En ce moment, John Mangles, le major et Paganel rejoignirent

Glenarvan. Ils venaient précisément d’examiner la Snowy. Les eaux

accrues par les dernières pluies s’étaient encore élevées d’un

pied au-dessus de l’étiage. Elles formaient un courant

torrentueux, comparable aux rapides de l’Amérique. Impossible de

s’aventurer sur ces nappes mugissantes et ces impétueuses

avalasses, brisées en mille remous où se creusaient des gouffres.

John Mangles déclara le passage impraticable.

«Mais, ajouta-t-il, il ne faut pas rester ici sans rien tenter. Ce

qu’on voulait faire avant la trahison d’Ayrton est encore plus

nécessaire après.

--Que dis-tu, John? demanda Glenarvan.

--Je dis que des secours sont urgents, et puisqu’on ne peut aller

à Twofold-Bay, il faut aller à Melbourne. Un cheval nous reste.

Que votre honneur me le donne, _mylord_, et j’irai à Melbourne.

--Mais c’est là une dangereuse tentative, John, dit Glenarvan.

Sans parler des périls de ce voyage de deux cents milles à travers

un pays inconnu, les sentiers et la route doivent être gardés par

les complices de Ben Joyce.

--Je le sais, _mylord_, mais je sais aussi que la situation ne

peut se prolonger. Ayrton ne demandait que huit jours d’absence

pour ramener les hommes du _Duncan_. Moi, je veux en six jours

être revenu sur les bords de la Snowy. Eh bien! Qu’ordonne votre

honneur?

--Avant que Glenarvan se prononce, dit Paganel, je dois faire une

observation. Qu’on aille à Melbourne, oui, mais que ces dangers

soient réservés à John Mangles, non. C’est le capitaine du

_Duncan_, et comme tel il ne peut s’exposer. J’irai à sa place.

--Bien parlé, répondit le major. Et pourquoi serait-ce vous,

Paganel?

--Ne sommes-nous pas là? s’écrièrent Mulrady et Wilson.

--Et croyez-vous, reprit Mac Nabbs, que je m’effraye d’une traite

de deux cents milles à cheval?

--Mes amis, dit Glenarvan, si l’un de nous doit aller à

Melbourne, que le sort le désigne. Paganel, écrivez nos noms...

--Pas le vôtre, du moins, _mylord_, dit John Mangles.

--Et pourquoi? demanda Glenarvan.

--Vous séparer de lady Helena, vous, dont la blessure n’est pas

même fermée!

--Glenarvan, dit Paganel, vous ne pouvez quitter l’expédition.

--Non, reprit le major. Votre place est ici, Edward, vous ne

devez pas partir.

--Il y a des dangers à courir, répondit Glenarvan, et je n’en

laisserai pas ma part à d’autres. écrivez, Paganel. Que mon nom

soit mêlé aux noms de mes camarades, et fasse le ciel qu’il soit

le premier à sortir!»

On s’inclina devant cette volonté. Le nom de Glenarvan fut joint

aux autres noms. On procéda au tirage, et le sort se prononça pour

Mulrady. Le brave matelot poussa un hurrah de satisfaction.

«_Mylord_, je suis prêt à partir», dit-il.

Glenarvan serra la main de Mulrady. Puis il retourna vers le

chariot, laissant au major et à John Mangles la garde du

campement.

Lady Helena fut aussitôt instruite du parti pris d’envoyer un

messager à Melbourne et de la décision du sort. Elle trouva pour

Mulrady, des paroles qui allèrent au cœur de ce vaillant marin.

On le savait brave, intelligent, robuste, supérieur à toute

fatigue, et, véritablement, le sort ne pouvait mieux choisir.

Le départ de Mulrady fut fixé à huit heures, après le court

crépuscule du soir. Wilson se chargea de préparer le cheval. Il

eut l’idée de changer le fer révélateur qu’il portait au pied

gauche, et de le remplacer par le fer de l’un des chevaux morts

dans la nuit. Les convicts ne pourraient pas reconnaître les

traces de Mulrady, ni le suivre, n’étant pas montés.

Pendant que Wilson s’occupait de ces détails, Glenarvan prépara la

lettre destinée à Tom Austin; mais son bras blessé le gênait, et

il chargea Paganel d’écrire pour lui. Le savant, absorbé dans une

idée fixe, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il

faut le dire, Paganel, dans toute cette succession d’aventures

fâcheuses, ne pensait qu’à son document faussement interprété. Il

en retournait les mots pour leur arracher un nouveau sens, et

demeurait plongé dans les abîmes de l’interprétation.

Aussi n’entendit-il pas la demande de Glenarvan, et celui-ci fut

forcé de la renouveler.

«Ah! Très bien, répondit Paganel, je suis prêt!»

Et tout en parlant, Paganel préparait machinalement son carnet. Il

en déchira une page blanche, puis, le crayon à la main, il se mit

en devoir d’écrire.

Glenarvan commença à dicter les instructions suivantes:

«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire

le _Duncan_...»

Paganel achevait ce dernier mot, quand ses yeux se portèrent, par

hasard, sur le numéro de l’_Australian and New Zealand_, qui

gisait à terre. Le journal replié ne laissait voir que les deux

dernières syllabes de son titre. Le crayon de Paganel s’arrêta, et

Paganel parut oublier complètement Glenarvan, sa lettre, sa

dictée.

«Eh bien? Paganel, dit Glenarvan.

--Ah! fit le géographe, en poussant un cri.

--Qu’avez-vous? demanda le major.

--Rien! Rien!» répondit Paganel.

Puis, plus bas, il répétait: «_Aland! Aland! Aland!_»

Il s’était levé. Il avait saisi le journal. Il le secouait,

cherchant à retenir des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres.

Lady Helena, Mary, Robert, Glenarvan, le regardaient sans rien

comprendre à cette inexplicable agitation.

Paganel ressemblait à un homme qu’une folie subite vient de

frapper. Mais cet état de surexcitation nerveuse ne dura pas. Il

se calma peu à peu; la joie qui brillait dans ses regards

s’éteignit; il reprit sa place et dit d’un ton calme:

«Quand vous voudrez, _mylord_, je suis à vos ordres.»

Glenarvan reprit la dictée de sa lettre, qui fut définitivement

libellée en ces termes:

«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire

le _Duncan_ par trente-sept degrés de latitude à la côte

orientale de l’Australie...»

--De l’Australie? dit Paganel. Ah! oui! de l’Australie!»

Puis il acheva sa lettre et la présenta à la signature de

Glenarvan. Celui-ci gêné par sa récente blessure, se tira tant

bien que mal de cette formalité. La lettre fut close et cachetée.

Paganel, d’une main que l’émotion faisait trembler encore, mit

l’adresse suivante:

Tom Austin, second à bord du yacht le _Duncan_, Melbourne.

Puis, il quitta le chariot, gesticulant et répétant ces mots

incompréhensibles: «_Aland! Aland! Zealand!_»

Chapitre XXI

_Quatre jours d’angoisse_

Le reste de la journée s’écoula sans autre incident.

On acheva de tout préparer pour le départ de Mulrady. Le brave

matelot était heureux de donner à son honneur cette marque de

dévouement.

Paganel avait repris son sang-froid et ses manières accoutumées.

Son regard indiquait bien encore une vive préoccupation, mais il

paraissait décidé à la tenir secrète. Il avait sans doute de

fortes raisons pour en agir ainsi, car le major l’entendit répéter

ces paroles, comme un homme qui lutte avec lui-même:

«Non! Non! Ils ne me croiraient pas! Et, d’ailleurs, à quoi bon?

Il est trop tard!»

Cette résolution prise, il s’occupa de donner à Mulrady les

indications nécessaires pour atteindre Melbourne, et la carte sous

les yeux, il lui traça son itinéraire. Tous les «tracks», c’est-à-dire

les sentiers de la prairie, aboutissaient à la route de

Lucknow. Cette route, après avoir descendu droit au sud jusqu’à la

côte, prenait par un coude brusque la direction de Melbourne. Il

fallait toujours la suivre et ne point tenter de couper court à

travers un pays peu connu.

Ainsi rien de plus simple. Mulrady ne pouvait s’égarer.

Quant aux dangers, ils n’existaient plus à quelques milles au delà

du campement, où Ben Joyce et sa troupe devaient s’être embusqués.

Une fois passé, Mulrady se faisait fort de distancer rapidement

les convicts et de mener à bien son importante mission.

À six heures, le repas fut pris en commun. Une pluie torrentielle

tombait. La tente n’offrait plus un abri suffisant, et chacun

avait cherché refuge dans le chariot. C’était, du reste, une

retraite sûre. La glaise le tenait encastré au sol, et y adhérait

comme un fort sur ses fondations. L’arsenal se composait de sept

carabines et de sept revolvers, et permettait de soutenir un siège

assez long, car ni les munitions ni les vivres ne manquaient. Or,

avant six jours, le _Duncan_ mouillerait dans la baie Twofold.

Vingt-quatre heures après, son équipage atteindrait l’autre rive

de la Snowy, et si le passage n’était pas encore praticable, les

convicts, du moins, seraient forcés de se retirer devant des

forces supérieures. Mais, avant tout, il fallait que Mulrady

réussît dans sa périlleuse entreprise.

À huit heures, la nuit devint très sombre. C’était l’instant de

partir. Le cheval destiné à Mulrady fut amené. Ses pieds, entourés

de linges, par surcroît de précaution, ne faisaient aucun bruit

sur le sol.

L’animal paraissait fatigué, et, cependant, de la sûreté et de la

vigueur de ses jambes dépendait le salut de tous.

Le major conseilla à Mulrady de le ménager, du moment qu’il serait

hors de l’atteinte des convicts.

Mieux valait un retard d’une demi-journée et arriver sûrement.

John Mangles remit à son matelot un revolver qu’il venait de

charger avec le plus grand soin. Arme redoutable dans la main d’un

homme qui ne tremble pas, car six coups de feu, éclatant en

quelques secondes, balayaient aisément un chemin obstrué de

malfaiteurs.

Mulrady se mit en selle.

«Voici la lettre que tu remettras à Tom Austin, lui dit Glenarvan.

Qu’il ne perde pas une heure! Qu’il parte pour la baie Twofold, et

s’il ne nous y trouve pas, si nous n’avons pu franchir la Snowy,

qu’il vienne à nous sans retard! Maintenant, va, mon brave

matelot, et que Dieu te conduise.»

Glenarvan, lady Helena, Mary Grant, tous serrèrent la main de

Mulrady. Ce départ, par une nuit noire et pluvieuse, sur une route

semée de dangers, à travers les immensités inconnues d’un désert,

eût impressionné un cœur moins ferme que celui du matelot.

«Adieu, _mylord_», dit-il d’une voix calme, et il disparut bientôt

par un sentier qui longeait la lisière du bois.

En ce moment, la rafale redoublait de violence. Les hautes

branches des eucalyptus cliquetaient dans l’ombre avec une

sonorité mate. On pouvait entendre la chute de cette ramure sèche

sur le sol détrempé.

Plus d’un arbre géant, auquel manquait la sève, mais debout

jusqu’alors, tomba pendant cette tempétueuse bourrasque. Le vent

hurlait à travers les craquements du bois et mêlait ses

gémissements sinistres au grondement de la Snowy. Les gros nuages,

qu’il chassait dans l’est, traînaient jusqu’à terre comme des

haillons de vapeur. Une lugubre obscurité accroissait encore

l’horreur de la nuit.

Les voyageurs, après le départ de Mulrady, se blottirent dans le

chariot. Lady Helena et Mary Grant, Glenarvan et Paganel

occupaient le premier compartiment, qui avait été hermétiquement

clos.

Dans le second, Olbinett, Wilson et Robert avaient trouvé un gîte

suffisant. Le major et John Mangles veillaient au dehors.

Acte de prudence nécessaire, car une attaque des convicts était

facile, possible par conséquent.

Les deux fidèles gardiens faisaient donc leur quart, et recevaient

philosophiquement ces rafales que la nuit leur crachait au visage.

Ils essayaient de percer du regard ces ténèbres propices aux

embûches, car l’oreille ne pouvait rien percevoir au milieu des

bruits de la tempête, hennissements du vent, cliquetis des

branches, chutes des troncs d’arbres, et grondement des eaux

déchaînées.

Cependant, quelques courtes accalmies suspendaient parfois la

bourrasque. Le vent se taisait comme pour reprendre haleine. La

Snowy gémissait seule à travers les roseaux immobiles et le rideau

noir des gommiers. Le silence semblait plus profond dans ces

apaisements momentanés. Le major et John Mangles écoutaient alors

avec attention.

Ce fut pendant un de ces répits qu’un sifflement aigu parvint

jusqu’à eux.

John Mangles alla rapidement au major.

«Vous avez entendu? Lui dit-il.

--Oui, fit Mac Nabbs. Est-ce un homme ou un animal?

--Un homme», répondit John Mangles.

Puis tous deux écoutèrent. L’inexplicable sifflement se

reproduisit soudain, et quelque chose comme une détonation lui

répondit, mais presque insaisissable, car la tempête rugissait

alors avec une nouvelle violence. Mac Nabbs et John Mangles ne

pouvaient s’entendre. Ils vinrent se placer sous le vent du

chariot.

En ce moment, les rideaux de cuir se soulevèrent, et Glenarvan

rejoignit ses deux compagnons. Il avait entendu, comme eux, ce

sifflement sinistre, et la détonation qui avait fait écho sous la

bâche.

«Dans quelle direction? demanda-t-il.

--Là, fit John, indiquant le sombre _track_ dans la direction

prise par Mulrady.

--À quelle distance?

--Le vent portait, répondit John Mangles. Ce doit être à trois

milles au moins.

--Allons! dit Glenarvan en jetant sa carabine sur son épaule.

--N’allons pas! répondit le major. C’est un piège pour nous

éloigner du chariot.

--Et si Mulrady est tombé sous les coups de ces misérables!

reprit Glenarvan, qui saisit la main de Mac Nabbs.

--Nous le saurons demain, répondit froidement le major, fermement

résolu à empêcher Glenarvan de commettre une inutile imprudence.

--Vous ne pouvez quitter le campement, _mylord_, dit John, j’irai

seul.

--Pas davantage! reprit Mac Nabbs avec énergie.

Voulez-vous donc qu’on nous tue en détail, diminuer nos forces,

nous mettre à la merci de ces malfaiteurs? Si Mulrady a été leur

victime, c’est un malheur qu’il ne faut pas doubler d’un second.

Mulrady est parti, désigné par le sort. Si le sort m’eût choisi à

sa place, je serais parti comme lui, mais je n’aurais demandé ni

attendu aucun secours.»

En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à

tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir

par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans

quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile.

La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre

d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore.

Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces

raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait

autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il

essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée

de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans

secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué,

cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il

parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur,

n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce.

«Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami.

Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent!

D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à

deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel

sentier prendre?...»

En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se

fit entendre.

«Écoutez!» dit Glenarvan.

Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins

d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait

déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces

mots se firent entendre:

«À moi! à moi!»

C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major

s’élancèrent dans sa direction.

Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une

forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres

gémissements.

Mulrady était là, blessé, mourant, et quand ses compagnons le

soulevèrent, ils sentirent leurs mains se mouiller de sang.

La pluie redoublait alors, et le vent se déchaînait dans la ramure

des «dead trees.» Ce fut au milieu des coups de la rafale que

Glenarvan, le major et John Mangles transportèrent le corps de

Mulrady.

À leur arrivée, chacun se leva. Paganel, Robert, Wilson, Olbinett,

quittèrent le chariot, et lady Helena céda son compartiment au

pauvre Mulrady. Le major ôta la veste du matelot qui ruisselait de

sang et de pluie. Il découvrit sa blessure. C’était un coup de

poignard que le malheureux avait au flanc droit.

Mac Nabbs le pansa adroitement. L’arme avait-elle atteint des

organes essentiels, il ne pouvait le dire. Un jet de sang écarlate

et saccadé en sortait; la pâleur, la défaillance du blessé,

prouvaient qu’il avait été sérieusement atteint. Le major plaça

sur l’orifice de la blessure, qu’il lava préalablement à l’eau

fraîche, un épais tampon d’amadou, puis des gâteaux de charpie

maintenus avec un bandage. Il parvint à suspendre l’hémorragie.

Mulrady fut placé sur le côté correspondant à la blessure, la tête

et la poitrine élevées, et lady Helena lui fit boire quelques

gorgées d’eau.

Au bout d’un quart d’heure, le blessé immobile jusqu’alors, fit un

mouvement. Ses yeux s’entr’ouvrirent. Ses lèvres murmurèrent des

mots sans suite, et le major, approchant son oreille, l’entendit

répéter:

«_Mylord_... La lettre... Ben Joyce...»

Le major répéta ces paroles et regarda ses compagnons. Que voulait

dire Mulrady? Ben Joyce avait attaqué le matelot, mais pourquoi?

N’était-ce pas seulement dans le but de l’arrêter, de l’empêcher

d’arriver au _Duncan?_ cette lettre...

Glenarvan visita les poches de Mulrady. La lettre adressée à Tom

Austin ne s’y trouvait plus!

La nuit se passa dans les inquiétudes et les angoisses. On

craignait à chaque instant que le blessé ne vînt à mourir. Une

fièvre ardente le dévorait.

Lady Helena, Mary Grant, deux sœurs de charité, ne le quittèrent

pas. Jamais malade ne fut si bien soigné, et par des mains plus

compatissantes.

Le jour parut. La pluie avait cessé. De gros nuages roulaient

encore dans les profondeurs du ciel. Le sol était jonché des

débris de branches. La glaise, détrempée par des torrents d’eau,

avait encore cédé.

Les abords du chariot devenaient difficiles, mais il ne pouvait

s’enliser plus profondément.

John Mangles, Paganel et Glenarvan allèrent dès le point du jour

faire une reconnaissance autour du campement. Ils remontèrent le

sentier encore taché de sang. Ils ne virent aucun vestige de Ben

Joyce ni de sa bande.

Ils poussèrent jusqu’à l’endroit où l’attaque avait eu lieu. Là,

deux cadavres gisaient à terre, frappés des balles de Mulrady.

L’un était le cadavre du maréchal ferrant de Black-Point. Sa

figure, décomposée par la mort, faisait horreur.

Glenarvan ne porta plus loin ses investigations. La prudence lui

défendait de s’éloigner. Il revint donc au chariot, très absorbé

par la gravité de la situation.

«on ne peut songer à envoyer un autre messager à Melbourne, dit-il.

--Cependant, il le faut, _mylord_, répondit John Mangles, et je

tenterai de passer là où mon matelot n’a pu réussir.

--Non, John. Tu n’as même pas un cheval pour te porter pendant

ces deux cents milles!»

En effet, le cheval de Mulrady, le seul qui restât, n’avait pas

reparu. était-il tombé sous les coups des meurtriers? Courait-il

égaré à travers ce désert?

Les convicts ne s’en étaient-ils pas emparés?

«Quoi qu’il arrive, reprit Glenarvan, nous ne nous séparerons

plus. Attendons huit jours, quinze jours, que les eaux de la Snowy

reprennent leur niveau normal. Nous gagnerons alors la baie

Twofold à petites journées et de là nous expédierons au _Duncan_

par une voie plus sûre l’ordre de rallier la côte.

--C’est le seul parti à prendre, répondit Paganel.

--Donc, mes amis, reprit Glenarvan, plus de séparation. Un homme

risque trop à s’aventurer seul dans ce désert infesté de bandits.

Et maintenant, que Dieu sauve notre pauvre matelot, et nous

protège nous-mêmes!»

Glenarvan avait deux fois raison: d’abord d’interdire toute

tentative isolée, ensuite d’attendre patiemment sur les bords de

la Snowy un passage praticable. Trente-cinq milles à peine le

séparaient de Delegete, la première ville-frontière de la Nouvelle

Galles du sud, où il trouverait des moyens de transport pour

gagner la baie Twofold.

De là, il télégraphierait à Melbourne les ordres relatifs au

_Duncan_.

Ces mesures étaient sages, mais on les prenait tardivement. Si

Glenarvan n’eût pas envoyé Mulrady sur la route de Lucknow, que de

malheurs auraient été évités, sans parler de l’assassinat du

matelot!

En revenant au campement, il trouva ses compagnons moins affectés.

Ils semblaient avoir repris espoir.

«Il va mieux! Il va mieux! s’écria Robert en courant au-devant de

lord Glenarvan.

--Mulrady?...

--Oui! Edward, répondit lady Helena. Une réaction s’est opérée.

Le major est plus rassuré. Notre matelot vivra.

--Où est Mac Nabbs? demanda Glenarvan.

--Près de lui. Mulrady a voulu l’entretenir. Il ne faut pas les

troubler.»

Effectivement, depuis une heure, le blessé était sorti de son

assoupissement, et la fièvre avait diminué.

Mais le premier soin de Mulrady, en reprenant le souvenir et la

parole fut de demander lord Glenarvan, ou, à son défaut, le major.

Mac Nabbs, le voyant si faible, voulait lui interdire toute

conversation; mais Mulrady insista avec une telle énergie que le

major dut se rendre.

Or, l’entretien durait déjà depuis quelques minutes, quand

Glenarvan revint. Il n’y avait plus qu’à attendre le rapport de

Mac Nabbs.

Bientôt, les rideaux du chariot s’agitèrent et le major parut.

Il rejoignit ses amis au pied d’un gommier, où la tente avait été

dressée. Son visage, si froid d’ordinaire, accusait une grave

préoccupation.

Lorsque ses regards s’arrêtèrent sur lady Helena, sur la jeune

fille, ils exprimèrent une douloureuse tristesse.

Glenarvan l’interrogea, et voici en substance ce que le major

venait d’apprendre.

En quittant le campement, Mulrady suivit un des sentiers indiqués

par Paganel. Il se hâtait, autant du moins que le permettait

l’obscurité de la nuit.

D’après son estime, il avait franchi une distance de deux milles

environ, quand plusieurs hommes, --cinq, croit-il, --se jetèrent

à la tête de son cheval. L’animal se cabra. Mulrady saisit son

revolver et fit feu. Il lui parut que deux des assaillants

tombaient. À la lueur de la détonation, il reconnut Ben Joyce.

Mais ce fut tout. Il n’eut pas le temps de décharger entièrement

son arme. Un coup violent lui fut porté au côté droit, et le

renversa.

Cependant, il n’avait pas encore perdu connaissance.

Les meurtriers le croyaient mort. Il sentit qu’on le fouillait.

Puis, ces paroles furent prononcées:

«J’ai la lettre, dit un des convicts. --donne, répondit Ben

Joyce, et maintenant le _Duncan_ est à nous!»

À cet endroit du récit de Mac Nabbs, Glenarvan ne put retenir un

cri.

Mac Nabbs continua:

«À présent, vous autres, reprit Ben Joyce, attrapez le cheval.

Dans deux jours, je serai à bord du _Duncan_; dans six, à la baie

Twofold. C’est là le rendez-vous. La troupe du _mylord_ sera

encore embourbée dans les marais de la Snowy. Passez la rivière au

pont de Kemple-Pier, gagnez la côte, et attendez-moi. Je trouverai

bien le moyen de vous introduire à bord. Une fois l’équipage à la

mer, avec un navire comme le _Duncan_, nous serons les maîtres de

l’océan Indien. --hurrah pour Ben Joyce!»

s’écrièrent les convicts. Le cheval de Mulrady fut amené, et Ben

Joyce disparut au galop par la route de Lucknow, pendant que la

bande gagnait au sud-est la Snowy-river. Mulrady, quoique

grièvement blessé, eut la force de se traîner jusqu’à trois cents

pas du campement où nous l’avons recueilli presque mort.

Voilà, dit Mac Nabbs, l’histoire de Mulrady. Vous comprenez

maintenant pourquoi le courageux matelot tenait tant à parler.»

Cette révélation terrifia Glenarvan et les siens.

«Pirates! Pirates! s’écria Glenarvan. Mon équipage massacré! Mon

_Duncan_ aux mains de ces bandits!

--Oui! Car Ben Joyce surprendra le navire, répondit le major, et

alors...

--Eh bien! Il faut que nous arrivions à la côte avant ces

misérables! dit Paganel.

--Mais comment franchir la Snowy? dit Wilson.

--Comme eux, répondit Glenarvan. Ils vont passer au pont de

Kemple-Pier, nous y passerons aussi.

--Mais Mulrady, que deviendra-t-il? demanda lady Helena.

--On le portera! on se relayera! Puis-je livrer mon équipage sans

défense à la troupe de Ben Joyce?»

L’idée de passer la Snowy au pont de Kemple-Pier était praticable,

mais hasardeuse. Les convicts pouvaient s’établir sur ce point et

le défendre. Ils seraient au moins trente contre sept! Mais il est

des moments où l’on ne se compte pas, où il faut marcher quand

même.

«_Mylord_, dit alors John Mangles, avant de risquer notre dernière

chance, avant de s’aventurer vers ce pont, il est prudent d’aller

le reconnaître. Je m’en charge.

--Je vous accompagnerai, John», répondit Paganel.

Les enfants du capitaine Grant · 第 33 / 50 段