--Mon cher lord, mieux vaut défiance que confiance avec les
maoris. Je ne sais dans quels termes ils sont avec les anglais, si
l’insurrection est comprimée ou victorieuse, si nous ne tombons
pas en pleine guerre. Or, modestie à part, des gens de notre
qualité seraient de bonne prise, et je ne tiens pas à tâter malgré
moi de l’hospitalité zélandaise. Je trouve donc sage d’éviter ce
village de Ngarnavahia, de le tourner, de fuir toute rencontre des
indigènes. Une fois à Drury, ce sera différent, et là, nos
vaillantes compagnes se referont à leur aise des fatigues du
voyage.»
L’opinion du géographe prévalut. Lady Helena préféra passer une
dernière nuit en plein air et ne pas exposer ses compagnons. Ni
Mary Grant ni elle ne demandèrent à faire halte, et elles
continuèrent à suivre les berges de la rivière.
Deux heures après, les premières ombres du soir commençaient à
descendre des montagnes. Le soleil, avant de disparaître sous
l’horizon de l’occident, avait profité d’une subite trouée de
nuages pour darder quelques rayons tardifs. Les sommets éloignés
de l’est s’empourprèrent des derniers feux du jour.
Ce fut comme un rapide salut à l’adresse des voyageurs.
Glenarvan et les siens hâtèrent le pas. Ils connaissaient la
brièveté du crépuscule sous cette latitude déjà élevée, et combien
se fait vite cet envahissement de la nuit. Il s’agissait
d’atteindre le confluent des deux rivières avant l’obscurité
profonde. Mais un épais brouillard se leva de terre et rendit très
difficile la reconnaissance de la route.
Heureusement, l’ouïe remplaça la vue, que les ténèbres rendaient
inutile. Bientôt un murmure plus accentué des eaux indiqua la
réunion des deux fleuves dans un même lit. À huit heures, la
petite troupe arrivait à ce point où le Waipa se perd dans le
Waikato, non sans quelques mugissements des ondes heurtées.
«Le Waikato est là, s’écria Paganel, et la route d’Auckland
remonte le long de sa rive droite.
--Nous la verrons demain, répondit le major. Campons ici. Il me
semble que ces ombres plus marquées sont celles d’un petit fourré
d’arbres qui a poussé là tout exprès pour nous abriter. Soupons et
dormons.
--Soupons, dit Paganel, mais de biscuits et de viande sèche, sans
allumer un feu. Nous sommes arrivés ici incognito, tâchons de nous
en aller de même! Très heureusement, ce brouillard nous rend
invisibles.»
Le bouquet d’arbres fut atteint, et chacun se conforma aux
prescriptions du géographe. Le souper froid fut absorbé sans
bruit, et bientôt un profond sommeil s’empara des voyageurs
fatigués par une marche de quinze milles.
Chapitre X
_Le fleuve national_
Le lendemain, au lever du jour, un brouillard assez dense rampait
lourdement sur les eaux du fleuve. Une partie des vapeurs qui
saturaient l’air s’était condensée par le refroidissement et
couvrait d’un nuage épais la surface des eaux. Mais les rayons du
soleil ne tardèrent pas à percer ces masses vésiculaires, qui
fondirent sous le regard de l’astre radieux. Les rives embrumées
se dégagèrent, et le cours du Waikato apparut dans toute sa
matinale beauté.
Une langue de terre finement allongée, hérissée d’arbrisseaux,
venait mourir en pointe à la réunion des deux courants. Les eaux
du Waipa, plus fougueuses, refoulaient les eaux du Waikato pendant
un quart de mille avant de s’y confondre; mais le fleuve, puissant
et calme, avait bientôt raison de la rageuse rivière, et il
l’entraînait paisiblement dans son cours jusqu’au réservoir du
Pacifique.
Lorsque les vapeurs se levèrent, une embarcation se montra, qui
remontait le courant du Waikato.
C’était un canot long de soixante-dix pieds, large de cinq,
profond de trois, l’avant relevé comme une gondole vénitienne, et
taillé tout entier dans le tronc d’un sapin _kahikatea_. Un lit de
fougère sèche en garnissait le fond. Huit avirons à l’avant le
faisaient voler à la surface des eaux, pendant qu’un homme, assis
à l’arrière, le dirigeait au moyen d’une pagaie mobile.
Cet homme était un indigène de grande taille, âgé de quarante-cinq
ans environ, à la poitrine large, aux membres musculeux, armé de
pieds et de mains vigoureux. Son front bombé et sillonné de plis
épais, son regard violent, sa physionomie sinistre, en faisaient
un personnage redoutable.
C’était un chef maori, et de haut rang. On le voyait au tatouage
fin et serré qui zébrait son corps et son visage. Des ailes de son
nez aquilin partaient deux spirales noires qui, cerclant ses yeux
jaunes, se rejoignaient sur son front et se perdaient dans sa
magnifique chevelure. Sa bouche aux dents éclatantes et son menton
disparaissaient sous de régulières bigarrures, dont les élégantes
volutes se contournaient jusqu’à sa robuste poitrine.
Le tatouage, le «moko» des néo-zélandais, est une haute marque de
distinction. Celui-là seul est digne de ces paraphes honorifiques
qui a figuré vaillamment dans quelques combats. Les esclaves, les
gens du bas peuple, ne peuvent y prétendre. Les chefs célèbres se
reconnaissent au fini, à la précision et à la nature du dessin qui
reproduit souvent sur leurs corps des images d’animaux. Quelques-uns
subissent jusqu’à cinq fois l’opération fort douloureuse du
moko. Plus on est illustre, plus on est «illustré» dans ce pays de
la Nouvelle-Zélande.
Dumont-d’Urville a donné de curieux détails sur cette coutume. Il
a justement fait observer que le moko tenait lieu de ces armoiries
dont certaines familles sont si vaines en Europe. Mais il remarque
une différence entre ces deux signes de distinction:
C’est que les armoiries des européens n’attestent souvent que le
mérite individuel de celui qui, le premier, a su les obtenir, sans
rien prouver quant au mérite de ses enfants; tandis que les
armoiries individuelles des néo-zélandais témoignent d’une manière
authentique que, pour avoir le droit de les porter, ils ont dû
faire preuve d’un courage personnel extraordinaire.
D’ailleurs, le tatouage des maoris, indépendamment de la
considération dont il jouit, possède une incontestable utilité. Il
donne au système cutané un surcroît d’épaisseur, qui permet à la
peau de résister aux intempéries des saisons et aux incessantes
piqûres des moustiques.
Quant au chef qui dirigeait l’embarcation, nul doute possible sur
son illustration. L’os aigu d’albatros, qui sert aux tatoueurs
maoris, avait, en lignes serrées et profondes, sillonné cinq fois
son visage.
Il en était à sa cinquième édition, et cela se voyait à sa mine
hautaine.
Son corps, drapé dans une vaste natte de «phormium» garnie de
peaux de chiens, était ceint d’un pagne ensanglanté dans les
derniers combats.
Ses oreilles supportaient à leur lobe allongé des penchants en
jade vert, et, autour de son cou, frémissaient des colliers de
«pounamous», sortes de pierres sacrées auxquelles les zélandais
attachent quelque idée superstitieuse. À son côté reposait un
fusil de fabrique anglaise, et un «patou-patou», espèce de hache à
double tranchant, couleur d’émeraude et longue de dix-huit pouces.
Auprès de lui, neuf guerriers d’un moindre rang, mais armés, l’air
farouche, quelques-uns souffrant encore de blessures récentes,
demeuraient dans une immobilité parfaite, enveloppés de leur
manteau de phormium. Trois chiens de mine sauvage étaient étendus
à leurs pieds. Les huit rameurs de l’avant semblaient être des
serviteurs ou des esclaves du chef. Ils nageaient vigoureusement.
Aussi l’embarcation remontait le courant du Waikato, peu rapide du
reste, avec une vitesse notable.
Au centre de ce long canot, les pieds attachés, mais les mains
libres, dix prisonniers européens se tenaient serrés les uns
contre les autres.
C’étaient Glenarvan et lady Helena, Mary Grant, Robert, Paganel,
le major, John Mangles, le _stewart_, les deux matelots.
La veille au soir, toute la petite troupe, trompée par l’épais
brouillard, était venue camper au milieu d’un nombreux parti
d’indigènes. Vers le milieu de la nuit, les voyageurs surpris dans
leur sommeil furent faits prisonniers, puis transportés à bord de
l’embarcation. Ils n’avaient pas été maltraités jusqu’alors, mais
ils eussent en vain essayé de résister. Leurs armes, leurs
munitions étaient entre les mains des sauvages, et leurs propres
balles les auraient promptement jetés à terre.
Ils ne tardèrent pas à apprendre, en saisissant quelques mots
anglais dont se servaient les indigènes, que ceux-ci, refoulés par
les troupes britanniques, battus et décimés, regagnaient les
districts du haut Waikato. Le chef maori, après une opiniâtre
résistance, ses principaux guerriers massacrés par les soldats du
42e régiment, revenait faire un nouvel appel aux tribus du fleuve,
afin de rejoindre l’indomptable William Thompson, qui luttait
toujours contre les conquérants. Ce chef se nommait Kai-Koumou,
nom sinistre en langue indigène, qui signifie «celui qui mange les
membres de son ennemi.» Il était brave, audacieux, mais sa cruauté
égalait sa valeur. Il n’y avait aucune pitié à attendre de lui.
Son nom était bien connu des soldats anglais, et sa tête venait
d’être mise à prix par le gouverneur de la Nouvelle-Zélande.
Ce coup terrible avait frappé lord Glenarvan au moment où il
allait atteindre le port si désiré d’Auckland et se rapatrier en
Europe. Cependant, à considérer son visage froid et calme, on
n’aurait pu deviner l’excès de ses angoisses. C’est que Glenarvan,
dans les circonstances graves, se montrait à la hauteur de ses
infortunes. Il sentait qu’il devait être la force, l’exemple de sa
femme et de ses compagnons, lui, l’époux, le chef; prêt d’ailleurs
à mourir le premier pour le salut commun quand les circonstances
l’exigeraient. Profondément religieux, il ne voulait pas
désespérer de la justice de Dieu en face de la sainteté de son
entreprise, et, au milieu des périls accumulés sur sa route, il ne
regretta pas l’élan généreux qui l’avait entraîné jusque dans ces
sauvages pays.
Ses compagnons étaient dignes de lui; ils partageaient ses nobles
pensées, et, à voir leur physionomie tranquille et fière, on ne
les eût pas crus entraînés vers une suprême catastrophe.
D’ailleurs, par un commun accord et sur le conseil de Glenarvan,
ils avaient résolu d’affecter une indifférence superbe devant les
indigènes. C’était le seul moyen d’imposer à ces farouches
natures. Les sauvages, en général, et particulièrement les maoris,
ont un certain sentiment de dignité dont ils ne se départissent
jamais. Ils estiment qui se fait estimer par son sang-froid et son
courage.
Glenarvan savait qu’en agissant ainsi, il épargnait à ses
compagnons et à lui d’inutiles mauvais traitements.
Depuis le départ du campement, les indigènes, peu loquaces comme
tous les sauvages, avaient à peine parlé entre eux. Cependant, à
quelques mots échangés, Glenarvan reconnut que la langue anglaise
leur était familière. Il résolut donc d’interroger le chef
zélandais sur le sort qui leur était réservé.
S’adressant à Kai-Koumou, il lui dit d’une voix exempte de toute
crainte:
«Où nous conduis-tu, chef?»
Kai-Koumou le regarda froidement sans lui répondre.
«Que comptes-tu faire de nous?» reprit Glenarvan.
Les yeux de Kai-Koumou brillèrent d’un éclair rapide, et d’une
voix grave, il répondit alors:
«T’échanger, si les tiens veulent de toi; te tuer, s’ils
refusent.»
Glenarvan n’en demanda pas davantage, mais l’espoir lui revint au
cœur. Sans doute, quelques chefs de l’armée maorie étaient tombés
aux mains des anglais, et les indigènes voulaient tenter de les
reprendre par voie d’échange. Il y avait donc là une chance de
salut, et la situation n’était pas désespérée.
Cependant, le canot remontait rapidement le cours du fleuve.
Paganel, que la mobilité de son caractère emportait volontiers
d’un extrême à l’autre, avait repris tout espoir. Il se disait que
les maoris leur épargnaient la peine de se rendre aux postes
anglais, et que c’était autant de gagné. Donc, tout résigné à son
sort, il suivait sur sa carte le cours du Waikato à travers les
plaines et les vallées de la province. Lady Helena et Mary Grant,
comprimant leurs terreurs, s’entretenaient à voix basse avec
Glenarvan, et le plus habile physionomiste n’eût pas surpris sur
leurs visages les angoisses de leur cœur.
Le Waikato est le fleuve national de la Nouvelle-Zélande. Les
maoris en sont fiers et jaloux, comme les allemands du Rhin et les
slaves du Danube. Dans son cours de deux cents milles, il arrose
les plus belles contrées de l’île septentrionale, depuis la
province de Wellington jusqu’à la province d’Auckland. Il a donné
son nom à toutes ces tribus riveraines qui, indomptables et
indomptées, se sont levées en masse contre les envahisseurs.
Les eaux de ce fleuve sont encore à peu près vierges de tout
sillage étranger. Elles ne s’ouvrent que devant la proue des
pirogues insulaires. C’est à peine si quelque audacieux touriste a
pu s’aventurer entre ces rives sacrées. L’accès du haut Waikato
paraît être interdit aux profanes européens.
Paganel connaissait la vénération des indigènes pour cette grande
artère zélandaise. Il savait que les naturalistes anglais et
allemands ne l’avaient guère remonté au delà de sa jonction avec
le Waipa.
Jusqu’où le bon plaisir de Kai-Koumou allait-il entraîner ses
captifs? Il n’aurait pu le deviner, si le mot «taupo», fréquemment
répété entre le chef et ses guerriers, n’eût éveillé son
attention.
Il consulta sa carte et vit que ce nom de _taupo_ s’appliquait à
un lac célèbre dans les annales géographiques, et creusé sur la
portion la plus montagneuse de l’île, à l’extrémité méridionale de
la province d’Auckland. Le Waikato sort de ce lac, après l’avoir
traversé dans toute sa largeur. Or, du confluent au lac, le fleuve
se développe sur un parcours de cent vingt milles environ.
Paganel, s’adressant en français à John Mangles pour ne pas être
compris des sauvages, le pria d’estimer la vitesse du canot. John
la porta à trois milles à peu près par heure.
«Alors, répondit le géographe, si nous faisons halte pendant la
nuit, notre voyage jusqu’au lac durera près de quatre jours.
--Mais les postes anglais, où sont-ils situés? demanda Glenarvan.
--Il est difficile de le savoir! répondit Paganel. Cependant la
guerre a dû se porter dans la province de Taranaki, et, selon
toute probabilité, les troupes sont massées du côté du lac, au
revers des montagnes, là où s’est concentré le foyer de
l’insurrection.
--Dieu le veuille!» dit lady Helena.
Glenarvan jeta un triste regard sur sa jeune femme, sur Mary
Grant, exposées à la merci de ces farouches indigènes et emportées
dans un pays sauvage, loin de toute intervention humaine. Mais il
se vit observé par Kai-Koumou, et, par prudence, ne voulant pas
lui laisser deviner que l’une des captives fût sa femme, il
refoula ses pensées dans son cœur et observa les rives du fleuve
avec une parfaite indifférence.
L’embarcation, à un demi-mille au-dessus du confluent, avait passé
sans s’arrêter devant l’ancienne résidence du roi Potatau. Nul
autre canot ne sillonnait les eaux du fleuve. Quelques huttes,
longuement espacées sur les rives, témoignaient par leur
délabrement des horreurs d’une guerre récente.
Les campagnes riveraines semblaient abandonnées, les bords du
fleuve étaient déserts. Quelques représentants de la famille des
oiseaux aquatiques animaient seuls cette triste solitude. Tantôt,
le «taparunga», un échassier aux ailes noires, au ventre blanc, au
bec rouge, s’enfuyait sur ses longues pattes. Tantôt, des hérons
de trois espèces, le «matuku» cendré, une sorte de butor à mine
stupide, et le magnifique «kotuku», blanc de plumage, jaune de
bec, noir de pieds, regardaient paisiblement passer l’embarcation
indigène. Où les berges déclives accusaient une certaine
profondeur de l’eau, le martin-pêcheur, le «kotaré» des maoris,
guettait ces petites anguilles qui frétillent par millions dans
les rivières zélandaises. Où les buissons s’arrondissaient au-dessus
du fleuve, des huppes très fières, des rallecs et des
poules sultanes faisaient leur matinale toilette sous les premiers
rayons du soleil. Tout ce monde ailé jouissait en paix des loisirs
que lui laissait l’absence des hommes chassés ou décimés par la
guerre.
Pendant cette première partie de son cours, le Waikato coulait
largement au milieu de vastes plaines. Mais en amont, les
collines, puis les montagnes, allaient bientôt rétrécir la vallée
où s’était creusé son lit. À dix milles au-dessus du confluent, la
carte de Paganel indiquait sur la rive gauche le rivage de
Kirikiriroa, qui s’y trouva en effet. Kai-Koumou ne s’arrêta
point. Il fit donner aux prisonniers leurs propres aliments
enlevés dans le pillage du campement. Quant à ses guerriers, ses
esclaves et lui, ils se contentèrent de la nourriture indigène, de
fougères comestibles, le «pteris esculenta» des botanistes,
racines cuites au four, et de «kapanas», pommes de terre
abondamment cultivées dans les deux îles. Nulle matière animale ne
figurait à leur repas, et la viande sèche des captifs ne parut
leur inspirer aucun désir.
À trois heures, quelques montagnes se dressèrent sur la rive
droite, les Pokaroa-Ranges, qui ressemblaient à une courtine
démantelée. Sur certaines arêtes à pic étaient perchés des «pahs»
en ruines, anciens retranchements élevés par les ingénieurs maoris
dans d’inexpugnables positions. On eût dit de grands nids
d’aigles.
Le soleil allait disparaître derrière l’horizon, quand le canot
heurta une berge encombrée de ces pierres ponces que le Waikato,
sorti de montagnes volcaniques, entraîne dans son cours. Quelques
arbres poussaient là, qui parurent propres à abriter un campement.
Kai-Koumou fit débarquer ses prisonniers, et les hommes eurent les
mains liées, les femmes restèrent libres; tous furent placés au
centre du campement, auquel des brasiers allumés firent une
infranchissable barrière de feux.
Avant que Kai-Koumou eût appris à ses captifs son intention de les
échanger, Glenarvan et John Mangles avaient discuté les moyens de
recouvrer leur liberté. Ce qu’ils ne pouvaient essayer dans
l’embarcation, ils espéraient le tenter à terre, à l’heure du
campement, avec les hasards favorables de la nuit.
Mais, depuis l’entretien de Glenarvan et du chef zélandais, il
parut sage de s’abstenir. Il fallait patienter. C’était le parti
le plus prudent.
L’échange offrait des chances de salut que ne présentaient pas une
attaque à main armée ou une fuite à travers ces contrées
inconnues.
Certainement, bien des événements pouvaient surgir qui
retarderaient ou empêcheraient même une telle négociation; mais le
mieux était encore d’en attendre l’issue. En effet, que pouvaient
faire une dizaine d’hommes sans armes contre une trentaine de
sauvages bien armés? Glenarvan, d’ailleurs, supposait que la tribu
de Kai-Koumou avait perdu quelque chef de haute valeur qu’elle
tenait particulièrement à reprendre, et il ne se trompait pas.
Le lendemain, l’embarcation remonta le cours du fleuve avec une
nouvelle rapidité. À dix heures, elle s’arrêta un instant au
confluent du Pohaiwhenna, petite rivière qui venait sinueusement
des plaines de la rive droite.
Là un canot, monté par dix indigènes, rejoignit l’embarcation de
Kai-Koumou. Les guerriers échangèrent à peine le salut d’arrivée,
le «aïré maira», qui veut dire «viens ici en bonne santé», et les
deux canots marchèrent de conserve. Les nouveaux venus avaient
récemment combattu contre les troupes anglaises. On le voyait à
leurs vêtements en lambeaux, à leurs armes ensanglantées, aux
blessures qui saignaient encore sous leurs haillons.
Ils étaient sombres, taciturnes. Avec l’indifférence naturelle à
tous les peuples sauvages, ils n’accordèrent aucune attention aux
européens.
À midi, les sommets du Maungatotari se dessinèrent dans l’ouest.
La vallée du Waikato commençait à se resserrer. Là, le fleuve,
profondément encaissé, se déchaînait avec la violence d’un rapide.
Mais la vigueur des indigènes, doublée et régularisée par un chant
qui rythmait le battement des rames, enleva l’embarcation sur les
eaux écumantes. Le rapide fut dépassé, et le Waikato reprit son
cours lent, brisé de mille en mille par l’angle de ses rives.
Vers le soir, Kai-Koumou accosta au pied des montagnes dont les
premiers contreforts tombaient à pic sur d’étroites berges. Là,
une vingtaine d’indigènes, débarqués de leurs canots, prenaient
des dispositions pour la nuit. Des feux flambaient sous les
arbres. Un chef, l’égal de Kai-Koumou, s’avança à pas comptés, et,
frottant son nez contre celui de Kai-Koumou, il lui donna le salut
cordial du «chongui». Les prisonniers furent déposés au centre du
campement et gardés avec une extrême vigilance.
Le lendemain matin, cette longue remontée du Waikato fut reprise.
D’autres embarcations arrivèrent par les petits affluents du
fleuve. Une soixantaine de guerriers, évidemment les fuyards de la
dernière insurrection, étaient réunis alors, et, plus ou moins
maltraités par les balles anglaises, ils regagnaient les districts
des montagnes. Quelquefois, un chant s’élevait des canots qui
marchaient en ligne. Un indigène entonnait l’ode patriotique du
mystérieux «Pihé», _papa ra ti wati tidi i dounga nei_... Hymne
national qui entraîne les maoris à la guerre de l’indépendance. La
voix du chanteur, pleine et sonore, réveillait les échos des
montagnes, et, après chaque couplet, les indigènes, frappant leur
poitrine, qui résonnait comme un tambour, reprenaient en chœur la
strophe belliqueuse. Puis, sur un nouvel effort de rames, les
canots faisaient tête au courant et volaient à la surface des
eaux.
Un phénomène curieux vint, pendant cette journée, marquer la
navigation du fleuve. Vers quatre heures, l’embarcation, sans
hésiter, sans retarder sa course, guidée par la main ferme du
chef, se lança à travers une vallée étroite. Des remous se
brisaient avec rage contre des îlots nombreux et propices aux
accidents.
Moins que jamais, dans cet étrange passage du Waikato, il n’était
permis de chavirer, car ses bords n’offraient aucun refuge.
Quiconque eût mis le pied sur la vase bouillante des rives se fût
inévitablement perdu.
En effet, le fleuve coulait entre ces sources chaudes signalées de
tout temps à la curiosité des touristes. L’oxyde de fer colorait
en rouge vif le limon des berges, où le pied n’eût pas rencontré
une toise de tuf solide. L’atmosphère était saturée d’une odeur
sulfureuse très pénétrante. Les indigènes n’en souffraient pas,
mais les captifs furent sérieusement incommodés par les miasmes
exhalés des fissures du sol et les bulles qui crevaient sous la
tension des gaz intérieurs. Mais si l’odorat se faisait
difficilement à ces émanations, l’œil ne pouvait qu’admirer cet
imposant spectacle.
Les embarcations s’aventurèrent dans l’épaisseur d’un nuage de
vapeurs blanches. Ses éblouissantes volutes s’étageaient en dôme
au-dessus du fleuve. Sur ses rives, une centaine de geysers, les
uns lançant des masses de vapeurs, les autres s’épanchant en
colonnes liquides, variaient leurs effets comme les jets et les
cascades d’un bassin, organisés par la main de l’homme. On eût dit
que quelque machiniste dirigeait à son gré les intermittences de
ces sources. Les eaux et les vapeurs, confondues dans l’air,
s’irisaient aux rayons du soleil.
En cet endroit, le Waikato coulait sur un lit mobile qui bout
incessamment sous l’action des feux souterrains. Non loin, du côté
du lac Rotorua, dans l’est, mugissaient les sources thermales et
les cascades fumantes du Rotomahana et du Tetarata entrevues par
quelques hardis voyageurs. Cette région est percée de geysers, de
cratères et de solfatares.
Là s’échappe le trop-plein des gaz qui n’ont pu trouver issue par
les insuffisantes soupapes du Tongariro et du Wakari, les seuls
volcans en activité de la Nouvelle-Zélande.