En ce moment, Ayrton et les deux matelots travaillaient à

l’arracher de sa vaste ornière. Le bœuf et le cheval, attelés

côte à côte, tiraient de toute la force de leurs muscles; les

traits étaient tendus à se rompre, les colliers menaçaient de

céder à l’effort. Wilson et Mulrady poussaient aux roues, tandis

que, de la voix et de l’aiguillon, le quartier-maître excitait

l’attelage dépareillé. Le lourd véhicule ne bougeait pas. La

glaise, déjà sèche, le retenait comme s’il eût été scellé dans du

ciment hydraulique.

John Mangles fit arroser la glaise pour la rendre moins tenace. Ce

fut en vain. Le chariot conserva son immobilité. Après de

nouveaux coups de vigueur, hommes et bêtes s’arrêtèrent. À moins

de démonter la machine pièce à pièce, il fallait renoncer à la

tirer de la fondrière. Or, l’outillage manquait, et l’on ne

pouvait entreprendre un pareil travail.

Cependant, Ayrton, qui voulait vaincre à tout prix cet obstacle,

allait tenter de nouveaux efforts, quand lord Glenarvan l’arrêta.

«Assez, Ayrton, assez, dit-il. Il faut ménager le bœuf et le

cheval qui nous restent. Si nous devons continuer à pied notre

route, l’un portera les deux voyageuses, l’autre nos provisions.

Ils peuvent donc rendre encore d’utiles services.

--Bien, _mylord_, répondit le quartier-maître en dételant ses

bêtes épuisées.

--Maintenant, mes amis, ajouta Glenarvan, retournons au

campement, délibérons, examinons la situation, voyons de quel côté

sont les bonnes et les mauvaises chances, et prenons un parti.»

Quelques instants après, les voyageurs se refaisaient de leur

mauvaise nuit par un déjeuner passable, et la discussion était

ouverte. Tous furent appelés à donner leur avis.

D’abord, il s’agit de relever la position du campement d’une

manière extrêmement précise. Paganel, chargé de ce soin, le fit

avec la rigueur voulue.

Selon lui, l’expédition se trouvait arrêtée sur le trente-septième

parallèle, par 147°53’ de longitude, au bord de la Snowy-river.

«Quel est le relèvement exact de la côte à Twofold-Bay? demanda

Glenarvan.

--Cent cinquante degrés, répondit Paganel.

--Et ces deux degrés sept minutes valent?...

--Soixante-quinze milles.

--Et Melbourne est?...

--À deux cents milles au moins.

--Bon. Notre position étant ainsi déterminée, dit Glenarvan, que

convient-il de faire?»

La réponse fut unanime: aller à la côte sans tarder.

Lady Helena et Mary Grant s’engageaient à faire cinq milles par

jour. Les courageuses femmes ne s’effrayaient pas de franchir à

pied, s’il le fallait, la distance qui séparait Snowy-river de

Twofold-Bay.

«Vous êtes la vaillante compagne du voyageur, ma chère Helena, dit

lord Glenarvan. Mais sommes-nous certains de trouver à la baie les

ressources dont nous aurons besoin en y arrivant?

--Sans aucun doute, répondit Paganel. Eden est une municipalité

qui a déjà bien des années d’existence.

Son port doit avoir des relations fréquentes avec Melbourne. Je

suppose même qu’à trente-cinq milles d’ici, à la paroisse de

Delegete, sur la frontière victorienne, nous pourrons ravitailler

l’expédition et trouver des moyens de transport.

--Et le _Duncan?_ demanda Ayrton, ne jugez-vous pas opportun,

_mylord_, de le mander à la baie?

--Qu’en pensez-vous, John? demanda Glenarvan.

--Je ne crois pas que votre honneur doive se presser à ce sujet,

répondit le jeune capitaine, après avoir réfléchi. Il sera

toujours temps de donner vos ordres à Tom Austin et de l’appeler à

la côte.

--C’est de toute évidence, ajouta Paganel.

--Remarquez, reprit John Mangles, que dans quatre ou cinq jours

nous serons à Eden.

--Quatre ou cinq jours! reprit Ayrton en hochant la tête, mettez-en

quinze ou vingt, capitaine, si vous ne voulez pas plus tard

regretter votre erreur!

--Quinze ou vingt jours pour faire soixante-quinze milles!

s’écria Glenarvan.

--Au moins, _mylord_. Vous allez traverser la portion la plus

difficile de Victoria, un désert où tout manque, disent les

squatters, des plaines de broussailles sans chemin frayé, dans

lesquelles les stations n’ont pu s’établir. Il y faudra marcher la

hache ou la torche à la main, et, croyez-moi, vous n’irez pas

vite.»

Ayrton avait parlé d’un ton ferme. Paganel, sur qui se portèrent

des regards interrogateurs, approuva d’un signe de tête les

paroles du quartier-maître.

«J’admets ces difficultés, reprit alors John Mangles. Eh bien!

dans quinze jours, votre honneur expédiera ses ordres au _Duncan_.

--J’ajouterai, reprit alors Ayrton, que les principaux obstacles

ne viendront pas des embarras de la route. Mais il faudra

traverser la Snowy, et très probablement attendre la baisse des

eaux.

--Attendre! s’écria le jeune capitaine. Ne peut-on trouver un

gué?

--Je ne le pense pas, répondit Ayrton. Ce matin, j’ai cherché un

passage praticable, mais en vain. Il est rare de rencontrer une

rivière aussi torrentueuse à cette époque, et c’est une fatalité

contre laquelle je ne puis rien.

--Elle est donc large, cette Snowy? demanda lady Glenarvan.

--Large et profonde, madame, répondit Ayrton, large d’un mille

avec un courant impétueux. Un bon nageur ne la traverserait pas

sans danger.

--Eh bien! construisons un canot, s’écria Robert, qui ne doutait

de rien. On abat un arbre, on le creuse, on s’y embarque; et tout

est dit.

--Qu’en pensez-vous, Ayrton? demanda Glenarvan.

--Je pense, _mylord_, que, dans un mois, s’il n’arrive quelque

secours, nous serons encore retenus sur les bords de la Snowy!

--Enfin, avez-vous un plan meilleur? demanda John Mangles avec

une certaine impatience.

--Oui, si le _Duncan_ quitte Melbourne et rallie la côte est!

--Ah! toujours le _Duncan!_ et en quoi sa présence à la baie nous

facilitera-t-elle les moyens d’y arriver?»

Ayrton réfléchit pendant quelques instants avant de répondre, et

dit d’une façon assez évasive:

«Je ne veux point imposer mes opinions. Ce que j’en fais est dans

l’intérêt de tous, et je suis disposé à partir dès que son honneur

donnera le signal du départ.»

Puis, il croisa les bras.

«Ceci n’est pas répondre, Ayrton, reprit Glenarvan.

Faites-nous connaître votre plan, et nous le discuterons. Que

proposez-vous?»

Ayrton, d’une voix calme et assurée, s’exprima en ces termes:

«Je propose de ne pas nous aventurer au delà de la Snowy dans

l’état de dénûment où nous sommes. C’est ici même qu’il faut

attendre des secours, et ces secours ne peuvent venir que du

_Duncan_. Campons en cet endroit, où les vivres ne manquent pas,

et que l’un de nous porte à Tom Austin l’ordre de rallier la baie

Twofold.»

Un certain étonnement accueillit cette proposition inattendue, et

contre laquelle John Mangles ne dissimula pas son antipathie.

«Pendant ce temps, reprit Ayrton, ou les eaux de la Snowy

baisseront, ce qui permettra de trouver un gué praticable, ou il

faudra recourir au canot, et nous aurons le temps de le

construire. Voilà, _mylord_, le plan que je soumets à votre

approbation.

--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan. Votre idée mérite d’être

prise en sérieuse considération. Son plus grand tort est de causer

un retard, mais elle épargne de sérieuses fatigues et peut-être

des dangers réels. Qu’en pensez-vous, mes amis?

--Parlez, mon cher Mac Nabbs, dit alors lady Helena. Depuis le

commencement de la discussion, vous vous contentez d’écouter, et

vous êtes très avare de vos paroles.

--Puisque vous me demandez mon avis, répondit le major, je vous

le donnerai très franchement. Ayrton me paraît avoir parlé en

homme sage, prudent, et je me range à sa proposition.»

On ne s’attendait guère à cette réponse, car jusqu’alors Mac Nabbs

avait toujours combattu les idées d’Ayrton à ce sujet. Aussi

Ayrton, surpris, jeta un regard rapide sur le major. Cependant,

Paganel, lady Helena, les matelots étaient très disposés à appuyer

le projet du quartier-maître. Ils n’hésitèrent plus après les

paroles de Mac Nabbs.

Glenarvan déclara donc le plan d’Ayrton adopté en principe.

«Et maintenant, John, ajouta-t-il, ne pensez-vous pas que la

prudence commande d’agir ainsi, et de camper sur les bords de la

rivière, en attendant les moyens de transport?

--Oui, répondit John Mangles, si toutefois notre messager

parvient à passer la Snowy, que nous ne pouvons passer nous-même!»

On regarda le quartier-maître, qui sourit en homme sûr de lui.

«Le messager ne franchira pas la rivière, dit-il.

--Ah! fit John Mangles.

--Il ira tout simplement rejoindre la route de Luknow, qui le

mènera droit à Melbourne.

--Deux cent cinquante milles à faire à pied! s’écria le jeune

capitaine.

--À cheval, répliqua Ayrton. Il reste un cheval bien portant. Ce

sera l’affaire de quatre jours. Ajoutez deux jours pour la

traversée du _Duncan_ à la baie, vingt-quatre heures pour revenir

au campement, et, dans une semaine, le messager sera de retour

avec les hommes de l’équipage.»

Le major approuvait d’un signe de tête les paroles d’Ayrton, ce

qui ne laissait pas d’exciter l’étonnement de John Mangles. Mais

la proposition du quartier-maître avait réuni tous les suffrages,

et il ne s’agissait plus que d’exécuter ce plan véritablement bien

conçu.

«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, il reste à choisir notre

messager. Il aura une mission pénible et périlleuse, je ne veux

pas le dissimuler. Qui se dévouera pour ses compagnons et ira

porter nos instructions à Melbourne?»

Wilson, Mulrady, John Mangles, Paganel, Robert lui-même,

s’offrirent immédiatement. John insistait d’une façon toute

particulière pour que cette mission lui fût confiée. Mais Ayrton,

qui ne s’était pas encore prononcé prit la parole, et dit:

«S’il plaît à votre honneur, ce sera moi qui partirai _mylord_.

J’ai l’habitude de ces contrées. Maintes fois, j’ai parcouru des

régions plus difficiles. Je puis me tirer d’affaire là où un autre

resterait. Je réclame donc dans l’intérêt commun ce droit de me

rendre à Melbourne. Un mot m’accréditera auprès de votre second,

et dans six jours, je me fais fort d’amener le _Duncan_ à la baie

Twofold.

--Bien parlé, répondit Glenarvan. Vous êtes un homme intelligent

et courageux, Ayrton, et vous réussirez.»

Le quartier-maître était évidemment plus apte que tout autre à

remplir cette difficile mission. Chacun le comprit et se retira.

John Mangles fit une dernière objection, disant que la présence

d’Ayrton était nécessaire pour retrouver les traces du _Britannia_

ou d’Harry Grant. Mais le major fit observer que l’expédition

resterait campée sur les bords de la Snowy jusqu’au retour

d’Ayrton, qu’il n’était pas question de reprendre sans lui ces

importantes recherches, conséquemment que son absence ne

préjudicierait en aucune façon aux intérêts du capitaine.

«Eh bien, partez, Ayrton, dit Glenarvan. Faites diligence, et

revenez par Eden à notre campement de la Snowy.»

Un éclair de satisfaction brilla dans les yeux du quartier-maître.

Il détourna la tête, mais, si vite qu’il se fût détourné, John

Mangles avait surpris cet éclair; John, par instinct, non

autrement, sentait s’accroître ses défiances contre Ayrton.

Le quartier-maître fit donc ses préparatifs de départ aidé des

deux matelots, dont l’un s’occupa de son cheval, et l’autre de ses

provisions. Pendant ce temps, Glenarvan écrivait la lettre

destinée à Tom Austin.

Il ordonnait au second du _Duncan_ de se rendre sans retard à la

baie Twofold. Il lui recommandait le quartier-maître comme un

homme en qui il pouvait avoir toute confiance. Tom Austin, arrivé

à la côte, devait mettre un détachement des matelots du yacht sous

les ordres d’Ayrton...

Glenarvan en était à ce passage de sa lettre, quand Mac Nabbs, qui

le suivait des yeux, lui demanda d’un ton singulier comment il

écrivait le nom d’Ayrton.

«Mais comme il se prononce, répondit Glenarvan.

--C’est une erreur, reprit tranquillement le major. Il se

prononce Ayrton, mais il s’écrit Ben Joyce!»

Chapitre XX

_Aland! Zealand!_

La révélation de ce nom de Ben Joyce produisit l’effet d’un coup

de foudre. Ayrton s’était brusquement redressé. Sa main tenait un

revolver. Une détonation éclata. Glenarvan tomba frappé d’une

balle. Des coups de fusil retentirent au dehors.

John Mangles et les matelots, d’abord surpris, voulurent se jeter

sur Ben Joyce; mais l’audacieux convict avait déjà disparu et

rejoint sa bande disséminée sur la lisière du bois de gommiers.

La tente n’offrait pas un suffisant abri contre les balles. Il

fallait battre en retraite. Glenarvan, légèrement atteint, s’était

relevé.

«Au chariot! Au chariot!» cria John Mangles, et il entraîna

lady Helena et Mary Grant, qui furent bientôt en sûreté derrière

les épaisses ridelles.

Là, John, le major, Paganel, les matelots saisirent leurs

carabines et se tinrent prêts à riposter aux convicts. Glenarvan

et Robert avaient rejoint les voyageuses, tandis qu’Olbinett

accourait à la défense commune.

Ces événements s’étaient accomplis avec la rapidité de l’éclair.

John Mangles observait attentivement la lisière du bois. Les

détonations s’étaient tues subitement à l’arrivée de Ben Joyce. Un

profond silence succédait à la bruyante fusillade. Quelques

volutes de vapeur blanche se contournaient encore entre les

branches des gommiers. Les hautes touffes de gastrolobium

demeuraient immobiles. Tout indice d’attaque avait disparu.

Le major et John Mangles poussèrent une reconnaissance jusqu’aux

grands arbres. La place était abandonnée. De nombreuses traces de

pas s’y voyaient, et quelques amorces à demi consumées fumaient

sur le sol. Le major, en homme prudent, les éteignit, car il

suffisait d’une étincelle pour allumer un incendie redoutable dans

cette forêt d’arbres secs.

«Les convicts ont disparu, dit John Mangles.

--Oui, répondit le major, et cette disparition m’inquiète. Je

préférerais les voir face à face. Mieux vaut un tigre en plaine

qu’un serpent sous les herbes. Battons ces buissons autour du

chariot.»

Le major et John fouillèrent la campagne environnante. De la

lisière du bois aux bords de la Snowy, ils ne rencontrèrent pas un

seul convict. La bande de Ben Joyce semblait s’être envolée comme

une troupe d’oiseaux malfaisants. Cette disparition était trop

singulière pour laisser une sécurité parfaite. C’est pourquoi on

résolut de se tenir sur le qui-vive. Le chariot, véritable

forteresse embourbée, devint le centre du campement, et deux

hommes, se relevant d’heure en heure, firent bonne garde.

Le premier soin de lady Helena et de Mary Grant avait été de

panser la blessure de Glenarvan. Au moment où son mari tomba sous

la balle de Ben Joyce, lady Helena, épouvantée, s’était précipitée

vers lui. Puis, maîtrisant son angoisse, cette femme courageuse

avait conduit Glenarvan au chariot. Là, l’épaule du blessé fut

mise à nu, et le major reconnut que la balle, déchirant les

chairs, n’avait produit aucune lésion interne. Ni l’os ni les

muscles ne lui parurent attaqués. La blessure saignait beaucoup,

mais Glenarvan, remuant les doigts de l’avant-bras, rassura lui-même

ses amis sur les résultats du coup. Son pansement fait, il ne

voulut plus que l’on s’occupât de lui, et on en vint aux

explications.

Les voyageurs, moins Mulrady et Wilson qui veillaient au dehors,

s’étaient alors casés tant bien que mal dans le chariot. Le

major fut invité à parler.

Avant de commencer son récit, il mit lady Helena au courant des

choses qu’elle ignorait, c’est-à-dire l’évasion d’une bande de

condamnés de Perth, leur apparition dans les contrées de la

Victoria, leur complicité dans la catastrophe du chemin de fer. Il

lui remit le numéro de l’_Australian and New Zealand gazette_

acheté à Seymour, et il ajouta que la police avait mis à prix la

tête de ce Ben Joyce, redoutable bandit, auquel dix-huit mois de

crimes avaient fait une funeste célébrité.

Mais comment Mac Nabbs avait-il reconnu ce Ben Joyce dans le

quartier-maître Ayrton? Là était le mystère que tous voulaient

éclaircir, et le major s’expliqua.

Depuis le jour de sa rencontre, Mac Nabbs, par instinct, se

défiait d’Ayrton. Deux ou trois faits presque insignifiants, un

coup d’œil échangé entre le quartier-maître et le forgeron à la

Wimerra-river, l’hésitation d’Ayrton à traverser les villes et les

bourgs, son insistance à mander le _Duncan_ à la côte, la mort

étrange des animaux confiés à ses soins, enfin un manque de

franchise dans ses allures, tous ces détails peu à peu groupés

avaient éveillé les soupçons du major.

Cependant, il n’aurait pu formuler une accusation directe, sans

les événements qui s’étaient passés la nuit précédente.

Mac Nabbs, se glissant entre les hautes touffes d’arbrisseaux,

arriva près des ombres suspectes qui venaient d’éveiller son

attention à un demi-mille du campement. Les plantes

phosphorescentes jetaient de pâles lueurs dans l’obscurité.

Trois hommes examinaient des traces sur le sol, des empreintes de

pas fraîchement faites, et, parmi eux, Mac Nabbs reconnut le

maréchal ferrant de Black-Point. «ce sont eux, disait l’un. --

oui, répondait l’autre, voilà le trèfle des fers. --c’est comme

cela depuis la Wimerra. --tous les chevaux sont morts. --le

poison n’est pas loin. --en voilà de quoi démonter une cavalerie

tout entière. Une plante utile que ce gastrolobium!»

«Puis ils se turent, ajouta Mac Nabbs, et s’éloignèrent. Je n’en

savais pas assez. Je les suivis. Bientôt la conversation

recommença: «un habile homme, Ben Joyce, dit le forgeron, un

fameux quartier-maître avec son invention de naufrage! Si son

projet réussit, c’est un coup de fortune! Satané Ayrton! --

appelle-le Ben Joyce, car il a bien gagné son nom!» en ce moment,

ces coquins quittèrent le bois de gommiers. Je savais ce que je

voulais savoir, et je revins au campement, avec la certitude que

tous les convicts ne se moralisent pas en Australie, n’en déplaise

à Paganel!»

Le major se tut.

Ses compagnons, silencieux, réfléchissaient.

«Ainsi, dit Glenarvan dont la colère faisait pâlir la figure,

Ayrton nous a entraînés jusqu’ici pour nous piller et nous

assassiner!

--Oui, répondit le major.

--Et depuis la Wimerra, sa bande suit nos traces et nous épie,

guettant une occasion favorable?

--Oui.

--Mais ce misérable n’est donc pas un matelot du _Britannia_? Il

a donc volé son nom d’Ayrton, volé son engagement à bord?»

Les regards se dirigèrent vers Mac Nabbs, qui avait dû se poser

ces questions à lui-même.

«Voici, répondit-il de sa voix toujours calme, les certitudes que

l’on peut dégager de cette obscure situation. À mon avis, cet

homme s’appelle réellement Ayrton. Ben Joyce est son nom de

guerre. Il est incontestable qu’il connaît Harry Grant et qu’il a

été quartier-maître à bord du _Britannia_. Ces faits, prouvés déjà

par les détails précis que nous a donnés Ayrton, sont de plus

corroborés par les paroles des convicts que je vous ai rapportées.

Ne nous égarons donc pas dans de vaines hypothèses, et tenons pour

certain que Ben Joyce est Ayrton, comme Ayrton est Ben Joyce,

c’est-à-dire un matelot du _Britannia_ devenu chef d’une bande de

convicts.»

Les explications de Mac Nabbs furent acceptées sans discussion.

«Maintenant, répondit Glenarvan, me direz-vous comment et pourquoi

le quartier-maître d’Harry Grant se trouve en Australie?

--Comment? Je l’ignore, répondit Mac Nabbs, et la police déclare

ne pas en savoir plus long que moi à ce sujet. Pourquoi? Il m’est

impossible de le dire.

Il y a là un mystère que l’avenir expliquera.

--La police ne connaît pas même cette identité d’Ayrton et de Ben

Joyce, dit John Mangles.

--Vous avez raison, John, répondit le major, et une semblable

particularité serait de nature à éclairer ses recherches.

--Ainsi, dit lady Helena, ce malheureux s’était introduit à la

ferme de Paddy O’Moore dans une intention criminelle?

--Ce n’est pas douteux, répondit Mac Nabbs. Il préparait quelque

mauvais coup contre l’irlandais, quand une occasion meilleure

s’est offerte à lui. Le hasard nous a mis en présence. Il a

entendu le récit de Glenarvan, l’histoire du naufrage, et, en

homme audacieux, il s’est promptement décidé à en tirer parti.

L’expédition a été décidée. À la Wimerra, il a communiqué avec

l’un des siens, le forgeron de Black-Point, et a laissé des traces

reconnaissables de notre passage. Sa bande nous a suivis. Une

plante vénéneuse lui a permis de tuer peu à peu nos bœufs et nos

chevaux. Puis, le moment venu, il nous a embourbés dans les marais

de la Snowy et livrés aux convicts qu’il commande.»

Tout était dit sur Ben Joyce. Son passé venait d’être reconstitué

par le major, et le misérable apparaissait tel qu’il était, un

audacieux et redoutable criminel. Ses intentions, clairement

démontrées, exigeaient de la part de Glenarvan une vigilance

extrême. Heureusement, il y avait moins à craindre du bandit

démasqué que du traître.

Mais de cette situation nettement élucidée ressortait une

conséquence grave. Personne n’y avait encore songé. Seule Mary

Grant, laissant discuter tout ce passé, regardait l’avenir. John

Mangles, d’abord, la vit ainsi pâle et désespérée. Il comprit ce

qui se passait dans son esprit.

«Miss Mary! Miss Mary! s’écria-t-il. Vous pleurez!

--Tu pleures, mon enfant? dit lady Helena.

--Mon père! Madame, mon père!» répondit la jeune fille.

Elle ne put continuer. Mais une révélation subite se fit dans

l’esprit de chacun. On comprit la douleur de miss Mary, pourquoi

les larmes tombaient de ses yeux, pourquoi le nom de son père

montait de son cœur à ses lèvres.

La découverte de la trahison d’Ayrton détruisait tout espoir. Le

convict, pour entraîner Glenarvan, avait supposé un naufrage. Dans

leur conversation surprise par Mac Nabbs, les convicts l’avaient

clairement dit. Jamais le _Britannia_ n’était venu se briser sur

les écueils de Twofold-Bay! Jamais Harry Grant n’avait mis le pied

sur le continent australien!

Pour la seconde fois, l’interprétation erronée du document venait

de jeter sur une fausse piste les chercheurs du _Britannia!_

Tous, devant cette situation, devant la douleur des deux enfants,

gardèrent un morne silence. Qui donc eût encore trouvé quelques

paroles d’espoir? Robert pleurait dans les bras de sa sœur.

Paganel murmurait d’une voix dépitée:

«Ah! Malencontreux document! Tu peux te vanter d’avoir mis le

cerveau d’une douzaine de braves gens à une rude épreuve!»

Et le digne géographe, véritablement furieux contre lui-même, se

frappait le front à le démolir.

Cependant Glenarvan rejoignit Mulrady et Wilson, préposés à la

garde extérieure. Un profond silence régnait sur cette plaine

comprise entre la lisière du bois et la rivière. Les gros nuages

immobiles s’écrasaient sur la voûte du ciel. Au milieu de cette

atmosphère engourdie dans une torpeur profonde, le moindre bruit

se fût transmis avec netteté, et rien ne se faisait entendre. Ben

Joyce et sa bande devaient s’être repliés à une distance assez

considérable, car des volées d’oiseaux qui s’ébattaient sur les

basses branches des arbres, quelques _kanguroos_ occupés à brouter

paisiblement les jeunes pousses, un couple d’eurus dont la tête

confiante passait entre les grandes touffes d’arbrisseaux,

prouvaient que la présence de l’homme ne troublait pas ces

paisibles solitudes.

«Depuis une heure, demandait Glenarvan à ses deux matelots, vous

n’avez rien vu, rien entendu?

--Rien, votre honneur, répondit Wilson. Les convicts doivent être

à plusieurs milles d’ici.

--Il faut qu’ils n’aient pas été en force suffisante pour nous

attaquer, ajouta Mulrady. Ce Ben Joyce aura voulu recruter

quelques bandits de son espèce parmi les _bushrangers_ qui errent

au pied des Alpes.

--C’est probable, Mulrady, répondit Glenarvan. Ces coquins sont

des lâches. Ils nous savent armés et bien armés. Peut-être

attendent-ils la nuit pour commencer leur attaque. Il faudra

redoubler de surveillance à la chute du jour. Ah! Si nous pouvions

quitter cette plaine marécageuse et poursuivre notre route vers la

côte! Mais les eaux grossies de la rivière nous barrent le

passage. Je payerais son pesant d’or un radeau qui nous

transporterait sur l’autre rive!

--Pourquoi votre honneur, dit Wilson, ne nous donne-t-il pas

l’ordre de construire ce radeau? Le bois ne manque pas.

--Non, Wilson, répondit Glenarvan, cette Snowy n’est pas une

rivière, c’est un infranchissable torrent.»

Les enfants du capitaine Grant · 第 32 / 50 段