» Mais le bon droit n’a pas toujours les bonnes armes. Après des

combats meurtriers, le général Cameron parvint à soumettre le

district du Waikato, un district vide et dépeuplé, car les maoris

lui échappèrent de toutes parts. Il y eut d’admirables faits de

guerre. Quatre cents maoris enfermés dans la forteresse d’Orakan,

assiégés par mille anglais sous les ordres du brigadier général

Carey, sans vivres, sans eau, refusèrent de se rendre. Puis, un

jour, en plein midi, ils se frayèrent un chemin à travers le 40e

régiment décimé, et se sauvèrent dans les marais.

--Mais la soumission du district de Waikato, demanda John

Mangles, a-t-elle terminé cette sanglante guerre?

--Non, mon ami, répondit Paganel. Les anglais ont résolu de

marcher sur la province de Taranaki et d’assiéger Mataitawa, la

forteresse de William Thompson. Mais ils ne s’en empareront pas

sans des pertes considérables. Au moment de quitter Paris, j’avais

appris que le gouverneur et le général venaient d’accepter la

soumission des tribus Taranga, et qu’ils leur laissaient les trois

quarts de leurs terres. On disait aussi que le principal chef de

la rébellion, William Thompson, songeait à se rendre; mais les

journaux australiens n’ont point confirmé cette nouvelle; au

contraire. Il est donc probable qu’en ce moment même la résistance

s’organise avec une nouvelle vigueur.

--Et suivant votre opinion, Paganel, dit Glenarvan, cette lutte

aurait pour théâtre les provinces de Taranaki et d’Auckland.

--Je le pense.

--Cette province même où nous a jetés le naufrage du _Macquarie_?

--Précisément. Nous avons pris terre à quelques milles au-dessus

du havre Kawhia, où doit flotter encore le pavillon national des

maoris.

--Alors, nous ferons sagement de remonter vers le nord, dit

Glenarvan.

--Très sagement, en effet, répondit Paganel. Les néo-zélandais

sont enragés contre les européens, et particulièrement contre les

anglais. Donc, évitons de tomber entre leurs mains.

--Peut-être rencontrerons-nous quelque détachement de troupes

européennes? dit lady Helena. Ce serait une bonne fortune.

--Peut-être, madame, répondit le géographe, mais je ne l’espère

pas. Les détachements isolés ne battent pas volontiers la

campagne, quand le moindre buisson, la plus frêle broussaille

cache un tirailleur habile. Je ne compte donc point sur une

escorte des soldats du 40e régiment. Mais quelques missions sont

établies sur la côte ouest que nous allons suivre, et nous pouvons

facilement faire des étapes de l’une à l’autre jusqu’à Auckland.

Je songe même à rejoindre cette route que M De Hochstetter a

parcourue en suivant le cours du Waikato.

--Était-ce un voyageur, Monsieur Paganel? demanda Robert Grant.

--Oui, mon garçon, un membre de la commission scientifique

embarquée à bord de la frégate autrichienne _la Novara_ pendant

son voyage de circumnavigation en 1858.

--Monsieur Paganel, reprit Robert, dont les yeux s’allumaient à

la pensée des grandes expéditions géographiques, la Nouvelle-Zélande

a-t-elle des voyageurs célèbres comme Burke et Stuart en

Australie?

--Quelques-uns, mon enfant, tels que le docteur Hooker, le

professeur Brizard, les naturalistes Dieffenbach et Julius Haast;

mais, quoique plusieurs d’entre eux aient payé de la vie leur

aventureuse passion, ils sont moins célèbres que les voyageurs

australiens ou africains.

--Et vous connaissez leur histoire? demanda le jeune Grant.

--Parbleu, mon garçon, et comme je vois que tu grilles d’en

savoir autant que moi, je vais te la dire.

--Merci, Monsieur Paganel, je vous écoute.

--Et nous aussi, nous vous écoutons, dit lady Helena. Ce n’est

pas la première fois que le mauvais temps nous aura forcés de nous

instruire. Parlez pour tout le monde, Monsieur Paganel.

--À vos ordres, madame, répondit le géographe, mais mon récit ne

sera pas long. Il ne s’agit point ici de ces hardis découvreurs

qui luttaient corps à corps avec le minotaure australien. La

Nouvelle-Zélande est un pays trop peu étendu pour se défendre

contre les investigations de l’homme. Aussi mes héros n’ont-ils

point été des voyageurs, à proprement parler, mais de simples

touristes, victimes des plus prosaïques accidents.

--Et vous les nommez?... Demanda Mary Grant.

--Le géomètre Witcombe, et Charlton Howitt, celui-là même qui a

retrouvé les restes de Burke, dans cette mémorable expédition que

je vous ai racontée pendant notre halte aux bords de la Wimerra.

Witcombe et Howitt commandaient chacun deux explorations dans

l’île de Tawaï-Pounamou.

» Tous deux partirent de Christ-church, dans les premiers mois de

1863, pour découvrir des passages différents à travers les

montagnes du nord de la province de Canterbury. Howitt,

franchissant la chaîne sur la limite septentrionale de la

province, vint établir son quartier général sur le lac Brunner,

Witcombe, au contraire, trouva dans la vallée du Rakaia un passage

qui aboutissait à l’est du mont Tyndall. Witcombe avait un

compagnon de route, Jacob Louper, qui a publié dans le _lyttleton-times_

le récit du voyage et de la catastrophe. Autant qu’il m’en

souvient, le 22 avril 1863 les deux explorateurs se trouvaient au

pied d’un glacier où le Rakaia prend sa source. Ils montèrent

jusqu’au sommet du mont et s’engagèrent à la recherche de nouveaux

passages. Le lendemain, Witcombe et Louper, épuisés de fatigue et

de froid, campaient par une neige épaisse à quatre mille pieds au-dessus

du niveau de la mer. Pendant sept jours, ils errèrent dans

les montagnes, au fond de vallées dont les parois à pic ne

livraient aucune issue, souvent sans feu, parfois sans nourriture,

leur sucre changé en sirop, leur biscuit réduit à une pâte humide,

leurs habits et leurs couvertures ruisselants de pluie, dévorés

par des insectes, faisant de grandes journées de trois milles et

de petites journées pendant lesquelles ils gagnaient deux cents

yards à peine. Enfin, le 29 avril, ils rencontrèrent une hutte de

maoris, et, dans un jardin, quelques poignées de pommes de terre.

Ce fut le dernier repas que les deux amis partagèrent ensemble. Le

soir, ils atteignirent le rivage de la mer, près de l’embouchure

du Taramakau. Il s’agissait de passer sur sa rive droite, afin de

se diriger au nord vers le fleuve Grey. Le Taramakau était profond

et large.

» Louper, après une heure de recherches, trouva deux petits canots

endommagés qu’il répara de son mieux et qu’il fixa l’un à l’autre.

Les deux voyageurs s’embarquèrent vers le soir. Mais à peine au

milieu du courant, les canots s’emplirent d’eau.

» Witcombe se jeta à la nage et retourna vers la rive gauche.

Jacob Louper, qui ne savait pas nager, resta accroché au canot. Ce

fut ce qui le sauva, mais non sans péripéties. Le malheureux fut

poussé vers les brisants.

» Une première lame le plongea au fond de la mer. Une seconde le

ramena à la surface. Il fut heurté contre les rocs. La plus sombre

des nuits était venue. La pluie tombait à torrents. Louper, le

corps sanglant et gonflé par l’eau de mer, resta ainsi ballotté

pendant plusieurs heures. Enfin, le canot heurta la terre ferme,

et le naufragé, privé de sentiment, fut rejeté sur le rivage. Le

lendemain, au lever du jour, il se traîna vers une source, et

reconnut que le courant l’avait porté à un mille de l’endroit où

il venait de tenter le passage du fleuve. Il se leva, il suivit la

côte et trouva bientôt l’infortuné Witcombe, le corps et la tête

enfouis dans la vase. Il était mort. Louper de ses mains creusa

une fosse au milieu des sables et enterra le cadavre de son

compagnon. Deux jours après, mourant de faim, il fut recueilli par

des maoris hospitaliers, --il y en a quelques-uns, --et, le 4

mai, il atteignit le lac Brunner, au campement de Charlton Howitt,

qui, six semaines plus tard, allait périr lui-même comme le

malheureux Witcombe.

--Oui! dit John Mangles, il semble que ces catastrophes

s’enchaînent, qu’un lien fatal unit les voyageurs entre eux, et

qu’ils périssent tous, quand le centre vient à se rompre.

--Vous avez raison, ami John, répondit Paganel, et souvent j’ai

fait cette remarque. Par quelle loi de solidarité Howitt a-t-il

été conduit à succomber à peu près dans les mêmes circonstances?

on ne peut le dire. Charlton Howitt avait été engagé par M Wyde,

chef des travaux du gouvernement, pour tracer une route praticable

aux chevaux depuis les plaines d’Hurunui jusqu’à l’embouchure du

Taramakau. Il partit le 1er janvier 1863, accompagné de cinq

hommes. Il s’acquitta de sa mission avec une incomparable

intelligence, et une route longue de quarante milles fut percée

jusqu’à un point infranchissable du Taramakau. Howitt revint alors

à Christchurch et, malgré l’hiver qui s’approchait, il demanda à

continuer ses travaux.

» M Wyde y consentit. Howitt repartit pour approvisionner son

campement afin d’y passer la mauvaise saison. C’est à cette époque

qu’il recueillit Jacob Louper. Le 27 juin, Howitt et deux de ses

hommes, Robert Little, Henri Mullis, quittèrent le campement. Ils

traversèrent le lac Brunner. Depuis, on ne les a jamais revus.

Leur canot, frêle et ras sur l’eau, fut retrouvé échoué sur la

côte. On les a cherchés pendant neuf semaines, mais en vain, et il

est évident que ces malheureux, qui ne savaient pas nager, se sont

noyés dans les eaux du lac.

--Mais pourquoi ne seraient-ils pas sains et saufs, chez quelque

tribu zélandaise? dit lady Helena. Il est au moins permis d’avoir

des doutes sur leur mort.

--Hélas! Non, madame, répondit Paganel, puisque, au mois d’août

1864, un an après la catastrophe, ils n’avaient pas reparu... Et

quand on est un an sans reparaître dans ce pays de la Nouvelle-Zélande,

murmura-t-il à voix basse, c’est qu’on est

irrévocablement perdu!»

Chapitre IX

_Trente milles au nord_

Le 7 février, à six heures du matin, le signal du départ fut donné

par Glenarvan. La pluie avait cessé pendant la nuit. Le ciel,

capitonné de petits nuages grisâtres, arrêtait les rayons du

soleil à trois milles au-dessus du sol. La température modérée

permettait d’affronter les fatigues d’un voyage diurne.

Paganel avait mesuré sur la carte une distance de quatre-vingts

milles entre la pointe de Cahua et Auckland; c’était un voyage de

huit jours, à dix milles par vingt-quatre heures. Mais, au lieu de

suivre les rivages sinueux de la mer, il lui parut bon de gagner à

trente milles le confluent du Waikato et du Waipa, au village de

Ngarnavahia.

Là, passe l’«overland mail _track_», route, pour ne pas dire

sentier, praticable aux voitures, qui traverse une grande partie

de l’île depuis Napier sur la baie Hawkes jusqu’à Auckland. Alors,

il serait facile d’atteindre Drury et de s’y reposer dans un

excellent hôtel que recommande particulièrement le naturaliste

Hochstetter.

Les voyageurs, munis chacun de leur part de vivres, commencèrent à

tourner les rivages de la baie Aotea. Par prudence, ils ne

s’écartaient point les uns des autres, et par instinct, leurs

carabines armées, ils surveillaient les plaines ondulées de l’est.

Paganel, son excellente carte à la main, trouvait un plaisir

d’artiste à relever l’exactitude de ses moindres détails.

Pendant une partie de la journée, la petite troupe foula un sable

composé de débris de coquilles bivalves, d’os de seiche, et

mélangé dans une grande proportion de peroxyde et de protoxyde de

fer. Un aimant approché du sol se fût instantanément revêtu de

cristaux brillants.

Sur le rivage caressé par la marée montante s’ébattaient quelques

animaux marins, peu soucieux de s’enfuir. Les phoques, avec leurs

têtes arrondies, leur front large et recourbé, leurs yeux

expressifs, présentaient une physionomie douce et même

affectueuse. On comprenait que la fable, poétisant à sa manière

ces curieux habitants des flots, en eût fait d’enchanteresses

sirènes, quoique leur voix ne fût qu’un grognement peu harmonieux.

Ces animaux, nombreux sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, sont

l’objet d’un commerce actif. On les pêche pour leur huile et leur

fourrure.

Entre eux se faisaient remarquer trois ou quatre éléphants marins,

d’un gris bleuâtre, et longs de vingt-cinq à trente pieds. Ces

énormes amphibies, paresseusement étendus sur d’épais lits de

laminaires géantes, dressaient leur trompe érectile et agitaient

d’une grimaçante façon les soies rudes de leurs moustaches longues

et tordues, de vrais tire-bouchons frisés comme la barbe d’un

dandy. Robert s’amusait à contempler ce monde intéressant, quand

il s’écria très surpris:

«Tiens! Ces phoques qui mangent des cailloux!»

Et, en effet, plusieurs de ces animaux avalaient les pierres du

rivage avec une avidité gloutonne.

«Parbleu! Le fait est certain! répliqua Paganel. On ne peut nier

que ces animaux ne paissent les galets du rivage.

--Une singulière nourriture, dit Robert, et d’une digestion

difficile!

--Ce n’est pas pour se nourrir, mon garçon, mais pour se lester,

que ces amphibies avalent des pierres. C’est un moyen d’augmenter

leur pesanteur spécifique et d’aller facilement au fond de l’eau.

Une fois revenus à terre, ils rendront ces pierres sans plus de

cérémonies. Tu vas voir ceux-ci plonger sous les flots.»

Bientôt, en effet, une demi-douzaine de phoques, suffisamment

lestés, se traînèrent pesamment le long du rivage et disparurent

sous le liquide élément.

Mais Glenarvan ne pouvait perdre un temps précieux à guetter leur

retour pour observer l’opération du délestage et, au grand regret

de Paganel, la marche interrompue fut reprise.

À dix heures, halte pour déjeuner au pied de grands rocs de

basalte disposés comme des dolmens celtiques sur le bord de la

mer. Un banc d’huîtres fournit une grande quantité de ces

mollusques. Ces huîtres étaient petites et d’un goût peu agréable.

Mais, suivant le conseil de Paganel, Olbinett les fit cuire sur

des charbons ardents, et, ainsi préparées, les douzaines

succédèrent aux douzaines pendant toute la durée du repas.

La halte finie, on continua de suivre les rivages de la baie. Sur

ses rocs dentelés, au sommet de ses falaises, s’étaient réfugiés

tout un monde d’oiseaux de mer, des frégates, des fous, des

goélands, de vastes albatros immobiles à la pointe des pics aigus.

À quatre heures du soir, dix milles avaient été franchis sans

peine ni fatigue. Les voyageuses demandèrent à continuer leur

marche jusqu’à la nuit. En ce moment, la direction de la route dut

être modifiée; il fallait, en tournant le pied de quelques

montagnes qui apparaissaient au nord, s’engager dans la vallée du

Waipa.

Le sol présentait au loin l’aspect d’immenses prairies qui s’en

allaient à perte de vue, et promettaient une facile promenade.

Mais les voyageurs, arrivés à la lisière de ces champs de verdure,

furent très désillusionnés. Le pâturage faisait place à un taillis

de buissons à petites fleurs blanches, entremêlés de ces hautes et

innombrables fougères que les terrains de la Nouvelle-Zélande

affectionnent particulièrement. Il fallut se frayer une route à

travers ces tiges ligneuses, et l’embarras fut grand. Cependant, à

huit heures du soir, les premières croupes des Hakarihoata-Ranges

furent tournées, et le camp organisé sans retard.

Après une traite de quatorze milles, il était permis de songer au

repos. Du reste, on n’avait ni chariot ni tente, et ce fut au

pied de magnifiques pins de Norfolk que chacun se disposa pour

dormir. Les couvertures ne manquaient pas et servirent à

improviser les lits.

Glenarvan prit de rigoureuses précautions pour la nuit. Ses

compagnons et lui, bien armés, durent veiller par deux jusqu’au

lever du jour. Aucun feu ne fut allumé. Ces barrières

incandescentes sont utiles contre les bêtes fauves, mais la

Nouvelle-Zélande n’a ni tigre, ni lion, ni ours, aucun animal

féroce; les néo-zélandais, il est vrai, les remplacent

suffisamment. Or, un feu n’eût servi qu’à attirer ces jaguars à

deux pattes.

Bref, la nuit fut bonne, à cela près de quelques mouches de sable,

des «ngamu» en langue indigène, dont la piqûre est très

désagréable, et d’une audacieuse famille de rats qui grignota à

belles dents les sacs aux provisions.

Le lendemain, 8 février, Paganel se réveilla plus confiant et

presque réconcilié avec le pays. Les maoris, qu’il redoutait

particulièrement, n’avaient point paru, et ces féroces cannibales

ne le menacèrent même pas dans ses rêves. Il en témoigna toute sa

satisfaction à Glenarvan.

«Je pense donc, lui-dit-il, que cette petite promenade s’achèvera

sans encombre. Ce soir, nous aurons atteint le confluent du Waipa

et du Waikato, et, ce point dépassé, une rencontre d’indigènes est

peu à craindre sur la route d’Auckland.

--Quelle distance avons-nous à parcourir, demanda Glenarvan, pour

atteindre le confluent du Waipa et du Waikato?

--Quinze milles, à peu près le chemin que nous avons fait hier.

--Mais nous serons fort retardés si ces interminables taillis

continuent à obstruer les sentiers.

--Non, répondit Paganel, nous suivrons les rives du Waipa, et là,

plus d’obstacles, mais un chemin facile, au contraire.

--Partons donc», répondit Glenarvan, qui vit les voyageuses

prêtes à se mettre en route.

Pendant les premières heures de cette journée, les taillis

retardèrent encore la marche. Ni chariot, ni chevaux n’eussent

passé où passèrent les voyageurs.

Leur véhicule australien fut donc médiocrement regretté. Jusqu’au

jour où des routes carrossables seront percées à travers ses

forêts de plantes, la Nouvelle-Zélande ne sera praticable qu’aux

seuls piétons. Les fougères, dont les espèces sont innombrables,

concourent avec la même obstination que les maoris à la défense du

sol national.

La petite troupe éprouva donc mille difficultés à franchir les

plaines où se dressent les collines d’Hakarihoata. Mais, avant

midi, elle atteignit les rives du Waipa et remonta sans peine vers

le nord par les berges de la rivière.

C’était une charmante vallée, coupée de petits creeks aux eaux

fraîches et pures, qui couraient joyeusement sous les arbrisseaux.

La Nouvelle-Zélande, suivant le botaniste Hooker, a présenté

jusqu’à ce jour deux mille espèces de végétaux, dont cinq cents

lui appartiennent spécialement. Les fleurs y sont rares, peu

nuancées, et il y a disette presque absolue de plantes annuelles,

mais abondance de filicinées, de graminées et d’ombellifères.

Quelques grands arbres s’élevaient çà et là hors des premiers

plans de la sombre verdure, des «métrosideros «à fleurs écarlates,

des pins de Norfolk, des thuyas aux rameaux comprimés

verticalement, et une sorte de cyprès, le «rimu», non moins triste

que ses congénères européens; tous ces troncs étaient envahis par

de nombreuses variétés de fougères.

Entre les branches des grands arbres, à la surface des

arbrisseaux, voltigeaient et bavardaient quelques kakatoès, le

«kakariki» vert, avec une bande rouge sous la gorge, le «taupo»,

orné d’une belle paire de favoris noirs, et un perroquet gros

comme un canard, roux de plumage, avec un éclatant dessous

d’ailes, que les naturalistes ont surnommé le «Nestor méridional.»

Le major et Robert purent, sans s’éloigner de leurs compagnons,

tirer quelques bécassines et perdrix qui se remisaient sous la

basse futaie des plaines.

Olbinett, afin de gagner du temps, s’occupa de les plumer en

route.

Paganel, pour son compte, moins sensible aux qualités nutritives

du gibier, aurait voulu s’emparer de quelque oiseau particulier à

la Nouvelle-Zélande. La curiosité du naturaliste faisait taire

en lui l’appétit du voyageur. Sa mémoire, si elle ne le trompait

pas, lui rappelait à l’esprit les étranges façons du «tui» des

indigènes, tantôt nommé «le moqueur» pour ses ricaneries

incessantes et tantôt «le curé» parce qu’il porte un rabat blanc

sur son plumage noir comme une soutane.

«Ce _tui_, disait Paganel au major, devient tellement gras pendant

l’hiver qu’il en est malade. Il ne peut plus voler. Alors, il se

déchire la poitrine à coups de bec, afin de se débarrasser de sa

graisse et se rendre plus léger. Cela ne vous paraît-il pas

singulier, Nabbs?

--Tellement singulier, répondit le major, que je n’en crois pas

le premier mot!»

Et Paganel, à son grand regret, ne put s’emparer d’un seul

échantillon de ces oiseaux et montrer à l’incrédule major les

sanglantes scarifications de leur poitrine.

Mais il fut plus heureux avec un animal bizarre, qui, sous la

poursuite de l’homme, du chat et du chien, a fui vers les contrées

inhabitées et tend à disparaître de la faune zélandaise. Robert,

furetant comme un véritable furet, découvrit dans un nid formé de

racines entrelacées une paire de poules sans ailes et sans queue,

avec quatre orteils aux pieds, un long bec de bécasse et une

chevelure de plumes blanches sur tout le corps. Animaux étranges,

qui semblaient marquer la transition des ovipares aux mammifères.

C’était le «kiwi» zélandais, «l’aptérix australis» des

naturalistes, qui se nourrit indifféremment de larves, d’insectes,

de vers ou de semences. Cet oiseau est spécial au pays. À peine a-t-on

pu l’introduire dans les jardins zoologiques d’Europe. Ses

formes à demi ébauchées, ses mouvements comiques, ont toujours

attiré l’attention des voyageurs, et pendant la grande exploration

en Océanie de l’_Astrolabe_ et de la _Zélée_, Dumont-d’Urville fut

principalement chargé par l’académie des sciences de rapporter un

spécimen de ces singuliers oiseaux. Mais, malgré les récompenses

promises aux indigènes, il ne put se procurer un seul kiwi vivant.

Paganel, heureux d’une telle bonne fortune, lia ensemble ses deux

poules et les emporta bravement avec l’intention d’en faire

hommage au jardin des plantes de Paris. «_Donné par M Jacques

Paganel_», il lisait déjà cette séduisante inscription sur la plus

belle cage de l’établissement, le confiant géographe!

Cependant, la petite troupe descendait sans fatigue les rives du

Waipa. La contrée était déserte; nulle trace d’indigènes, nul

sentier qui indiquât la présence de l’homme dans ces plaines. Les

eaux de la rivière coulaient entre de hauts buissons ou glissaient

sur des grèves allongées. Le regard pouvait alors errer jusqu’aux

petites montagnes qui fermaient la vallée dans l’est. Avec leurs

formes étranges, leurs profils noyés dans une brume trompeuse,

elles ressemblaient à des animaux gigantesques, dignes des temps

antédiluviens. On eût dit tout un troupeau d’énormes cétacés,

saisis par une subite pétrification. Un caractère essentiellement

volcanique se dégageait de ces masses tourmentées. La Nouvelle-Zélande

n’est, en effet, que le produit récent d’un travail

plutonien. Son émersion au-dessus des eaux s’accroît sans cesse.

Certains points se sont exhaussés d’une toise depuis vingt ans.

Le feu court encore à travers ses entrailles, la secoue, la

convulsionne, et s’échappe en maint endroit par la bouche des

geysers et le cratère des volcans.

À quatre heures du soir, neuf milles avaient été gaillardement

enlevés. Suivant la carte que Paganel consultait incessamment, le

confluent du Waipa et du Waikato devait se rencontrer à moins de

cinq milles. Là, passait la route d’Auckland. Là, le campement

serait établi pour la nuit. Quant aux cinquante milles qui les

séparaient de la capitale, deux ou trois jours suffisaient à les

franchir, et huit heures, au plus, si Glenarvan rencontrait la

malle-poste, qui fait un service bi-mensuel entre Auckland et la

baie Hawkes.

«Ainsi, dit Glenarvan, nous serons encore forcés de camper pendant

la nuit prochaine?

--Oui, répondit Paganel, mais, je l’espère, pour la dernière

fois.

--Tant mieux, car ce sont là de dures épreuves pour lady Helena

et Mary Grant.

--Et elles les supportent sans se plaindre, ajouta John Mangles.

Mais, si je ne me trompe, Monsieur Paganel, vous aviez parlé d’un

village situé au confluent des deux rivières.

--Oui, répondit le géographe, le voici marqué sur la carte de

Johnston. C’est Ngarnavahia, à deux milles environ au-dessous du

confluent.

--Eh bien! Ne pourrait-on s’y loger pour la nuit? Lady Helena et

miss Grant n’hésiteraient pas à faire deux milles de plus pour

trouver un hôtel à peu près convenable.

--Un hôtel! s’écria Paganel, un hôtel dans un village maori! Mais

pas même une auberge, ni un cabaret! Ce village n’est qu’une

réunion de huttes indigènes, et loin d’y chercher asile, mon avis

est de l’éviter prudemment.

Les enfants du capitaine Grant · 第 40 / 50 段