résister aux secousses de la houle. Mais gouvernerait-il,
atteindrait-il la côte si le vent tournait? C’était la question. À
neuf heures commença le chargement.
D’abord les vivres furent embarqués en suffisante quantité pour
durer jusqu’à Auckland, car il ne fallait pas compter sur les
productions de cette terre ingrate.
L’office particulière d’Olbinett fournit quelques viandes
conservées, ce qui restait des provisions achetées pour la
traversée du _Macquarie_. Peu de chose, en somme. Il fallut se
rejeter sur les vivres grossiers du bord, des biscuits de mer de
qualité médiocre, et deux barriques de poissons salés. Le
_stewart_ en était tout honteux.
Ces provisions furent enfermées dans des caisses hermétiquement
closes, étanches et impénétrables à l’eau de mer, puis descendues
et retenues par de fortes saisines au pied du mât de fortune. On
mit en lieu sûr et au sec les armes et les munitions.
Très heureusement, les voyageurs étaient bien armés de carabines
et de revolvers.
Une ancre à jet fut également embarquée pour le cas où John, ne
pouvant atteindre la terre dans une marée, serait forcé de
mouiller au large.
À dix heures, le flot commença à se faire sentir. La brise
soufflait faiblement du nord-ouest. Une légère houle ondulait la
surface de la mer.
«Sommes-nous prêts? demanda John Mangles.
--Tout est paré, capitaine, répondit Wilson.
--Embarque!» cria John.
Lady Helena et Mary Grant descendirent par une grossière échelle
de corde, et s’installèrent au pied du mât sur les caisses de
vivres, leurs compagnons près d’elles. Wilson prit en main le
gouvernail. John se plaça aux cargues de la voile, et Mulrady
coupa l’amarre qui retenait le radeau aux flancs du brick.
La voile fut déployée, et l’appareil commença à se diriger vers la
terre sous la double action de la marée et du vent.
La côte restait à neuf milles, distance médiocre qu’un canot armé
de bons avirons eût franchie en trois heures. Mais, avec le
radeau, il fallait en rabattre. Si le vent tenait, on pourrait
peut-être atteindre la terre dans une seule marée. Mais, si la
brise venait à calmir, le jusant l’emporterait, et il serait
nécessaire de mouiller pour attendre la marée suivante. Grosse
affaire, et qui ne laissait pas de préoccuper John Mangles.
Cependant, il espérait réussir. Le vent fraîchissait.
Le flot ayant commencé à dix heures, on devait avoir accosté la
terre à trois heures, sous peine de jeter l’ancre ou d’être ramené
au large par la mer descendante.
Le début de la traversée fut heureux. Peu à peu, les têtes noires
des récifs et le tapis jaune des bancs disparurent sous les
montées de la houle et du flot.
Une grande attention, une extrême habileté, devinrent nécessaires
pour éviter ces brisants immergés, et diriger un appareil peu
sensible au gouvernail et prompt aux déviations.
À midi, il était encore à cinq milles de la côte.
Un ciel assez clair permettait de distinguer les principaux
mouvements de terrain. Dans le nord-est se dressait un mont haut
de deux mille cinq cents pieds. Il se découpait sur l’horizon
d’une façon étrange, et sa silhouette reproduisait le grimaçant
profil d’une tête de singe, la nuque renversée.
C’était le Pirongia, exactement situé, suivant la carte, sur le
trente-huitième parallèle.
À midi et demi, Paganel fit remarquer que tous les écueils avaient
disparu sous la marée montante.
«Sauf un, répondit lady Helena.
--Lequel? Madame, demanda Paganel.
--Là, répondit lady Helena, indiquant un point noir à un mille en
avant.
--En effet, répondit Paganel. Tâchons de relever sa position afin
de ne point donner dessus, car la marée ne tardera pas à le
recouvrir.
--Il est justement par l’arête nord de la montagne, dit John
Mangles. Wilson, veille à passer au large.
--Oui, capitaine», répondit le matelot, pesant de tout son poids
sur le gros aviron de l’arrière.
En une demi-heure, on gagna un demi-mille. Mais, chose étrange, le
point noir émergeait toujours des flots.
John le regardait attentivement et, pour le mieux observer, il
emprunta la longue-vue de Paganel.
«Ce n’est point un récif, dit-il, après un instant d’examen; c’est
un objet flottant qui monte et descend avec la houle.
--N’est-ce pas un morceau de la mâture du _Macquarie_? demanda
lady Helena.
--Non, répondit Glenarvan, aucun débris n’a pu dériver si loin du
navire.
--Attendez! s’écria John Mangles, je le reconnais, c’est le
canot!
--Le canot du brick! dit Glenarvan.
--Oui, _mylord_. Le canot du brick, la quille renversée!
--Les malheureux! s’écria lady Helena, ils ont péri!
--Oui, madame, répondit John Mangles, et ils devaient périr, car
au milieu de ces brisants, sur une mer houleuse, par cette nuit
noire, ils couraient à une mort certaine.
--Que le ciel ait eu pitié d’eux!» murmura Mary Grant.
Pendant quelques instants, les passagers demeurèrent silencieux.
Ils regardaient cette frêle embarcation qui se rapprochait. Elle
avait évidemment chaviré à quatre milles de la terre, et, de ceux
qui la montaient, pas un sans doute ne s’était sauvé.
«Mais ce canot peut nous être utile, dit Glenarvan.
--En effet, répondit John Mangles. Mets le cap dessus, Wilson.»
La direction du radeau fut modifiée, mais la brise tomba peu à
peu, et l’on n’atteignit pas l’embarcation avant deux heures.
Mulrady, placé à l’avant, para le choc, et le youyou chaviré vint
se ranger le long du bord.
«Vide? demanda John Mangles.
--Oui, capitaine, répondit le matelot, le canot est vide, et ses
bordages se sont ouverts. Il ne saurait donc nous servir.
--On n’en peut tirer aucun parti? demanda Mac Nabbs.
--Aucun, répondit John Mangles. C’est une épave bonne à brûler.
--Je le regrette, dit Paganel, car ce you-you aurait pu nous
conduire à Auckland.
--Il faut se résigner, Monsieur Paganel, répondit John Mangles.
D’ailleurs, sur une mer aussi tourmentée, je préfère encore notre
radeau à cette fragile embarcation. Il n’a fallu qu’un faible choc
pour la mettre en pièces! Donc, _mylord_, nous n’avons plus rien à
faire ici.
--Quand tu voudras, John, dit Glenarvan.
--En route, Wilson, reprit le jeune capitaine, et droit sur la
côte.»
Le flot devait encore monter pendant une heure environ. On put
franchir une distance de deux milles.
Mais alors la brise tomba presque entièrement et parut avoir une
certaine tendance à se lever de terre. Le radeau resta immobile.
Bientôt même, il commence à dériver vers la pleine mer sous la
poussée du jusant. John ne pouvait hésiter une seconde.
«Mouille», cria-t-il.
Mulrady, préparé à l’exécution de cet ordre, laissa tomber l’ancre
par cinq brasses de fond. Le radeau recula de deux toises sur le
grelin fortement tendu.
La voile de fortune carguée, les dispositions furent prises pour
une assez longue station.
En effet, la mer ne devait pas renverser avant neuf heures du
soir, et puisque John Mangles ne se souciait pas de naviguer
pendant la nuit, il était mouillé là jusqu’à cinq heures du matin.
La terre était en vue à moins de trois milles.
Une assez forte houle soulevait les flots, et semblait par un
mouvement continu porter à la côte.
Aussi, Glenarvan, quand il apprit que la nuit entière se passerait
à bord, demanda à John pourquoi il ne profitait pas des
ondulations de cette houle pour se rapprocher de la côte.
«Votre honneur, répondit le jeune capitaine, est trompé par une
illusion d’optique. Bien qu’elle semble marcher, la houle ne
marche pas. C’est un balancement des molécules liquides, rien de
plus. Jetez un morceau de bois au milieu de ces vagues, et vous
verrez qu’il demeurera stationnaire, tant que le jusant ne se fera
pas sentir. Il ne nous reste donc qu’à prendre patience.
--Et à dîner», ajouta le major.
Olbinett tira d’une caisse de vivres quelques morceaux de viande
sèche, et une douzaine de biscuits. Le _stewart_ rougissait
d’offrir à ses maîtres un si maigre menu. Mais il fut accepté de
bonne grâce, même par les voyageuses, que les brusques mouvements
de la mer, ne mettaient guère en appétit. En effet, ces chocs du
radeau, qui faisait tête à la houle en secouant son câble, étaient
d’une fatigante brutalité. L’appareil, incessamment ballotté sur
des lames courtes et capricieuses, ne se fût pas heurté plus
violemment aux arêtes vives d’une roche sous-marine. C’était
parfois à croire qu’il touchait. Le grelin travaillait fortement,
et de demi-heure en demi-heure John en faisait filer une brasse
pour le rafraîchir. Sans cette précaution, il eût inévitablement
cassé, et le radeau, abandonné à lui-même, aurait été se perdre au
large.
Les appréhensions de John seront donc aisément comprises. Ou son
grelin pouvait casser, ou son ancre déraper, et dans les deux cas
il était en détresse.
La nuit approchait. Déjà, le disque du soleil, allongé par la
réfraction, et d’un rouge de sang, allait disparaître derrière
l’horizon. Les dernières lignes d’eau resplendissaient dans
l’ouest et scintillaient comme des nappes d’argent liquide. De ce
côté, tout était ciel et eau, sauf un point nettement accusé, la
carcasse du _Macquarie_ immobile sur son haut-fond.
Le rapide crépuscule retarda de quelques minutes à peine la
formation des ténèbres, et bientôt la terre, qui bornait les
horizons de l’est et du nord, se fondit dans la nuit.
Situation pleine d’angoisses que celle de ces naufragés, sur cet
étroit radeau, envahis par l’ombre! Les uns s’endormirent dans un
assoupissement anxieux et propice aux mauvais rêves, les autres ne
purent trouver une heure de sommeil. Au lever du jour, tous
étaient brisés par les fatigues de la nuit.
Avec la mer montante, le vent reprit du large. Il était six heures
du matin. Le temps pressait. John fit ses dispositions pour
l’appareillage. Il ordonna de lever l’ancre. Mais les pattes de
l’ancre, sous les secousses du câble, s’étaient profondément
incrustées dans le sable. Sans guindeau, et même avec les palans
que Wilson installa, il fut impossible de l’arracher.
Une demi-heure s’écoula dans de vaines tentatives.
John, impatient d’appareiller, fit couper le grelin, abandonnant
son ancre et s’enlevant toute possibilité de mouiller dans un cas
urgent, si la marée ne suffisait pas pour gagner la côte. Mais il
ne voulut pas tarder davantage, et un coup de hache livra le
radeau au gré de la brise, aidée d’un courant de deux nœuds à
l’heure.
La voile fut larguée. On dériva lentement vers la terre qui
s’estompait en masses grisâtres sur un fond de ciel illuminé par
le soleil levant. Les récifs furent adroitement évités et doublés.
Mais, sous la brise incertaine du large, l’appareil ne semblait
pas se rapprocher du rivage. Que de peines pour atteindre cette
Nouvelle-Zélande, qu’il était si dangereux d’accoster!
À neuf heures, cependant, la terre restait à moins d’un mille. Les
brisants la hérissaient. Elle était très accore. Il fallut y
découvrir un atterrage praticable. Le vent mollit peu à peu et
tomba entièrement. La voile inerte battait le mât et le fatiguait.
John la fit carguer. Le flot seul portait le radeau à la côte,
mais il avait fallu renoncer à le gouverner, et d’énormes fucus
retardaient encore sa marche.
À dix heures, John se vit à peu près stationnaire, à trois
encablures du rivage. Pas d’ancre à mouiller.
Allait-il donc être repoussé au large par le jusant?
John, les mains crispées, le cœur dévoré d’inquiétude, jetait un
regard farouche à cette terre inabordable.
Heureusement, --heureusement cette fois, --un choc eut lieu. Le
radeau s’arrêta. Il venait d’échouer à haute mer, sur un fond de
sable à vingt-cinq brasses de la côte.
Glenarvan, Robert, Wilson, Mulrady, se jetèrent à l’eau. Le radeau
fut fixé solidement par des amarres sur les écueils voisins. Les
voyageuses, portées de bras en bras, atteignirent la terre sans
avoir mouillé un pli de leurs robes, et bientôt tous, avec armes
et vivres, eurent pris définitivement pied sur ces redoutables
rivages de la Nouvelle-Zélande.
Chapitre VIII
_Le présent du pays où l’on est_
Glenarvan aurait voulu, sans perdre une heure, suivre la côte et
remonter vers Auckland. Mais depuis le matin, le ciel s’était
chargé de gros nuages, et vers onze heures, après le débarquement,
les vapeurs se condensèrent en pluie violente. De là impossibilité
de se mettre en route et nécessité de chercher un abri.
Wilson découvrit fort à propos une grotte creusée par la mer dans
les roches basaltiques du rivage.
Les voyageurs s’y réfugièrent avec armes et provisions. Là se
trouvait toute une récolte de varech desséché, jadis engrangée par
les flots.
C’était une literie naturelle dont on s’accommoda.
Quelques morceaux de bois furent empilés à l’entrée de la grotte,
puis allumés, et chacun s’y sécha de son mieux.
John espérait que la durée de cette pluie diluvienne serait en
raison inverse de sa violence.
Il n’en fut rien. Les heures se passèrent sans amener une
modification dans l’état du ciel. Le vent fraîchit vers midi et
accrut encore la bourrasque.
Ce contre-temps eût impatienté le plus patient des hommes. Mais
qu’y faire? ç’eût été folie de braver sans véhicule une pareille
tempête. D’ailleurs, quelques jours devaient suffire pour gagner
Auckland, et un retard de douze heures ne pouvait préjudicier à
l’expédition, si les indigènes n’arrivaient pas.
Pendant cette halte forcée, la conversation roula sur les
incidents de la guerre dont la Nouvelle-Zélande était alors le
théâtre. Mais pour comprendre et estimer la gravité des
circonstances au milieu desquelles se trouvaient jetés les
naufragés du _Macquarie_, il faut connaître l’histoire de cette
lutte qui ensanglantait alors l’île d’Ika-Na-Maoui.
Depuis l’arrivée d’Abel Tasman au détroit de Cook, le 16 décembre
1642, les néo-zélandais, souvent visités par les navires
européens, étaient demeurés libres dans leurs îles indépendantes.
Nulle puissance européenne ne songeait à s’emparer de cet archipel
qui commande les mers du Pacifique. Seuls, les missionnaires,
établis sur ces divers points, apportaient à ces nouvelles
contrées les bienfaits de la civilisation chrétienne. Quelques-uns
d’entre eux, cependant, et spécialement les anglicans, préparaient
les chefs zélandais à se courber sous le joug de l’Angleterre.
Ceux-ci, habilement circonvenus, signèrent une lettre adressée à
la reine Victoria pour réclamer sa protection. Mais les plus
clairvoyants pressentaient la sottise de cette démarche, et l’un
d’eux, après avoir appliqué sur la lettre l’image de son tatouage,
fit entendre ces prophétiques paroles: «Nous avons perdu notre
pays; désormais, il n’est plus à nous; bientôt l’étranger viendra
s’en emparer et nous serons ses esclaves.»
En effet, le 29 janvier 1840, la corvette _Herald_ arrivait à la
Baie des Îles, au nord d’Ika-Na-Maoui. Le capitaine de vaisseau
Hobson débarqua au village de Korora-Reka. Les habitants furent
invités à se réunir en assemblée générale dans l’église
protestante. Là, lecture fut donnée des titres que le capitaine
Hobson tenait de la reine d’Angleterre.
Le 5 janvier suivant, les principaux chefs zélandais furent
appelés chez le résident anglais au village de Païa. Le capitaine
Hobson chercha à obtenir leur soumission, disant que la reine
avait envoyé des troupes et des vaisseaux pour les protéger, que
leurs droits restaient garantis, que leur liberté demeurait
entière. Toutefois, leurs propriétés devaient appartenir à la
reine Victoria, à laquelle ils étaient obligés de les vendre.
La majorité des chefs, trouvant la protection trop chère, refusa
d’y acquiescer. Mais les promesses et les présents eurent plus
d’empire sur ces sauvages natures que les grands mots du capitaine
Hobson, et la prise de possession fut confirmée. Depuis cette
année 1840 jusqu’au jour où le _Duncan_ quitta le golfe de la
Clyde, que se passa-t-il? Rien que ne sût Jacques Paganel, rien
dont il ne fût prêt à instruire ses compagnons.
«Madame, répondit-il aux questions de lady Helena, je vous
répéterai ce que j’ai déjà eu l’occasion de dire, c’est que les
néo-zélandais forment une population courageuse qui, après avoir
cédé un instant, résiste pied à pied aux envahissements de
l’Angleterre. Les tribus des maoris sont organisées comme les
anciens clans de l’Écosse. Ce sont autant de grandes familles qui
reconnaissent un chef très soucieux d’une complète déférence à son
égard. Les hommes de cette race sont fiers et braves, les uns
grands, aux cheveux lisses, semblables aux maltais ou aux juifs de
Bagdad et de race supérieure, les autres plus petits, trapus,
pareils aux mulâtres, mais tous robustes, hautains et guerriers.
Ils ont eu un chef célèbre nommé Hihi, un véritable Vercingétorix.
Vous ne vous étonnerez donc pas si la guerre avec les anglais
s’éternise sur le territoire d’Ika-Na-Maoui, car là se trouve la
fameuse tribu des Waikatos, que William Thompson entraîne à la
défense du sol.
--Mais les anglais, demanda John Mangles, ne sont-ils pas maîtres
des principaux points de la Nouvelle-Zélande?
--Sans doute, mon cher John, répondit Paganel. Après la prise de
possession du capitaine Hobson, devenu depuis gouverneur de l’île,
neuf colonies se sont peu à peu fondées, de 1840 à 1862, dans les
positions les plus avantageuses. De là, neuf provinces, quatre
dans l’île du nord, les provinces d’Auckland, de Taranaki, de
Wellington et de Hawkes-Bay; cinq dans l’île du sud, les provinces
de Nelson, de Marlborough, de Canterbury, d’Otago et de Southland,
avec une population générale de cent quatre-vingt mille trois cent
quarante-six habitants, au 30 juin 1864. Des villes importantes et
commerçantes se sont élevées de toutes parts. Quand nous
arriverons à Auckland, vous serez forcés d’admirer sans réserve la
situation de cette Corinthe du sud, dominant son isthme étroit
jeté comme un pont sur l’océan Pacifique, et qui compte déjà douze
mille habitants. À l’ouest, New-Plymouth; à l’est, Ahuhiri; au
sud, Wellington, sont déjà des villes florissantes et fréquentées.
Dans l’île de Tawai-Pounamou, vous auriez l’embarras du choix
entre Nelson, ce Montpellier des antipodes, ce jardin de la
Nouvelle-Zélande, Picton sur le détroit de Cook, Christchurch,
Invercargill et Dunedin, dans cette opulente province d’Otago où
affluent les chercheurs d’or du monde entier. Et remarquez qu’il
ne s’agit point ici d’un assemblage de quelques cahutes, d’une
agglomération de familles sauvages, mais bien de villes
véritables, avec ports, cathédrales, banques, docks, jardins
botaniques, muséums d’histoire naturelle, sociétés
d’acclimatation, journaux, hôpitaux, établissements de
bienfaisance, instituts philosophiques, loges de francs-maçons,
clubs, sociétés chorales, théâtres et palais d’exposition
universelle, ni plus ni moins qu’à Londres ou à Paris! Et si ma
mémoire est fidèle, c’est en 1865, cette année même, et peut-être
au moment où je vous parle, que les produits industriels du globe
entier sont exposés dans un pays d’anthropophages!
--Quoi! Malgré la guerre avec les indigènes? demanda lady Helena.
--Les anglais, madame, se préoccupent bien d’une guerre! répliqua
Paganel. Ils se battent et ils exposent en même temps. Cela ne les
trouble pas. Ils construisent même des chemins de fer sous le
fusil des néo-zélandais. Dans la province d’Auckland, le railway
de Drury et le railway de Mere-Mere coupent les principaux points
occupés par les révoltés. Je gagerais que les ouvriers font le
coup de feu du haut des locomotives.
--Mais où en est cette interminable guerre? demanda John Mangles.
--Voilà six grands mois que nous avons quitté l’Europe, répondit
Paganel, je ne puis donc savoir ce qui s’est passé depuis notre
départ, sauf quelques faits, toutefois, que j’ai lus dans les
journaux de Maryboroug et de Seymour, pendant notre traversée de
l’Australie. Mais, à cette époque, on se battait fort dans l’île
d’Ikana-Maoui.
--Et à quelle époque cette guerre a-t-elle commencé? dit Mary
Grant.
--Vous voulez dire «recommencé», ma chère miss, répondit Paganel,
car une première insurrection eut lieu en 1845. C’est vers la fin
de 1863; mais longtemps avant, les maoris se préparaient à secouer
le joug de la domination anglaise. Le parti national des indigènes
entretenait une active propagande pour amener l’élection d’un chef
maori. Il voulait faire un roi du vieux Potatau, et de son village
situé entre les fleuves Waikato et Waipa, la capitale du nouveau
royaume. Ce Potatau n’était qu’un vieillard plus astucieux que
hardi, mais il avait un premier ministre énergique et intelligent,
un descendant de la tribu de ces Ngatihahuas qui habitaient
l’isthme d’Auckland avant l’occupation étrangère. Ce ministre,
nommé William Thompson devint l’âme de cette guerre
d’indépendance. Il organisa habilement des troupes maories. Sous
son inspiration, un chef de Taranaki réunit dans une même pensée
les tribus éparses; un autre chef du Waikato forma l’association
du «land league», une vraie ligue du bien public, destinée à
empêcher les indigènes de vendre leurs terres au gouvernement
anglais; des banquets eurent lieu, comme dans les pays civilisés
qui préludent à une révolution. Les journaux britanniques
commencèrent à relever ces symptômes alarmants, et le gouvernement
s’inquiéta sérieusement des menées de la «land league.» Bref, les
esprits étaient montés, la mine prête à éclater. Il ne manquait
plus que l’étincelle, ou plutôt le choc de deux intérêts pour la
produire.
--Et ce choc?... Demanda Glenarvan.
--Il eut lieu en 1860, répondit Paganel, dans la province de
Taranaki, sur la côte sud-ouest d’Ika-Na-Maoui. Un indigène
possédait six cents acres de terre dans le voisinage de New-Plymouth.
Il les vendit au gouvernement anglais. Mais quand les
arpenteurs se présentèrent pour mesurer le terrain vendu, le chef
Kingi protesta, et, au mois de mars, il construisit sur les six
cents acres en litige un camp défendu par de hautes palissades.
Quelques jours après, le colonel Gold enleva ce camp à la tête de
ses troupes, et, ce jour même, fut tiré le premier coup de feu de
la guerre nationale.
--Les maoris sont-ils nombreux? demanda John Mangles.
--La population maorie a été bien réduite depuis un siècle,
répondit le géographe. En 1769, Cook l’estimait à quatre cent
mille habitants. En 1845, le recensement du _protectorat indigène_
l’abaissait à cent neuf mille. Les massacres civilisateurs, les
maladies et l’eau de feu l’ont décimée; mais dans les deux îles il
reste encore quatre-vingt-dix mille naturels, dont trente mille
guerriers qui tiendront longtemps en échec les troupes
européennes.
--La révolte a-t-elle réussi jusqu’à ce jour? dit lady Helena.
--Oui, madame, et les anglais eux-mêmes ont souvent admiré le
courage des néo-zélandais. Ceux-ci font une guerre de partisans,
tentent des escarmouches, se ruent sur les petits détachements,
pillent les domaines des colons. Le général Cameron ne se sentait
pas à l’aise dans ces campagnes dont il fallait battre tous les
buissons. En 1863, après une lutte longue et meurtrière, les
maoris occupaient une grande position fortifiée sur le haut
Waikato, à l’extrémité d’une chaîne de collines escarpées, et
couverte par trois lignes de défense.
» Des prophètes appelaient toute la population maorie à la défense
du sol et promettaient l’extermination des «pakeka», c’est-à-dire
des blancs. Trois mille hommes se disposaient à la lutte sous les
ordres du général Cameron, et ne faisaient plus aucun quartier aux
maoris, depuis le meurtre barbare du capitaine Sprent. De
sanglantes batailles eurent lieu.
» Quelques-unes durèrent douze heures, sans que les maoris
cédassent aux canons européens. C’était la farouche tribu des
Waikatos, sous les ordres de William Thompson, qui formait le
noyau de l’armée indépendante. Ce général indigène commanda
d’abord à deux mille cinq cents guerriers, puis à huit mille.
» Les sujets de Shongi et de Heki, deux redoutables chefs, lui
vinrent en aide. Les femmes, dans cette guerre sainte, prirent
part aux plus rudes fatigues.