hasarder une troisième interprétation du document. D’ailleurs,
qu’en eût-il tiré? Il y était dit d’une façon péremptoire qu’un
«continent» avait servi de refuge au capitaine Grant, non pas une
île. Or, ce n’était qu’une île, cette Nouvelle-Zélande. Ceci
paraissait décisif. Quoi qu’il en soit, pour cette raison ou pour
toute autre, Paganel ne rattacha aucune idée d’exploration
nouvelle à cette proposition de gagner Auckland. Il fit seulement
observer que des communications régulières existaient entre ce
point et la Grande-Bretagne, et qu’il serait facile d’en profiter.
John Mangles appuya la proposition de Paganel. Il en conseilla
l’adoption, puisqu’on ne pouvait attendre l’arrivée problématique
d’un navire à la baie Twofold. Mais, avant de passer outre, il
jugea convenable de visiter le bâtiment signalé par le géographe.
Glenarvan, le major, Paganel, Robert et lui prirent une
embarcation, et, en quelques coups d’avirons, ils accostèrent le
navire mouillé à deux encablures du quai.
C’était un brick de deux cent cinquante tonneaux, nommé le
_Macquarie_. Il faisait le cabotage entre les différents ports de
l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Le capitaine, ou, pour
mieux dire, le «master», reçut assez grossièrement ses visiteurs.
Ils virent bien qu’ils avaient affaire à un homme sans éducation,
que ses manières ne distinguaient pas essentiellement des cinq
matelots de son bord. Une grosse figure rouge, des mains épaisses,
un nez écrasé, un œil crevé, des lèvres encrassées par la pipe,
avec cela l’air brutal, faisaient de Will Halley un triste
personnage. Mais on n’avait pas le choix, et, pour une traversée
de quelques jours, il ne fallait pas y regarder de si près.
«Que voulez-vous, vous autres? demanda Will Halley à ces inconnus
qui prenaient pied sur le pont de son navire.
--Le capitaine? répondit John Mangles.
--C’est moi, dit Halley. Après?
--Le _Macquarie_ est en charge pour Auckland?
--Oui. Après?
--Qu’est-ce qu’il porte?
--Tout ce qui se vend et tout ce qui s’achète. Après?
--Quand part-il?
--Demain, à la marée de midi. Après?
--Prendrait-il des passagers?
--C’est selon les passagers, et s’ils se contentaient de la
gamelle du bord.
--Ils apporteraient leurs provisions.
--Après?
--Après?
--Oui. Combien sont-ils?
--Neuf, dont deux dames.
--Je n’ai pas de cabines.
--On s’arrangera du roufle qui sera laissé à leur disposition.
--Après?
--Acceptez-vous? dit John Mangles, que les façons du capitaine
n’embarrassaient guère.
--Faut voir», répondit le patron du _Macquarie_.
Will Halley fit un tour ou deux, frappant le pont de ses grosses
bottes ferrées, puis il revint brusquement sur John Mangles.
«Qu’est-ce qu’on paye? dit-il.
--Qu’est-ce qu’on demande? répondit John.
--Cinquante livres.»
Glenarvan fit un signe d’assentiment.
«Bon! Cinquante livres, répondit John Mangles.
--Mais le passage tout sec, ajouta Will Halley.
--Tout sec.
--Nourriture à part.
--À part.
--Convenu. Après? dit Will en tendant la main.
--Hein?
--Les arrhes?
--Voici la moitié du prix, vingt-cinq livres, dit John Mangles,
en comptant la somme au master, qui l’empocha sans dire merci.
--Demain à bord, fit-il. Avant midi. Qu’on y soit où qu’on n’y
soit pas, je dérape.
--On y sera.»
Ceci répondu, Glenarvan, le major, Robert, Paganel et John Mangles
quittèrent le bord, sans que Will Halley eût seulement touché du
doigt le surouet collé à sa tignasse rouge.
«Quel butor! dit John.
--Eh bien, il me va, répondit Paganel. C’est un vrai loup de mer.
--Un vrai ours! répliqua le major.
--Et j’imagine, ajouta John Mangles, que cet ours-là doit avoir
fait, dans le temps, trafic de chair humaine.
--Qu’importe! répondit Glenarvan, du moment qu’il commande le
_Macquarie_, et que le _Macquarie_ va à la Nouvelle-Zélande. De
Twofold-Bay à Auckland on le verra peu; après Auckland, on ne le
verra plus.»
Lady Helena et Mary Grant apprirent avec plaisir que le départ
était fixé au lendemain. Glenarvan leur fit observer que la
_Macquarie_ ne valait pas le _Duncan_ pour le confort. Mais, après
tant d’épreuves, elles n’étaient pas femmes à s’embarrasser de si
peu. Mr Olbinett fut invité à se charger des approvisionnements.
Le pauvre homme, depuis la perte du _Duncan_, avait souvent pleuré
la malheureuse _mistress_ Olbinett restée à bord, et, par
conséquent, victime avec tout l’équipage de la férocité des
convicts. Cependant, il remplit ses fonctions de _stewart_ avec
son zèle accoutumé, et la «nourriture à part» consista en vivres
choisis qui ne figurèrent jamais à l’ordinaire du brick. En
quelques heures ses provisions furent faites.
Pendant ce temps, le major escomptait chez un changeur des traites
que Glenarvan avait sur l’_Union-Bank_ de Melbourne. Il ne voulait
pas être dépourvu d’or, non plus que d’armes et de munitions;
aussi renouvela-t-il son arsenal.
Quant à Paganel, il se procura une excellente carte de la
Nouvelle-Zélande, publiée à Édimbourg par Johnston.
Mulrady allait bien alors. Il se ressentait à peine de la blessure
qui mit ses jours en danger. Quelques heures de mer devaient
achever sa guérison. Il comptait se traiter par les brises du
Pacifique.
Wilson fut chargé de disposer à bord du _Macquarie_ le logement
des passagers. Sous ses coups de brosse et de balai, le roufle
changea d’aspect. Will Halley, haussant les épaules, laissa le
matelot faire à sa guise. De Glenarvan, de ses compagnes et de ses
compagnons, il ne se souciait guère. Il ne savait même pas leur
nom et ne s’en inquiéta pas. Ce surcroît de chargement lui valait
cinquante livres, voilà tout, et il le prisait moins que les deux
cents tonneaux de cuirs tannés dont regorgeait sa cale. Les peaux
d’abord, les hommes ensuite. C’était un négociant. Quant à ses
qualités de marin, il passait pour un assez bon pratique de ces
mers que les récifs de coraux rendent très dangereuses.
Pendant les dernières heures de cette journée, Glenarvan voulut
retourner à ce point du rivage coupé par le trente-septième
parallèle. Deux motifs l’y poussaient.
Il désirait visiter encore une fois cet endroit présumé du
naufrage. En effet, Ayrton était certainement le quartier-maître
du _Britannia_, et le _Britannia_ pouvait s’être réellement perdu
sur cette partie de la côte australienne; sur la côte est à défaut
de la côte ouest. Il ne fallait donc pas abandonner légèrement un
point que l’on ne devait plus revoir.
Et puis, à défaut du _Britannia_, le _Duncan_, du moins, était
tombé là entre les mains des convicts. Peut-être y avait-il eu
combat! Pourquoi ne trouverait-on pas sur le rivage les traces
d’une lutte, d’une suprême résistance? Si l’équipage avait péri
dans les flots, les flots n’auraient-ils pas rejeté quelques
cadavres à la côte?
Glenarvan, accompagné de son fidèle John, opéra cette
reconnaissance. Le maître de l’hôtel _Victoria_ mit deux chevaux à
leur disposition, et ils reprirent cette route du nord qui
contourne la baie Twofold.
Ce fut une triste exploration. Glenarvan et le capitaine John
chevauchaient sans parler.
Mais ils se comprenaient. Mêmes pensées, et, partant, mêmes
angoisses torturaient leur esprit. Ils regardaient les rocs rongés
par la mer. Ils n’avaient besoin ni de s’interroger ni de se
répondre.
On peut s’en rapporter au zèle et à l’intelligence de John pour
affirmer que chaque point du rivage fut scrupuleusement exploré,
les moindres criques examinées avec soin comme les plages déclives
et les plateaux sableux où les marées du Pacifique, médiocres
cependant, auraient pu jeter une épave.
Mais aucun indice ne fut relevé, de nature à provoquer en ces
parages de nouvelles recherches.
La trace du naufrage échappait encore.
Quant au _Duncan_, rien non plus. Toute cette portion de
l’Australie, riveraine de l’océan, était déserte.
Toutefois, John Mangles découvrit sur la lisière du rivage des
traces évidentes de campement, des restes de feux récemment
allumés sous des _myalls_ isolés. Une tribu nomade de naturels
avait-elle donc passé là depuis quelques jours? Non, car un indice
frappa les yeux de Glenarvan et lui démontra d’une incontestable
façon que des convicts avaient fréquenté cette partie de la côte.
Cet indice, c’était une vareuse grise et jaune, usée, rapiécée, un
haillon sinistre abandonné au pied d’un arbre. Elle portait le
numéro matricule du pénitentiaire de Perth. Le forçat n’était plus
là, mais sa défroque sordide répondait pour lui.
Cette livrée du crime, après avoir vêtu quelque misérable,
achevait de pourrir sur ce rivage désert.
«Tu vois, John! dit Glenarvan, les convicts sont arrivés
jusqu’ici! Et nos pauvres camarades du _Duncan_?...
--Oui! répondit John d’une voix sourde, il est certain qu’ils
n’ont pas été débarqués, qu’ils ont péri...
--Les misérables! s’écria Glenarvan. S’ils tombent jamais entre
mes mains, je vengerai mon équipage!...»
La douleur avait durci les traits de Glenarvan.
Pendant quelques minutes, le lord regarda l’immensité des flots,
cherchant peut-être d’un dernier regard quelque navire perdu dans
l’espace. Puis ses yeux s’éteignirent, il redevint lui-même, et,
sans ajouter un mot ni faire un geste, il reprit la route d’Eden
au galop de son cheval.
Une seule formalité restait à remplir, la déclaration au constable
des événements qui venaient de s’accomplir. Elle fut faite le soir
même à Thomas Banks. Ce magistrat put à peine dissimuler sa
satisfaction en libellant son procès-verbal. Il était tout
simplement ravi du départ de Ben Joyce et de sa bande. La ville
entière partagea son contentement. Les convicts venaient de
quitter l’Australie, grâce à un nouveau crime, il est vrai, mais
enfin ils étaient partis. Cette importante nouvelle fut
immédiatement télégraphiée aux autorités de Melbourne et de
Sydney.
Sa déclaration achevée, Glenarvan revint à l’hôtel _Victoria_.
Les voyageurs passèrent fort tristement cette dernière soirée.
Leurs pensées erraient sur cette terre féconde en malheurs. Ils se
rappelaient tant d’espérances si légitimement conçues au cap
Bernouilli, si cruellement brisées à la baie Twofold!
Paganel, lui, était en proie à une agitation fébrile. John
Mangles, qui l’observait depuis l’incident de la Snowy-River,
sentait que le géographe voulait et ne voulait pas parler. Maintes
fois il l’avait pressé de questions auxquelles l’autre n’avait pas
répondu.
Cependant, ce soir-là, John, le reconduisant à sa chambre, lui
demanda pourquoi il était si nerveux.
«Mon ami John, répondit évasivement Paganel, je ne suis pas plus
nerveux que d’habitude.
--Monsieur Paganel, reprit John, vous avez un secret qui vous
étouffe!
--Eh bien! Que voulez-vous, s’écria le géographe gesticulant,
c’est plus fort que moi!
--Qu’est-ce qui est plus fort que vous?
--Ma joie d’un côté, mon désespoir de l’autre.
--Vous êtes joyeux et désespéré à la fois?
--Oui, joyeux et désespéré d’aller visiter la Nouvelle-Zélande.
--Est-ce que vous auriez quelque indice? demanda vivement John
Mangles. Est-ce que vous avez repris la piste perdue?
--Non, ami John! on _ne revient pas de la Nouvelle-Zélande!_
mais, cependant... Enfin, vous connaissez la nature humaine! Il
suffit qu’on respire pour espérer! Et ma devise, c’est «_spiro,
spero_,» qui vaut les plus belles devises du monde!»
Chapitre II
_Le passé du pays où l’on va_
Le lendemain, 27 janvier, les passagers du _Macquarie_ étaient
installés à bord dans l’étroit roufle du brick. Will Halley
n’avait point offert sa cabine aux voyageuses. Politesse peu
regrettable, car la tanière était digne de l’ours.
À midi et demi, on appareilla avec le jusant. L’ancre vint à pic
et fut péniblement arrachée du fond. Il ventait du sud-ouest une
brise modérée. Les voiles furent larguées peu à peu. Les cinq
hommes du bord manœuvraient lentement. Wilson voulut aider
l’équipage. Mais Halley le pria de se tenir tranquille et de ne
point se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il avait l’habitude
de se tirer tout seul d’affaire et ne demandait ni aide ni
conseils.
Ceci était à l’adresse de John Mangles, que la gaucherie de
certaines manœuvres faisait sourire.
John le tint pour dit, se réservant d’intervenir, de fait sinon de
droit, au cas où la maladresse de l’équipage compromettrait la
sûreté du navire.
Cependant, avec le temps et les bras des cinq matelots stimulés
par les jurons du master, la voilure fut établie. Le _Macquarie_
courut grand largue, bâbord amure, sous ses basses voiles, ses
huniers, ses perroquets, sa brigantine et ses focs.
Plus tard, les bonnettes et les cacatois furent hissés. Mais,
malgré ce renfort de toiles, le brick avançait à peine. Ses formes
renflées de l’avant, l’évasement de ses fonds, la lourdeur de son
arrière, en faisaient un mauvais marcheur, le type parfait du
«sabot.»
Il fallut en prendre son parti. Heureusement, et si mal que
naviguât le _Macquarie_, en cinq jours, six au plus, il devait
avoir atteint la rade d’Auckland.
À sept heures du soir, on perdit de vue les côtes de l’Australie
et le feu fixe du port d’Eden. La mer, assez houleuse, fatiguait
le navire; il tombait lourdement dans le creux des vagues. Les
passagers éprouvèrent de violentes secousses qui rendirent pénible
leur séjour dans le roufle.
Cependant, ils ne pouvaient rester sur le pont, car la pluie était
violente. Ils se virent donc condamnés à un emprisonnement
rigoureux.
Chacun alors se laissa aller au courant de ses pensées. On causa
peu. C’est à peine si lady Helena et Mary Grant échangeaient
quelques paroles.
Glenarvan ne tenait pas en place. Il allait et venait, tandis que
le major demeurait immobile.
John Mangles, suivi de Robert, montait de temps en temps sur le
pont pour observer la mer. Quant à Paganel, il murmurait dans son
coin des mots vagues et incohérents.
À quoi songeait le digne géographe? À cette Nouvelle-Zélande vers
laquelle la fatalité le conduisait. Toute son histoire, il la
refaisait dans son esprit, et le passé de ce pays sinistre
réapparaissait à ses yeux.
Mais y avait-il dans cette histoire un fait, un incident qui eût
jamais autorisé les découvreurs de ces îles à les considérer comme
un continent?
Un géographe moderne, un marin, pouvaient-ils leur attribuer cette
dénomination? on le voit, Paganel revenait toujours à
l’interprétation du document.
C’était une obsession, une idée fixe. Après la Patagonie, après
l’Australie, son imagination, sollicitée par un mot, s’acharnait
sur la Nouvelle-Zélande. Mais un point, un seul, l’arrêtait dans
cette voie.
«_contin... Contin..._ répétait-il... Cela veut pourtant dire
continent!»
Et il se reprit à suivre par le souvenir les navigateurs qui
reconnurent ces deux grandes îles des mers australes.
Ce fut le 13 décembre 1642 que le hollandais Tasman, après avoir
découvert la terre de Van-Diemen, vint atterrir aux rivages
inconnus de la Nouvelle-Zélande.
Il prolongea la côte pendant quelques jours, et, le 17, ses
navires pénétrèrent dans une large baie que terminait une étroite
passe creusée entre deux îles.
L’île du nord, c’était Ika-Na-Maoui, mots zélandais qui signifient
«le poisson de Mauwi». L’île du sud, c’était Mahaï-Pouna-Mou,
c’est-à-dire «la baleine qui produit le jade vert.»
Abel Tasman envoya ses canots à terre, et ils revinrent
accompagnés de deux pirogues qui portaient un bruyant équipage de
naturels. Ces sauvages étaient de taille moyenne, bruns et jaunes
de peau, avec les os saillants, la voix rude, les cheveux noirs,
liés sur la tête à la mode japonaise et surmontés d’une grande
plume blanche.
Cette première entrevue des européens et des indigènes semblait
promettre des relations amicales de longue durée. Mais le jour
suivant, au moment où l’un des canots de Tasman allait reconnaître
un mouillage plus rapproché de la terre, sept pirogues, montées
par un grand nombre d’indigènes, l’assaillirent violemment.
Le canot se retourna sur le côté et s’emplit d’eau.
Le quartier-maître qui le commandait fut tout d’abord frappé à la
gorge d’une pique grossièrement aiguisée.
Il tomba à la mer. De ses six compagnons, quatre furent tués; les
deux autres et le quartier-maître, nageant vers les navires,
purent être recueillis et sauvés.
Après ce funeste événement, Tasman appareilla, bornant sa
vengeance à cingler les naturels de quelques coups de mousquet qui
ne les atteignirent probablement pas. Il quitta cette baie à
laquelle est resté le nom de baie du massacre, remonta la côte
occidentale, et, le 5 janvier, il mouilla près de la pointe du
nord. En cet endroit, non seulement la violence du ressac, mais
les mauvaises dispositions des sauvages, l’empêchèrent de faire de
l’eau, et il quitta définitivement ces terres auxquelles il donna
le nom de Staten-Land, c’est-à-dire Terre Des états, en l’honneur
des états généraux.
En effet, le navigateur hollandais s’imaginait qu’elles
confinaient aux îles du même nom découvertes à l’est de la Terre
de Feu, à la pointe méridionale de l’Amérique. Il croyait avoir
trouvé «le grand continent du sud.»
«Mais, se disait Paganel, ce qu’un marin du dix-septième siècle a
pu nommer «continent», un marin du dix-neuvième n’a pu l’appeler
ainsi! Pareille erreur n’est pas admissible! Non! Il y a quelque
chose qui m’échappe!»
Pendant plus d’un siècle, la découverte de Tasman fut oubliée, et
la Nouvelle-Zélande ne semblait plus exister, quand un navigateur
français, Surville, en prit connaissance par 35° 37’ de latitude.
D’abord il n’eut pas à se plaindre des indigènes; mais les vents
l’assaillirent avec une violence extrême, et une tempête se
déclara pendant laquelle la chaloupe qui portait les malades de
l’expédition fut jetée sur le rivage de la baie du refuge. Là, un
chef nommé Nagui-Nouï reçut parfaitement les français et les
traita dans sa propre case. Tout alla bien jusqu’au moment où un
canot de Surville fut volé.
Surville réclama vainement, et crut devoir punir de ce vol un
village qu’il incendia tout entier.
Terrible et injuste vengeance, qui ne fut pas étrangère aux
sanglantes représailles dont la Nouvelle-Zélande allait être le
théâtre.
Le 6 octobre 1769, parut sur ces côtes l’illustre Cook. Il mouilla
dans la baie de Taoué-Roa avec son navire l’_Endeavour_, et
chercha à se rallier les naturels par de bons traitements. Mais,
pour bien traiter les gens, il faut commencer par les prendre.
Cook n’hésita pas à faire deux ou trois prisonniers et à leur
imposer ses bienfaits par la force. Ceux-ci, comblés de présents
et de caresses, furent ensuite renvoyés à terre. Bientôt,
plusieurs naturels, séduits par leurs récits, vinrent à bord
volontairement et firent des échanges avec les européens. Quelques
jours après, Cook se dirigea vers la baie Hawkes, vaste échancrure
creusée dans la côte est de l’île septentrionale. Il se trouva
là en présence d’indigènes belliqueux, criards, provocateurs.
Leurs démonstrations allèrent même si loin qu’il devint nécessaire
de les calmer par un coup de mitraille.
Le 20 octobre, l’_Endeavour_ mouilla sur la baie de Toko-Malou, où
vivait une population pacifique de deux cents âmes. Les botanistes
du bord firent dans le pays de fructueuses explorations, et les
naturels les transportèrent au rivage avec leurs propres pirogues.
Cook visita deux villages défendus par des palissades, des
parapets et de doubles fossés, qui annonçaient de sérieuses
connaissances en castramétation. Le plus important de ces forts
était situé sur un rocher dont les grandes marées faisaient une
île véritable; mieux qu’une île même, car non seulement les eaux
l’entouraient, mais elles mugissaient à travers une arche
naturelle, haute de soixante pieds, sur laquelle reposait ce «pâh»
inaccessible. Le 31 mars, Cook, après avoir fait pendant cinq mois
une ample moisson d’objets curieux, de plantes indigènes, de
documents ethnographiques et ethnologiques, donna son nom au
détroit qui sépare les deux îles, et quitta la Nouvelle-Zélande.
Il devait la retrouver dans ses voyages ultérieurs.
En effet, en 1773, le grand marin reparut à la baie Hawkes, et fut
témoin de scènes de cannibalisme. Ici, il faut reprocher à ses
compagnons de les avoir provoquées. Des officiers, ayant trouvé à
terre les membres mutilés d’un jeune sauvage, les rapportèrent à
bord, «les firent cuire», et les offrirent aux naturels, qui se
jetèrent dessus avec voracité. Triste fantaisie de se faire ainsi
les cuisiniers d’un repas d’anthropophages!
Cook, pendant son troisième voyage, visita encore ces terres qu’il
affectionnait particulièrement et dont il tenait à compléter le
levé hydrographique. Il les quitta pour la dernière fois le 25
février 1777.
En 1791, Vancouver fit une relâche de vingt jours à la baie
sombre, sans aucun profit pour les sciences naturelles ou
géographiques. D’Entrecasteaux, en 1793, releva vingt-cinq milles
de côtes dans la partie septentrionale d’Ikana-Maoui. Les
capitaines de la marine marchande, Hausen et Dalrympe, puis Baden,
Richardson, Moodi, y firent une courte apparition, et le docteur
Savage, pendant un séjour de cinq semaines, recueillit
d’intéressants détails sur les mœurs des néo-zélandais.
Ce fut cette même année, en 1805, que le neveu du chef de Rangui-Hou,
l’intelligent Doua-Tara, s’embarqua sur le navire l’_Argo_,
mouillé à la Baie Des Îles et commandé par le capitaine Baden.
Peut-être les aventures de Doua-Tara fourniront-elles un sujet
d’épopée à quelque Homère maori. Elles furent fécondes en
désastres, en injustices, en mauvais traitements.
Manque de foi, séquestration, coups et blessures, voilà ce que le
pauvre sauvage reçut en échange de ses bons services. Quelle idée
il dut se faire de gens qui se disent civilisés! on l’emmena à
Londres. On en fit un matelot de la dernière classe, le souffre-douleur
des équipages. Sans le révérend Marsden, il fût mort à la
peine. Ce missionnaire s’intéressa au jeune sauvage, auquel il
reconnut un jugement sûr, un caractère brave, des qualités
merveilleuses de douceur, de grâce et d’affabilité. Marsden fit
obtenir à son protégé quelques sacs de blé et des instruments de
culture destinés à son pays. Cette petite pacotille lui fut volée.
Les malheurs, les souffrances accablèrent de nouveau le pauvre
Doua-Tara jusqu’en 1814, où on le retrouve enfin rétabli dans le
pays de ses ancêtres. Il allait alors recueillir le fruit de tant
de vicissitudes, quand la mort le frappa à l’âge de vingt-huit
ans, au moment où il s’apprêtait à régénérer cette sanguinaire
Zélande. La civilisation se trouva sans doute retardée de longues
années par cet irréparable malheur. Rien ne remplace un homme
intelligent et bon, qui réunit dans son cœur l’amour du bien à
l’amour de la patrie!
Jusqu’en 1816, la Nouvelle-Zélande fut délaissée. À cette époque,
Thompson, en 1817, Lidiard Nicholas, en 1819, Marsden,
parcoururent diverses portions des deux îles, et, en 1820, Richard
Cruise, capitaine au quatre-vingt-quatrième régiment d’infanterie,
y fit un séjour de dix mois qui valut à la science de sérieuses
études sur les mœurs indigènes.
En 1824, Duperrey, commandant la _Coquille_, relâcha à la Baie des
Îles pendant quinze jours, et n’eut qu’à se louer des naturels.
Après lui, en 1827, le baleinier anglais _Mercury_ dut se défendre
contre le pillage et le meurtre. La même année, le capitaine
Dillon fut accueilli de la plus hospitalière façon pendant deux
relâches.
En mars 1827, le commandant de l’_Astrolabe_, l’illustre Dumont-d’Urville,
put impunément et sans armes passer quelques nuits à
terre au milieu des indigènes, échanger des présents et des
chansons, dormir dans les huttes, et poursuivre, sans être
troublé, ses intéressants travaux de relèvements, qui ont valu de
si belles cartes au dépôt de la marine.
Au contraire, l’année suivante, le brick anglais _Hawes_, commandé
par John James, après avoir touché à la Baie des Îles, se dirigea
vers le cap de l’est, et eut beaucoup à souffrir de la part d’un
chef perfide nommé Enararo. Plusieurs de ses compagnons subirent
une mort affreuse.