On attendit. Quelques craquements eurent lieu; ils étaient

produits, sinon par un soulèvement, au moins par un tressaillement

de la carène. John conçut le bon espoir pour la marée suivante,

mais en somme le brick ne bougea pas.

Les travaux continuèrent. À deux heures, le radeau était prêt.

L’ancre à jet y fut embarquée. John et Wilson l’accompagnèrent,

après avoir amarré un grelin sur l’arrière du navire. Le jusant

les fit dériver, et ils mouillèrent à une demi-encablure par dix

brasses de fond.

La tenue était bonne et le radeau revint à bord.

Restait la grosse ancre de bossoir. On la descendit, non sans

difficulté. Le radeau recommença l’opération, et bientôt cette

seconde ancre fut mouillée en arrière de l’autre, par un fond de

quinze brasses.

Puis, se halant sur le câble, John et Wilson retournèrent au

_Macquarie_.

Le câble et le grelin furent garnis au guindeau, et on attendit la

prochaine pleine mer, qui devait se faire sentir à une heure du

matin. Il était alors six heures du soir.

John Mangles complimenta ses matelots, et fit entendre à Paganel

que, le courage et la bonne conduite aidant, il pourrait devenir

un jour quartier-maître.

Cependant, Mr Olbinett, après avoir aidé aux diverses manœuvres,

était retourné à la cuisine.

Il avait préparé un repas réconfortant qui venait à propos. Un

rude appétit sollicitait l’équipage.

Il fut pleinement satisfait, et chacun se sentit refait pour les

travaux ultérieurs. Après le dîner, John Mangles prit les

dernières précautions qui devaient assurer le succès de

l’opération. Il ne faut rien négliger, quand il s’agit de

renflouer un navire. Souvent, l’entreprise manque, faute de

quelques lignes d’allégement, et la quille engagée ne quitte pas

son lit de sable.

John Mangles avait fait jeter à la mer une grande partie des

marchandises, afin de soulager le brick; mais le reste des

ballots, les lourds espars, les vergues de rechange, quelques

tonnes de gueuses qui formaient le lest, furent reportés à

l’arrière, pour faciliter de leur poids le dégagement de l’étrave.

Wilson et Mulrady y roulèrent également un certain nombre de

barriques qu’ils remplirent d’eau, afin de relever le nez du

brick.

Minuit sonnait, quand ces derniers travaux furent achevés.

L’équipage était sur les dents, circonstance regrettable, au

moment où il n’aurait pas trop de toutes ses forces pour virer au

guindeau: ce qui amena John Mangles à prendre une résolution

nouvelle.

En ce moment, la brise calmissait. Le vent faisait à peine courir

quelques risées capricieuses à la surface des flots. John,

observant l’horizon, remarqua que le vent tendait à revenir du

sud-ouest dans le nord-ouest. Un marin ne pouvait se tromper à la

disposition particulière et à la couleur des bandes de nuages.

Wilson et Mulrady partageaient l’opinion de leur capitaine.

John Mangles fit part de ses observations à Glenarvan, et lui

proposa de remettre au lendemain l’opération du renflouage.

«Et voici, mes raisons, dit-il. D’abord, nous sommes très

fatigués, et toutes nos forces sont nécessaires pour dégager le

navire. Puis, une fois relevé, comment le conduire au milieu de

ces dangereux brisants et par une obscurité profonde? Mieux vaut

agir en pleine lumière. D’ailleurs, une autre raison me porte à

attendre. Le vent promet de nous venir en aide, et je tiens à en

profiter, je veux qu’il fasse culer cette vieille coque, pendant

que la mer la soulèvera. Demain, si je ne me trompe, la brise

soufflera du nord-ouest. Nous établirons les voiles du grand mât à

masquer, et elles concourront à relever le brick.»

Ces raisons étaient décisives. Glenarvan et Paganel, les

impatients du bord, se rendirent, et l’opération fut remise au

lendemain. La nuit se passa bien. Un quart avait été réglé pour

veiller surtout au mouillage des ancres.

Le jour parut. Les prévisions de John Mangles se réalisaient. Il

vantait une brise du nord-nord-ouest qui tendait à fraîchir.

C’était un surcroît de force très avantageux. L’équipage fut mis

en réquisition.

Robert, Wilson, Mulrady en haut du grand mât, le major, Glenarvan,

Paganel sur le pont, disposèrent les manœuvres de façon à

déployer les voiles au moment précis. La vergue du grand hunier

fut hissée à bloc, la grand’voile et le grand hunier laissés sur

leurs cargues.

Il était neuf heures du matin. Quatre heures devaient encore

s’écouler jusqu’à la pleine mer. Elles ne furent pas perdues. John

les employa à établir son mât de fortune sur l’avant du brick,

afin de remplacer le mât de misaine. Il pourrait ainsi s’éloigner

de ces dangereux parages, dès que le navire serait à flot. Les

travailleurs firent de nouveaux efforts, et, avant midi, la vergue

de misaine était solidement assujettie en guise de mât.

Lady Helena et Mary Grant se rendirent très utiles, et

enverguèrent une voile de rechange sur la vergue du petit

perroquet. C’était une joie pour elles de s’employer au salut

commun. Ce gréement achevé, si le _Macquarie_ laissait à désirer

au point de vue de l’élégance, du moins pouvait-il naviguer à la

condition de ne pas s’écarter de la côte.

Cependant, le flot montait. La surface de la mer se soulevait en

petites vagues houleuses. Les têtes de brisants disparaissaient

peu à peu, comme des animaux marins qui rentrent sous leur liquide

élément. L’heure approchait de tenter la grande opération. Une

fiévreuse impatience tenait les esprits en surexcitation. Personne

ne parlait. On regardait John. On attendait un ordre de lui.

John Mangles, penché sur la lisse du gaillard d’arrière, observait

la marée. Il jetait un coup d’œil inquiet au câble et au grelin

élongés et fortement embraqués. À une heure, la mer atteignit son

plus haut point. Elle était étale, c’est-à-dire à ce court instant

où l’eau ne monte plus et ne descend pas encore. Il fallait opérer

sans retard.

La grand’voile et le grand hunier furent largués et coiffèrent le

mât sous l’effort du vent.

«Au guindeau!» cria John.

C’était un guindeau muni de bringuebales, comme les pompes à

incendie. Glenarvan, Mulrady, Robert d’un côté, Paganel, le major,

Olbinett de l’autre, pesèrent sur les bringuebales, qui

communiquaient le mouvement à l’appareil. En même temps, John et

Wilson, engageant les barres d’abattage, ajoutèrent leurs efforts à

ceux de leurs compagnons.

«Hardi! Hardi! Cria le jeune capitaine, et de l’ensemble!»

Le câble et le grelin se tendirent sous la puissante action du

guindeau. Les ancres tinrent bon et ne chassèrent point. Il

fallait réussir promptement.

La pleine mer ne dure que quelques minutes. Le niveau d’eau ne

pouvait aider à baisser. On redoubla d’efforts. Le vent donnait

avec violence et masquait les voiles contre le mât. Quelques

tressaillements se firent sentir dans la coque. Le brick parut

près de se soulever. Peut-être suffirait-il d’un bras de plus pour

l’arracher au banc de sable.

«Helena! Mary!» cria Glenarvan.

Les deux jeunes femmes vinrent joindre leurs efforts à ceux de

leurs compagnons. Un dernier cliquetis du linguet se fit entendre.

Mais ce fut tout. Le brick ne bougea pas. L’opération était

manquée. Le jusant commençait déjà, et il fut évident que, même

avec l’aide du vent et de la mer, cet équipage réduit ne pourrait

renflouer son navire.

Chapitre VI

_Où le cannibalisme est traité théoriquement_

Le premier moyen de salut tenté par John Mangles avait échoué. Il

fallait recourir au second sans tarder. Il est évident qu’on ne

pouvait relever le _Macquarie_, et non moins évident que le seul

parti à prendre, c’était d’abandonner le bâtiment.

Attendre à bord des secours problématiques, ç’eût été imprudence

et folie. Avant l’arrivée providentielle d’un navire sur le

théâtre du naufrage, le _Macquarie_ serait mis en pièces! La

prochaine tempête, ou seulement une mer un peu forte, soulevée par

les vents du large, le roulerait sur les sables, le briserait, le

dépècerait, en disperserait les débris. Avant cette inévitable

destruction, John voulait gagner la terre.

Il proposa donc de construire un radeau, ou, en langue maritime,

un «ras» assez solide pour porter les passagers et une quantité

suffisante de vivres à la côte zélandaise.

Il n’y avait pas à discuter, mais à agir. Les travaux furent

commencés, et ils étaient fort avancés, quand la nuit vint les

interrompre.

Vers huit heures du soir, après le souper, tandis que lady Helena

et Mary Grant reposaient sur les couchettes du roufle, Paganel et

ses amis s’entretenaient de questions graves en parcourant le pont

du navire. Robert n’avait pas voulu les quitter.

Ce brave enfant écoutait de toutes ses oreilles, prêt à rendre un

service, prêt à se dévouer à une périlleuse entreprise.

Paganel avait demandé à John Mangles si le radeau ne pourrait

suivre la côte jusqu’à Auckland, au lieu de débarquer ses

passagers à terre. John répondit que cette navigation était

impossible avec un appareil aussi défectueux.

«Et ce que nous ne pouvons tenter sur un radeau, dit Paganel,

aurait-il pu se faire avec le canot du brick?

--Oui, à la rigueur, répondit John Mangles, mais à la condition

de naviguer le jour et de mouiller la nuit.

--Ainsi, ces misérables qui nous ont abandonnés...

--Oh! Ceux-là, répondit John Mangles, ils étaient ivres, et, par

cette profonde obscurité, je crains bien qu’ils n’aient payé de

leur vie ce lâche abandon.

--Tant pis pour eux, reprit Paganel, et tant pis pour nous, car

ce canot eût été bien utile.

--Que voulez-vous, Paganel? dit Glenarvan. Le radeau nous portera

à terre.

--C’est précisément ce que j’aurais voulu éviter, répondit le

géographe.

--Quoi! Un voyage de vingt milles au plus après ce que nous avons

fait dans les Pampas et à travers l’Australie, peut-il effrayer

des hommes rompus aux fatigues?

--Mes amis, répondit Paganel, je ne mets en doute ni votre

courage ni la vaillance de nos compagnes. Vingt milles! Ce n’est

rien en tout autre pays que la Nouvelle-Zélande. Vous ne me

soupçonnerez pas de pusillanimité. Le premier, je vous ai

entraînés à travers l’Amérique, à travers l’Australie. Mais ici,

je le répète, tout vaut mieux que de s’aventurer dans ce pays

perfide.

--Tout vaut mieux que de s’exposer à une perte certaine sur un

navire échoué, fit John Mangles.

--Qu’avons-nous donc tant à redouter de la Nouvelle-Zélande?

demanda Glenarvan.

--Les sauvages, répondit Paganel.

--Les sauvages! répliqua Glenarvan. Ne peut-on les éviter, en

suivant la côte? D’ailleurs, une attaque de quelques misérables ne

peut préoccuper dix européens bien armés et décidés à se défendre.

--Il ne s’agit pas de misérables, répondit Paganel en secouant la

tête. Les néo-zélandais forment des tribus terribles, qui luttent

contre la domination anglaise, contre les envahisseurs, qui les

vainquent souvent, qui les mangent toujours!

--Des cannibales! s’écria Robert, des cannibales!»

Puis on l’entendit qui murmurait ces deux noms:

«Ma sœur! Madame Helena!

--Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Glenarvan, pour

rassurer le jeune enfant. Notre ami Paganel exagère!

--Je n’exagère rien, reprit Paganel. Robert a montré qu’il était

un homme, et je le traite en homme, en ne lui cachant pas la

vérité. Les néo-zélandais sont les plus cruels, pour ne pas dire

les plus gourmands des anthropophages. Ils dévorent tout ce qui

leur tombe sous la dent. La guerre n’est pour eux qu’une chasse à

ce gibier savoureux qui s’appelle l’homme, et il faut l’avouer,

c’est la seule guerre logique. Les européens tuent leurs ennemis

et les enterrent. Les sauvages tuent leurs ennemis et les mangent,

et, comme l’a fort bien dit mon compatriote Toussenel, le mal

n’est pas tant de faire rôtir son ennemi quand il est mort, que de

le tuer quand il ne veut pas mourir.

--Paganel, répondit le major, il y a matière à discussion, mais

ce n’est pas le moment. Qu’il soit logique ou non d’être mangé,

nous ne voulons pas qu’on nous mange. Mais comment le

christianisme n’a-t-il pas encore détruit ces habitudes

d’anthropophagie?

--Croyez-vous donc que tous les néo-zélandais soient chrétiens?

Répliqua Paganel. C’est le petit nombre, et les missionnaires sont

encore et trop souvent victimes de ces brutes. L’année dernière,

le révérend Walkner a été martyrisé avec une horrible cruauté. Les

maoris l’ont pendu. Leurs femmes lui ont arraché les yeux. On a bu

son sang, on a mangé sa cervelle. Et ce meurtre a eu lieu en 1864,

à Opotiki, à quelques lieues d’Auckland, pour ainsi dire sous les

yeux des autorités anglaises. Mes amis, il faut des siècles pour

changer la nature d’une race d’hommes. Ce que les maoris ont été,

ils le seront longtemps encore. Toute leur histoire est faite de

sang. Que d’équipages ils ont massacrés et dévorés, depuis les

matelots de Tasman jusqu’aux marins du _Hawes_! et ce n’est pas la

chair blanche qui les a mis en appétit. Bien avant l’arrivée des

européens, les zélandais demandaient au meurtre l’assouvissement

de leur gloutonnerie.

Maints voyageurs vécurent parmi eux, qui ont assisté à des repas

de cannibales, où les convives n’étaient poussés que par le désir

de manger d’un mets délicat, comme la chair d’une femme ou d’un

enfant!

--Bah! fit le major, ces récits ne sont-ils pas dus pour la

plupart à l’imagination des voyageurs?

On aime volontiers à revenir des pays dangereux et de l’estomac

des anthropophages!

--Je fais la part de l’exagération, répondit Paganel. Mais des

hommes dignes de foi ont parlé, les missionnaires Kendall,

Marsden, les capitaines Dillon, d’Urville, Laplace, d’autres

encore, et je crois à leurs récits, je dois y croire. Les

zélandais sont cruels par nature. À la mort de leurs chefs, ils

immolent des victimes humaines. Ils prétendent par ces sacrifices

apaiser la colère du défunt, qui pourrait frapper les vivants, et

en même temps lui offrir des serviteurs pour l’autre vie! Mais

comme ils mangent ces domestiques posthumes, après les avoir

massacrés, on est fondé à croire que l’estomac les y pousse plus

que la superstition.

--Cependant, dit John Mangles, j’imagine que la superstition joue

un rôle dans les scènes du cannibalisme. C’est pourquoi, si la

religion change, les mœurs changeront aussi.

--Bon, ami John, répondit Paganel. Vous soulevez là cette grave

question de l’origine de l’anthropophagie. Est-ce la religion,

est-ce la faim qui a poussé les hommes à s’entre-dévorer? Cette

discussion serait au moins oiseuse en ce moment. Pourquoi le

cannibalisme existe? La question n’est pas encore résolue; mais il

existe, fait grave, dont nous n’avons que trop de raisons de nous

préoccuper.»

Paganel disait vrai. L’anthropophagie est passée à l’état

chronique dans la Nouvelle-Zélande, comme aux îles Fidji ou au

détroit de Torrès. La superstition intervient évidemment dans ces

odieuses coutumes, mais il y a des cannibales, parce qu’il y a des

moments où le gibier est rare et la faim grande. Les sauvages ont

commencé par manger de la chair humaine pour satisfaire les

exigences d’un appétit rarement rassasié; puis, les prêtres ont

ensuite réglementé et sanctifié ces monstrueuses habitudes. Le

repas est devenu cérémonie, voilà tout.

D’ailleurs, aux yeux des maoris, rien de plus naturel que de se

manger les uns les autres. Les missionnaires les ont souvent

interrogés à propos du cannibalisme. Ils leur ont demandé pourquoi

ils dévoraient leurs frères. À quoi les chefs répondaient que les

poissons mangent les poissons, que les chiens mangent les hommes,

que les hommes mangent les chiens, et que les chiens se mangent

entre eux. Dans leur théogonie même, la légende rapporte qu’un

dieu mangea un autre dieu. Avec de tels précédents, comment

résister au plaisir de manger son semblable?

De plus, les zélandais prétendent qu’en dévorant un ennemi mort on

détruit sa partie spirituelle. On hérite ainsi de son âme, de sa

force, de sa valeur, qui sont particulièrement renfermés dans la

cervelle. Aussi, cette portion de l’individu figure-t-elle dans

les festins comme plat d’honneur et de premier choix.

Cependant, Paganel soutint, non sans raison, que la sensualité, le

besoin surtout, excitaient les zélandais à l’anthropophagie, et

non seulement les sauvages de l’Océanie, mais les sauvages de

l’Europe.

«Oui, ajouta-t-il, le cannibalisme a longtemps régné chez les

ancêtres des peuples les plus civilisés, et ne prenez point cela

pour une personnalité, chez les écossais particulièrement.

--Vraiment? dit Mac Nabbs.

--Oui, major, reprit Paganel. Quand vous lirez certains passages

de saint Jérôme sur les _atticoli_ de l’Écosse, vous verrez ce

qu’il faut penser de vos aïeux! Et sans remonter au delà des temps

historiques, sous le règne d’Élisabeth, à l’époque même où

Shakespeare rêvait à son Shylock, Sawney Bean, bandit écossais, ne

fut-il pas exécuté pour crime de cannibalisme? Et quel sentiment

l’avait porté à manger de la chair humaine? La religion? Non, la

faim.

--La faim? dit John Mangles.

--La faim, répondit Paganel, mais surtout cette nécessité pour le

carnivore de refaire sa chair et son sang par l’azote contenu dans

les matières animales. C’est bien de fournir au travail des

poumons au moyen des plantes tubéreuses et féculentes. Mais qui

veut être fort et actif doit absorber ces aliments plastiques qui

réparent les muscles. Tant que les maoris ne seront pas membres de

la société des légumistes, ils mangeront de la viande, et, pour

viande, de la chair humaine.

--Pourquoi pas la viande des animaux? dit Glenarvan.

--Parce qu’ils n’ont pas d’animaux, répondit Paganel, et il faut

le savoir, non pour excuser, mais pour expliquer leurs habitudes

de cannibalisme. Les quadrupèdes, les oiseaux mêmes sont rares

dans ce pays inhospitalier. Aussi les maoris, de tout temps, se

sont-ils nourris de chair humaine. Il y a même des «saisons à

manger les hommes», comme dans les contrées civilisées, des

saisons pour la chasse. Alors ont lieu les grandes battues, c’est-à-dire

les grandes guerres, et des peuplades entières sont servies

sur la table des vainqueurs.

--Ainsi, dit Glenarvan, selon vous, Paganel, l’anthropophagie ne

disparaîtra que le jour où les moutons, les bœufs et les porcs

pulluleront dans les prairies de la Nouvelle-Zélande.

--Évidemment, mon cher lord, et encore faudra-t-il des années

pour que les maoris se déshabituent de la chair zélandaise qu’ils

préfèrent à toute autre, car les fils aimeront longtemps ce que

leurs pères ont aimé. À les en croire, cette chair a le goût de la

viande de porc, mais avec plus de fumet. Quant à la chair blanche,

ils en sont moins friands, parce que les blancs mêlent du sel à

leurs aliments, ce qui leur donne une saveur particulière peu

goûtée des gourmets.

--Ils sont difficiles! dit le major. Mais cette chair blanche ou

noire, la mangent-ils crue ou cuite?

--Eh! Qu’est-ce que cela vous fait, Monsieur Mac Nabbs? s’écria

Robert.

--Comment donc, mon garçon, répondit sérieusement le major, mais

si je dois jamais finir sous la dent d’un anthropophage, j’aime

mieux être cuit!

--Pourquoi?

--Pour être sûr de ne pas être dévoré vivant!

--Bon! Major, reprit Paganel, mais si c’est pour être cuit

vivant!

--Le fait est, répondit le major, que je n’en donnerais pas le

choix pour une demi-couronne.

--Quoi qu’il en soit, Mac Nabbs, et si cela peut vous être

agréable, répliqua Paganel, apprenez que les néo-zélandais ne

mangent la chair que cuite ou fumée. Ce sont des gens bien appris

et qui se connaissent en cuisine. Mais, pour mon compte, l’idée

d’être mangé m’est particulièrement désagréable! Terminer son

existence dans l’estomac d’un sauvage, pouah!

--Enfin, de tout ceci, dit John Mangles, il résulte qu’il ne faut

pas tomber entre leurs mains. Espérons aussi qu’un jour le

christianisme aura aboli ces monstrueuses coutumes.

--Oui, nous devons l’espérer, répondit Paganel; mais, croyez-moi,

un sauvage qui a goûté de la chair humaine y renoncera

difficilement. Jugez-en par les deux faits que voici.

--Voyons les faits, Paganel, dit Glenarvan.

--Le premier est rapporté dans les chroniques de la société des

jésuites au Brésil. Un missionnaire portugais rencontra un jour

une vieille brésilienne très malade. Elle n’avait plus que

quelques jours à vivre. Le jésuite l’instruisit des vérités du

christianisme, que la moribonde admit sans discuter. Puis, après

la nourriture de l’âme, il songea à la nourriture du corps, et il

offrit à sa pénitente quelques friandises européennes. «Hélas!

répondit la vieille, mon estomac ne peut supporter aucune espèce

d’aliments. Il n’y a qu’une seule chose dont je voudrais goûter;

mais, par malheur, personne ici ne pourrait me la procurer. --

Qu’est-ce donc? demanda le jésuite. --Ah! Mon fils! C’est la main

d’un petit garçon! Il me semble que j’en grignoterais les petits

os avec plaisir!»

--Ah çà! Mais c’est donc bon? demanda Robert.

--Ma seconde histoire va te répondre, mon garçon, reprit Paganel.

Un jour, un missionnaire reprochait à un cannibale cette coutume

horrible et contraire aux lois divines de manger de la chair

humaine. «Et puis ce doit être mauvais! Ajouta-t-il. --Ah! mon

père! répondit le sauvage en jetant un regard de convoitise sur le

missionnaire, dites que Dieu le défend! Mais ne dites pas que

c’est mauvais! Si seulement vous en aviez mangé!...»

Chapitre VII

_Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter_

Les faits rapportés par Paganel étaient indiscutables.

La cruauté des néo-zélandais ne pouvait être mise en doute. Donc,

il y avait danger à descendre à terre.

Mais eût-il été cent fois plus grand, ce danger, il fallait

l’affronter. John Mangles sentait la nécessité de quitter sans

retard un navire voué à une destruction prochaine. Entre deux

périls, l’un certain, l’autre seulement probable, pas d’hésitation

possible.

Quant à cette chance d’être recueilli par un bâtiment, on ne

pouvait raisonnablement y compter. Le _Macquarie_ n’était pas sur

la route des navires qui cherchent les atterrages de la Nouvelle-Zélande.

Ils se rendent ou plus haut à Auckland, ou plus bas à New-Plymouth.

Or, l’échouage avait eu lieu précisément entre ces deux

points, sur la partie déserte des rivages d’Ika-Na-Maoui. Côte

mauvaise, dangereuse, mal hantée. Les bâtiments n’ont d’autre

souci que de l’éviter, et, si le vent les y porte, de s’en élever

au plus vite.

«Quand partirons-nous? demanda Glenarvan.

--Demain matin, à dix heures, répondit John Mangles. La marée

commencera à monter et nous portera à terre.»

Le lendemain, 5 février, à huit heures, la construction du radeau

était achevée. John avait donné tous ses soins à l’établissement

de l’appareil.

La hune de misaine, qui servit au mouillage des ancres, ne pouvait

suffire à transporter des passagers et des vivres. Il fallait un

véhicule solide, dirigeable, et capable de résister à la mer

pendant une navigation de neuf milles. La mâture seule pouvait

fournir les matériaux nécessaires à sa construction.

Wilson et Mulrady s’étaient mis à l’œuvre. Le gréement fut coupé

à la hauteur des capes de mouton, et sous les coups de hache, le

grand mât, attaqué par le pied, passa par-dessus les bastingages

de tribord qui craquèrent sous sa chute. Le _Macquarie_ se

trouvait alors rasé comme un ponton.

Le bas mât, les mâts de hune et de perroquet furent sciés et

séparés. Les principales pièces du radeau flottaient alors. On les

réunit aux débris du mât de misaine, et ces espars furent liés

solidement entre eux. John eut soin de placer dans les interstices

une demi-douzaine de barriques vides, qui devaient surélever

l’appareil au-dessus de l’eau.

Sur cette première assise fortement établie, Wilson avait posé une

sorte de plancher en claire-voie fait de caillebotis. Les vagues

pouvaient donc déferler sur le radeau sans y séjourner, et les

passagers devaient être à l’abri de l’humidité. D’ailleurs, des

pièces à eau, solidement saisies, formaient une espèce de pavois

circulaire qui protégeait le pont contre les grosses lames.

Ce matin-là, John, voyant le vent favorable, fit installer au

centre de l’appareil la vergue du petit perroquet en guise de mât.

Elle fut maintenue par des haubans et munie d’une voile de

fortune. Un grand aviron à large pelle, fixé à l’arrière,

permettait de gouverner l’appareil, si le vent lui imprimait une

vitesse suffisante.

Les enfants du capitaine Grant · 第 38 / 50 段