et de barbarie, il faut conclure que trop souvent les cruautés des
néo-zélandais ne furent que des représailles. Bons ou mauvais
traitements tenaient aux mauvais ou aux bons capitaines. Il y eut
certainement quelques attaques non justifiées de la part des
naturels, mais surtout des vengeances provoquées par les
européens; malheureusement, le châtiment retomba sur ceux qui ne
le méritaient pas. Après d’Urville, l’ethnographie de la Nouvelle-Zélande
fut complétée par un audacieux explorateur qui, vingt
fois, parcourut le monde entier, un nomade, un bohémien de la
science, un anglais, Earle. Il visita les portions inconnues des
deux îles, sans avoir à se plaindre personnellement des indigènes,
mais il fut souvent témoin de scène d’anthropophagie. Les néo-zélandais
se dévoraient entre eux avec une sensualité répugnante.
C’est aussi ce que le capitaine Laplace reconnut en 1831, pendant
sa relâche à la Baie des Îles. Déjà les combats étaient bien
autrement redoutables, car les sauvages maniaient les armes à feu
avec une remarquable précision. Aussi, les contrées autrefois
florissantes et peuplées d’Ika-Na-Maoui se changèrent-elles en
solitudes profondes. Des peuplades entières avaient disparu comme
disparaissent des troupeaux de moutons, rôties et mangées.
Les missionnaires ont en vain lutté pour vaincre ces instincts
sanguinaires. Dès 1808, _Church missionary society_ avait envoyé
ses plus habiles agents, --c’est le nom qui leur convient, --
dans les principales stations de l’île septentrionale. Mais la
barbarie des néo-zélandais l’obligea à suspendre l’établissement
des missions. En 1814, seulement, MM Marsden, le protecteur de
Doua-Tara, Hall et King débarquèrent à la Baie des Îles, et
achetèrent des chefs un terrain de deux cents acres au prix de
douze haches de fer. Là s’établit le siège de la société
anglicane.
Les débuts furent difficiles. Mais enfin les naturels respectèrent
la vie des missionnaires. Ils acceptèrent leurs soins et leurs
doctrines. Quelques naturels farouches s’adoucirent. Le sentiment
de la reconnaissance s’éveilla dans ces cœurs inhumains. Il
arriva même en 1824, que les zélandais protégèrent leurs «arikis»,
c’est-à-dire les révérends, contre de sauvages matelots qui les
insultaient et les menaçaient de mauvais traitements.
Ainsi donc, avec le temps, les missions prospérèrent, malgré la
présence des convicts évadés de Port Jackson, qui démoralisaient
la population indigène. En 1831, le _journal des missions
évangéliques_ signalait deux établissements considérables, situés
l’un à Kidi-Kidi, sur les rives d’un canal qui court à la mer dans
la Baie des Îles, l’autre à Paï-Hia, au bord de la rivière de
Kawa-Kawa. Les indigènes convertis au christianisme avaient tracé
des routes sous la direction des _arikis_, percé des
communications à travers les forêts immenses, jeté des ponts sur
les torrents. Chaque missionnaire allait à son tour prêcher la
religion civilisatrice dans les tribus reculées, élevant des
chapelles de joncs ou d’écorce, des écoles pour les jeunes
indigènes, et sur le toit de ces modestes constructions se
déployait le pavillon de la mission, portant la croix du Christ et
ces mots: «rongo-pai», c’est-à-dire «l’évangile», en langue néo-zélandaise.
Malheureusement, l’influence des missionnaires ne s’est pas
étendue au delà de leurs établissements.
Toute la partie nomade des populations échappe à leur action. Le
cannibalisme n’est détruit que chez les chrétiens, et encore, il
ne faudrait pas soumettre ces nouveaux convertis à de trop grandes
tentations. L’instinct du sang frémit en eux.
D’ailleurs, la guerre existe toujours à l’état chronique dans ces
sauvages contrées. Les zélandais ne sont pas des australiens
abrutis, qui fuient devant l’invasion européenne; ils résistent,
ils se défendent, ils haïssent leurs envahisseurs, et une
incurable haine les pousse en ce moment contre les émigrants
anglais. L’avenir de ces grandes îles est joué sur un coup de dé.
C’est une civilisation immédiate qui l’attend, ou une barbarie
profonde pour de longs siècles, suivant le hasard des armes.
Ainsi Paganel, le cerveau bouillant d’impatience, avait refait
dans son esprit l’histoire de la Nouvelle-Zélande. Mais rien, dans
cette histoire, ne permettait de qualifier de «continent» cette
contrée composée de deux îles, et si quelques mots du document
avaient éveillé son imagination, ces deux syllabes _contin_
l’arrêtaient obstinément dans la voie d’une interprétation
nouvelle.
Chapitre III
_Les massacres de la Nouvelle-Zélande_
À la date du 31 janvier, quatre jours après son départ, le
_Macquarie_ n’avait pas encore franchi les deux tiers de cet océan
resserré entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Will Halley
s’occupait peu des manœuvres de son bâtiment: il laissait faire.
On le voyait rarement, ce dont personne ne songeait à se plaindre.
Qu’il passât tout son temps dans sa cabine, nul n’y eût trouvé à
redire, si le grossier master ne se fût pas grisé chaque jour de
gin ou de brandy. Ses matelots l’imitaient volontiers, et jamais
navire ne navigua plus à la grâce de Dieu que le _Macquarie_ de
Twofold-Bay.
Cette impardonnable incurie obligeait John Mangles à une
surveillance incessante. Mulrady et Wilson redressèrent plus d’une
fois la barre au moment où quelque embardée allait coucher le
brick sur le flanc. Souvent Will Halley intervenait et malmenait
les deux marins avec force jurons. Ceux-ci, peu endurants, ne
demandaient qu’à souquer cet ivrogne et à l’affaler à fond de cale
pour le reste de la traversée. Mais John Mangles les arrêtait, et
calmait, non sans peine, leur juste indignation.
Cependant, cette situation du navire le préoccupait; mais, pour ne
pas inquiéter Glenarvan, il n’en parla qu’au major et à Paganel.
Mac Nabbs lui donna, en d’autres termes, le même conseil que
Mulrady et Wilson.
«Si cette mesure vous paraît utile John, dit Mac Nabbs, vous ne
devez point hésiter à prendre le commandement, ou, si vous l’aimez
mieux, la direction du navire. Cet ivrogne, après nous avoir
débarqués à Auckland, redeviendra maître à son bord, et il
chavirera, si c’est son bon plaisir.
--Sans doute, monsieur Mac Nabbs, répondit John, et je le ferai,
s’il le faut absolument. Tant que nous sommes en pleine mer, un
peu de surveillance suffit; mes matelots et moi, nous ne quittons
pas le pont. Mais, à l’approche des côtes, si ce Will Hallay ne
recouvre pas sa raison, j’avoue que je serai très embarrassé.
--Ne pourrez-vous donner la route! demanda Paganel.
--Ce sera difficile, répondit John. Croiriez-vous qu’il n’y a pas
une carte marine à bord!
--En vérité?
--En vérité. Le _Macquarie_ ne fait que le cabotage entre Eden et
Auckland, et ce Will Halley a une telle habitude de ces parages,
qu’il ne prend aucun relèvement.
--Il s’imagine sans doute, répondit Paganel, que son navire
connaît la route, et qu’il se dirige tout seul.
--Oh! Oh! reprit John Mangles, je ne crois pas aux bâtiments qui
se dirigent eux-mêmes, et si Will Halley est ivre sur les
atterrages, il nous mettra dans un extrême embarras.
--Espérons, dit Paganel, qu’il aura repêché sa raison dans le
voisinage de la terre.
--Ainsi, demanda Mac Nabbs, le cas échéant, vous ne pourriez pas
conduire le _Macquarie_ à Auckland?
--Sans la carte de cette partie de la côte, c’est impossible. Les
accores en sont extrêmement dangereux. C’est une suite de petits
fiords irréguliers et capricieux comme les fiords de Norvège. Les
récifs sont nombreux et il faut une grande pratique pour les
éviter. Un navire, quelque solide qu’il fût, serait perdu, si sa
quille heurtait l’un de ces rocs immergés à quelques pieds sous
l’eau.
--Et dans ce cas, dit le major, l’équipage n’a d’autre ressource
que de se réfugier à la côte?
--Oui, monsieur Mac Nabbs, si le temps le permet.
--Dure extrémité! répondit Paganel, car elles ne sont pas
hospitalières, les côtes de la Nouvelle-Zélande, et les dangers
sont aussi grands au delà qu’en deçà des rivages!
--Vous parlez des maoris, monsieur Paganel? demanda John Mangles.
--Oui, mon ami. Leur réputation est faite dans l’océan Indien. Il
ne s’agit pas ici d’australiens timides ou abrutis, mais bien
d’une race intelligente et sanguinaire, de cannibales friands de
chair humaine, d’anthropophages dont il ne faut attendre aucune
pitié.
--Ainsi, dit le major, si le capitaine Grant avait fait naufrage
sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, vous ne conseilleriez point
de se lancer à sa recherche?
--Sur les côtes, si, répondit le géographe, car on pourrait peut-être
trouver des traces du _Britannia_, mais à l’intérieur, non,
car ce serait inutile. Tout européen qui s’aventure dans ces
funestes contrées tombe entre les mains des maoris, et tout
prisonnier aux mains des maoris est perdu. J’ai poussé mes amis à
franchir les pampas, à traverser l’Australie, mais jamais je ne
les entraînerais sur les sentiers de la Nouvelle-Zélande. Que la
main du ciel nous conduise, fasse Dieu que nous ne soyons jamais
au pouvoir de ces féroces indigènes!»
Les craintes de Paganel n’étaient que trop justifiées. La
Nouvelle-Zélande a une renommée terrible, et l’on peut mettre une
date sanglante à tous les incidents qui ont signalé sa découverte.
La liste est longue de ces victimes inscrites au martyrologe des
navigateurs. Ce fut Abel Tasman qui, par ses cinq matelots tués et
dévorés, commença ces sanglantes annales du cannibalisme. Après
lui, le capitaine Tukney et tout son équipage de chaloupiers
subirent le même sort. Vers la partie orientale du détroit de
Foveaux, cinq pêcheurs du _Sydney-Cove_ trouvèrent également la
mort sous la dent des naturels. Il faut encore citer quatre hommes
de la goélette _Brothers_, assassinés au havre Molineux, plusieurs
soldats du général Gates, et trois déserteurs de la _Mathilda_,
pour arriver au nom si douloureusement célèbre du capitaine Marion
Du Frène.
Le 11 mai 1772, après le premier voyage de Cook, le capitaine
français Marion vint mouiller à la Baie des Îles avec son navire
le _Mascarin_ et le _Castries_, commandé par le capitaine Crozet.
Les hypocrites néo-zélandais firent un excellent accueil aux
nouveaux arrivants. Ils se montrèrent timides même, et il fallut
des présents, de bons services, une fraternisation quotidienne, un
long commerce d’amitiés, pour les acclimater à bord.
Leur chef, l’intelligent Takouri, appartenait, s’il faut en croire
Dumont-d’Urville, à la tribu des Wangaroa, et il était parent du
naturel traîtreusement enlevé par Surville, deux ans avant
l’arrivée du capitaine Marion.
Dans un pays où l’honneur impose à tout maori d’obtenir par le
sang satisfaction des outrages subis, Takouri ne pouvait oublier
l’injure faite à sa tribu. Il attendit patiemment l’arrivée d’un
navire européen, médita sa vengeance et l’accomplit avec un atroce
sang-froid.
Après avoir simulé des craintes à l’égard des français, Takouri
n’oublia rien pour les endormir dans une trompeuse sécurité. Ses
camarades et lui passèrent souvent la nuit à bord des vaisseaux.
Ils apportaient des poissons choisis. Leurs filles et leurs femmes
les accompagnaient. Ils apprirent bientôt à connaître les noms des
officiers et ils les invitèrent à visiter leurs villages. Marion
et Crozet, séduits par de telles avances, parcoururent ainsi toute
cette côte peuplée de quatre mille habitants. Les naturels
accouraient au-devant d’eux sans armes et cherchaient à leur
inspirer une confiance absolue.
Le capitaine Marion, en relâchant à la Baie des Îles, avait
l’intention de changer la mâture du _Castries_, fort endommagée
par les dernières tempêtes. Il explora donc l’intérieur des
terres, et, le 23 mai, il trouva une forêt de cèdres magnifiques à
deux lieues du rivage, et à portée d’une baie située à une lieue
des navires.
Là, un établissement fut formé, où les deux tiers des équipages,
munis de haches et autres outils, travaillèrent à abattre les
arbres et à refaire les chemins qui conduisaient à la baie. Deux
autres postes furent choisis, l’un dans la petite île de Motou-Aro,
au milieu du port, où l’on transporta les malades de
l’expédition, les forgerons et les tonneliers des bâtiments,
l’autre sur la grande terre, au bord de l’océan, à une lieue et
demie des vaisseaux; ce dernier communiquait avec le campement des
charpentiers. Sur tous ces postes, des sauvages vigoureux et
prévenants aidaient les marins dans leurs divers travaux.
Cependant le capitaine Marion ne s’était pas abstenu jusque-là
de certaines mesures de prudence.
Les sauvages ne montaient jamais en armes à son bord, et les
chaloupes n’allaient à terre que bien armées.
Mais Marion et les plus défiants de ses officiers furent
aveuglés par les manières des indigènes et le commandant ordonna
de désarmer les canots. Toutefois, le capitaine Crozet voulut
persuader à Marion de rétracter cet ordre. Il n’y réussit pas.
Alors, les attentions et le dévouement des néo-zélandais
redoublèrent. Leurs chefs et les officiers vivaient sur le pied
d’une intimité parfaite.
Maintes fois, Takouri amena son fils à bord, et le laissa coucher
dans les cabines. Le 8 juin, Marion, pendant une visite
solennelle qu’il fit à terre, fut reconnu «grand chef» de tout le
pays, et quatre plumes blanches ornèrent ses cheveux en signes
honorifiques.
Trente-trois jours s’écoulèrent ainsi depuis l’arrivée des
vaisseaux à la Baie des Îles. Les travaux de la mâture avançaient;
les caisses à eau se remplissaient à l’aiguade de Motou-Aro. Le
capitaine Crozet dirigeait en personne le poste des charpentiers,
et jamais espérances ne furent plus fondées de voir une entreprise
menée à bonne fin.
Le 12 juin à deux heures, le canot du commandant fut paré pour une
partie de pêche projetée au pied du village de Takouri. Marion
s’y embarqua avec les deux jeunes officiers Vaudricourt et Lehoux,
un volontaire, le capitaine d’armes et douze matelots.
Takouri et cinq autres chefs l’accompagnaient. Rien ne pouvait
faire prévoir l’épouvantable catastrophe qui attendait seize
européens sur dix-sept.
Le canot déborda, fila vers la terre, et des deux vaisseaux on le
perdit bientôt de vue.
Le soir, le capitaine Marion ne revint pas coucher à bord.
Personne ne fut inquiet de son absence. On supposa qu’il avait
voulu visiter le chantier de la mâture et y passer la nuit.
Le lendemain, à cinq heures, la chaloupe du _Castries_ alla,
suivant son habitude, faire de l’eau à l’île de Motou-Aro. Elle
revint à bord sans incident.
À neuf heures, le matelot de garde du _Mascarin_ aperçut en mer un
homme presque épuisé qui nageait vers les vaisseaux. Un canot alla
à son secours et le ramena à bord.
C’était Turner, un des chaloupiers du capitaine Marion. Il avait
au flanc une blessure produite par deux coups de lance, et il
revenait seul des dix-sept hommes qui, la veille, avaient quitté
le navire.
On l’interrogea, et bientôt furent connus tous les détails de cet
horrible drame.
Le canot de l’infortuné Marion avait accosté le village à sept
heures du matin. Les sauvages vinrent gaiement au-devant des
visiteurs. Ils portèrent sur leurs épaules les officiers et les
matelots qui ne voulaient point se mouiller en débarquant. Puis,
les français se séparèrent les uns des autres.
Aussitôt, les sauvages, armés de lances, de massues et de casse-tête,
s’élancèrent sur eux, dix contre un, et les massacrèrent. Le
matelot Turner, frappé de deux coups de lance, put échapper à ses
ennemis et se cacher dans des broussailles. De là, il fut témoin
d’abominables scènes. Les sauvages dépouillèrent les morts de
leurs vêtements, leur ouvrirent le ventre, les hachèrent en
morceaux...
En ce moment, Turner, sans être aperçu, se jeta à la mer, et fut
recueilli mourant, par le canot du _Mascarin_.
Cet événement consterna les deux équipages. Un cri de vengeance
éclata. Mais, avant de venger les morts, il fallait sauver les
vivants. Il y avait trois postes à terre, et des milliers de
sauvages altérés de sang, des cannibales mis en appétit, les
entouraient.
En l’absence du capitaine Crozet, qui avait passé la nuit au
chantier de la mâture, Duclesmeur, le premier officier du bord,
prit des mesures d’urgence. La chaloupe du _Mascarin_ fut expédiée
avec un officier et un détachement de soldats. Cet officier
devait, avant tout, porter secours aux charpentiers. Il partit,
longea la côte, vit le canot du commandant Marion échoué à terre
et débarqua.
Le capitaine Crozet, absent du bord, comme il a été dit, ne savait
rien du massacre, quand, vers deux heures de l’après-midi, il vit
paraître le détachement. Il pressentit un malheur. Il se porta en
avant et apprit la vérité. Défense fut faite par lui d’en
instruire ses compagnons qu’il ne voulait pas démoraliser.
Les sauvages, rassemblés par troupes, occupaient toutes les
hauteurs. Le capitaine Crozet fit enlever les principaux outils,
enterra les autres, incendia ses hangars et commença sa retraite
avec soixante hommes.
Les naturels le suivaient, criant: «_Takouri mate Marion!_», ils
espéraient effrayer les matelots en dévoilant la mort de leurs
chefs.
Ceux-ci, furieux, voulurent se précipiter sur ces misérables. Le
capitaine Crozet put à peine les contenir. Deux lieues furent
faites.
Le détachement atteignit le rivage et s’embarqua dans les
chaloupes avec les hommes du second poste.
Pendant tout ce temps, un millier de sauvage, assis à terre, ne
bougèrent pas. Mais, quand les chaloupes prirent le large, les
pierres commencèrent à voler.
Aussitôt, quatre matelots, bons tireurs, abattirent successivement
tous les chefs, à la grande stupéfaction des naturels, qui ne
connaissaient pas l’effet des armes à feu.
Le capitaine Crozet rallia le _Mascarin_, et il expédia aussitôt
la chaloupe à l’île Motou-Aro.
Un détachement de soldats s’établit sur l’île pour y passer la
nuit, et les malades furent réintégrés à bord.
Le lendemain, un second détachement vint renforcer le poste. Il
fallait nettoyer l’île des sauvages qui l’infestaient et continuer
à remplir les caisses d’eau. Le village de Motou-Aro comptait
trois cents habitants. Les français l’attaquèrent. Six chefs
furent tués, le reste des naturels culbuté à la baïonnette, le
village incendié. Cependant, le _Castries_ ne pouvait reprendre la
mer sans mâture, et Crozet, forcé de renoncer aux arbres de la
forêt de cèdres, dut faire des mâts d’assemblage. Les travaux
d’aiguade continuèrent.
Un mois s’écoula. Les sauvages firent quelques tentatives pour
reprendre l’île Motou-Aro, mais sans y parvenir. Lorsque leurs
pirogues passaient à portée des vaisseaux, on les coupait à coups
de canon.
Enfin, les travaux furent achevés. Il restait à savoir si
quelqu’une des seize victimes n’avait pas survécu au massacre, et
à venger les autres. La chaloupe, portant un nombreux détachement
d’officiers et de soldats, se rendit au village de Takouri. À son
approche, ce chef perfide et lâche s’enfuit, portant sur ses
épaules le manteau du commandant Marion. Les cabanes de son
village furent scrupuleusement fouillées. Dans sa case, on trouva
le crâne d’un homme qui avait été cuit récemment. L’empreinte des
dents du cannibale s’y voyait encore.
Une cuisse humaine était embrochée d’une baguette de bois. Une
chemise au col ensanglanté fut reconnue pour la chemise de
Marion, puis les vêtements, les pistolets du jeune Vaudricourt,
les armes du canot et des hardes en lambeaux. Plus loin, dans un
autre village, des entrailles humaines nettoyées et cuites.
Ces preuves irrécusables de meurtre et d’anthropophagie furent
recueillies, et ces restes humains respectueusement enterrés; puis
les villages de Takouri et de Piki-Ore, son complice, livrés aux
flammes. Le 14 juillet 1772, les deux vaisseaux quittèrent ces
funestes parages.
Telle fut cette catastrophe dont le souvenir doit être présent à
l’esprit de tout voyageur qui met le pied sur les rivages de la
Nouvelle-Zélande. C’est un imprudent capitaine celui qui ne
profite pas de ces enseignements. Les néo-zélandais sont toujours
perfides et anthropophages. Cook, à son tour, le reconnut bien,
pendant son second voyage de 1773.
En effet, la chaloupe de l’un de ses vaisseaux, l’_Aventure_,
commandée par le capitaine Furneaux, s’étant rendue à terre, le 17
décembre, pour chercher une provision d’herbes sauvages, ne
reparut plus. Un midshipman et neuf hommes la montaient. Le
capitaine Furneaux, inquiet, envoya le lieutenant Burney à sa
recherche. Burney, arrivé au lieu du débarquement, trouva, dit-il,
«un tableau de carnage et de barbarie dont il est impossible de
parler sans horreur; les têtes, les entrailles, les poumons de
plusieurs de nos gens, gisaient épars sur le sable, et, tout près
de là, quelques chiens dévoraient encore d’autres débris de ce
genre.»
Pour terminer cette liste sanglante, il faut ajouter le navire
_Brothers_, attaqué en 1815 par les néo-zélandais, et tout
l’équipage du _Boyd_, capitaine Thompson, massacré en 1820. Enfin,
le 1er mars 1829, à Walkitaa, le chef Enararo pilla le brick
anglais _Hawes_, de Sydney; sa horde de cannibales massacra
plusieurs matelots, fit cuire les cadavres et les dévora.
Tel était ce pays de la Nouvelle-Zélande vers lequel courait le
_Macquarie_, monté par un équipage stupide, sous le commandement
d’un ivrogne.
Chapitre IV
_Les brisants_
Cependant, cette pénible traversée se prolongeait.
Le 2 février, six jours après son départ, le _Macquarie_ n’avait
pas encore connaissance des rivages d’Auckland. Le vent était bon
pourtant, et se maintenait dans le sud-ouest; mais les courants le
contrariaient, et c’est à peine si le brick étalait. La mer dure
et houleuse fatiguait ses hauts; sa membrure craquait, et il se
relevait péniblement du creux des lames. Ses haubans, ses
galhaubans, ses étais mal ridés, laissaient du jeu aux mâts, que
de violentes secousses ébranlaient à chaque coup de roulis.
Très heureusement, Will Halley, en homme peu pressé, ne forçait
point sa voilure, car toute la mâture serait venue en bas
inévitablement.
John Mangles espérait donc que cette méchante carcasse atteindrait
le port sans autre mésaventure, mais il souffrait à voir ses
compagnons si mal installés à bord de ce brick.
Ni lady Helena ni Mary Grant ne se plaignaient cependant, bien
qu’une pluie continuelle les obligeât à demeurer dans le roufle.
Là, le manque d’air et les secousses du navire les incommodaient
fort. Aussi venaient-elles souvent sur le pont braver l’inclémence
du ciel jusqu’au moment où d’insoutenables rafales les forçaient
de redescendre.
Elles rentraient alors dans cet étroit espace, plus propre à loger
des marchandises que des passagers et surtout des passagères.
Alors, leurs amis cherchaient à les distraire.
Paganel essayait de tuer le temps avec ses histoires, mais il y
réussissait peu. En effet, les esprits, égarés sur cette route du
retour, étaient démoralisés. Autant les dissertations du géographe
sur les pampas ou l’Australie intéressaient autrefois, autant ses
réflexions, ses aperçus à propos de la Nouvelle-Zélande laissaient
indifférent et froid.
D’ailleurs, vers ce pays nouveau de sinistre mémoire, on allait
sans entrain, sans conviction, non volontairement, mais sous la
pression de la fatalité. De tous les passagers du _Macquarie_, le
plus à plaindre était lord Glenarvan. On le voyait rarement dans
le roufle. Il ne pouvait tenir en place. Sa nature nerveuse,
surexcitée, ne s’accommodait pas d’un emprisonnement entre quatre
cloisons étroites. Le jour, la nuit même, sans s’inquiéter des
torrents de pluie et des paquets de mer, il restait sur le pont,
tantôt accoudé à la lisse, tantôt marchant avec une agitation
fébrile. Ses yeux regardaient incessamment l’espace.
Sa lunette, pendant les courtes embellies, le parcourait
obstinément. Ces flots muets, il semblait les interroger. Cette
brume qui voilait l’horizon, ces vapeurs amoncelées, il eût voulu
les déchirer d’un geste. Il ne pouvait se résigner, et sa
physionomie respirait une âpre douleur. C’était l’homme énergique,
jusqu’alors heureux et puissant, auquel la puissance et le bonheur
manquaient tout à coup.