John Mangles ne le quittait pas et supportait à ses côtés les

intempéries du ciel. Ce jour-là, Glenarvan, partout où se faisait

une trouée dans la brume, scrutait l’horizon avec un entêtement

plus tenace. John s’approcha de lui:

«Votre honneur cherche la terre?» lui demanda-t-il.

Glenarvan fit de la tête un signe négatif.

«Cependant, reprit le jeune capitaine, il doit vous tarder de

quitter ce brick. Depuis trente-six heures déjà, nous devrions

avoir connaissance des feux d’Auckland.»

Glenarvan ne répondait pas. Il regardait toujours, et pendant une

minute sa lunette demeura braquée vers l’horizon au vent du

navire.

«La terre n’est pas de ce côté, dit John Mangles. Que votre

honneur regarde plutôt vers tribord.

--Pourquoi, John? répondit Glenarvan. Ce n’est pas la terre que

je cherche!

--Que voulez-vous, _mylord_?

--Mon yacht! Mon _Duncan_! répondit Glenarvan avec colère. Il

doit être là, dans ces parages, écumant ces mers, faisant ce

sinistre métier de pirate! Il est là, te dis-je, là, John, sur

cette route des navires, entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande!

Et j’ai le pressentiment que nous le rencontrerons!

--Dieu nous préserve de cette rencontre, _mylord_!

--Pourquoi, John?

--Votre honneur oublie notre situation! Que ferions-nous sur ce

brick, si le _Duncan_ lui donnait la chasse! Nous ne pourrions

pas même fuir!

--Fuir, John?

--Oui, _mylord_! Nous l’essayerions en vain! Nous serions

pris, livrés à la merci de ces misérables, et Ben Joyce a montré

qu’il ne reculait pas devant un crime. Je fais bon marché de notre

vie! Nous nous défendrions jusqu’à la mort! Soit! Mais après?

Songez à lady Glenarvan, _mylord_, songez à Mary Grant!

--Pauvres femmes! Murmura Glenarvan. John, j’ai le cœur brisé,

et parfois je sens le désespoir l’envahir. Il me semble que de

nouvelles catastrophes nous attendent, que le ciel s’est déclaré

contre nous! J’ai peur!

--Vous, _mylord_?

--Non pour moi, John, mais pour ceux que j’aime, pour ceux que tu

aimes aussi!

--Rassurez-vous, _mylord_, répondit le jeune capitaine. Il ne

faut plus craindre! Le _Macquarie_ marche mal, mais il marche.

Will Halley est un être abruti, mais je suis là, et si les

approches de la terre me semblent dangereuses, je ramènerai le

navire au large. Donc, de ce côté, peu ou point de danger. Mais,

quant à se trouver bord à bord avec le _Duncan_, Dieu nous en

préserve, et si votre honneur cherche à l’apercevoir, que ce soit

pour l’éviter, que ce soit pour le fuir!»

John Mangles avait raison. La rencontre du _Duncan_ eût été

funeste au _Macquarie_.

Or, cette rencontre était à craindre dans ces mers resserrées que

les pirates pouvaient écumer sans risques. Cependant, ce jour-là,

du moins, le yacht ne parut pas, et la sixième nuit depuis le

départ de Twofold-Bay arriva, sans que les craintes de John

Mangles se fussent réalisées.

Mais cette nuit devait être terrible. L’obscurité se fit presque

subitement à sept heures du soir.

Le ciel était très menaçant. L’instinct du marin, supérieur à

l’abrutissement de l’ivresse, opéra sur Will Halley. Il quitta sa

cabine, se frottant les yeux, secouant sa grosse tête rouge.

Puis, il huma un grand coup d’air, comme un autre eût avalé un

grand verre d’eau pour se remettre, et il examina la mâture. Le

vent fraîchissait, et, tournant d’un quart dans l’ouest, il

portait en plein à la côte zélandaise.

Will Halley appela ses hommes avec force jurons, fit serrer les

perroquets et établir la voilure de nuit. John Mangles l’approuva

sans rien dire.

Il avait renoncé à s’entretenir avec ce grossier marin. Mais ni

Glenarvan ni lui ne quittèrent le pont. Deux heures après, une

grande brise se déclara.

Will Halley fit prendre le bas ris dans ses huniers. La manœuvre

eût été dure pour cinq hommes si le _Macquarie_ n’eût porté une

double vergue du système américain. En effet, il suffisait

d’amener la vergue supérieure pour que le hunier fût réduit à sa

moindre dimension.

Deux heures se passèrent. La mer grossissait. Le _Macquarie_

éprouvait dans ses fonds des secousses à faire croire que sa

quille raclait des roches. Il n’en était rien cependant, mais

cette lourde coque s’élevait difficilement à la lame. Aussi, le

revers des vagues embarquait par masses d’eau considérables. Le

canot, suspendu aux portemanteaux de bâbord, disparut dans un coup

de mer.

John Mangles ne laissa pas d’être inquiet. Tout autre bâtiment se

fût joué de ces flots peu redoutables, en somme. Mais, avec ce

lourd bateau, on pouvait craindre de sombrer à pic, car le pont se

remplissait, à chaque plongeon, et la nappe liquide, ne trouvant

pas par les dalots un assez rapide écoulement, pouvait submerger

le navire. Il eût été sage, pour parer à tout événement, de briser

les pavois à coups de hache, afin de faciliter la sortie des eaux.

Mais Will Halley refusa de prendre cette précaution. D’ailleurs,

un danger plus grand menaçait le _Macquarie_, et, sans doute, il

n’était plus temps de le prévenir.

Vers onze heures et demie, John Mangles et Wilson, qui se tenaient

au bord sous le vent, furent frappés d’un bruit insolite. Leur

instinct d’hommes de mer se réveilla. John saisit la main du

matelot.

«Le ressac! Lui dit-il.

--Oui, répondit Wilson. La lame brise sur des bancs.

--À deux encablures au plus?

--Au plus! La terre est là!»

John se pencha au-dessus des bastingages, regarda les flots

sombres et s’écria: la sonde! Wilson! La sonde!

Le master, posté à l’avant, ne semblait pas se douter de sa

position. Wilson saisit la ligne de sonde lovée dans sa baille, et

s’élança dans les porte-haubans de misaine.

Il jeta le plomb; la corde fila entre ses doigts. Au troisième

nœud, le plomb s’arrêta.

«Trois brasses! Cria Wilson.

--Capitaine, dit John, courant à Will Halley, nous sommes sur les

brisants.»

Vit-il ou non Halley lever les épaules, peu importe. Mais il se

précipita vers le gouvernail, mit la barre dessous, tandis que

Wilson, lâchant la sonde, halait sur les bras du grand hunier pour

faire lofer le navire. Le matelot qui gouvernait, vigoureusement

repoussé, n’avait rien compris à cette attaque subite.

«Aux bras du vent! Larguez! Larguez!» criait le jeune capitaine en

manœuvrant de manière à s’élever des récifs.

Pendant une demi-minute, la hanche de tribord du brick les

prolongea, et, malgré l’obscurité de la nuit, John aperçut une

ligne mugissante qui blanchissait à quatre brasses du navire.

En ce moment, Will Halley, ayant conscience de cet imminent

danger, perdait la tête. Ses matelots, à peine dégrisés, ne

pouvaient comprendre ses ordres. D’ailleurs, l’incohérence de ses

paroles, la contradiction de ses commandements, montraient que le

sang-froid manquait à ce stupide ivrogne.

Il était surpris par la proximité de la terre, qui lui restait à

huit milles sous le vent, quand il la croyait distante de trente

ou quarante. Les courants avaient jeté hors de sa route habituelle

et pris au dépourvu ce misérable routinier.

Cependant, la prompte manœuvre de John Mangles venait d’éloigner

le _Macquarie_ des brisants.

Mais John ignorait sa position. Peut-être se trouvait-il serré

dans une ceinture de récifs.

Le vent portait en plein dans l’est, et, à chaque coup de tangage,

on pouvait toucher.

Bientôt, en effet, le bruit du ressac redoubla par tribord devant.

Il fallut lofer encore. John remit la barre dessous et brassa en

pointe. Les brisants se multipliaient sous l’étrave du brick, et

il fut nécessaire de virer vent devant pour reprendre le large.

Cette manœuvre réussirait-elle avec un bâtiment mal équilibré,

sous une voilure réduite?

C’était incertain, mais il fallait le tenter.

«La barre dessous, toute!» cria John Mangles à Wilson.

Le _Macquarie_ commença à se rapprocher de la nouvelle ligne de

récifs. Bientôt, la mer écuma au choc des roches immergées.

Ce fut un inexprimable moment d’angoisse. L’écume rendait les

lames lumineuses. On eût dit qu’un phénomène de phosphorescence

les éclairait subitement. La mer hurlait, comme si elle eût

possédé la voix de ces écueils antiques animés par la mythologie

païenne. Wilson et Mulrady, courbés sur la roue du gouvernail,

pesaient de tout leur poids. La barre venait à toucher.

Soudain, un choc eut lieu. Le _Macquarie_ avait donné sur une

roche. Les sous-barbes du beaupré cassèrent et compromirent la

stabilité du mât de misaine. Le virement de bord s’achèverait-il

sans autre avarie?

Non, car une accalmie se fit tout à coup, et le navire revint sous

le vent. Son évolution fut arrêtée net. Une haute vague le prit en

dessous, le porta plus avant sur les récifs, et il retomba avec

une violence extrême. Le mât de misaine vint en bas avec tout son

gréement. Le brick talonna deux fois et resta immobile, donnant

sur tribord une bande de trente degrés.

Les vitres du capot avaient volé en éclats. Les passagers se

précipitèrent au dehors. Mais les vagues balayaient le pont d’une

extrémité à l’autre, et ils ne pouvaient s’y tenir sans danger.

John Mangles, sachant le navire solidement encastré dans le sable,

les pria de rentrer dans le roufle.

«La vérité, John? demanda froidement Glenarvan.

--La vérité, _mylord_, répondit John Mangles, est que nous ne

coulerons pas. Quant à être démoli par la mer, c’est une autre

question, mais nous avons le temps d’aviser.

--Il est minuit?

--Oui, _mylord_, et il faut attendre le jour.

--Ne peut-on mettre le canot à la mer?

--Par cette houle, et dans cette obscurité, c’est impossible! Et

d’ailleurs en quel endroit accoster la terre?

--Eh bien, John, restons ici jusqu’au jour.»

Cependant Will Halley courait comme un fou sur le pont de son

brick. Ses matelots, revenus de leur stupeur, défoncèrent un baril

d’eau-de-vie et se mirent à boire. John prévit que leur ivresse

allait bientôt amener des scènes terribles. On ne pouvait compter

sur le capitaine pour les retenir. Le misérable s’arrachait les

cheveux et se tordait les bras. Il ne pensait qu’à sa cargaison

qui n’était pas assurée.

«Je suis ruiné! Je suis perdu!» s’écriait-il en courant d’un bord

à l’autre.

John Mangles ne songeait guère à le consoler. Il fit armer ses

compagnons, et tous se tinrent prêts à repousser les matelots qui

se gorgeaient de brandy, en proférant d’épouvantables blasphèmes.

«Le premier de ces misérables qui s’approche du roufle, dit

tranquillement le major, je le tue comme un chien.»

Les matelots virent sans doute que les passagers étaient

déterminés à les tenir en respect, car, après quelques tentatives

de pillage, ils disparurent. John Mangles ne s’occupa plus de ces

ivrognes, et attendit impatiemment le jour.

Le navire était alors absolument immobile. La mer se calmait peu à

peu. Le vent tombait. La coque pouvait donc résister pendant

quelques heures encore. Au lever du soleil, John examinerait la

terre. Si elle présentait un atterrissement facile, le you-you,

maintenant la seule embarcation du bord, servirait au transport de

l’équipage et des passagers. Il faudrait trois voyages, au moins,

car il n’y avait place que pour quatre personnes. Quant au canot,

on a vu qu’il avait été enlevé dans un coup de mer.

Tout en réfléchissant aux dangers de sa situation, John Mangles,

appuyé sur le capot, écoutait les bruits du ressac. Il cherchait à

percer l’obscurité profonde. Il se demandait à quelle distance se

trouvait cette terre enviée et redoutée tout à la fois. Les

brisants s’étendent souvent à plusieurs lieues d’une côte. Le

frêle canot pourrait-il résister à une traversée un peu longue?

Tandis que John songeait ainsi, demandant un peu de lumière à ce

ciel ténébreux, les passagères, confiantes en sa parole,

reposaient sur leurs couchettes. L’immobilité du brick leur

assurait quelques heures de tranquillité. Glenarvan, John et leurs

compagnons, n’entendant plus les cris de l’équipage ivre-mort, se

refaisaient aussi dans un rapide sommeil, et, à une heure du

matin, un silence profond régnait à bord de ce brick, endormi lui-même

sur son lit de sable.

Vers quatre heures, les premières clartés apparurent dans l’est.

Les nuages se nuancèrent légèrement sous les pâles lueurs de

l’aube. John remonta sur le pont. À l’horizon pendait un rideau de

brumes. Quelques contours indécis flottaient dans les vapeurs

matinales, mais à une certaine hauteur. Une faible houle agitait

encore la mer, et les flots du large se perdaient au milieu

d’épaisses nuées immobiles.

John attendit. La lumière s’accrut peu à peu, l’horizon se piqua

de tons rouges. Le rideau monta lentement sur le vaste décor du

fond. Des récifs noirs pointèrent hors des eaux. Puis, une ligne

se dessina sur une bande d’écume, un point lumineux s’alluma comme

un phare au sommet d’un piton projeté sur le disque encore

invisible du soleil levant. La terre était là, à moins de neuf

milles.

«La terre!», s’écria John Mangles.

Ses compagnons, réveillés à sa voix, s’élancèrent sur le pont du

brick, et regardèrent en silence la côte qui s’accusait à

l’horizon. Hospitalière ou funeste, elle devait être leur lieu de

refuge.

«Où est Will Halley? demanda Glenarvan.

--Je ne sais, _mylord_, répondit John Mangles.

--Et ses matelots?

--Disparus comme lui.

--Et, comme lui, ivres-morts, sans doute, ajouta Mac Nabbs.

--Qu’on les cherche! dit Glenarvan, on ne peut les abandonner sur

ce navire.»

Mulrady et Wilson descendirent au logement du gaillard d’avant,

et, deux minutes après, ils revinrent. Le poste était vide. Ils

visitèrent alors l’entrepont et le brick jusqu’à fond de cale. Ils

ne trouvèrent ni Will Halley ni ses matelots.

«Quoi! Personne? dit Glenarvan.

--Sont-ils tombés à la mer? demanda Paganel.

--Tout est possible», répondit John Mangles, très soucieux de

cette disparition.

Puis, se dirigeant vers l’arrière:

«Au canot», dit-il.

Wilson et Mulrady le suivirent pour mettre le you-you à la mer. Le

you-you avait disparu.

Chapitre V

_Les matelots improvisés_

Will Halley et son équipage, profitant de la nuit et du sommeil

des passagers, s’étaient enfuis sur l’unique canot du brick. On ne

pouvait en douter. Ce capitaine, que son devoir obligeait à rester

le dernier à bord, l’avait quitté le premier.

«Ces coquins ont fui, dit John Mangles. Eh bien! Tant mieux,

_mylord_. C’est autant de fâcheuses scènes qu’ils nous épargnent!

--Je le pense, répondit Glenarvan; d’ailleurs, il y a toujours un

capitaine à bord, John, et des matelots courageux, sinon habiles,

tes compagnons. Commande, et nous sommes prêts à t’obéir.»

Le major, Paganel, Robert, Wilson, Mulrady, Olbinett lui-même,

applaudirent aux paroles de Glenarvan, et, rangés sur le pont, ils

se tinrent à la disposition de John Mangles.

«Que faut-il faire?» demanda Glenarvan.

Le jeune capitaine promena son regard sur la mer, observa la

mâture incomplète du brick, et dit, après quelques instants de

réflexion:

«Nous avons deux moyens, _mylord_, de nous tirer de cette

situation: relever le bâtiment et reprendre la mer, ou gagner la

côte sur un radeau qui sera facile à construire.

--Si le bâtiment peut être relevé, relevons-le, répondit

Glenarvan. C’est le meilleur parti à prendre, n’est-il pas vrai?

--Oui, votre honneur, car, une fois à terre, que deviendrions-nous

sans moyens de transport?

--Évitons la côte, ajouta Paganel. Il faut se défier de la

Nouvelle-Zélande.

--D’autant plus que nous avons beaucoup dérivé, reprit John.

L’incurie d’Halley nous a rejetés dans le sud, c’est évident. À

midi, je ferai mon point, et si, comme je le présume, nous sommes

au-dessous d’Auckland, j’essayerai de remonter avec le _Macquarie_

en prolongeant la côte.

--Mais les avaries du brick? demanda lady Helena.

--Je ne les crois pas graves, madame, répondit John Mangles.

J’établirai à l’avant un mât de fortune pour remplacer le mât de

misaine, et nous marcherons, lentement, il est vrai, mais nous

irons là où nous voulons aller. Si, par malheur, la coque du brick

est défoncée, ou s’il ne peut être renfloué, il faudra se résigner

à gagner la côte et à reprendre par terre le chemin d’Auckland.

--Voyons donc l’état du navire, dit le major. Cela importe avant

tout.»

Glenarvan, John et Mulrady ouvrirent le grand panneau et

descendirent dans la cale. Environ deux cents tonneaux de peaux

tannées s’y trouvaient fort mal arrimés. On put les déplacer sans

trop de peine, au moyen de palans frappés sur le grand étai à

l’aplomb du panneau. John fit aussitôt jeter à la mer une partie

de ces ballots afin d’alléger le navire.

Après trois heures d’un rude travail, on put examiner les fonds du

brick. Deux coutures du bordage s’étaient ouvertes à bâbord, à la

hauteur des préceintes. Or, le _Macquarie_ donnant sa bande sur

tribord, sa gauche opposée émergeait, et les coutures défectueuses

étaient à l’air. L’eau ne pouvait donc pénétrer. D’ailleurs,

Wilson se hâta de rétablir le joint des bordages avec de l’étoupe

et une feuille de cuivre soigneusement clouée.

En sondant, on ne trouva pas deux pieds d’eau dans la cale. Les

pompes devaient facilement épuiser cette eau et soulager d’autant

le navire.

Examen fait de la coque, John reconnut qu’elle avait peu souffert

dans l’échouage. Il était probable qu’une partie de la fausse

quille resterait engagée dans le sable, mais on pouvait s’en

passer.

Wilson, après avoir visité l’intérieur du bâtiment, plongea afin

de déterminer sa position sur le haut-fond.

Le _Macquarie_, l’avant tourné au nord-ouest, avait donné sur un

banc de sable vasard d’un accore très brusque. L’extrémité

inférieure de son étrave et environ les deux tiers de sa quille

s’y trouvaient profondément encastrés. L’autre partie jusqu’à

l’étambot flottait sur une eau dont la hauteur atteignait cinq

brasses. Le gouvernail n’était donc point engagé et fonctionnait

librement. John jugea inutile de le soulager. Avantage réel, car

on serait à même de s’en servir au premier besoin.

Les marées ne sont pas très fortes dans le Pacifique. Cependant,

John Mangles comptait sur l’arrivée du flot pour relever le

_Macquarie_.

Le brick avait touché une heure environ avant la pleine mer.

Depuis le moment où le jusant se fit sentir, sa bande sur tribord

s’était de plus en plus accusée. À six heures du matin, à la mer

basse elle atteignait son maximum d’inclinaison, et il parut

inutile d’étayer le navire au moyen de béquilles. On put ainsi

conserver à bord les vergues et autres espars que John destinait à

établir un mât de fortune sur l’avant.

Restaient à prendre les positions pour renflouer le _Macquarie_.

Travail long et pénible. Il serait évidemment impossible d’être

paré pour la pleine mer de midi un quart. On verrait seulement

comment se comporterait le brick, en partie déchargé, sous

l’action du flot, et à la marée suivante on donnerait le coup de

collier.

«À l’ouvrage!» commanda John Mangles.

Ses matelots improvisés étaient à ses ordres.

John fit d’abord serrer les voiles restées sur leurs cargues. Le

major, Robert et Paganel, dirigés par Wilson, montèrent à la

grand’hune.

Le grand hunier, tendu sous l’effort du vent, eût contrarié le

dégagement du navire. Il fallut le serrer, ce qui se fit tant bien

que mal. Puis, après un travail opiniâtre et dur à des mains qui

n’en avaient pas l’habitude, le mât du grand perroquet fut

dépassé. Le jeune Robert, agile comme un chat, hardi comme un

mousse, avait rendu les plus grands services pendant cette

difficile opération.

Il s’agit alors de mouiller une ancre, deux peut-être, à l’arrière

du navire et dans la direction de la quille. L’effort de traction

devait s’opérer sur ces ancres pour haler le _Macquarie_ à marée

haute. Cette opération ne présente aucune difficulté, quand on

dispose d’une embarcation; on prend une ancre à jet, et on la

mouille au point convenable, qui a été reconnu à l’avance.

Mais ici, tout canot manquait, et il fallait y suppléer.

Glenarvan était assez pratique de la mer pour comprendre la

nécessité de ces opérations. Une ancre devait être mouillée pour

dégager le navire échoué à mer basse.

«Mais sans canot, que faire? demanda-t-il à John.

--Nous emploierons les débris du mât de misaine et des barriques

vides, répondit le jeune capitaine. L’opération sera difficile,

mais non pas impossible, car les ancres du _Macquarie_ sont de

petite dimension. Une fois mouillées, si elles ne dérapent pas,

j’ai bon espoir.

--Bien, ne perdons pas de temps, John.»

Tout le monde, matelots et passagers, fut appelé sur le pont.

Chacun prit part à la besogne. On brisa à coups de hache les agrès

qui retenaient encore le mât de misaine. Le bas mât s’était rompu

dans sa chute au ras du ton, de telle sorte que la hune put être

facilement retirée.

John Mangles destinait cette plate-forme à faire un radeau. Il la

soutint au moyen de barriques vides, et la rendit capable de

porter ses ancres. Une godille fut installée, qui permettait de

gouverner l’appareil. D’ailleurs, le jusant devait le faire

dériver précisément à l’arrière du brick; puis, quand les ancres

seraient par le fond, il serait facile de revenir à bord en se

halant sur le grelin du navire.

Ce travail était à demi achevé, quand le soleil s’approcha du

méridien.

John Mangles laissa Glenarvan suivre les opérations commencées, et

s’occupa de relever sa position. Ce relèvement était très

important à déterminer. Fort heureusement, John avait trouvé dans

la chambre de Will Halley, avec un annuaire de l’observatoire de

Greenwich, un sextant très sale, mais suffisant pour obtenir le

point. Il le nettoya et l’apporta sur le pont.

Cet instrument, par une série de miroirs mobiles, ramène le soleil

à l’horizon au moment où il est midi, c’est-à-dire quand l’astre

du jour atteint le plus haut point de sa course. On comprend donc

que, pour opérer, il faut viser avec la lunette du sextant un

horizon vrai, celui que forment le ciel et l’eau en se confondant.

Or, précisément la terre s’allongeait en un vaste promontoire dans

le nord, et, s’interposant entre l’observateur et l’horizon vrai,

elle rendait l’observation impossible.

Dans ce cas, où l’horizon manque, on le remplace par un horizon

artificiel. C’est ordinairement une cuvette plate, remplie de

mercure, au-dessus de laquelle on opère. Le mercure présente ainsi

et de lui-même un miroir parfaitement horizontal.

John n’avait point de mercure à bord, mais il tourna la difficulté

en se servant d’une baille remplie de goudron liquide, dont la

surface réfléchissait très suffisamment l’image du soleil.

Il connaissait déjà sa longitude, étant sur la côte ouest de la

Nouvelle-Zélande. Heureusement, car sans chronomètre il n’aurait

pu la calculer.

La latitude seule lui manquait et il se mit en mesure de

l’obtenir.

Il prit donc, au moyen du sextant, la hauteur méridienne du soleil

au-dessus de l’horizon.

Cette hauteur se trouva de 68° 30’. La distance du soleil au

zénith était donc de 21° 30’, puisque ces deux nombres ajoutés

l’un à l’autre donnent 90°. Or, ce jour-là, 3 février, la

déclinaison du soleil étant de 16° 30’ d’après l’annuaire, en

l’ajoutant à cette distance zénithale de 21° 30’, on avait une

latitude de 38°.

La situation du _Macquarie_ se déterminait donc ainsi: longitude

171° 13’, latitude 38°, sauf quelques erreurs insignifiantes

produites par l’imperfection des instruments, et dont on pouvait

ne pas tenir compte.

En consultant la carte de Johnston achetée par Paganel à Eden,

John Mangles vit que le naufrage avait eu lieu à l’ouvert de la

baie d’Aotea, au-dessus de la pointe Cahua, sur les rivages de la

province d’Auckland. La ville d’Auckland étant située sur le

trente-septième parallèle, le _Macquarie_ avait été rejeté d’un

degré dans le sud. Il devrait donc remonter d’un degré pour

atteindre la capitale de la Nouvelle-Zélande.

«Ainsi, dit Glenarvan, un trajet de vingt-cinq milles tout au

plus. Ce n’est rien.

--Ce qui n’est rien sur mer sera long et pénible sur terre,

répondit Paganel.

--Aussi, répondit John Mangles, ferons-nous tout ce qui est

humainement possible pour renflouer le _Macquarie_.»

Le point établi, les opérations furent reprises. À midi un quart,

la mer était pleine. John ne put en profiter, puisque ses ancres

n’étaient pas encore mouillées. Mais il n’en observa pas moins le

_Macquarie_ avec une certaine anxiété.

Flotterait-il sous l’action du flot? La question allait se décider

en cinq minutes.

Les enfants du capitaine Grant · 第 37 / 50 段