Tel, ce radeau, établi dans les meilleures conditions, pouvait

résister aux secousses de la houle. Mais gouvernerait-il,

atteindrait-il la côte si le vent tournait? C’était la question. À

neuf heures commença le chargement.

D’abord les vivres furent embarqués en suffisante quantité pour

durer jusqu’à Auckland, car il ne fallait pas compter sur les

productions de cette terre ingrate.

L’office particulière d’Olbinett fournit quelques viandes

conservées, ce qui restait des provisions achetées pour la

traversée du _Macquarie_. Peu de chose, en somme. Il fallut se

rejeter sur les vivres grossiers du bord, des biscuits de mer de

qualité médiocre, et deux barriques de poissons salés. Le

_stewart_ en était tout honteux.

Ces provisions furent enfermées dans des caisses hermétiquement

closes, étanches et impénétrables à l’eau de mer, puis descendues

et retenues par de fortes saisines au pied du mât de fortune. On

mit en lieu sûr et au sec les armes et les munitions.

Très heureusement, les voyageurs étaient bien armés de carabines

et de revolvers.

Une ancre à jet fut également embarquée pour le cas où John, ne

pouvant atteindre la terre dans une marée, serait forcé de

mouiller au large.

À dix heures, le flot commença à se faire sentir. La brise

soufflait faiblement du nord-ouest. Une légère houle ondulait la

surface de la mer.

«Sommes-nous prêts? demanda John Mangles.

--Tout est paré, capitaine, répondit Wilson.

--Embarque!» cria John.

Lady Helena et Mary Grant descendirent par une grossière échelle

de corde, et s’installèrent au pied du mât sur les caisses de

vivres, leurs compagnons près d’elles. Wilson prit en main le

gouvernail. John se plaça aux cargues de la voile, et Mulrady

coupa l’amarre qui retenait le radeau aux flancs du brick.

La voile fut déployée, et l’appareil commença à se diriger vers la

terre sous la double action de la marée et du vent.

La côte restait à neuf milles, distance médiocre qu’un canot armé

de bons avirons eût franchie en trois heures. Mais, avec le

radeau, il fallait en rabattre. Si le vent tenait, on pourrait

peut-être atteindre la terre dans une seule marée. Mais, si la

brise venait à calmir, le jusant l’emporterait, et il serait

nécessaire de mouiller pour attendre la marée suivante. Grosse

affaire, et qui ne laissait pas de préoccuper John Mangles.

Cependant, il espérait réussir. Le vent fraîchissait.

Le flot ayant commencé à dix heures, on devait avoir accosté la

terre à trois heures, sous peine de jeter l’ancre ou d’être ramené

au large par la mer descendante.

Le début de la traversée fut heureux. Peu à peu, les têtes noires

des récifs et le tapis jaune des bancs disparurent sous les

montées de la houle et du flot.

Une grande attention, une extrême habileté, devinrent nécessaires

pour éviter ces brisants immergés, et diriger un appareil peu

sensible au gouvernail et prompt aux déviations.

À midi, il était encore à cinq milles de la côte.

Un ciel assez clair permettait de distinguer les principaux

mouvements de terrain. Dans le nord-est se dressait un mont haut

de deux mille cinq cents pieds. Il se découpait sur l’horizon

d’une façon étrange, et sa silhouette reproduisait le grimaçant

profil d’une tête de singe, la nuque renversée.

C’était le Pirongia, exactement situé, suivant la carte, sur le

trente-huitième parallèle.

À midi et demi, Paganel fit remarquer que tous les écueils avaient

disparu sous la marée montante.

«Sauf un, répondit lady Helena.

--Lequel? Madame, demanda Paganel.

--Là, répondit lady Helena, indiquant un point noir à un mille en

avant.

--En effet, répondit Paganel. Tâchons de relever sa position afin

de ne point donner dessus, car la marée ne tardera pas à le

recouvrir.

--Il est justement par l’arête nord de la montagne, dit John

Mangles. Wilson, veille à passer au large.

--Oui, capitaine», répondit le matelot, pesant de tout son poids

sur le gros aviron de l’arrière.

En une demi-heure, on gagna un demi-mille. Mais, chose étrange, le

point noir émergeait toujours des flots.

John le regardait attentivement et, pour le mieux observer, il

emprunta la longue-vue de Paganel.

«Ce n’est point un récif, dit-il, après un instant d’examen; c’est

un objet flottant qui monte et descend avec la houle.

--N’est-ce pas un morceau de la mâture du _Macquarie_? demanda

lady Helena.

--Non, répondit Glenarvan, aucun débris n’a pu dériver si loin du

navire.

--Attendez! s’écria John Mangles, je le reconnais, c’est le

canot!

--Le canot du brick! dit Glenarvan.

--Oui, _mylord_. Le canot du brick, la quille renversée!

--Les malheureux! s’écria lady Helena, ils ont péri!

--Oui, madame, répondit John Mangles, et ils devaient périr, car

au milieu de ces brisants, sur une mer houleuse, par cette nuit

noire, ils couraient à une mort certaine.

--Que le ciel ait eu pitié d’eux!» murmura Mary Grant.

Pendant quelques instants, les passagers demeurèrent silencieux.

Ils regardaient cette frêle embarcation qui se rapprochait. Elle

avait évidemment chaviré à quatre milles de la terre, et, de ceux

qui la montaient, pas un sans doute ne s’était sauvé.

«Mais ce canot peut nous être utile, dit Glenarvan.

--En effet, répondit John Mangles. Mets le cap dessus, Wilson.»

La direction du radeau fut modifiée, mais la brise tomba peu à

peu, et l’on n’atteignit pas l’embarcation avant deux heures.

Mulrady, placé à l’avant, para le choc, et le youyou chaviré vint

se ranger le long du bord.

«Vide? demanda John Mangles.

--Oui, capitaine, répondit le matelot, le canot est vide, et ses

bordages se sont ouverts. Il ne saurait donc nous servir.

--On n’en peut tirer aucun parti? demanda Mac Nabbs.

--Aucun, répondit John Mangles. C’est une épave bonne à brûler.

--Je le regrette, dit Paganel, car ce you-you aurait pu nous

conduire à Auckland.

--Il faut se résigner, Monsieur Paganel, répondit John Mangles.

D’ailleurs, sur une mer aussi tourmentée, je préfère encore notre

radeau à cette fragile embarcation. Il n’a fallu qu’un faible choc

pour la mettre en pièces! Donc, _mylord_, nous n’avons plus rien à

faire ici.

--Quand tu voudras, John, dit Glenarvan.

--En route, Wilson, reprit le jeune capitaine, et droit sur la

côte.»

Le flot devait encore monter pendant une heure environ. On put

franchir une distance de deux milles.

Mais alors la brise tomba presque entièrement et parut avoir une

certaine tendance à se lever de terre. Le radeau resta immobile.

Bientôt même, il commence à dériver vers la pleine mer sous la

poussée du jusant. John ne pouvait hésiter une seconde.

«Mouille», cria-t-il.

Mulrady, préparé à l’exécution de cet ordre, laissa tomber l’ancre

par cinq brasses de fond. Le radeau recula de deux toises sur le

grelin fortement tendu.

La voile de fortune carguée, les dispositions furent prises pour

une assez longue station.

En effet, la mer ne devait pas renverser avant neuf heures du

soir, et puisque John Mangles ne se souciait pas de naviguer

pendant la nuit, il était mouillé là jusqu’à cinq heures du matin.

La terre était en vue à moins de trois milles.

Une assez forte houle soulevait les flots, et semblait par un

mouvement continu porter à la côte.

Aussi, Glenarvan, quand il apprit que la nuit entière se passerait

à bord, demanda à John pourquoi il ne profitait pas des

ondulations de cette houle pour se rapprocher de la côte.

«Votre honneur, répondit le jeune capitaine, est trompé par une

illusion d’optique. Bien qu’elle semble marcher, la houle ne

marche pas. C’est un balancement des molécules liquides, rien de

plus. Jetez un morceau de bois au milieu de ces vagues, et vous

verrez qu’il demeurera stationnaire, tant que le jusant ne se fera

pas sentir. Il ne nous reste donc qu’à prendre patience.

--Et à dîner», ajouta le major.

Olbinett tira d’une caisse de vivres quelques morceaux de viande

sèche, et une douzaine de biscuits. Le _stewart_ rougissait

d’offrir à ses maîtres un si maigre menu. Mais il fut accepté de

bonne grâce, même par les voyageuses, que les brusques mouvements

de la mer, ne mettaient guère en appétit. En effet, ces chocs du

radeau, qui faisait tête à la houle en secouant son câble, étaient

d’une fatigante brutalité. L’appareil, incessamment ballotté sur

des lames courtes et capricieuses, ne se fût pas heurté plus

violemment aux arêtes vives d’une roche sous-marine. C’était

parfois à croire qu’il touchait. Le grelin travaillait fortement,

et de demi-heure en demi-heure John en faisait filer une brasse

pour le rafraîchir. Sans cette précaution, il eût inévitablement

cassé, et le radeau, abandonné à lui-même, aurait été se perdre au

large.

Les appréhensions de John seront donc aisément comprises. Ou son

grelin pouvait casser, ou son ancre déraper, et dans les deux cas

il était en détresse.

La nuit approchait. Déjà, le disque du soleil, allongé par la

réfraction, et d’un rouge de sang, allait disparaître derrière

l’horizon. Les dernières lignes d’eau resplendissaient dans

l’ouest et scintillaient comme des nappes d’argent liquide. De ce

côté, tout était ciel et eau, sauf un point nettement accusé, la

carcasse du _Macquarie_ immobile sur son haut-fond.

Le rapide crépuscule retarda de quelques minutes à peine la

formation des ténèbres, et bientôt la terre, qui bornait les

horizons de l’est et du nord, se fondit dans la nuit.

Situation pleine d’angoisses que celle de ces naufragés, sur cet

étroit radeau, envahis par l’ombre! Les uns s’endormirent dans un

assoupissement anxieux et propice aux mauvais rêves, les autres ne

purent trouver une heure de sommeil. Au lever du jour, tous

étaient brisés par les fatigues de la nuit.

Avec la mer montante, le vent reprit du large. Il était six heures

du matin. Le temps pressait. John fit ses dispositions pour

l’appareillage. Il ordonna de lever l’ancre. Mais les pattes de

l’ancre, sous les secousses du câble, s’étaient profondément

incrustées dans le sable. Sans guindeau, et même avec les palans

que Wilson installa, il fut impossible de l’arracher.

Une demi-heure s’écoula dans de vaines tentatives.

John, impatient d’appareiller, fit couper le grelin, abandonnant

son ancre et s’enlevant toute possibilité de mouiller dans un cas

urgent, si la marée ne suffisait pas pour gagner la côte. Mais il

ne voulut pas tarder davantage, et un coup de hache livra le

radeau au gré de la brise, aidée d’un courant de deux nœuds à

l’heure.

La voile fut larguée. On dériva lentement vers la terre qui

s’estompait en masses grisâtres sur un fond de ciel illuminé par

le soleil levant. Les récifs furent adroitement évités et doublés.

Mais, sous la brise incertaine du large, l’appareil ne semblait

pas se rapprocher du rivage. Que de peines pour atteindre cette

Nouvelle-Zélande, qu’il était si dangereux d’accoster!

À neuf heures, cependant, la terre restait à moins d’un mille. Les

brisants la hérissaient. Elle était très accore. Il fallut y

découvrir un atterrage praticable. Le vent mollit peu à peu et

tomba entièrement. La voile inerte battait le mât et le fatiguait.

John la fit carguer. Le flot seul portait le radeau à la côte,

mais il avait fallu renoncer à le gouverner, et d’énormes fucus

retardaient encore sa marche.

À dix heures, John se vit à peu près stationnaire, à trois

encablures du rivage. Pas d’ancre à mouiller.

Allait-il donc être repoussé au large par le jusant?

John, les mains crispées, le cœur dévoré d’inquiétude, jetait un

regard farouche à cette terre inabordable.

Heureusement, --heureusement cette fois, --un choc eut lieu. Le

radeau s’arrêta. Il venait d’échouer à haute mer, sur un fond de

sable à vingt-cinq brasses de la côte.

Glenarvan, Robert, Wilson, Mulrady, se jetèrent à l’eau. Le radeau

fut fixé solidement par des amarres sur les écueils voisins. Les

voyageuses, portées de bras en bras, atteignirent la terre sans

avoir mouillé un pli de leurs robes, et bientôt tous, avec armes

et vivres, eurent pris définitivement pied sur ces redoutables

rivages de la Nouvelle-Zélande.

Chapitre VIII

_Le présent du pays où l’on est_

Glenarvan aurait voulu, sans perdre une heure, suivre la côte et

remonter vers Auckland. Mais depuis le matin, le ciel s’était

chargé de gros nuages, et vers onze heures, après le débarquement,

les vapeurs se condensèrent en pluie violente. De là impossibilité

de se mettre en route et nécessité de chercher un abri.

Wilson découvrit fort à propos une grotte creusée par la mer dans

les roches basaltiques du rivage.

Les voyageurs s’y réfugièrent avec armes et provisions. Là se

trouvait toute une récolte de varech desséché, jadis engrangée par

les flots.

C’était une literie naturelle dont on s’accommoda.

Quelques morceaux de bois furent empilés à l’entrée de la grotte,

puis allumés, et chacun s’y sécha de son mieux.

John espérait que la durée de cette pluie diluvienne serait en

raison inverse de sa violence.

Il n’en fut rien. Les heures se passèrent sans amener une

modification dans l’état du ciel. Le vent fraîchit vers midi et

accrut encore la bourrasque.

Ce contre-temps eût impatienté le plus patient des hommes. Mais

qu’y faire? ç’eût été folie de braver sans véhicule une pareille

tempête. D’ailleurs, quelques jours devaient suffire pour gagner

Auckland, et un retard de douze heures ne pouvait préjudicier à

l’expédition, si les indigènes n’arrivaient pas.

Pendant cette halte forcée, la conversation roula sur les

incidents de la guerre dont la Nouvelle-Zélande était alors le

théâtre. Mais pour comprendre et estimer la gravité des

circonstances au milieu desquelles se trouvaient jetés les

naufragés du _Macquarie_, il faut connaître l’histoire de cette

lutte qui ensanglantait alors l’île d’Ika-Na-Maoui.

Depuis l’arrivée d’Abel Tasman au détroit de Cook, le 16 décembre

1642, les néo-zélandais, souvent visités par les navires

européens, étaient demeurés libres dans leurs îles indépendantes.

Nulle puissance européenne ne songeait à s’emparer de cet archipel

qui commande les mers du Pacifique. Seuls, les missionnaires,

établis sur ces divers points, apportaient à ces nouvelles

contrées les bienfaits de la civilisation chrétienne. Quelques-uns

d’entre eux, cependant, et spécialement les anglicans, préparaient

les chefs zélandais à se courber sous le joug de l’Angleterre.

Ceux-ci, habilement circonvenus, signèrent une lettre adressée à

la reine Victoria pour réclamer sa protection. Mais les plus

clairvoyants pressentaient la sottise de cette démarche, et l’un

d’eux, après avoir appliqué sur la lettre l’image de son tatouage,

fit entendre ces prophétiques paroles: «Nous avons perdu notre

pays; désormais, il n’est plus à nous; bientôt l’étranger viendra

s’en emparer et nous serons ses esclaves.»

En effet, le 29 janvier 1840, la corvette _Herald_ arrivait à la

Baie des Îles, au nord d’Ika-Na-Maoui. Le capitaine de vaisseau

Hobson débarqua au village de Korora-Reka. Les habitants furent

invités à se réunir en assemblée générale dans l’église

protestante. Là, lecture fut donnée des titres que le capitaine

Hobson tenait de la reine d’Angleterre.

Le 5 janvier suivant, les principaux chefs zélandais furent

appelés chez le résident anglais au village de Païa. Le capitaine

Hobson chercha à obtenir leur soumission, disant que la reine

avait envoyé des troupes et des vaisseaux pour les protéger, que

leurs droits restaient garantis, que leur liberté demeurait

entière. Toutefois, leurs propriétés devaient appartenir à la

reine Victoria, à laquelle ils étaient obligés de les vendre.

La majorité des chefs, trouvant la protection trop chère, refusa

d’y acquiescer. Mais les promesses et les présents eurent plus

d’empire sur ces sauvages natures que les grands mots du capitaine

Hobson, et la prise de possession fut confirmée. Depuis cette

année 1840 jusqu’au jour où le _Duncan_ quitta le golfe de la

Clyde, que se passa-t-il? Rien que ne sût Jacques Paganel, rien

dont il ne fût prêt à instruire ses compagnons.

«Madame, répondit-il aux questions de lady Helena, je vous

répéterai ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire, c’est que les

néo-zélandais forment une population courageuse qui, après avoir

cédé un instant, résiste pied à pied aux envahissements de

l’Angleterre. Les tribus des maoris sont organisées comme les

anciens clans de l’Écosse. Ce sont autant de grandes familles qui

reconnaissent un chef très soucieux d’une complète déférence à son

égard. Les hommes de cette race sont fiers et braves, les uns

grands, aux cheveux lisses, semblables aux maltais ou aux juifs de

Bagdad et de race supérieure, les autres plus petits, trapus,

pareils aux mulâtres, mais tous robustes, hautains et guerriers.

Ils ont eu un chef célèbre nommé Hihi, un véritable Vercingétorix.

Vous ne vous étonnerez donc pas si la guerre avec les anglais

s’éternise sur le territoire d’Ika-Na-Maoui, car là se trouve la

fameuse tribu des Waikatos, que William Thompson entraîne à la

défense du sol.

--Mais les anglais, demanda John Mangles, ne sont-ils pas maîtres

des principaux points de la Nouvelle-Zélande?

--Sans doute, mon cher John, répondit Paganel. Après la prise de

possession du capitaine Hobson, devenu depuis gouverneur de l’île,

neuf colonies se sont peu à peu fondées, de 1840 à 1862, dans les

positions les plus avantageuses. De là, neuf provinces, quatre

dans l’île du nord, les provinces d’Auckland, de Taranaki, de

Wellington et de Hawkes-Bay; cinq dans l’île du sud, les provinces

de Nelson, de Marlborough, de Canterbury, d’Otago et de Southland,

avec une population générale de cent quatre-vingt mille trois cent

quarante-six habitants, au 30 juin 1864. Des villes importantes et

commerçantes se sont élevées de toutes parts. Quand nous

arriverons à Auckland, vous serez forcés d’admirer sans réserve la

situation de cette Corinthe du sud, dominant son isthme étroit

jeté comme un pont sur l’océan Pacifique, et qui compte déjà douze

mille habitants. À l’ouest, New-Plymouth; à l’est, Ahuhiri; au

sud, Wellington, sont déjà des villes florissantes et fréquentées.

Dans l’île de Tawai-Pounamou, vous auriez l’embarras du choix

entre Nelson, ce Montpellier des antipodes, ce jardin de la

Nouvelle-Zélande, Picton sur le détroit de Cook, Christchurch,

Invercargill et Dunedin, dans cette opulente province d’Otago où

affluent les chercheurs d’or du monde entier. Et remarquez qu’il

ne s’agit point ici d’un assemblage de quelques cahutes, d’une

agglomération de familles sauvages, mais bien de villes

véritables, avec ports, cathédrales, banques, docks, jardins

botaniques, muséums d’histoire naturelle, sociétés

d’acclimatation, journaux, hôpitaux, établissements de

bienfaisance, instituts philosophiques, loges de francs-maçons,

clubs, sociétés chorales, théâtres et palais d’exposition

universelle, ni plus ni moins qu’à Londres ou à Paris! Et si ma

mémoire est fidèle, c’est en 1865, cette année même, et peut-être

au moment où je vous parle, que les produits industriels du globe

entier sont exposés dans un pays d’anthropophages!

--Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena.

--Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua

Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les

trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le

fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway

de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points

occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le

coup de feu du haut des locomotives.

--Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles.

--Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit

Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre

départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les

journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de

l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île

d’Ikana-Maoui.

--Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary

Grant.

--Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel,

car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin

de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer

le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes

entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef

maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village

situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau

royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que

hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent,

un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient

l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre,

nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre

d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous

son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée

les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association

du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à

empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement

anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés

qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques

commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement

s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les

esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait

plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la

produire.

--Et ce choc?... Demanda Glenarvan.

--Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de

Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène

possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth.

Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les

arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef

Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six

cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades.

Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de

ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de

la guerre nationale.

--Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles.

--La population maorie a été bien réduite depuis un siècle,

répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent

mille habitants. En 1845, le recensement du _protectorat indigène_

l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les

maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il

reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille

guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes

européennes.

--La révolte a-t-elle réussi jusqu’à ce jour? dit lady Helena.

--Oui, madame, et les anglais eux-mêmes ont souvent admiré le

courage des néo-zélandais. Ceux-ci font une guerre de partisans,

tentent des escarmouches, se ruent sur les petits détachements,

pillent les domaines des colons. Le général Cameron ne se sentait

pas à l’aise dans ces campagnes dont il fallait battre tous les

buissons. En 1863, après une lutte longue et meurtrière, les

maoris occupaient une grande position fortifiée sur le haut

Waikato, à l’extrémité d’une chaîne de collines escarpées, et

couverte par trois lignes de défense.

» Des prophètes appelaient toute la population maorie à la défense

du sol et promettaient l’extermination des «pakeka», c’est-à-dire

des blancs. Trois mille hommes se disposaient à la lutte sous les

ordres du général Cameron, et ne faisaient plus aucun quartier aux

maoris, depuis le meurtre barbare du capitaine Sprent. De

sanglantes batailles eurent lieu.

» Quelques-unes durèrent douze heures, sans que les maoris

cédassent aux canons européens. C’était la farouche tribu des

Waikatos, sous les ordres de William Thompson, qui formait le

noyau de l’armée indépendante. Ce général indigène commanda

d’abord à deux mille cinq cents guerriers, puis à huit mille.

» Les sujets de Shongi et de Heki, deux redoutables chefs, lui

vinrent en aide. Les femmes, dans cette guerre sainte, prirent

part aux plus rudes fatigues.

Les enfants du capitaine Grant · 第 39 / 50 段