à partir à l’instant. Ils devaient descendre la Snowy, suivre ses
bords jusqu’à l’endroit où ils rencontreraient ce point signalé
par Ben Joyce, et se dérober surtout à la vue des convicts qui
devaient battre les rives.
Donc, munis de vivres et bien armés, les deux courageux compagnons
partirent, et disparurent bientôt en se faufilant au milieu des
grands roseaux de la rivière.
Pendant toute la journée, on les attendit. Le soir venu, ils
n’étaient pas encore revenus. Les craintes furent très vives.
Enfin, vers onze heures, Wilson signala leur retour.
Paganel et John Mangles étaient harassés par les fatigues d’une
marche de dix milles.
«Ce pont! Ce pont existe-t-il? demanda Glenarvan, qui s’élança au-devant
d’eux.
--Oui! Un pont de lianes, dit John Mangles. Les convicts l’ont
passé, en effet. Mais...
--Mais... Fit Glenarvan qui pressentait un nouveau malheur.
--Ils l’ont brûlé après leur passage!» répondit Paganel.
Chapitre XXII
_Eden_
Ce n’était pas le moment de se désespérer, mais d’agir.
Le pont de Kemple-Pier détruit, il fallait passer la Snowy, coûte
que coûte, et devancer la troupe de Ben Joyce sur les rivages de
Twofold-Bay. Aussi ne perdit-on pas de temps en vaines paroles, et
le lendemain, le 16 janvier, John Mangles et Glenarvan vinrent
observer la rivière, afin d’organiser le passage.
Les eaux tumultueuses et grossies par les pluies ne baissaient
pas. Elles tourbillonnaient avec une indescriptible fureur.
C’était se vouer à la mort que de les affronter. Glenarvan, les
bras croisés, la tête basse, demeurait immobile.
«Voulez-vous que j’essaye de gagner l’autre rive à la nage? dit
John Mangles.
--Non! John, répondit Glenarvan, retenant de la main le hardi
jeune homme, attendons!»
Et tous deux retournèrent au campement. La journée se passa dans
les plus vives angoisses. Dix fois, Glenarvan revint à la Snowy.
Il cherchait à combiner quelque hardi moyen pour la traverser.
Mais en vain.
Un torrent de laves eût coulé entre ses rives qu’elle n’eût pas
été plus infranchissable.
Pendant ces longues heures perdues, lady Helena, conseillée par le
major, entourait Mulrady des soins les plus intelligents. Le
matelot se sentait revenir à la vie. Mac Nabbs osait affirmer
qu’aucun organe essentiel n’avait été lésé. La perte de son sang
suffisait à expliquer la faiblesse du malade. Aussi, sa blessure
fermée, l’hémorragie suspendue, il n’attendait plus que du temps
et du repos sa complète guérison. Lady Helena avait exigé qu’il
occupât le premier compartiment du chariot.
Mulrady se sentait tout honteux. Son plus grand souci, c’était de
penser que son état pouvait retarder Glenarvan, et il fallut lui
promettre qu’on le laisserait au campement, sous la garde de
Wilson, si le passage de la Snowy devenait possible.
Malheureusement, ce passage ne fut praticable ni ce jour-là, ni le
lendemain, 17 janvier. Se voir ainsi arrêté désespérait Glenarvan.
Lady Helena et le major essayaient en vain de le calmer, de
l’exhorter à la patience. Patienter, quand, en ce moment peut-être,
Ben Joyce arrivait à bord du yacht!
Quand le _Duncan_, larguant ses amarres, forçait de vapeur pour
atteindre cette côte funeste, et lorsque chaque heure l’en
rapprochait!
John Mangles ressentait dans son cœur toutes les angoisses de
Glenarvan. Aussi, voulant vaincre à tout prix l’obstacle, il
construisit un canot à la manière australienne, avec de larges
morceaux d’écorce de gommiers. Ces plaques, fort légères, étaient
retenues par des barreaux de bois et formaient une embarcation
bien fragile.
Le capitaine et le matelot essayèrent ce frêle canot pendant la
journée du 18. Tout ce que pouvaient l’habileté, la force,
l’adresse, le courage, ils le firent. Mais, à peine dans le
courant, ils chavirèrent et faillirent payer de leur vie cette
téméraire expérience. L’embarcation, entraînée dans les remous,
disparut. John Mangles et Wilson n’avaient même pas gagné dix
brasses sur cette rivière, grossie par les pluies et la fonte de
neiges, et qui mesurait alors un mille de largeur.
Les journées du 19 et du 20 janvier se perdirent dans cette
situation. Le major et Glenarvan remontèrent la Snowy pendant cinq
milles sans trouver un passage guéable. Partout même impétuosité
des eaux, même rapidité torrentueuse. Tout le versant méridional
des Alpes australiennes versait dans cet unique lit ses masses
liquides.
Il fallut renoncer à l’espoir de sauver le _Duncan_.
Cinq jours s’étaient écoulés depuis le départ de Ben Joyce. Le
yacht devait être en ce moment à la côte et aux mains des
convicts!
Cependant, il était impossible que cet état de choses se
prolongeât. Les crues temporaires s’épuisent vite, et en raison
même de leur violence. En effet, Paganel, dans la matinée du 21,
constata que l’élévation des eaux, au-dessus de l’étiage,
commençait à diminuer. Il rapporta à Glenarvan le résultat de ses
observations.
«Eh! Qu’importe, maintenant? répondit Glenarvan, il est trop tard!
--Ce n’est pas une raison pour prolonger notre séjour au
campement, répliqua le major.
--En effet, répondit John Mangles. Demain, peut-être, le passage
sera praticable.
--Et cela sauvera-t-il mon malheureux équipage? s’écria
Glenarvan.
--Que votre honneur m’écoute, reprit John Mangles.
Je connais Tom Austin. Il a dû exécuter vos ordres et partir dès
que son départ a été possible. Mais qui nous dit que le _Duncan_
fût prêt, que ses avaries fussent réparées à l’arrivée de Ben
Joyce à Melbourne? Et si le yacht n’a pu prendre la mer, s’il a
subi un jour, deux jours de retard!
--Tu as raison, John! répondit Glenarvan. Il faut gagner la baie
Twofold. Nous ne sommes qu’à trente-cinq milles de Delegete!
--Oui, dit Paganel, et dans cette ville nous trouverons de
rapides moyens de transport. Qui sait si nous n’arriverons pas à
temps pour prévenir un malheur?
--Partons!» s’écria Glenarvan.
Aussitôt, John Mangles et Wilson s’occupèrent de construire une
embarcation de grande dimension.
L’expérience avait prouvé que des morceaux d’écorce ne pourraient
résister à la violence du torrent. John abattit des troncs de
gommiers dont il fit un radeau grossier, mais solide. Ce travail
fut long, et la journée s’écoula sans que l’appareil fût terminé.
Il ne fut achevé que le lendemain.
Alors, les eaux de la Snowy avaient sensiblement baissé. Le
torrent redevenait rivière, à courant rapide, il est vrai.
Cependant, en biaisant, en le maîtrisant dans une certaine limite,
John espérait atteindre la rive opposée.
À midi et demi, on embarqua ce que chacun pouvait emporter de
vivres pour un trajet de deux jours. Le reste fut abandonné avec
le chariot et la tente.
Mulrady allait assez bien pour être transporté; sa convalescence
marchait rapidement.
À une heure, chacun prit place sur le radeau, que son amarre
retenait à la rive. John Mangles avait installé sur le tribord et
confié à Wilson une sorte d’aviron pour soutenir l’appareil contre
le courant et diminuer sa dérive. Quant à lui, debout à l’arrière,
il comptait se diriger au moyen d’une grossière godille. Lady
Helena et Mary Grant occupaient le centre du radeau, près de
Mulrady; Glenarvan, le major, Paganel et Robert les entouraient,
prêts à leur porter secours.
«Sommes-nous parés, Wilson? demanda John Mangles à son matelot.
--Oui, capitaine, répondit Wilson, en saisissant son aviron d’une
main robuste.
--Attention, et soutiens-nous contre le courant.»
John Mangles démarra le radeau, et d’une poussée il le lança à
travers les eaux de la Snowy. Tout alla bien pendant une quinzaine
de toises. Wilson résistait à la dérive. Mais bientôt l’appareil
fut pris dans des remous, et tourna sur lui-même sans que ni
l’aviron ni la godille ne pussent le maintenir en droite ligne.
Malgré leurs efforts, Wilson et John Mangles se trouvèrent bientôt
placés dans une position inverse, qui rendit impossible l’action
des rames.
Il fallut se résigner. Aucun moyen n’existait d’enrayer ce
mouvement giratoire du radeau. Il tournait avec une vertigineuse
rapidité, et il dérivait. John Mangles, debout, la figure pâle,
les dents serrées, regardait l’eau qui tourbillonnait.
Cependant, le radeau s’engagea au milieu de la Snowy. Il se
trouvait alors à un demi-mille en aval de son point de départ. Là,
le courant avait une force extrême, et, comme il rompait les
remous, il rendit à l’appareil un peu de stabilité.
John et Wilson reprirent leurs avirons et parvinrent à se pousser
dans une direction oblique.
Leur manœuvre eut pour résultat de les rapprocher de la rive
gauche. Ils n’en étaient plus qu’à cinquante toises, quand
l’aviron de Wilson cassa net. Le radeau, non soutenu, fut
entraîné. John voulut résister, au risque de rompre sa godille.
Wilson, les mains ensanglantées, joignit ses efforts aux siens.
Enfin, ils réussirent, et le radeau, après une traversée qui dura
plus d’une demi-heure, vint heurter le talus à pic de la rive. Le
choc fut violent; les troncs se disjoignirent, les cordes
cassèrent, l’eau pénétra en bouillonnant. Les voyageurs n’eurent
que le temps de s’accrocher aux buissons qui surplombaient. Ils
tirèrent à eux Mulrady et les deux femmes à demi trempées. Bref,
tout le monde fut sauvé, mais la plus grande partie des provisions
embarquées et les armes, excepté la carabine du major, s’en
allèrent à la dérive avec les débris du radeau.
La rivière était franchie. La petite troupe se trouvait à peu près
sans ressources, à trente-cinq milles de Delegete, au milieu de
ces déserts inconnus de la frontière victorienne. Là ne se
rencontrent ni colon ni squatter, car la région est inhabitée, si
ce n’est par des _bushrangers_ féroces et pillards.
On résolut de partir sans délai. Mulrady vit bien qu’il serait un
sujet d’embarras; il demanda à rester, et même à rester seul, pour
attendre des secours de Delegete.
Glenarvan refusa. Il ne pouvait atteindre Delegete avant trois
jours, la côte avant cinq, c’est-à-dire le 26 janvier. Or, depuis
le 16, le _Duncan_ avait quitté Melbourne. Que lui faisaient
maintenant quelques heures de retard?
«Non, mon ami, dit-il, je ne veux abandonner personne. Faisons une
civière, et nous te porterons tour à tour.»
La civière fut installée au moyen de branches d’eucalyptus
couvertes de ramures, et, bon gré, mal gré, Mulrady dut y prendre
place. Glenarvan voulut être le premier à porter son matelot. Il
prit la civière d’un bout, Wilson de l’autre, et l’on se mit en
marche.
Quel triste spectacle, et qu’il finissait mal, ce voyage si bien
commencé! on n’allait plus à la recherche d’Harry Grant. Ce
continent, où il n’était pas, où il ne fut jamais, menaçait d’être
fatal à ceux qui cherchaient ses traces. Et quand ses hardis
compatriotes atteindraient la côte australienne, ils n’y
trouveraient pas même le _Duncan_ pour les rapatrier!
Ce fut silencieusement et péniblement que se passa cette première
journée. De dix minutes en dix minutes, on se relayait au portage
de la civière.
Tous les compagnons du matelot s’imposaient sans se plaindre cette
fatigue, accrue encore par une forte chaleur.
Le soir, après cinq milles seulement, on campa sous un bouquet de
gommiers. Le reste des provisions, échappé au naufrage, fournit le
repas du soir. Mais il ne fallait plus compter que sur la carabine
du major.
La nuit fut mauvaise. La pluie s’en mêla. Le jour sembla long à
reparaître. On se remit en marche. Le major ne trouva pas
l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Cette funeste région,
c’était plus que le désert, puisque les animaux mêmes ne la
fréquentaient pas.
Heureusement, Robert découvrit un nid d’outardes, et, dans ce nid,
une douzaine de gros œufs qu’Olbinett fit cuire sous la cendre
chaude. Cela fit, avec quelques plants de pourpier qui croissaient
au fond d’un ravin, tout le déjeuner du 23.
La route devint alors extrêmement difficile. Les plaines
sablonneuses étaient hérissées de «spinifex», une herbe épineuse
qui porte à Melbourne le nom de «porc-épic». Elle mettait les
vêtements en lambeaux et les jambes en sang. Les courageuses
femmes ne se plaignaient pas, cependant; elles allaient
vaillamment, donnant l’exemple, encourageant l’un et l’autre d’un
mot ou d’un regard.
On s’arrêta, le soir, au pied du mont Bulla-Bulla, sur les bords
du creek de Jungalla. Le souper eût été maigre, si Mac Nabbs n’eût
enfin tué un gros rat, le «mus conditor», qui jouit d’une
excellente réputation au point de vue alimentaire. Olbinett le fit
rôtir, et il eût paru au-dessus de sa renommée, si sa taille avait
égalé celle d’un mouton.
Il fallut s’en contenter, cependant. On le rongea jusqu’aux os.
Le 23, les voyageurs fatigués, mais toujours énergiques, se
remirent en route. Après avoir contourné la base de la montagne,
ils traversèrent de longues prairies dont l’herbe semblait faite
de fanons de baleine.
C’était un enchevêtrement de dards, un fouillis de baïonnettes
aiguës, où le chemin dut être frayé tantôt par la hache, tantôt
par le feu.
Ce matin-là, il ne fut pas question de déjeuner. Rien d’aride
comme cette région semée de débris de quartz.
Non seulement la faim, mais aussi la soif se fit cruellement
sentir. Une atmosphère brûlante en redoublait les cruelles
atteintes. Glenarvan et les siens ne faisaient pas un demi-mille
par heure. Si cette privation d’eau et d’aliments se prolongeait
jusqu’au soir, ils tomberaient sur cette route pour ne plus se
relever.
Mais quand tout manque à l’homme, lorsqu’il se voit sans
ressources, à l’instant où il pense que l’heure est venue de
succomber à la peine, alors se manifeste l’intervention de la
providence.
L’eau, elle l’offrit dans des «céphalotes», espèces de godets
remplis d’un bienfaisant liquide, qui pendaient aux branches
d’arbustes coralliformes. Tous s’y désaltérèrent et sentirent la
vie se ranimer en eux.
La nourriture, ce fut celle qui soutient les indigènes, quand le
gibier, les insectes, les serpents viennent à manquer. Paganel
découvrit, dans le lit desséché d’un creek, une plante dont les
excellentes propriétés lui avaient été souvent décrites par un de
ses collègues de la société de géographie.
C’était le «_nardou_», un cryptogame de la famille des
marsiléacées, celui-là même qui prolongea la vie de Burke et de
King dans les déserts de l’intérieur.
Sous ses feuilles, semblables à celles du trèfle, poussaient des
sporules desséchées. Ces sporules, grosses comme une lentille,
furent écrasées entre deux pierres, et donnèrent une sorte de
farine. On en fit un pain grossier, qui calma les tortures de la
faim. Cette plante se trouvait abondamment à cette place. Olbinett
put donc en ramasser une grande quantité, et la nourriture fut
assurée pour plusieurs jours.
Le lendemain, 24, Mulrady fit une partie de la route à pied. Sa
blessure était entièrement cicatrisée. La ville de Delegete
n’était plus qu’à dix milles, et le soir, on campa par 149 de
longitude sur la frontière même de la Nouvelle Galles du sud.
Une pluie fine et pénétrante tombait depuis quelques heures. Tout
abri eût manqué, si, par hasard, John Mangles n’eût découvert une
hutte de scieurs, abandonnée et délabrée. Il fallut se contenter
de cette misérable cahute de branchages et de chaumes.
Wilson voulut allumer du feu afin de préparer le pain de _nardou_,
et il alla ramasser du bois mort qui jonchait le sol. Mais quand
il s’agit d’enflammer ce bois, il ne put y parvenir. La grande
quantité de matière alumineuse qu’il renfermait empêchait toute
combustion. C’était le bois incombustible que Paganel avait
cité dans son étrange nomenclature des produits australiens.
Il fallut donc se passer de feu, de pain par conséquent, et dormir
dans les vêtements humides, tandis que les oiseaux rieurs, cachés
dans les hautes branches, semblaient bafouer ces infortunés
voyageurs.
Cependant, Glenarvan touchait au terme de ses souffrances. Il
était temps. Les deux jeunes femmes faisaient d’héroïques efforts,
mais leurs forces s’en allaient d’heure en heure. Elles se
traînaient, elles ne marchaient plus.
Le lendemain, on partit dès l’aube. À onze heures, apparut
Delegete, dans le comté de Wellesley, à cinquante milles de la
baie Twofold.
Là, des moyens de transport furent rapidement organisés. En se
sentant si près de la côte, l’espoir revint au cœur de Glenarvan.
Peut-être, s’il y avait eu le moindre retard, devancerait-il
l’arrivée du _Duncan!_ en vingt-quatre heures, il serait parvenu à
la baie!
À midi, après un repas réconfortant, tous les voyageurs, installés
dans un _mail-coach_, quittèrent Delegete au galop de cinq chevaux
vigoureux.
Les postillons, stimulés par la promesse d’une bonne-main
princière, enlevaient la rapide voiture sur une route bien
entretenue. Ils ne perdaient pas deux minutes aux relais, qui se
succédaient de dix milles en dix milles. Il semblait que Glenarvan
leur eût communiqué l’ardeur qui le dévorait.
Toute la journée, on courut ainsi à raison de six milles à
l’heure, toute la nuit aussi.
Le lendemain, au soleil levant, un sourd murmure annonça
l’approche de l’océan Indien. Il fallut contourner la baie pour
atteindre le rivage au trente-septième parallèle, précisément à ce
point où Tom Austin devait attendre l’arrivée des voyageurs.
Quand la mer apparut, tous les regards se portèrent au large,
interrogeant l’espace. Le _Duncan_, par un miracle de la
providence, était-il là, courant bord sur bord, comme un mois
auparavant, par le travers du cap Corrientes, sur les côtes
argentines?
On ne vit rien. Le ciel et l’eau se confondaient dans un même
horizon. Pas une voile n’animait la vaste étendue de l’océan.
Un espoir restait encore. Peut-être Tom Austin avait-il cru devoir
jeter l’ancre dans la baie Twofold, car la mer était mauvaise, et
un navire ne pouvait se tenir en sûreté sur de pareils atterrages.
«À Eden!» dit Glenarvan.
Aussitôt, le _mail-coach_ reprit à droite la route circulaire qui
prolongeait les rivages de la baie, et se dirigea vers la petite
ville d’Eden, distante de cinq milles.
Les postillons s’arrêtèrent non loin du feu fixe qui signale
l’entrée du port. Quelques navires étaient mouillés dans la rade,
mais aucun ne déployait à sa corne le pavillon de Malcolm.
Glenarvan, John Mangles, Paganel, descendirent de voiture,
coururent à la douane, interrogèrent les employés et consultèrent
les arrivages des derniers jours. Aucun navire n’avait rallié la
baie depuis une semaine.
«Ne serait-il pas parti! s’écria Glenarvan, qui, par un revirement
facile au cœur de l’homme, ne voulait plus désespérer. Peut-être
sommes-nous arrivés avant lui!»
John Mangles secoua la tête. Il connaissait Tom Austin. Son second
n’aurait jamais retardé de dix jours l’exécution d’un ordre.
«Je veux savoir à quoi m’en tenir, dit Glenarvan.
Mieux vaut la certitude que le doute!»
Un quart d’heure après, un télégramme était lancé au syndic des
_shipbrokers_ de Melbourne. Puis, les voyageurs se firent conduire
à l’hôtel _Victoria_.
À deux heures, une dépêche télégraphique fut remise à lord
Glenarvan. Elle était libellée en ces termes:
«Lord Glenarvan, Eden, «Twofold-Bay.
«_Duncan_ parti depuis 18 courant pour destination inconnue.
«J Andrew S B «
La dépêche tomba des mains de Glenarvan.
Plus de doute! L’honnête yacht écossais, aux mains de Ben Joyce,
était devenu un navire de pirates!
Ainsi finissait cette traversée de l’Australie, commencée sous de
si favorables auspices. Les traces du capitaine Grant et des
naufragés semblaient être irrévocablement perdues; cet insuccès
coûtait la vie de tout un équipage; lord Glenarvan succombait à la
lutte, et ce courageux chercheur, que les éléments conjurés
n’avaient pu arrêter dans les pampas, la perversité des hommes
venait de le vaincre sur le continent australien.
TROISIÈME PARTIE
Chapitre I
_Le Macquarie_
Si jamais les chercheurs du capitaine Grant devaient désespérer de
le revoir, n’était-ce pas en ce moment où tout leur manquait à la
fois?
Sur quel point du monde tenter une nouvelle expédition? Comment
explorer de nouveaux pays?
Le _Duncan_ n’existait plus, et un rapatriement immédiat n’était
pas même possible. Ainsi donc l’entreprise de ces généreux
écossais avait échoué.
L’insuccès! Triste mot qui n’a pas d’écho dans une âme vaillante,
et, cependant, sous les coups de la fatalité, il fallait bien que
Glenarvan reconnût son impuissance à poursuivre cette œuvre de
dévouement.
Mary Grant, dans cette situation, eut le courage de ne plus
prononcer le nom de son père. Elle contint ses angoisses en
songeant au malheureux équipage qui venait de périr. La fille
s’effaça devant l’amie, et ce fut elle qui consola Lady Glenarvan,
après en avoir reçu tant de consolations!
La première, elle parla du retour en Écosse. À la voir si
courageuse, si résignée, John Mangles l’admira.
Il voulut faire entendre un dernier mot en faveur du capitaine,
mais Mary l’arrêta d’un regard, et, plus tard, elle lui dit:
«Non, monsieur John, songeons à ceux qui se sont dévoués. Il faut
que lord Glenarvan retourne en Europe!
--Vous avez raison, miss Mary, répondit John Mangles, il le faut.
Il faut aussi que les autorités anglaises soient informées du sort
du _Duncan_. Mais ne renoncez pas à tout espoir. Les recherches
que nous avons commencées, plutôt que de les abandonner, je les
reprendrais seul! Je retrouverai le capitaine Grant, ou je
succomberai à la tâche!»
C’était un engagement sérieux que prenait John Mangles. Mary
l’accepta, et elle tendit sa main vers la main du jeune capitaine,
comme pour ratifier ce traité. De la part de John Mangles, c’était
un dévouement de toute sa vie; de la part de Mary, une inaltérable
reconnaissance.
Pendant cette journée, le départ fut décidé définitivement. On
résolut de gagner Melbourne sans retard. Le lendemain, John alla
s’enquérir des navires en partance. Il comptait trouver des
communications fréquentes entre Eden et la capitale de Victoria.
Son attente fut déçue. Les navires étaient rares.
Trois ou quatre bâtiments, ancrés dans la baie de Twofold,
composaient toute la flotte marchande de l’endroit. Aucun en
destination de Melbourne ni de Sydney, ni de Pointe-De-Galles. Or,
en ces trois ports de l’Australie seulement, Glenarvan eût trouvé
des navires en charge pour l’Angleterre. En effet, la _Peninsular
oriental steam navigation company_ a une ligne régulière de
paquebots entre ces points et la métropole.
Dans cette conjoncture, que faire? Attendre un navire? on pouvait
s’attarder longtemps, car la baie de Twofold est peu fréquentée.
Combien de bâtiments passent au large et ne viennent jamais
atterrir!
Après réflexions et discussions, Glenarvan allait se décider à
gagner Sydney par les routes de la côte, lorsque Paganel fit une
proposition à laquelle personne ne s’attendait.
Le géographe avait été rendre de son côté une visite à la baie
Twofold. Il savait que les moyens de transport manquaient pour
Sydney et Melbourne.
Mais de ces trois navires mouillés en rade, l’un se préparait à
partir pour Auckland, la capitale d’Ikana-Maoui, l’île nord de la
Nouvelle-Zélande.
Or, Paganel proposa de fréter le bâtiment en question, et de
gagner Auckland, d’où il serait facile de retourner en Europe par
les bateaux de la compagnie péninsulaire.
Cette proposition fut prise en considération sérieuse. Paganel,
d’ailleurs, ne se lança point dans ces séries d’arguments dont il
était habituellement si prodigue. Il se borna à énoncer le fait,
et il ajouta que la traversée ne durerait pas plus de cinq ou six
jours. La distance qui sépare l’Australie de la Nouvelle-Zélande
n’est, en effet, que d’un millier de milles.
Par une coïncidence singulière, Auckland se trouvait situé
précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle que les
chercheurs suivaient obstinément depuis la côte de l’Araucanie.
Certes, le géographe, sans être taxé de partialité, aurait pu
tirer de ce fait un argument favorable à sa proposition. C’était,
en effet, une occasion toute naturelle de visiter les accores de
la Nouvelle-Zélande.
Cependant, Paganel ne fit pas valoir cet avantage.