Pendant deux milles, les canots indigènes naviguèrent sous cette

voûte de vapeurs, englobés dans les chaudes volutes qui roulaient

à la surface des eaux; puis, la fumée sulfureuse se dissipa, et un

air pur, sollicité par la rapidité du courant, vint rafraîchir les

poitrines haletantes. La région des sources était passée.

Avant la fin du jour, deux rapides furent encore remontés sous

l’aviron vigoureux des sauvages, celui d’Hipapatua et celui de

Tamatea. Le soir, Kai-Koumou campa à cent milles du confluent du

Waipa et du Waikato. Le fleuve, s’arrondissant vers l’est,

retombait alors au sud sur le lac Taupo, comme un immense jet

d’eau dans un bassin.

Le lendemain, Jacques Paganel, consultant la carte, reconnut sur

la rive droite le mont Taubara, qui s’élève à trois mille pieds

dans les airs.

À midi, tout le cortège des embarcations débouchait par un

évasement du fleuve dans le lac Taupo, et les indigènes saluaient

de leurs gestes un lambeau d’étoffe que le vent déployait au

sommet d’une hutte. C’était le drapeau national.

Chapitre XI

_Le lac Taupo_

Un gouffre insondable, long de vingt-cinq milles, large de vingt,

s’est un jour formé, bien avant les temps historiques, par un

écroulement de cavernes au milieu des laves trachytiques du centre

de l’île.

Les eaux, précipitées des sommets environnants, ont envahi cette

énorme cavité. Le gouffre s’est fait lac, mais abîme toujours, et

les sondes sont encore impuissantes à mesurer sa profondeur.

Tel est cet étrange lac Taupo, élevé à douze cent cinquante pieds

au-dessus du niveau de la mer, et dominé par un cirque de

montagnes hautes de quatre cents toises. À l’ouest, des rochers à

pic d’une grande taille; au nord quelques cimes éloignées et

couronnées de petits bois; à l’est, une large plage sillonnée par

une route décorée de pierres ponces qui resplendissent sous le

treillis des buissons; au sud, des cônes volcaniques derrière un

premier plan de forêts encadrent majestueusement cette vaste

étendue d’eau dont les tempêtes retentissantes valent les cyclones

de l’océan.

Toute cette région bout comme une chaudière immense, suspendue sur

les flammes souterraines. Les terrains frémissent sous les

caresses du feu central.

De chaudes buées filtrent en maint endroit. La croûte de terre se

fend en violentes craquelures comme un gâteau trop poussé, et sans

doute ce plateau s’abîmerait dans une incandescente fournaise si,

douze milles plus loin, les vapeurs emprisonnées ne trouvaient une

issue par les cratères du Tongariro.

De la rive du nord, ce volcan apparaissait empanaché de fumée et

de flammes, au-dessus de petits monticules ignivomes. Le Tongariro

semblait se rattacher à un système orographique assez compliqué.

Derrière lui, le mont Ruapahou, isolé dans la plaine, dressait à

neuf mille pieds en l’air sa tête perdue au milieu des nuages.

Aucun mortel n’a posé le pied sur son cône inaccessible; l’œil

humain n’a jamais sondé les profondeurs de son cratère, tandis

que, trois fois en vingt ans, MM Bidwill et Dyson, et récemment M

De Hochstetter, ont mesuré les cimes plus abordables du Tongariro.

Ces volcans ont leurs légendes, et, en toute autre circonstance,

Paganel n’eût pas manqué de les apprendre à ses compagnons. Il

leur aurait raconté cette dispute qu’une question de femme éleva

un jour entre le Tongariro et le Taranaki, alors son voisin et

ami. Le Tongariro, qui a la tête chaude, comme tous les volcans,

s’emporta jusqu’à frapper le Taranaki. Le Taranaki, battu et

humilié, s’enfuit par la vallée du Whanganni, laissa tomber en

route deux morceaux de montagne, et gagna les rivages de la mer,

où il s’élève solitairement sous le nom de mont Egmont.

Mais Paganel n’était guère en disposition de conter, ni ses amis

en humeur de l’entendre. Ils observaient silencieusement la rive

nord-est du Taupo où la plus décevante fatalité venait de les

conduire. La mission établie par le révérend Grace à Pukawa, sur

les bords occidentaux du lac, n’existait plus. Le ministre avait

été chassé par la guerre loin du principal foyer de

l’insurrection.

Les prisonniers étaient seuls, abandonnés à la merci de maoris

avides de représailles et précisément dans cette portion sauvage

de l’île où le christianisme n’a jamais pénétré.

Kai-Koumou, en quittant les eaux du Waikato, traversa la petite

crique qui sert d’entonnoir au fleuve, doubla un promontoire aigu,

et accosta la grève orientale du lac, au pied des premières

ondulations du mont Manga, grosse extumescence haute de trois

cents toises. Là, s’étalaient des champs de «phormium», le lin

précieux de la Nouvelle-Zélande. C’est le «harakeké» des

indigènes. Rien n’est à dédaigner dans cette utile plante. Sa

fleur fournit une sorte de miel excellent; sa tige produit une

substance gommeuse, qui remplace la cire ou l’amidon; sa feuille,

plus complaisante encore, se prête à de nombreuses

transformations: fraîche, elle sert de papier; desséchée, elle

fait un excellent amadou; découpée, elle se change en cordes,

câbles et filets; divisée en filaments et teillée, elle devient

couverture ou manteau, natte ou pagne, et, teinte en rouge ou en

noir, elle vêtit les plus élégants maoris.

Aussi, ce précieux phormium se trouve-t-il partout dans les deux

îles, aux bords de la mer comme au long des fleuves et sur la rive

des lacs. Ici, ses buissons sauvages couvraient des champs

entiers; ses fleurs, d’un rouge brun, et semblables à l’agave,

s’épanouissaient partout hors de l’inextricable fouillis de ses

longues feuilles, qui formaient un trophée de lames tranchantes.

De gracieux oiseaux, les nectariens, habitués des champs de

phormium, volaient par bandes nombreuses et se délectaient du suc

mielleux des fleurs.

Dans les eaux du lac barbotaient des troupes de canards au plumage

noirâtre, bariolés de gris et de vert, et qui se sont aisément

domestiqués.

À un quart de mille, sur un escarpement de la montagne,

apparaissait un «pah», retranchement maori placé dans une position

inexpugnable. Les prisonniers débarqués un à un, les pieds et les

mains libres, y furent conduits par les guerriers. Le sentier qui

aboutissait au retranchement traversait des champs de phormium, et

un bouquet de beaux arbres, des «kaikateas», à feuilles

persistantes et à baies rouges, des «dracenas australis», le «ti»

des indigènes, dont la cime remplace avantageusement le chou-palmiste,

et des «huious» qui servent à teindre les étoffes en

noir. De grosses colombes à reflets métalliques, des glaucopes

cendrés, et un monde d’étourneaux à caroncules rougeâtres,

s’envolèrent à l’approche des indigènes.

Après un assez long détour, Glenarvan, lady Helena, Mary Grant et

leurs compagnons arrivèrent à l’intérieur du _pah_.

Cette forteresse était défendue par une première enceinte de

solides palissades, hautes de quinze pieds; une seconde ligne de

pieux, puis une clôture d’osier percée de meurtrières, enfermaient

la seconde enceinte, c’est-à-dire le plateau du _pah_, sur lequel

s’élevaient des constructions maories et une quarantaine de huttes

disposées symétriquement.

En y arrivant, les captifs furent horriblement impressionnés à la

vue des têtes qui ornaient les poteaux de la seconde enceinte.

Lady Helena et Mary Grant détournèrent les yeux avec plus de

dégoût encore que d’épouvante.

Ces têtes avaient appartenu aux chefs ennemis tombés dans les

combats, dont les corps servirent de nourriture aux vainqueurs.

Le géographe les reconnut pour telles, à leurs orbites caves et

privés d’yeux.

En effet, l’œil des chefs est dévoré; la tête, préparée à la

manière indigène, vidée de sa cervelle et dénudée de tout

épiderme, le nez maintenu par de petites planchettes, les narines

bourrées de phormium, la bouche et les paupières cousues, est mise

au four et soumise à une fumigation de trente heures.

Ainsi disposée, elle se conserve indéfiniment sans altération ni

ride, et forme des trophées de victoire.

Souvent les maoris conservent la tête de leurs propres chefs;

mais, dans ce cas, l’œil reste dans son orbite et regarde. Les

néo-zélandais montrent ces restes avec orgueil; ils les offrent à

l’admiration des jeunes guerriers, et leur payent un tribut de

vénération par des cérémonies solennelles.

Mais, dans le _pah_ de Kai-Koumou, les têtes d’ennemis ornaient

seules cet horrible muséum, et là, sans doute, plus d’un anglais,

l’orbite vide, augmentait la collection du chef maori.

La case de Kai-Koumou, entre plusieurs huttes de moindre

importance, s’élevait au fond du _pah_, devant un large terrain

découvert que des européens eussent appelé «le champ de bataille.»

Cette case était un assemblage de pieux calfeutrés d’un

entrelacement de branches, et tapissé intérieurement de nattes de

phormium. Vingt pieds de long, quinze pieds de large, dix pieds de

haut faisaient à Kai-Koumou une habitation de trois mille pieds

cubes. Il n’en faut pas plus pour loger un chef zélandais.

Une seule ouverture donnait accès dans la hutte; un battant à

bascule, formé d’un épais tissu végétal, servait de porte. Au-dessus,

le toit se prolongeait en manière d’impluvium. Quelques

figures sculptées au bout des chevrons ornaient la case, et le

«wharepuni» ou portail offrait à l’admiration des visiteurs des

feuillages, des figures symboliques, des monstres, des rinceaux

contournés, tout un fouillis curieux, né sous le ciseau des

ornemanistes indigènes.

À l’intérieur de la case, le plancher fait de terre battue

s’élevait d’un demi-pied au-dessus du sol.

Quelques claies en roseaux, et des matelas de fougère sèche

recouverts d’une natte tissée avec les feuilles longues et

flexibles du «typha», servaient de lits. Au milieu, un trou en

pierre formait le foyer, et au toit, un second trou servait de

cheminée. La fumée, quand elle était suffisamment épaisse, se

décidait enfin à profiter de cette issue, non sans avoir déposé

sur les murs de l’habitation un vernis du plus beau noir.

À côté de la case s’élevaient les magasins qui renfermaient les

provisions du chef, sa récolte de phormium, de patates, de taros,

de fougères comestibles, et les fours où s’opère la cuisson de ces

divers aliments au contact de pierres chauffées. Plus loin, dans

de petites enceintes, parquaient des porcs et des chèvres, rares

descendants des utiles animaux acclimatés par le capitaine Cook.

Des chiens couraient çà et là, quêtant leur maigre nourriture.

Ils étaient assez mal entretenus pour des bêtes qui servent

journellement à l’alimentation du maori.

Glenarvan et ses compagnons avaient embrassé cet ensemble d’un

coup d’œil. Ils attendaient auprès d’une case vide le bon plaisir

du chef, non sans être exposés aux injures d’une bande de vieilles

femmes.

Cette troupe de harpies les entourait, les menaçait du poing,

hurlait et vociférait. Quelques mots d’anglais qui s’échappaient

de leurs grosses lèvres laissaient clairement entrevoir qu’elles

réclamaient d’immédiates vengeances.

Au milieu de ces vociférations et de ces menaces, lady Helena,

tranquille en apparence, affectait un calme qui ne pouvait être

dans son cœur. Cette courageuse femme, pour laisser tout son

sang-froid à lord Glenarvan, se contenait par d’héroïques efforts.

La pauvre Mary Grant, elle, se sentait défaillir, et John Mangles

la soutenait, prêt à se faire tuer pour la défendre. Ses

compagnons supportaient diversement ce déluge d’invectives,

indifférents comme le major, ou en proie à une irritation

croissante comme Paganel.

Glenarvan, voulant éviter à lady Helena l’assaut de ces vieilles

mégères, marcha droit à Kai-Koumou, et montrant le groupe hideux:

«Chasse-les», dit-il.

Le chef maori regarda fixement son prisonnier sans lui répondre;

puis, d’un geste, il fit taire la horde hurlante. Glenarvan

s’inclina, en signe de remerciement, et vint reprendre lentement

sa place au milieu des siens.

En ce moment, une centaine de néo-zélandais étaient réunis dans le

_pah_, des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, les uns

calmes, mais sombres, attendant les ordres de Kai-Koumou, les

autres se livrant à tous les entraînements d’une violente douleur;

ceux-ci pleuraient leurs parents ou amis tombés dans les derniers

combats.

Kai-Koumou, de tous les chefs qui se levèrent à la voix de William

Thompson, revenait seul aux districts du lac, et, le premier, il

apprenait à sa tribu la défaite de l’insurrection nationale,

battue dans les plaines du bas Waikato. Des deux cents guerriers

qui, sous ses ordres, coururent à la défense du sol, cent

cinquante manquaient au retour.

Si quelques-uns étaient prisonniers des envahisseurs, combien,

étendus sur le champ de bataille, ne devaient jamais revenir au

pays de leurs aïeux!

Ainsi s’expliquait la désolation profonde dont la tribu fut

frappée à l’arrivée de Kai-Koumou. Rien n’avait encore transpiré

de la dernière défaite, et cette funeste nouvelle venait d’éclater

à l’instant.

Chez les sauvages, la douleur morale se manifeste toujours par des

démonstrations physiques. Aussi, les parents et amis des guerriers

morts, les femmes surtout, se déchiraient la figure et les épaules

avec des coquilles aiguës. Le sang jaillissait et se mêlait à

leurs larmes. Les profondes incisions marquaient les grands

désespoirs.

Les malheureuses zélandaises, ensanglantées et folles, étaient

horribles à voir.

Un autre motif, très grave aux yeux des indigènes, accroissait

encore leur désespoir. Non seulement le parent, l’ami qu’ils

pleuraient, n’était plus, mais ses ossements devaient manquer au

tombeau de la famille. Or, la possession de ces restes est

regardée, dans la religion maorie, comme indispensable aux

destinées de la vie future; non la chair périssable, mais les os,

qui sont recueillis avec soin, nettoyés, grattés, polis, vernis

même, et définitivement déposés dans «l’oudoupa», c’est-à-dire «la

maison de gloire». Ces tombes sont ornées de statues de bois qui

reproduisent avec une fidélité parfaite les tatouages du défunt.

Mais aujourd’hui, les tombeaux resteraient vides, les cérémonies

religieuses ne s’accompliraient pas, et les os qu’épargnerait la

dent des chiens sauvages blanchiraient sans sépulture sur le champ

du combat.

Alors redoublèrent les marques de douleur. Aux menaces des femmes

succédèrent les imprécations des hommes contre les européens. Les

injures éclataient, les gestes devenaient plus violents. Aux cris

allaient succéder les actes de brutalité.

Kai-Koumou, craignant d’être débordé par les fanatiques de sa

tribu, fit conduire ses captifs en un lieu sacré, situé à l’autre

extrémité du _pah_ sur un plateau abrupt. Cette hutte s’appuyait à

un massif élevé d’une centaine de pieds au-dessus d’elle, qui

terminait par un talus assez raide ce côté du retranchement. Dans

ce «waré-atoua», maison consacrée, les prêtres ou les _arikis_

enseignaient aux zélandais un dieu en trois personnes, le père, le

fils, et l’oiseau ou l’esprit.

La hutte, vaste, bien close, renfermait la nourriture sainte et

choisie que Maoui-Ranga-Rangui mange par la bouche de ses prêtres.

Là, les captifs, momentanément abrités contre la fureur indigène,

s’étendirent sur des nattes de phormium. Lady Helena, ses forces

épuisées, son énergie morale vaincue, se laissa aller dans les

bras de son mari.

Glenarvan, la pressant sur sa poitrine, lui répétait: «Courage, ma

chère Helena, le ciel ne nous abandonnera pas!»

Robert, à peine enfermé, se hissa sur les épaules de Wilson, et

parvint à glisser sa tête par un interstice ménagé entre le toit

et la muraille, où pendaient des chapelets d’amulettes. De là, son

regard embrassait toute l’étendue du _pah_ jusqu’à la case de Kai-Koumou.

«Ils sont assemblés autour du chef, dit-il à voix basse... Ils

agitent leurs bras... Ils poussent des hurlements... Kai-Koumou

veut parler...»

L’enfant se tut pendant quelques minutes, puis il reprit:

«Kai-Koumou parle... Les sauvages se calment... Ils l’écoutent...

--Évidemment, dit le major, ce chef a un intérêt personnel à nous

protéger. Il veut échanger ses prisonniers contre des chefs de sa

tribu! Mais ses guerriers y consentiront-ils?

--Oui!... Ils l’écoutent... Reprit Robert. Ils se dispersent...

Les uns rentrent dans leurs huttes... Les autres quittent le

retranchement...

--Dis-tu vrai? s’écria le major.

--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Robert. Kai-Koumou est resté

seul avec les guerriers de son embarcation. Ah! L’un d’eux se

dirige vers notre case.

--Descends, Robert», dit Glenarvan.

En ce moment, lady Helena, qui s’était relevée, saisit le bras de

son mari.

«Edward, dit-elle d’une voix ferme, ni Mary Grant ni moi nous ne

devons tomber vivantes entre les mains de ces sauvages!»

Et, ces paroles dites, elle tendit à Glenarvan un revolver chargé.

«Une arme! s’écria Glenarvan, dont un éclair illumina les yeux.

--Oui! Les maoris ne fouillent pas leurs prisonnières! Mais cette

arme, c’est pour nous, Edward, non pour eux!...

--Glenarvan, dit rapidement Mac Nabbs, cachez ce revolver! Il

n’est pas temps encore...»

Le revolver disparut sous les vêtements du lord.

La natte qui fermait l’entrée de la case se souleva. Un indigène

parut.

Il fit signe aux prisonniers de le suivre.

Glenarvan et les siens, en groupe serré, traversèrent le _pah_, et

s’arrêtèrent devant Kai-Koumou.

Autour de ce chef étaient réunis les principaux guerriers de sa

tribu. Parmi eux se voyait ce maori dont l’embarcation rejoignit

celle de Kai-Koumou au confluent du Pohaiwhenna sur le Waikato.

C’était un homme de quarante ans, vigoureux, de mine farouche et

cruelle. Il se nommait Kara-Tété, c’est-à-dire «l’irascible» en

langue zélandaise. Kai-Koumou le traitait avec certains égards,

et, à la finesse de son tatouage, on reconnaissait que Kara-Tété

occupait un rang élevé dans la tribu. Cependant, un observateur

eût deviné qu’entre ces deux chefs il y avait rivalité. Le major

observa que l’influence de Kara-Tété portait ombrage à Kai-Koumou.

Ils commandaient tous les deux à ces importantes peuplades du

Waikato et avec une puissance égale. Aussi, pendant cet entretien,

si la bouche de Kai-Koumou souriait, ses yeux trahissaient une

profonde inimitié.

Kai-Koumou interrogea Glenarvan:

«Tu es anglais? lui demanda-t-il.

--Oui, répondit le lord sans hésiter, car cette nationalité

devait rendre un échange plus facile.

--Et tes compagnons? dit Kai-Koumou.

--Mes compagnons sont anglais comme moi. Nous sommes des

voyageurs, des naufragés. Mais, si tu tiens à le savoir, nous

n’avons pas pris part à la guerre.

--Peu importe! répondit brutalement Kara-Tété. Tout anglais est

notre ennemi. Les tiens ont envahi notre île! Ils ont brûlé nos

villages!

--Ils ont eu tort! répondit Glenarvan d’une voix grave. Je te le

dis parce que je le pense, et non parce que je suis en ton

pouvoir.

--Écoute, reprit Kai-Koumou, le Tohonga, le grand prêtre de Nouï-Atoua,

est tombé entre les mains de tes frères; il est prisonnier

des Pakekas. Notre dieu nous commande de racheter sa vie. J’aurais

voulu t’arracher le cœur, j’aurais voulu que ta tête et la tête

de tes compagnons fussent éternellement suspendues aux poteaux de

cette palissade! Mais Nouï-Atoua a parlé.»

En s’exprimant ainsi, Kai-Koumou, jusque-là maître de lui,

tremblait de colère, et sa physionomie s’imprégnait d’une féroce

exaltation.

Puis, après quelques instants, il reprit plus froidement: «Crois-tu

que les anglais échangent notre Tohonga contre ta personne?»

Glenarvan hésita à répondre, et observa attentivement le chef

maori.

«Je l’ignore, dit-il, après un moment de silence.

--Parle, reprit Kai-Koumou. Ta vie vaut-elle la vie de notre

Tohonga?

--Non, répondit Glenarvan. Je ne suis ni un chef ni un prêtre

parmi les miens!»

Paganel, stupéfait de cette réponse, regarda Glenarvan avec un

étonnement profond.

Kai-Koumou parut également surpris.

«Ainsi, tu doutes? dit-il.

--J’ignore, répéta Glenarvan.

--Les tiens ne t’accepteront pas en échange de notre Tohonga?

--Moi seul? Non, répéta Glenarvan. Nous tous, peut-être.

--Chez les maoris, dit Kai-Koumou, c’est tête pour tête.

--Offre d’abord ces femmes en échange de ton prêtre», dit

Glenarvan, qui désigna lady Helena et Mary Grant.

Lady Helena voulut s’élancer vers son mari. Le major la retint.

«Ces deux dames, reprit Glenarvan en s’inclinant avec une grâce

respectueuse vers lady Helena et Mary Grant, occupent un haut rang

dans leur pays.»

Le guerrier regarda froidement son prisonnier. Un mauvais sourire

passa sur ses lèvres; mais il le réprima presque aussitôt, et

répondit d’une voix qu’il contenait à peine:

«Espères-tu donc tromper Kai-Koumou par de fausses paroles,

européen maudit? Crois-tu que les yeux de Kai-Koumou ne sachent

pas lire dans les cœurs!»

Et, montrant lady Helena:

«Voilà ta femme! dit-il.

--Non! La mienne!» s’écria Kara-Tété.

Puis, repoussant les prisonniers, la main du chef s’étendit sur

l’épaule de lady Helena, qui pâlit sous ce contact.

«Edward!» cria la malheureuse femme éperdue.

Glenarvan, sans prononcer un seul mot, leva le bras.

Un coup de feu retentit. Kara-Tété tomba mort.

À cette détonation, un flot d’indigènes sortit des huttes. Le

_pah_ s’emplit en un instant. Cent bras se levèrent sur les

infortunés. Le revolver de Glenarvan lui fut arraché de la main.

Kai-Koumou jeta sur Glenarvan un regard étrange; puis d’une main,

couvrant le corps du meurtrier, de l’autre, il contint la foule

qui se ruait sur les enfants.

Enfin sa voix domina le tumulte.

«Tabou! Tabou!» s’écria-t-il.

À ce mot, la foule s’arrêta devant Glenarvan et ses compagnons,

momentanément préservés par une puissance surnaturelle.

Quelques instants après, ils étaient reconduits au _waré-atoua_,

qui leur servait de prison. Mais Robert Grant et Jacques Paganel

n’étaient plus avec eux.

Chapitre XII

_Les funérailles d’un chef maori_

Kai-Koumou, suivant un exemple assez fréquent dans la Nouvelle-Zélande,

joignait le titre d’_ariki_ à celui de chef de tribu. Il

était revêtu de la dignité de prêtre, et, comme tel, il pouvait

étendre sur les personnes ou sur les objets la superstitieuse

protection du tabou.

Le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet

immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou

la personne tabouée.

Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège

sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu

irrité. D’ailleurs, au cas où la divinité tarderait à venger sa

propre injure, les prêtres ne manqueraient pas d’accélérer sa

vengeance.

Le tabou est appliqué par les chefs dans un but politique, à moins

qu’il ne résulte d’une situation ordinaire de la vie privée. Un

indigène est taboué pendant quelques jours, en mainte

circonstance, lorsqu’il s’est coupé les cheveux, lorsqu’il vient

de subir l’opération du tatouage, lorsqu’il construit une pirogue,

lorsqu’il bâtit une maison, quand il est atteint d’une maladie

mortelle, quand il est mort. Une imprévoyante consommation menace-t-elle

de dépeupler les rivières de leurs poissons, de ruiner dans

leurs primeurs les plantations de patates douces, ces objets sont

frappés d’un tabou protecteur et économique. Un chef veut-il

éloigner les importuns de sa maison, il la taboue; monopoliser à

son profit les relations avec un navire étranger, il le taboue

encore; mettre en quarantaine un trafiquant européen dont il est

mécontent, il le taboue toujours. Son interdiction ressemble alors

à l’ancien «veto» des rois.

Lorsqu’un objet est taboué, nul n’y peut toucher impunément. Quand

un indigène est soumis à cette interdiction, certains aliments lui

sont défendus pendant un temps déterminé. Est-il relevé de cette

diète sévère, s’il est riche, ses esclaves l’assistent et lui

introduisent dans le gosier les mets qu’il ne doit pas toucher de

ses mains; s’il est pauvre, il est réduit à ramasser ses aliments

avec sa bouche, et le tabou en fait un animal.

En somme, et pour conclure, cette singulière coutume dirige et

modifie les moindres actions des néo-zélandais. C’est l’incessante

intervention de la divinité dans la vie sociale. Il a force de loi

et l’on peut dire que tout le code indigène, code indiscutable et

indiscuté, se résume dans la fréquente application du tabou.

Les enfants du capitaine Grant · 第 42 / 50 段