De ces événements contradictoires, de ces alternatives de douceur

et de barbarie, il faut conclure que trop souvent les cruautés des

néo-zélandais ne furent que des représailles. Bons ou mauvais

traitements tenaient aux mauvais ou aux bons capitaines. Il y eut

certainement quelques attaques non justifiées de la part des

naturels, mais surtout des vengeances provoquées par les

européens; malheureusement, le châtiment retomba sur ceux qui ne

le méritaient pas. Après d’Urville, l’ethnographie de la Nouvelle-Zélande

fut complétée par un audacieux explorateur qui, vingt

fois, parcourut le monde entier, un nomade, un bohémien de la

science, un anglais, Earle. Il visita les portions inconnues des

deux îles, sans avoir à se plaindre personnellement des indigènes,

mais il fut souvent témoin de scène d’anthropophagie. Les néo-zélandais

se dévoraient entre eux avec une sensualité répugnante.

C’est aussi ce que le capitaine Laplace reconnut en 1831, pendant

sa relâche à la Baie des Îles. Déjà les combats étaient bien

autrement redoutables, car les sauvages maniaient les armes à feu

avec une remarquable précision. Aussi, les contrées autrefois

florissantes et peuplées d’Ika-Na-Maoui se changèrent-elles en

solitudes profondes. Des peuplades entières avaient disparu comme

disparaissent des troupeaux de moutons, rôties et mangées.

Les missionnaires ont en vain lutté pour vaincre ces instincts

sanguinaires. Dès 1808, _Church missionary society_ avait envoyé

ses plus habiles agents, --c’est le nom qui leur convient, --

dans les principales stations de l’île septentrionale. Mais la

barbarie des néo-zélandais l’obligea à suspendre l’établissement

des missions. En 1814, seulement, MM Marsden, le protecteur de

Doua-Tara, Hall et King débarquèrent à la Baie des Îles, et

achetèrent des chefs un terrain de deux cents acres au prix de

douze haches de fer. Là s’établit le siège de la société

anglicane.

Les débuts furent difficiles. Mais enfin les naturels respectèrent

la vie des missionnaires. Ils acceptèrent leurs soins et leurs

doctrines. Quelques naturels farouches s’adoucirent. Le sentiment

de la reconnaissance s’éveilla dans ces cœurs inhumains. Il

arriva même en 1824, que les zélandais protégèrent leurs «arikis»,

c’est-à-dire les révérends, contre de sauvages matelots qui les

insultaient et les menaçaient de mauvais traitements.

Ainsi donc, avec le temps, les missions prospérèrent, malgré la

présence des convicts évadés de Port Jackson, qui démoralisaient

la population indigène. En 1831, le _journal des missions

évangéliques_ signalait deux établissements considérables, situés

l’un à Kidi-Kidi, sur les rives d’un canal qui court à la mer dans

la Baie des Îles, l’autre à Paï-Hia, au bord de la rivière de

Kawa-Kawa. Les indigènes convertis au christianisme avaient tracé

des routes sous la direction des _arikis_, percé des

communications à travers les forêts immenses, jeté des ponts sur

les torrents. Chaque missionnaire allait à son tour prêcher la

religion civilisatrice dans les tribus reculées, élevant des

chapelles de joncs ou d’écorce, des écoles pour les jeunes

indigènes, et sur le toit de ces modestes constructions se

déployait le pavillon de la mission, portant la croix du Christ et

ces mots: «rongo-pai», c’est-à-dire «l’évangile», en langue néo-zélandaise.

Malheureusement, l’influence des missionnaires ne s’est pas

étendue au delà de leurs établissements.

Toute la partie nomade des populations échappe à leur action. Le

cannibalisme n’est détruit que chez les chrétiens, et encore, il

ne faudrait pas soumettre ces nouveaux convertis à de trop grandes

tentations. L’instinct du sang frémit en eux.

D’ailleurs, la guerre existe toujours à l’état chronique dans ces

sauvages contrées. Les zélandais ne sont pas des australiens

abrutis, qui fuient devant l’invasion européenne; ils résistent,

ils se défendent, ils haïssent leurs envahisseurs, et une

incurable haine les pousse en ce moment contre les émigrants

anglais. L’avenir de ces grandes îles est joué sur un coup de dé.

C’est une civilisation immédiate qui l’attend, ou une barbarie

profonde pour de longs siècles, suivant le hasard des armes.

Ainsi Paganel, le cerveau bouillant d’impatience, avait refait

dans son esprit l’histoire de la Nouvelle-Zélande. Mais rien, dans

cette histoire, ne permettait de qualifier de «continent» cette

contrée composée de deux îles, et si quelques mots du document

avaient éveillé son imagination, ces deux syllabes _contin_

l’arrêtaient obstinément dans la voie d’une interprétation

nouvelle.

Chapitre III

_Les massacres de la Nouvelle-Zélande_

À la date du 31 janvier, quatre jours après son départ, le

_Macquarie_ n’avait pas encore franchi les deux tiers de cet océan

resserré entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Will Halley

s’occupait peu des manœuvres de son bâtiment: il laissait faire.

On le voyait rarement, ce dont personne ne songeait à se plaindre.

Qu’il passât tout son temps dans sa cabine, nul n’y eût trouvé à

redire, si le grossier master ne se fût pas grisé chaque jour de

gin ou de brandy. Ses matelots l’imitaient volontiers, et jamais

navire ne navigua plus à la grâce de Dieu que le _Macquarie_ de

Twofold-Bay.

Cette impardonnable incurie obligeait John Mangles à une

surveillance incessante. Mulrady et Wilson redressèrent plus d’une

fois la barre au moment où quelque embardée allait coucher le

brick sur le flanc. Souvent Will Halley intervenait et malmenait

les deux marins avec force jurons. Ceux-ci, peu endurants, ne

demandaient qu’à souquer cet ivrogne et à l’affaler à fond de cale

pour le reste de la traversée. Mais John Mangles les arrêtait, et

calmait, non sans peine, leur juste indignation.

Cependant, cette situation du navire le préoccupait; mais, pour ne

pas inquiéter Glenarvan, il n’en parla qu’au major et à Paganel.

Mac Nabbs lui donna, en d’autres termes, le même conseil que

Mulrady et Wilson.

«Si cette mesure vous paraît utile John, dit Mac Nabbs, vous ne

devez point hésiter à prendre le commandement, ou, si vous l’aimez

mieux, la direction du navire. Cet ivrogne, après nous avoir

débarqués à Auckland, redeviendra maître à son bord, et il

chavirera, si c’est son bon plaisir.

--Sans doute, monsieur Mac Nabbs, répondit John, et je le ferai,

s’il le faut absolument. Tant que nous sommes en pleine mer, un

peu de surveillance suffit; mes matelots et moi, nous ne quittons

pas le pont. Mais, à l’approche des côtes, si ce Will Hallay ne

recouvre pas sa raison, j’avoue que je serai très embarrassé.

--Ne pourrez-vous donner la route! demanda Paganel.

--Ce sera difficile, répondit John. Croiriez-vous qu’il n’y a pas

une carte marine à bord!

--En vérité?

--En vérité. Le _Macquarie_ ne fait que le cabotage entre Eden et

Auckland, et ce Will Halley a une telle habitude de ces parages,

qu’il ne prend aucun relèvement.

--Il s’imagine sans doute, répondit Paganel, que son navire

connaît la route, et qu’il se dirige tout seul.

--Oh! Oh! reprit John Mangles, je ne crois pas aux bâtiments qui

se dirigent eux-mêmes, et si Will Halley est ivre sur les

atterrages, il nous mettra dans un extrême embarras.

--Espérons, dit Paganel, qu’il aura repêché sa raison dans le

voisinage de la terre.

--Ainsi, demanda Mac Nabbs, le cas échéant, vous ne pourriez pas

conduire le _Macquarie_ à Auckland?

--Sans la carte de cette partie de la côte, c’est impossible. Les

accores en sont extrêmement dangereux. C’est une suite de petits

fiords irréguliers et capricieux comme les fiords de Norvège. Les

récifs sont nombreux et il faut une grande pratique pour les

éviter. Un navire, quelque solide qu’il fût, serait perdu, si sa

quille heurtait l’un de ces rocs immergés à quelques pieds sous

l’eau.

--Et dans ce cas, dit le major, l’équipage n’a d’autre ressource

que de se réfugier à la côte?

--Oui, monsieur Mac Nabbs, si le temps le permet.

--Dure extrémité! répondit Paganel, car elles ne sont pas

hospitalières, les côtes de la Nouvelle-Zélande, et les dangers

sont aussi grands au delà qu’en deçà des rivages!

--Vous parlez des maoris, monsieur Paganel? demanda John Mangles.

--Oui, mon ami. Leur réputation est faite dans l’océan Indien. Il

ne s’agit pas ici d’australiens timides ou abrutis, mais bien

d’une race intelligente et sanguinaire, de cannibales friands de

chair humaine, d’anthropophages dont il ne faut attendre aucune

pitié.

--Ainsi, dit le major, si le capitaine Grant avait fait naufrage

sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, vous ne conseilleriez point

de se lancer à sa recherche?

--Sur les côtes, si, répondit le géographe, car on pourrait peut-être

trouver des traces du _Britannia_, mais à l’intérieur, non,

car ce serait inutile. Tout européen qui s’aventure dans ces

funestes contrées tombe entre les mains des maoris, et tout

prisonnier aux mains des maoris est perdu. J’ai poussé mes amis à

franchir les pampas, à traverser l’Australie, mais jamais je ne

les entraînerais sur les sentiers de la Nouvelle-Zélande. Que la

main du ciel nous conduise, fasse Dieu que nous ne soyons jamais

au pouvoir de ces féroces indigènes!»

Les craintes de Paganel n’étaient que trop justifiées. La

Nouvelle-Zélande a une renommée terrible, et l’on peut mettre une

date sanglante à tous les incidents qui ont signalé sa découverte.

La liste est longue de ces victimes inscrites au martyrologe des

navigateurs. Ce fut Abel Tasman qui, par ses cinq matelots tués et

dévorés, commença ces sanglantes annales du cannibalisme. Après

lui, le capitaine Tukney et tout son équipage de chaloupiers

subirent le même sort. Vers la partie orientale du détroit de

Foveaux, cinq pêcheurs du _Sydney-Cove_ trouvèrent également la

mort sous la dent des naturels. Il faut encore citer quatre hommes

de la goélette _Brothers_, assassinés au havre Molineux, plusieurs

soldats du général Gates, et trois déserteurs de la _Mathilda_,

pour arriver au nom si douloureusement célèbre du capitaine Marion

Du Frène.

Le 11 mai 1772, après le premier voyage de Cook, le capitaine

français Marion vint mouiller à la Baie des Îles avec son navire

le _Mascarin_ et le _Castries_, commandé par le capitaine Crozet.

Les hypocrites néo-zélandais firent un excellent accueil aux

nouveaux arrivants. Ils se montrèrent timides même, et il fallut

des présents, de bons services, une fraternisation quotidienne, un

long commerce d’amitiés, pour les acclimater à bord.

Leur chef, l’intelligent Takouri, appartenait, s’il faut en croire

Dumont-d’Urville, à la tribu des Wangaroa, et il était parent du

naturel traîtreusement enlevé par Surville, deux ans avant

l’arrivée du capitaine Marion.

Dans un pays où l’honneur impose à tout maori d’obtenir par le

sang satisfaction des outrages subis, Takouri ne pouvait oublier

l’injure faite à sa tribu. Il attendit patiemment l’arrivée d’un

navire européen, médita sa vengeance et l’accomplit avec un atroce

sang-froid.

Après avoir simulé des craintes à l’égard des français, Takouri

n’oublia rien pour les endormir dans une trompeuse sécurité. Ses

camarades et lui passèrent souvent la nuit à bord des vaisseaux.

Ils apportaient des poissons choisis. Leurs filles et leurs femmes

les accompagnaient. Ils apprirent bientôt à connaître les noms des

officiers et ils les invitèrent à visiter leurs villages. Marion

et Crozet, séduits par de telles avances, parcoururent ainsi toute

cette côte peuplée de quatre mille habitants. Les naturels

accouraient au-devant d’eux sans armes et cherchaient à leur

inspirer une confiance absolue.

Le capitaine Marion, en relâchant à la Baie des Îles, avait

l’intention de changer la mâture du _Castries_, fort endommagée

par les dernières tempêtes. Il explora donc l’intérieur des

terres, et, le 23 mai, il trouva une forêt de cèdres magnifiques à

deux lieues du rivage, et à portée d’une baie située à une lieue

des navires.

Là, un établissement fut formé, où les deux tiers des équipages,

munis de haches et autres outils, travaillèrent à abattre les

arbres et à refaire les chemins qui conduisaient à la baie. Deux

autres postes furent choisis, l’un dans la petite île de Motou-Aro,

au milieu du port, où l’on transporta les malades de

l’expédition, les forgerons et les tonneliers des bâtiments,

l’autre sur la grande terre, au bord de l’océan, à une lieue et

demie des vaisseaux; ce dernier communiquait avec le campement des

charpentiers. Sur tous ces postes, des sauvages vigoureux et

prévenants aidaient les marins dans leurs divers travaux.

Cependant le capitaine Marion ne s’était pas abstenu jusque-là

de certaines mesures de prudence.

Les sauvages ne montaient jamais en armes à son bord, et les

chaloupes n’allaient à terre que bien armées.

Mais Marion et les plus défiants de ses officiers furent

aveuglés par les manières des indigènes et le commandant ordonna

de désarmer les canots. Toutefois, le capitaine Crozet voulut

persuader à Marion de rétracter cet ordre. Il n’y réussit pas.

Alors, les attentions et le dévouement des néo-zélandais

redoublèrent. Leurs chefs et les officiers vivaient sur le pied

d’une intimité parfaite.

Maintes fois, Takouri amena son fils à bord, et le laissa coucher

dans les cabines. Le 8 juin, Marion, pendant une visite

solennelle qu’il fit à terre, fut reconnu «grand chef» de tout le

pays, et quatre plumes blanches ornèrent ses cheveux en signes

honorifiques.

Trente-trois jours s’écoulèrent ainsi depuis l’arrivée des

vaisseaux à la Baie des Îles. Les travaux de la mâture avançaient;

les caisses à eau se remplissaient à l’aiguade de Motou-Aro. Le

capitaine Crozet dirigeait en personne le poste des charpentiers,

et jamais espérances ne furent plus fondées de voir une entreprise

menée à bonne fin.

Le 12 juin à deux heures, le canot du commandant fut paré pour une

partie de pêche projetée au pied du village de Takouri. Marion

s’y embarqua avec les deux jeunes officiers Vaudricourt et Lehoux,

un volontaire, le capitaine d’armes et douze matelots.

Takouri et cinq autres chefs l’accompagnaient. Rien ne pouvait

faire prévoir l’épouvantable catastrophe qui attendait seize

européens sur dix-sept.

Le canot déborda, fila vers la terre, et des deux vaisseaux on le

perdit bientôt de vue.

Le soir, le capitaine Marion ne revint pas coucher à bord.

Personne ne fut inquiet de son absence. On supposa qu’il avait

voulu visiter le chantier de la mâture et y passer la nuit.

Le lendemain, à cinq heures, la chaloupe du _Castries_ alla,

suivant son habitude, faire de l’eau à l’île de Motou-Aro. Elle

revint à bord sans incident.

À neuf heures, le matelot de garde du _Mascarin_ aperçut en mer un

homme presque épuisé qui nageait vers les vaisseaux. Un canot alla

à son secours et le ramena à bord.

C’était Turner, un des chaloupiers du capitaine Marion. Il avait

au flanc une blessure produite par deux coups de lance, et il

revenait seul des dix-sept hommes qui, la veille, avaient quitté

le navire.

On l’interrogea, et bientôt furent connus tous les détails de cet

horrible drame.

Le canot de l’infortuné Marion avait accosté le village à sept

heures du matin. Les sauvages vinrent gaiement au-devant des

visiteurs. Ils portèrent sur leurs épaules les officiers et les

matelots qui ne voulaient point se mouiller en débarquant. Puis,

les français se séparèrent les uns des autres.

Aussitôt, les sauvages, armés de lances, de massues et de casse-tête,

s’élancèrent sur eux, dix contre un, et les massacrèrent. Le

matelot Turner, frappé de deux coups de lance, put échapper à ses

ennemis et se cacher dans des broussailles. De là, il fut témoin

d’abominables scènes. Les sauvages dépouillèrent les morts de

leurs vêtements, leur ouvrirent le ventre, les hachèrent en

morceaux...

En ce moment, Turner, sans être aperçu, se jeta à la mer, et fut

recueilli mourant, par le canot du _Mascarin_.

Cet événement consterna les deux équipages. Un cri de vengeance

éclata. Mais, avant de venger les morts, il fallait sauver les

vivants. Il y avait trois postes à terre, et des milliers de

sauvages altérés de sang, des cannibales mis en appétit, les

entouraient.

En l’absence du capitaine Crozet, qui avait passé la nuit au

chantier de la mâture, Duclesmeur, le premier officier du bord,

prit des mesures d’urgence. La chaloupe du _Mascarin_ fut expédiée

avec un officier et un détachement de soldats. Cet officier

devait, avant tout, porter secours aux charpentiers. Il partit,

longea la côte, vit le canot du commandant Marion échoué à terre

et débarqua.

Le capitaine Crozet, absent du bord, comme il a été dit, ne savait

rien du massacre, quand, vers deux heures de l’après-midi, il vit

paraître le détachement. Il pressentit un malheur. Il se porta en

avant et apprit la vérité. Défense fut faite par lui d’en

instruire ses compagnons qu’il ne voulait pas démoraliser.

Les sauvages, rassemblés par troupes, occupaient toutes les

hauteurs. Le capitaine Crozet fit enlever les principaux outils,

enterra les autres, incendia ses hangars et commença sa retraite

avec soixante hommes.

Les naturels le suivaient, criant: «_Takouri mate Marion!_», ils

espéraient effrayer les matelots en dévoilant la mort de leurs

chefs.

Ceux-ci, furieux, voulurent se précipiter sur ces misérables. Le

capitaine Crozet put à peine les contenir. Deux lieues furent

faites.

Le détachement atteignit le rivage et s’embarqua dans les

chaloupes avec les hommes du second poste.

Pendant tout ce temps, un millier de sauvage, assis à terre, ne

bougèrent pas. Mais, quand les chaloupes prirent le large, les

pierres commencèrent à voler.

Aussitôt, quatre matelots, bons tireurs, abattirent successivement

tous les chefs, à la grande stupéfaction des naturels, qui ne

connaissaient pas l’effet des armes à feu.

Le capitaine Crozet rallia le _Mascarin_, et il expédia aussitôt

la chaloupe à l’île Motou-Aro.

Un détachement de soldats s’établit sur l’île pour y passer la

nuit, et les malades furent réintégrés à bord.

Le lendemain, un second détachement vint renforcer le poste. Il

fallait nettoyer l’île des sauvages qui l’infestaient et continuer

à remplir les caisses d’eau. Le village de Motou-Aro comptait

trois cents habitants. Les français l’attaquèrent. Six chefs

furent tués, le reste des naturels culbuté à la baïonnette, le

village incendié. Cependant, le _Castries_ ne pouvait reprendre la

mer sans mâture, et Crozet, forcé de renoncer aux arbres de la

forêt de cèdres, dut faire des mâts d’assemblage. Les travaux

d’aiguade continuèrent.

Un mois s’écoula. Les sauvages firent quelques tentatives pour

reprendre l’île Motou-Aro, mais sans y parvenir. Lorsque leurs

pirogues passaient à portée des vaisseaux, on les coupait à coups

de canon.

Enfin, les travaux furent achevés. Il restait à savoir si

quelqu’une des seize victimes n’avait pas survécu au massacre, et

à venger les autres. La chaloupe, portant un nombreux détachement

d’officiers et de soldats, se rendit au village de Takouri. À son

approche, ce chef perfide et lâche s’enfuit, portant sur ses

épaules le manteau du commandant Marion. Les cabanes de son

village furent scrupuleusement fouillées. Dans sa case, on trouva

le crâne d’un homme qui avait été cuit récemment. L’empreinte des

dents du cannibale s’y voyait encore.

Une cuisse humaine était embrochée d’une baguette de bois. Une

chemise au col ensanglanté fut reconnue pour la chemise de

Marion, puis les vêtements, les pistolets du jeune Vaudricourt,

les armes du canot et des hardes en lambeaux. Plus loin, dans un

autre village, des entrailles humaines nettoyées et cuites.

Ces preuves irrécusables de meurtre et d’anthropophagie furent

recueillies, et ces restes humains respectueusement enterrés; puis

les villages de Takouri et de Piki-Ore, son complice, livrés aux

flammes. Le 14 juillet 1772, les deux vaisseaux quittèrent ces

funestes parages.

Telle fut cette catastrophe dont le souvenir doit être présent à

l’esprit de tout voyageur qui met le pied sur les rivages de la

Nouvelle-Zélande. C’est un imprudent capitaine celui qui ne

profite pas de ces enseignements. Les néo-zélandais sont toujours

perfides et anthropophages. Cook, à son tour, le reconnut bien,

pendant son second voyage de 1773.

En effet, la chaloupe de l’un de ses vaisseaux, l’_Aventure_,

commandée par le capitaine Furneaux, s’étant rendue à terre, le 17

décembre, pour chercher une provision d’herbes sauvages, ne

reparut plus. Un midshipman et neuf hommes la montaient. Le

capitaine Furneaux, inquiet, envoya le lieutenant Burney à sa

recherche. Burney, arrivé au lieu du débarquement, trouva, dit-il,

«un tableau de carnage et de barbarie dont il est impossible de

parler sans horreur; les têtes, les entrailles, les poumons de

plusieurs de nos gens, gisaient épars sur le sable, et, tout près

de là, quelques chiens dévoraient encore d’autres débris de ce

genre.»

Pour terminer cette liste sanglante, il faut ajouter le navire

_Brothers_, attaqué en 1815 par les néo-zélandais, et tout

l’équipage du _Boyd_, capitaine Thompson, massacré en 1820. Enfin,

le 1er mars 1829, à Walkitaa, le chef Enararo pilla le brick

anglais _Hawes_, de Sydney; sa horde de cannibales massacra

plusieurs matelots, fit cuire les cadavres et les dévora.

Tel était ce pays de la Nouvelle-Zélande vers lequel courait le

_Macquarie_, monté par un équipage stupide, sous le commandement

d’un ivrogne.

Chapitre IV

_Les brisants_

Cependant, cette pénible traversée se prolongeait.

Le 2 février, six jours après son départ, le _Macquarie_ n’avait

pas encore connaissance des rivages d’Auckland. Le vent était bon

pourtant, et se maintenait dans le sud-ouest; mais les courants le

contrariaient, et c’est à peine si le brick étalait. La mer dure

et houleuse fatiguait ses hauts; sa membrure craquait, et il se

relevait péniblement du creux des lames. Ses haubans, ses

galhaubans, ses étais mal ridés, laissaient du jeu aux mâts, que

de violentes secousses ébranlaient à chaque coup de roulis.

Très heureusement, Will Halley, en homme peu pressé, ne forçait

point sa voilure, car toute la mâture serait venue en bas

inévitablement.

John Mangles espérait donc que cette méchante carcasse atteindrait

le port sans autre mésaventure, mais il souffrait à voir ses

compagnons si mal installés à bord de ce brick.

Ni lady Helena ni Mary Grant ne se plaignaient cependant, bien

qu’une pluie continuelle les obligeât à demeurer dans le roufle.

Là, le manque d’air et les secousses du navire les incommodaient

fort. Aussi venaient-elles souvent sur le pont braver l’inclémence

du ciel jusqu’au moment où d’insoutenables rafales les forçaient

de redescendre.

Elles rentraient alors dans cet étroit espace, plus propre à loger

des marchandises que des passagers et surtout des passagères.

Alors, leurs amis cherchaient à les distraire.

Paganel essayait de tuer le temps avec ses histoires, mais il y

réussissait peu. En effet, les esprits, égarés sur cette route du

retour, étaient démoralisés. Autant les dissertations du géographe

sur les pampas ou l’Australie intéressaient autrefois, autant ses

réflexions, ses aperçus à propos de la Nouvelle-Zélande laissaient

indifférent et froid.

D’ailleurs, vers ce pays nouveau de sinistre mémoire, on allait

sans entrain, sans conviction, non volontairement, mais sous la

pression de la fatalité. De tous les passagers du _Macquarie_, le

plus à plaindre était lord Glenarvan. On le voyait rarement dans

le roufle. Il ne pouvait tenir en place. Sa nature nerveuse,

surexcitée, ne s’accommodait pas d’un emprisonnement entre quatre

cloisons étroites. Le jour, la nuit même, sans s’inquiéter des

torrents de pluie et des paquets de mer, il restait sur le pont,

tantôt accoudé à la lisse, tantôt marchant avec une agitation

fébrile. Ses yeux regardaient incessamment l’espace.

Sa lunette, pendant les courtes embellies, le parcourait

obstinément. Ces flots muets, il semblait les interroger. Cette

brume qui voilait l’horizon, ces vapeurs amoncelées, il eût voulu

les déchirer d’un geste. Il ne pouvait se résigner, et sa

physionomie respirait une âpre douleur. C’était l’homme énergique,

jusqu’alors heureux et puissant, auquel la puissance et le bonheur

manquaient tout à coup.

Les enfants du capitaine Grant · 第 36 / 50 段