel n’avaient pas reparu. Mais comment douter de leur

sort? N’étaient-ils pas les premières victimes sacrifiées à la

vengeance des indigènes? Tout espoir avait disparu, même du cœur

de Mac Nabbs, qui ne désespérait pas aisément.

John Mangles se sentait devenir fou devant le morne désespoir de

Mary Grant séparée de son frère. Glenarvan songeait à cette

terrible demande de lady Helena qui, pour se soustraire au

supplice ou à l’esclavage, voulait mourir de sa main! Aurait-il

cet horrible courage?

«Et Mary, de quel droit la frapper?» pensait John dont le cœur se

brisait.

Quant à une évasion, elle était évidemment impossible. Dix

guerriers, armés jusqu’aux dents, veillaient à la porte du _waré-atoua_.

Le matin du 13 février arriva. Aucune communication n’eut lieu

entre les indigènes et les prisonniers défendus par le tabou. La

case renfermait une certaine quantité de vivres auxquels les

malheureux touchèrent à peine. La faim disparaissait devant la

douleur. La journée se passa sans apporter ni un changement ni un

espoir. Sans doute, l’heure des funérailles du cher mort et

l’heure du supplice devaient sonner ensemble.

Cependant, si Glenarvan ne se dissimulait pas que toute idée

d’échange avait dû abandonner Kai-Koumou, le major conservait sur

ce point une lueur d’espérance.

«Qui sait, disait-il en rappelant à Glenarvan l’effet produit sur

le chef par la mort de Kara-Tété, qui sait si Kai-Koumou, au fond,

ne se sent pas votre obligé?»

Mais, malgré les observations de Mac Nabbs, Glenarvan ne voulait

plus espérer. Le lendemain s’écoula encore sans que les apprêts du

supplice fussent faits. Voici quelle était la raison de ce retard.

Les maoris croient que l’âme, pendant les trois jours qui suivent

la mort, habite le corps du défunt, et, pendant trois fois vingt-quatre

heures, le cadavre reste sans sépulture. Cette coutume

suspensive de la mort fut observée dans toute sa rigueur. Jusqu’au

15 février, le _pah_ demeura désert. John Mangles, hissé sur les

épaules de Wilson, observa souvent les retranchements extérieurs.

Aucun indigène ne s’y montra. Seules, les sentinelles, faisant

bonne garde, se relayaient à la porte du _waré-atoua_.

Mais, le troisième jour, les huttes s’ouvrirent; les sauvages,

hommes, femmes, enfants, c’est-à-dire plusieurs centaines de

maoris, se rassemblèrent dans le _pah_, muets et calmes.

Kai-Koumou sortit de sa case, et, entouré des principaux chefs de

sa tribu, il prit place sur un tertre élevé de quelques pieds, au

centre du retranchement. La masse des indigènes formait un demi-cercle

à quelques toises en arrière. Toute l’assemblée gardait un

absolu silence.

Sur un signe de Kai-Koumou, un guerrier se dirigea vers le _waré-atoua_.

«Souviens-toi», dit lady Helena à son mari.

Glenarvan serra sa femme contre son cœur. En ce moment, Mary

Grant s’approcha de John Mangles:

«Lord et lady Glenarvan, dit-elle, penseront que si une femme peut

mourir de la main de son mari pour fuir une honteuse existence,

une fiancée peut mourir aussi de la main de son fiancé pour y

échapper à son tour. John, je puis vous le dire, dans cet instant

suprême, ne suis-je pas depuis longtemps votre fiancée dans le

secret de votre cœur? Puis-je compter sur vous, cher John, comme

lady Helena sur lord Glenarvan?

--Mary! s’écria le jeune capitaine éperdu. Ah! chère Mary!...»

Il ne put achever; la natte se souleva, et les captifs furent

entraînés vers Kai-Koumou; les deux femmes étaient résignées à

leur sort; les hommes dissimulaient leurs angoisses sous un calme

qui témoignait d’une énergie surhumaine.

Ils arrivèrent devant le chef zélandais. Celui-ci ne fit pas

attendre son jugement:

«Tu as tué Kara-Tété? dit-il à Glenarvan.

--Je l’ai tué, répondit le lord.

--Demain, tu mourras au soleil levant.

--Seul? demanda Glenarvan, dont le cœur battait avec violence.

--Ah! si la vie de notre Tohonga n’était pas plus précieuse que

la vôtre!» s’écria Kai-Koumou, dont les yeux exprimaient un regret

féroce!

En ce moment, une agitation se produisit parmi les indigènes.

Glenarvan jeta un regard rapide autour de lui. Bientôt la foule

s’ouvrit, et un guerrier parut, ruisselant de sueur, brisé de

fatigue.

Kai-Koumou, dès qu’il l’aperçut, lui dit en anglais, avec

l’évidente intention d’être compris des captifs:

«Tu viens du camp des Pakékas?

--Oui, répondit le maori.

--Tu as vu le prisonnier, notre Tohonga?

--Je l’ai vu.

--Il est vivant?

--Il est mort! Les anglais l’ont fusillé!»

C’en était fait de Glenarvan et de ses compagnons.

«Tous, s’écria Kai-Koumou, vous mourrez demain au lever du jour!»

Ainsi donc, un châtiment commun frappait indistinctement ces

infortunés. Lady Helena et Mary Grant levèrent vers le ciel un

regard de sublime remerciement.

Les captifs ne furent pas reconduits au _waré-atoua_.

Ils devaient assister pendant cette journée aux funérailles du

chef et aux sanglantes cérémonies qui les accompagnent. Une troupe

d’indigènes les conduisit à quelques pas au pied d’un énorme

_koudi_.

Là, leurs gardiens demeurèrent auprès d’eux sans les perdre de

vue. Le reste de la tribu maorie, absorbé dans sa douleur

officielle, semblait les avoir oubliés.

Les trois jours réglementaires s’étaient écoulés depuis la mort de

Kara-Tété. L’âme du défunt avait donc définitivement abandonné sa

dépouille mortelle. La cérémonie commença.

Le corps fut apporté sur un petit tertre, au milieu du

retranchement. Il était revêtu d’un somptueux costume et enveloppé

d’une magnifique natte de phormium. Sa tête, ornée de plumes,

portait une couronne de feuilles vertes. Sa figure, ses bras et sa

poitrine, frottés d’huile, n’accusaient aucune corruption.

Les parents et les amis arrivèrent au pied du tertre, et, tout

d’un coup, comme si quelque chef d’orchestre eût battu la mesure

d’un chant funèbre, un immense concert de pleurs, de gémissements,

de sanglots, s’éleva dans les airs. On pleurait le défunt sur un

rythme plaintif et lourdement cadencé.

Ses proches se frappaient la tête; ses parentes se déchiraient le

visage avec leurs ongles et se montraient plus prodigues de sang

que de larmes.

Ces malheureuses femmes accomplissaient consciencieusement ce

sauvage devoir. Mais ce n’était pas assez de ces démonstrations

pour apaiser l’âme du défunt, dont le courroux aurait frappé sans

doute les survivants de sa tribu, et ses guerriers, ne pouvant le

rappeler à la vie, voulurent qu’il n’eût point à regretter dans

l’autre monde le bien-être de l’existence terrestre. Aussi, la

compagne de Kara Tété ne devait-elle pas abandonner son époux dans

la tombe. D’ailleurs, l’infortunée se serait refusée à lui

survivre.

C’était la coutume, d’accord avec le devoir, et les exemples de

pareils sacrifices ne manquent pas à l’histoire zélandaise.

Cette femme parut. Elle était jeune encore. Ses cheveux en

désordre flottaient sur ses épaules. Ses sanglots et ses cris

s’élevaient vers le ciel. De vagues paroles, des regrets, des

phrases interrompues où elle célébrait les vertus du mort,

entrecoupaient ses gémissements, et, dans un suprême paroxysme de

douleur, elle s’étendit au pied du tertre, frappant le sol de sa

tête.

En ce moment, Kai-Koumou s’approcha d’elle.

Soudain, la malheureuse victime se releva; mais un violent coup de

«méré» sorte de massue redoutable, tournoyant dans la main du

chef, la rejeta à terre. Elle tomba foudroyée.

D’épouvantables cris s’élevèrent aussitôt. Cent bras menacèrent

les captifs, épouvantés de cet horrible spectacle. Mais nul ne

bougea, car la cérémonie funèbre n’était pas achevée.

La femme de Kara-Tété avait rejoint son époux dans la tombe. Les

deux corps restaient étendus l’un près de l’autre. Mais, pour

l’éternelle vie, ce n’était pas assez, à ce défunt, de sa fidèle

compagne. Qui les aurait servis tous deux près de Nouï-Atoua, si

leurs esclaves ne les avaient pas suivis de ce monde dans l’autre?

Six malheureux furent amenés devant les cadavres de leurs maîtres.

C’étaient des serviteurs que les impitoyables lois de la guerre

avaient réduits en esclavage. Pendant la vie du chef, ils avaient

subi les plus dures privations, souffert mille mauvais

traitements, à peine nourris, employés sans cesse à des travaux de

bêtes de somme, et maintenant, selon la croyance maorie, ils

allaient reprendre pour l’éternité cette existence

d’asservissement.

Ces infortunés paraissaient être résignés à leur sort. Ils ne

s’étonnaient point d’un sacrifice depuis longtemps prévu. Leurs

mains, libres de tout lien, attestaient qu’ils recevraient la mort

sans se défendre.

D’ailleurs, cette mort fut rapide, et les longues souffrances leur

furent épargnées. On réservait les tortures aux auteurs du

meurtre, qui, groupés à vingt pas, détournaient les yeux de cet

affreux spectacle dont l’horreur allait encore s’accroître.

Six coups de _méré_, portés par la main de six guerriers

vigoureux, étendirent les victimes sur le sol, au milieu d’une

mare de sang. Ce fut le signal d’une épouvantable scène de

cannibalisme.

Le corps des esclaves n’est pas protégé par le tabou comme le

cadavre du maître. Il appartient à la tribu. C’est la menue

monnaie jetée aux pleureurs des funérailles. Aussi, le sacrifice

consommé, toute la masse des indigènes, chefs, guerriers,

vieillards, femmes, enfants, sans distinction d’âge ni de sexe,

prise d’une fureur bestiale, se rua sur les restes inanimés des

victimes. En moins de temps qu’une plume rapide ne pourrait le

retracer, les corps, encore fumants, furent déchirés, divisés,

dépecés, mis, non pas en morceaux, mais en miettes. Des deux cents

maoris présents au sacrifice, chacun eut sa part de cette chair

humaine. On luttait, on se battait, on se disputait le moindre

lambeau. Les gouttes d’un sang chaud éclaboussaient ces monstrueux

convives, et toute cette horde répugnante grouillait sous une

pluie rouge. C’était le délire et la furie de tigres acharnés sur

leur proie. On eût dit un cirque où les belluaires dévoraient les

bêtes fauves. Puis, vingt feux s’allumèrent sur divers points du

_pah_; l’odeur de la viande brûlée infecta l’atmosphère, et, sans

le tumulte épouvantable de ce festin, sans les cris qui

s’échappaient encore de ces gosiers gorgés de chair, les captifs

auraient entendu les os des victimes craquer sous la dent des

cannibales.

Glenarvan et ses compagnons, haletants, essayaient de dérober aux

yeux des deux pauvres femmes cette abominable scène. Ils

comprenaient alors quel supplice les attendait le lendemain, au

lever du soleil, et, sans doute, de quelles cruelles tortures une

pareille mort serait précédée. Ils étaient muets d’horreur.

Puis, les danses funèbres commencèrent. Des liqueurs fortes,

extraites du «piper excelsum», véritable esprit de piment,

activèrent l’ivresse des sauvages. Ils n’avaient plus rien

d’humain. Peut-être même, oubliant le tabou du chef, allaient-ils

se porter aux derniers excès sur les prisonniers qu’épouvantait

leur délire? Mais Kai-Koumou avait gardé sa raison au milieu de

l’ivresse générale. Il accorda une heure à cette orgie de sang

pour qu’elle pût atteindre toute son intensité, puis s’éteindre,

et le dernier acte des funérailles se joua avec le cérémonial

accoutumé.

Les cadavres de Kara-Tété et de sa femme furent relevés, les

membres ployés et ramassés contre le ventre, suivant la coutume

zélandaise. Il s’agissait alors de les inhumer, non pas d’une

façon définitive, mais jusqu’au moment où la terre, ayant dévoré

les chairs, ne renfermerait plus que des ossements.

L’emplacement de l’_oudoupa_, c’est-à-dire de la tombe, avait été

choisi en dehors du retranchement, à deux milles environ, au

sommet d’une petite montagne nommée Maunganamu, située sur la rive

droite du lac.

C’est là que les corps devaient être transportés.

Deux espèces de palanquins très primitifs, ou, pour être franc,

deux civières furent apportées au pied du tertre. Les cadavres,

repliés sur eux-mêmes, plutôt assis que couchés, et maintenus dans

leurs vêtements par un cercle de lianes, y furent placés.

Quatre guerriers les enlevèrent sur leurs épaules, et toute la

tribu, reprenant son hymne funèbre, les suivit processionnellement

jusqu’au lieu de l’inhumation.

Les captifs, toujours surveillés, virent le cortège quitter la

première enceinte du _pah_; puis, les chants et les cris

diminuèrent peu à peu.

Pendant une demi-heure environ, ce funèbre convoi resta hors de

leur vue dans les profondeurs de la vallée. Puis, ils le

réaperçurent qui serpentait sur les sentiers de la montagne.

L’éloignement rendait fantastique le mouvement ondulé de cette

longue et sinueuse colonne.

La tribu s’arrêta à une hauteur de huit cents pieds, c’est-à-dire

au sommet du Maunganamu, à l’endroit même préparé pour

l’ensevelissement de Kara-Tété.

Un simple maori n’aurait eu pour tombe qu’un trou et un tas de

pierres. Mais à un chef puissant et redouté, destiné sans doute à

une déification prochaine, sa tribu réservait un tombeau digne de

ses exploits.

L’_oudoupa_ avait été entouré de palissades, et des pieux ornés de

figures rougies à l’ocre se dressaient près de la fosse où

devaient reposer les cadavres.

Les parents n’avaient point oublié que le «waidoua», l’esprit des

morts, se nourrit de substances matérielles, comme fait le corps

pendant cette périssable vie. C’est pourquoi des vivres avaient

été déposés dans l’enceinte, ainsi que les armes et les vêtements

du défunt.

Rien ne manquait au confort de la tombe. Les deux époux y furent

déposés l’un près de l’autre, puis recouverts de terre et

d’herbes, après une nouvelle série de lamentations.

Alors le cortège redescendit silencieusement la montagne, et nul

maintenant ne pouvait gravir le Maunganamu sous peine de mort, car

il était taboué, comme le Tongariro, où reposent les restes d’un

chef écrasé en 1846 par une convulsion du sol zélandais.

Chapitre XIII

_Les dernières heures_

Au moment où le soleil disparaissait au delà du lac Taupo,

derrière les cimes du Tuhahua et du Puketapu, les captifs furent

reconduits à leur prison. Ils ne devaient plus la quitter avant

l’heure où les sommets des Wahiti-Ranges s’allumeraient aux

premiers feux du jour.

Il leur restait une nuit pour se préparer à mourir.

Malgré l’accablement, malgré l’horreur dont ils étaient frappés,

ils prirent leur repas en commun.

«Nous n’aurons pas trop de toutes nos forces, avait dit Glenarvan,

pour regarder la mort en face. Il faut montrer à ces barbares

comment des européens savent mourir.»

Le repas achevé, lady Helena récita la prière du soir à haute

voix. Tous ses compagnons, la tête nue, s’y associèrent.

Où est l’homme qui ne pense pas à Dieu devant la mort?

Ce devoir accompli, les prisonniers s’embrassèrent.

Mary Grant et Helena, retirées dans un coin de la hutte,

s’étendirent sur une natte. Le sommeil, qui suspend tous les maux,

s’appesantit bientôt sur leurs paupières: elles s’endormirent dans

les bras l’une de l’autre, vaincues par la fatigue et les longues

insomnies. Glenarvan, prenant alors ses amis à part, leur dit:

«Mes chers compagnons, notre vie et celle de ces pauvres femmes

est à Dieu. S’il est dans les décrets du ciel que nous mourions

demain, nous saurons, j’en suis sûr, mourir en gens de cœur, en

chrétiens, prêts à paraître sans crainte devant le juge suprême.

Dieu, qui voit le fond des âmes, sait que nous poursuivions un

noble but. Si la mort nous attend au lieu du succès, c’est qu’il

le veut. Si dur que soit son arrêt, je ne murmurerai pas contre

lui. Mais la mort ici, ce n’est pas la mort seulement, c’est le

supplice, c’est l’infamie, peut-être, et voici deux femmes...»

Ici, la voix de Glenarvan, ferme jusqu’alors, s’altéra. Il se tut

pour dominer son émotion. Puis, après un moment de silence:

«John, dit-il au jeune capitaine, tu as promis à Mary ce que j’ai

promis à lady Helena. Qu’as-tu résolu?

--Cette promesse, répondit John Mangles, je crois avoir, devant

Dieu le droit de la remplir.

--Oui, John! Mais nous sommes sans armes?

--En voici une, répondit John, montrant un poignard. Je l’ai

arraché des mains de Kara-Tété, quand ce sauvage est tombé à vos

pieds. _Mylord_, celui de nous qui survivra à l’autre accomplira

le vœu de lady Helena et de Mary Grant.»

Après ces paroles, un profond silence régna dans la hutte. Enfin,

le major l’interrompit en disant:

«Mes amis, gardez pour les dernières minutes ce moyen extrême. Je

suis peu partisan de ce qui est irrémédiable.

--Je n’ai pas parlé pour nous, répondit Glenarvan. Quelle qu’elle

soit, nous saurons braver la mort! Ah! Si nous étions seuls, vingt

fois déjà je vous aurais crié: mes amis, tentons une sortie!

Attaquons ces misérables! Mais elles! Elles!...»

John, en ce moment, souleva la natte, et compta vingt-cinq

indigènes qui veillaient à la porte du _waré-atoua_. Un grand feu

avait été allumé et jetait de sinistres lueurs sur le relief

accidenté du _pah_.

De ces sauvages, les uns étaient étendus autour du brasier; les

autres, debout, immobiles, se détachaient vivement en noir sur le

clair rideau des flammes. Mais tous portaient de fréquents regards

sur la hutte confiée à leur surveillance.

On dit qu’entre un geôlier qui veille et un prisonnier qui veut

fuir, les chances sont pour le prisonnier. En effet, l’intérêt de

l’un est plus grand que l’intérêt de l’autre. Celui-ci peut

oublier qu’il garde, celui-là ne peut pas oublier qu’il est gardé.

Le captif pense plus souvent à fuir que son gardien à empêcher sa

fuite.

De là, évasions fréquentes et merveilleuses.

Mais, ici, c’était la haine, la vengeance, qui surveillaient les

captifs, et non plus un geôlier indifférent. Si les prisonniers

n’avaient point été attachés, c’est que des liens étaient

inutiles, puisque vingt-cinq hommes veillaient à la seule issue du

_waré-atoua_.

Cette case, adossée au roc qui terminait le retranchement, n’était

accessible que par une étroite langue de terre qui la reliait par

devant au plateau du _pah_. Ses deux autres côtés s’élevaient au-dessus

de flancs à pic et surplombaient un abîme profond de cent

pieds. Par là, la descente était impraticable. Nul moyen non plus

de fuir par le fond, que cuirassait l’énorme rocher. La seule

issue, c’était l’entrée même du _waré-atoua_, et les maoris

gardaient cette langue de terre qui la réunissait au _pah_ comme

un pont-levis. Toute évasion était donc impossible, et Glenarvan,

après avoir pour la vingtième fois sondé les murs de sa prison,

fut obligé de le reconnaître.

Les heures de cette nuit d’angoisses s’écoulaient cependant.

D’épaisses ténèbres avaient envahi la montagne. Ni lune ni étoiles

ne troublaient la profonde obscurité. Quelques rafales de vent

couraient sur les flancs du _pah_. Les pieux de la case

gémissaient. Le foyer des indigènes se ranimait soudain à cette

ventilation passagère, et le reflet des flammes jetait des lueurs

rapides à l’intérieur du _waré-atoua_. Le groupe des prisonniers

s’éclairait un instant. Ces pauvres gens étaient absorbés dans

leurs pensées dernières. Un silence de mort régnait dans la hutte.

Il devait être quatre heures du matin environ, quand l’attention

du major fut éveillée par un léger bruit qui semblait se produire

derrière les poteaux du fond, dans la paroi de la hutte adossée au

massif. Mac Nabbs, d’abord indifférent à ce bruit, voyant qu’il

continuait, écouta; puis, intrigué de sa persistance, il colla,

pour le mieux apprécier, son oreille contre la terre. Il lui

sembla qu’on grattait, qu’on creusait à l’extérieur.

Quand il fut certain du fait, le major, se glissant près de

Glenarvan et de John Mangles, les arracha à leurs douloureuses

pensées et les conduisit au fond de la case.

«Écoutez», dit-il à voix basse, en leur faisant signe de se

baisser.

Les grattements étaient de plus en plus perceptibles; on pouvait

entendre les petites pierres grincer sous la pression d’un corps

aigu et s’ébouler extérieurement.

«Quelque bête dans son terrier», dit John Mangles.

Glenarvan se frappa le front:

«Qui sait, dit-il, si c’était un homme?...

--Homme ou animal, répondit le major, je saurai à quoi m’en

tenir!»

Wilson, Olbinett se joignirent à leurs compagnons, et tous se

mirent à creuser la paroi, John avec son poignard, les autres avec

des pierres arrachées du sol ou avec leurs ongles, tandis que

Mulrady, étendu à terre, surveillait par l’entre-bâillement de la

natte le groupe des indigènes.

Ces sauvages, immobiles autour du brasier, ne soupçonnaient rien

de ce qui se passait à vingt pas d’eux.

Le sol était fait d’une terre meuble et friable qui recouvrait le

tuf siliceux. Aussi, malgré le manque d’outils, le trou avança

rapidement. Bientôt il fut évident qu’un homme ou des hommes,

accrochés sur les flancs du _pah_, perçaient une galerie dans sa

paroi extérieure. Quel pouvait être leur but?

Connaissaient-ils l’existence des prisonniers, ou le hasard d’une

tentative personnelle expliquait-il le travail qui semblait

s’accomplir?

Les captifs redoublèrent leurs efforts. Leurs doigts déchirés

saignaient, mais ils creusaient toujours.

Après une demi-heure de travail, le trou, foré par eux, avait

atteint une demi-toise de profondeur. Ils pouvaient reconnaître

aux bruits plus accentués qu’une mince couche de terre seulement

empêchait alors une communication immédiate.

Quelques minutes s’écoulèrent encore, et soudain le major retira

sa main coupée par une lame aiguë.

Il retint un cri prêt à lui échapper.

John Mangles, opposant la lame de son poignard, évita le couteau

qui s’agitait hors du sol, mais il saisit la main qui le tenait.

C’était une main de femme ou d’enfant, une main européenne!

De part et d’autre, pas un mot n’avait été prononcé. Il était

évident que, de part et d’autre, il y avait intérêt à se taire.

«Est-ce Robert?» murmura Glenarvan.

Mais, si bas qu’il eût prononcé ce nom, Mary Grant, éveillée par

les mouvements qui s’accomplissaient dans la case, se glissa près

de Glenarvan, et, saisissant cette main toute maculée de terre,

elle la couvrit de baisers.

«Toi! Toi! disait la jeune fille, qui n’avait pu s’y méprendre,

toi, mon Robert!

--Oui, petite sœur, répondit Robert, je suis là, pour vous

sauver tous! Mais, silence!

--Brave enfant! répétait Glenarvan.

--Surveillez les sauvages au dehors», reprit Robert.

Mulrady, un moment distrait par l’apparition de l’enfant, reprit

son poste d’observation.

«Tout va bien, dit-il. Il n’y a plus que quatre guerriers qui

veillent. Les autres sont endormis.

--Courage!» répondit Wilson.

En un instant, le trou fut agrandi, et Robert passa des bras de sa

sœur dans les bras de lady Helena.

Autour de son corps était roulée une longue corde de phormium.

«Mon enfant, mon enfant, murmurait la jeune femme, ces sauvages ne

t’ont pas tué!

Les enfants du capitaine Grant · 第 43 / 50 段