l’évasion des convicts de Perth et mettait à prix la tête de Ben
Joyce. Cent livres sterling à qui le livrerait.
«Décidément, dit Glenarvan au quartier-maître, c’est un misérable
bon à pendre.
--Et surtout à prendre! répondit Ayrton. Cent livres!
Mais c’est une somme! Il ne les vaut pas.
--Quant au tavernier, ajouta Glenarvan, il ne me rassure guère,
malgré sa pancarte.
--Ni moi», répondit Ayrton.
Glenarvan et le quartier-maître rejoignirent le chariot. On se
dirigea vers le point où s’arrête la route de Lucknow. Là
serpentait une étroite passe qui prenait la chaîne de biais. On
commença à monter.
Ce fut une pénible ascension. Plus d’une fois, les voyageuses et
leurs compagnons mirent pied à terre. Il fallait venir en aide au
lourd véhicule et pousser à la roue, le retenir souvent sur de
périlleuses déclivités, dételer les bœufs dont l’attelage ne
pouvait se développer utilement à des tournants brusques, caler le
chariot qui menaçait de revenir en arrière, et, plus d’une fois,
Ayrton dut appeler à son aide le renfort des chevaux déjà fatigués
de se hisser eux-mêmes.
Fut-ce cette fatigue prolongée, ou toute autre cause, mais l’un
des chevaux succomba pendant cette journée.
Il s’abattit subitement sans qu’aucun symptôme fît pressentir cet
accident. C’était le cheval de Mulrady, et quand celui-ci voulut
le relever, il le trouva mort.
Ayrton vint examiner l’animal étendu à terre, et parut ne rien
comprendre à cette mort instantanée.
«Il faut que cette bête, dit Glenarvan, se soit rompu quelque
vaisseau.
--Évidemment, répondit Ayrton.
--Prends mon cheval, Mulrady, ajouta Glenarvan, je vais rejoindre
lady Helena dans le chariot.»
Mulrady obéit, et la petite troupe continua sa fatigante
ascension, après avoir abandonné aux corbeaux le cadavre de
l’animal.
La chaîne des Alpes australiennes est peu épaisse, et sa base ne
s’étend pas sur une largeur de huit milles.
Donc, si le passage choisi par Ayrton aboutissait au revers
oriental, on pouvait, quarante-huit heures plus tard, avoir
franchi cette haute barrière. Alors, d’obstacles insurmontables,
de route difficile, il ne serait plus question jusqu’à la mer.
Pendant la journée du 10, les voyageurs atteignirent le plus haut
point du passage, deux mille pieds environ. Ils se trouvaient sur
un plateau dégagé qui laissait la vue s’étendre au loin. Vers le
nord miroitaient les eaux tranquilles du lac Oméo, tout pointillé
d’oiseaux aquatiques, et au delà, les vastes plaines du Murray. Au
sud, se déroulaient les nappes verdoyantes du Gippsland, ses
terrains riches en or, ses hautes forêts, avec l’apparence d’un
pays primitif. Là, la nature était encore maîtresse de ses
produits, du cours de ses eaux, de ses grands arbres vierges de la
hache, et les squatters, rares jusqu’alors, n’osaient lutter
contre elle. Il semblait que cette chaîne des Alpes séparât deux
contrées diverses, dont l’une avait conservé sa sauvagerie. Le
soleil se couchait alors, et quelques rayons, perçant les nuages
rougis, ravivaient les teintes du district de Murray. Au
contraire, le Gippsland, abrité derrière l’écran des montagnes, se
perdait dans une vague obscurité, et l’on eût dit que l’ombre
plongeait dans une nuit précoce toute cette région transalpine.
Ce contraste fut vivement senti de spectateurs placés entre ces
deux pays si tranchés, et une certaine émotion les prit à voir
cette contrée presque inconnue qu’ils allaient traverser jusqu’aux
frontières victoriennes.
On campa sur le plateau même, et le lendemain la descente
commença. Elle fut assez rapide. Une grêle d’une violence extrême
assaillit les voyageurs, et les força de chercher un abri sous des
roches. Ce n’étaient pas des grêlons, mais de véritables plaques
de glace, larges comme la main, qui se précipitaient des nuages
orageux. Une fronde ne les eût pas lancées avec plus de force, et
quelques bonnes contusions apprirent à Paganel et à Robert qu’il
fallait se dérober à leurs coups. Le chariot fut criblé en maint
endroit, et peu de toitures eussent résisté à la chute de ces
glaçons aigus dont quelques-uns s’incrustaient dans le tronc des
arbres.
Il fallut attendre la fin de cette averse prodigieuse, sous peine
d’être lapidé. Ce fut l’affaire d’une heure environ, et la troupe
s’engagea de nouveau sur les roches déclives, toutes glissantes
encore des ruissellements de la grêle.
Vers le soir, le chariot, fort cahoté, fort disjoint en
différentes parties de sa carcasse, mais encore solide sur ses
disques de bois, descendait les derniers échelons des Alpes, entre
de grands sapins isolés. La passe aboutissait aux plaines du
Gippsland. La chaîne des Alpes venait d’être heureusement
franchie, et les dispositions accoutumées furent faites pour le
campement du soir.
Le 12, dès l’aube, reprise du voyage avec une ardeur qui ne se
démentait pas. Chacun avait hâte d’arriver au but, c’est-à-dire à
l’océan Pacifique, au point même où se brisa le _Britannia_. Là
seulement pouvaient être utilement rejointes les traces des
naufragés, et non dans ces contrées désertes du Gippsland. Aussi,
Ayrton pressait-il lord Glenarvan d’expédier au _Duncan_ l’ordre
de se rendre à la côte, afin d’avoir à sa disposition tous les
moyens de recherche. Il fallait, selon lui, profiter de la route
de Lucknow qui se rend à Melbourne. Plus tard, ce serait
difficile, car les communications directes avec la capitale
manqueraient absolument.
Ces recommandations du quartier-maître paraissaient bonnes à
suivre. Paganel conseillait d’en tenir compte. Il pensait aussi
que la présence du yacht serait fort utile en pareille
circonstance, et il ajoutait que l’on ne pourrait plus communiquer
avec Melbourne, la route de Lucknow une fois dépassée.
Glenarvan était indécis, et peut-être eût-il expédié ces ordres
que réclamait tout particulièrement Ayrton, si le major n’eût
combattu cette décision avec une grande vigueur. Il démontra que
la présence d’Ayrton était nécessaire à l’expédition, qu’aux
approches de la côte le pays lui serait connu, que si le hasard
mettait la caravane sur les traces d’Harry Grant, le quartier-maître
serait plus qu’un autre capable de les suivre, enfin que
seul il pouvait indiquer l’endroit où s’était perdu le
_Britannia_.
Mac Nabbs opina donc pour la continuation du voyage sans rien
changer à son programme. Il trouva un auxiliaire dans John
Mangles, qui se rangea à son avis. Le jeune capitaine fit même
observer que les ordres de son honneur parviendraient plus
facilement au _Duncan_ s’ils étaient expédiés de Twofold-Bay, que
par l’entremise d’un messager forcé de parcourir deux cents milles
d’un pays sauvage. Ce parti prévalut. Il fut décidé qu’on
attendrait pour agir l’arrivée à Twofold-Bay. Le major observait
Ayrton, qui lui parut assez désappointé. Mais il n’en dit rien,
et, suivant sa coutume, il garda ses observations pour son compte.
Les plaines qui s’étendent au pied des Alpes australiennes étaient
unies, avec une légère inclinaison vers l’est. De grands bouquets
de mimosas et d’eucalyptus, des gommiers d’essences diverses, en
rompaient çà et là la monotone uniformité. Le «gastrolobium
grandiflorum» hérissait le sol de ses arbustes aux fleurs
éclatantes. Quelques creeks sans importance, de simples ruisseaux
encombrés de petits joncs et envahis par les orchidées, coupèrent
souvent la route. On les passa à gué. Au loin s’enfuyaient, à
l’approche des voyageurs, des bandes d’outardes et de casoars. Au-dessus
des arbrisseaux sautaient et ressautaient des _kanguroos_
comme une troupe de pantins élastiques. Mais les chasseurs de
l’expédition ne songeaient guère à chasser, et leurs chevaux
n’avaient pas besoin de ce surcroît de fatigue.
D’ailleurs, une lourde chaleur pesait sur la contrée.
Une électricité violente saturait l’atmosphère. Bêtes et gens
subissaient son influence. Ils allaient devant eux sans en
chercher davantage. Le silence n’était interrompu que par les cris
d’Ayrton excitant son attelage accablé.
De midi à deux heures, on traversa une curieuse forêt de fougères
qui eût excité l’admiration de gens moins harassés. Ces plantes
arborescentes, en pleine floraison, mesuraient jusqu’à trente
pieds de hauteur. Chevaux et cavaliers passaient à l’aise sous
leurs ramilles retombantes, et parfois la molette d’un éperon
résonnait en heurtant leur tige ligneuse.
Sous ces parasols immobiles régnait une fraîcheur dont personne ne
songea à se plaindre. Jacques Paganel, toujours démonstratif,
poussa quelques soupirs de satisfaction qui firent lever des
troupes de perruches et de kakatoès. Ce fut un concert de
jacasseries assourdissantes.
Le géographe continuait de plus belle ses cris et ses jubilations,
quand ses compagnons le virent tout d’un coup chanceler sur son
cheval et s’abattre comme une masse. Était-ce quelque
étourdissement, pis même, une suffocation causée par la haute
température? on courut à lui.
«Paganel! Paganel! Qu’avez-vous! s’écria Glenarvan.
--J’ai, cher ami, que je n’ai plus de cheval, répondit Paganel en
se dégageant de ses étriers.
--Quoi! Votre cheval?
--Mort, foudroyé, comme celui de Mulrady!»
Glenarvan, John Mangles, Wilson, examinèrent l’animal. Paganel ne
se trompait pas. Son cheval venait d’être frappé subitement.
«Voilà qui est singulier, dit John Mangles.
--Très singulier, en effet», murmura le major.
Glenarvan ne laissa pas d’être préoccupé de ce nouvel accident. Il
ne pouvait se remonter dans ce désert.
Or, si une épidémie frappait les chevaux de l’expédition, il
serait très embarrassé pour continuer sa route.
Or, avant la fin du jour, le mot «épidémie» sembla devoir se
justifier. Un troisième cheval, celui de Wilson, tomba mort, et,
circonstance plus grave peut-être, un des bœufs fut également
frappé. Les moyens de transport et de traction étaient réduits à
trois bœufs et quatre chevaux.
La situation devint grave. Les cavaliers démontés pouvaient, en
somme, prendre leur parti d’aller à pied. Bien des squatters
l’avaient fait déjà, à travers ces régions désertes. Mais s’il
fallait abandonner le chariot, que deviendraient les voyageuses?
Pourraient-elles franchir les cent vingt milles qui les séparaient
encore de la baie Twofold?
John Mangles et Glenarvan, très inquiets, examinèrent les chevaux
survivants. Peut-être pouvait-on prévenir de nouveaux accidents.
Examen fait, aucun symptôme de maladie, de défaillance même, ne
fut remarqué. Ces animaux étaient en parfaite santé et
supportaient vaillamment les fatigues du voyage. Glenarvan espéra
donc que cette singulière épidémie ne ferait pas d’autres
victimes.
Ce fut aussi l’avis d’Ayrton, qui avouait ne rien comprendre à ces
morts foudroyantes.
On se remit en marche. Le chariot servait de véhicule aux
piétons qui s’y délassaient tour à tour. Le soir, après une marche
de dix milles seulement, le signal de halte fut donné, le
campement fut organisé, et la nuit se passa sans encombre, sous un
vaste bouquet de fougères arborescentes, entre lesquelles
passaient d’énormes chauves-souris, justement nommées des renards
volants.
La journée du lendemain, 13 janvier, fut bonne. Les accidents de
la veille ne se renouvelèrent pas. L’état sanitaire de
l’expédition demeura satisfaisant.
Chevaux et bœufs firent gaillardement leur office.
Le salon de lady Helena fut très animé, grâce au nombre de
visiteurs qui affluèrent. Mr Olbinett s’occupa très activement à
faire circuler les rafraîchissements que trente degrés de chaleur
rendaient nécessaires. Un demi-baril de _scotch-ale_ y passa tout
entier. On déclara Barclay et Co le plus grand homme de la Grande-Bretagne,
même avant Wellington, qui n’eût jamais fabriqué d’aussi
bonne bière. Amour-propre d’écossais. Jacques Paganel but beaucoup
et discourut encore plus _de omni re scibili_.
Une journée si bien commencée semblait devoir bien finir. On avait
franchi quinze bons milles, et adroitement passé un pays assez
montueux et d’un sol rougeâtre. Tout laissait espérer que l’on
camperait le soir même sur les bords de la Snowy, importante
rivière qui va se jeter au sud de Victoria dans le Pacifique.
Bientôt la roue du chariot creusa ses ornières sur de larges
plaines faites d’une alluvion noirâtre, entre des touffes d’herbe
exubérantes et de nouveaux champs de gastrolobium. Le soir arriva,
et un brouillard nettement tranché à l’horizon marqua le cours de
la Snowy. Quelques milles furent encore enlevés à la vigueur du
collier. Une forêt de hauts arbres se dressa à un coude de la
route, derrière une modeste éminence du terrain. Ayrton dirigea
son attelage un peu surmené à travers les grands troncs perdus
dans l’ombre, et il dépassait déjà la lisière du bois, à un demi-mille
de la rivière, quand le chariot s’enfonça brusquement
jusqu’au moyeu des roues.
«Attention! Cria-t-il aux cavaliers qui le suivaient.
--Qu’est-ce donc? demanda Glenarvan.
--Nous sommes embourbés», répondit Ayrton.
De la voix et de l’aiguillon, il excita ses bœufs, qui, enlisés
jusqu’à mi-jambes, ne purent bouger.
«Campons ici, dit John Mangles.
--C’est ce qu’il y a de mieux à faire, répondit Ayrton. Demain,
au jour, nous verrons à nous en tirer.
--Halte!» cria Glenarvan.
La nuit s’était faite rapidement après un court crépuscule, mais
la chaleur n’avait pas fui avec la lumière. L’atmosphère recélait
d’étouffantes vapeurs.
Quelques éclairs, éblouissantes réverbérations d’un orage
lointain, enflammaient l’horizon. La couchée fut organisée. On
s’arrangea tant bien que mal du chariot embourbé. Le sombre dôme
des grands arbres abrita la tente des voyageurs. Si la pluie ne
s’en mêlait pas, ils étaient décidés à ne pas se plaindre.
Ayrton parvint, non sans peine, à retirer ses trois bœufs du
terrain mouvant. Ces courageuses bêtes en avaient jusqu’aux
flancs. Le quartier-maître les parqua avec les quatre chevaux, et
ne laissa à personne le soin de choisir leur fourrage. Ce service,
il le faisait, d’ailleurs, avec intelligence, et, ce soir-là,
Glenarvan remarqua que ses soins redoublèrent; ce dont il le
remercia, car la conservation de l’attelage était d’un intérêt
majeur.
Pendant ce temps, les voyageurs prirent leur part d’un souper
assez sommaire. La fatigue et la chaleur tuant la faim, ils
avaient besoin, non de nourriture, mais de repos. Lady Helena et
miss Grant, après avoir souhaité le bonsoir à leurs compagnons,
regagnèrent la couchette accoutumée. Quant aux hommes, les uns se
glissèrent sous la tente; les autres, par goût, s’étendirent sur
une herbe épaisse au pied des arbres, ce qui est sans inconvénient
dans ces pays salubres.
Peu à peu, chacun s’endormit d’un lourd sommeil.
L’obscurité redoublait sous un rideau de gros nuages qui
envahissaient le ciel. Il n’y avait pas un souffle de vent dans
l’atmosphère. Le silence de la nuit n’était interrompu que par les
hululements du «morepork», qui donnait la tierce mineure avec une
surprenante justesse comme les tristes coucous d’Europe.
Vers onze heures, après un mauvais sommeil, lourd et fatigant, le
major se réveilla. Ses yeux à demi fermés furent frappés d’une
vague lumière qui courait sous les grands arbres. On eût dit une
nappe blanchâtre, miroitante comme l’eau d’un lac, et Mac Nabbs
crut d’abord que les premières lueurs d’un incendie se
propageaient sur le sol.
Il se leva, et marcha vers le bois. Sa surprise fut grande quand
il se vit en présence d’un phénomène purement naturel. Sous ses
yeux s’étendait un immense plan de champignons qui émettaient des
phosphorescences. Les spores lumineux de ces cryptogames
rayonnaient dans l’ombre avec une certaine intensité.
Le major, qui n’était point égoïste, allait réveiller Paganel,
afin que le savant constatât ce phénomène de ses propres yeux,
quand un incident l’arrêta.
La lueur phosphorescente illuminait le bois pendant l’espace d’un
demi-mille, et Mac Nabbs crut voir passer rapidement des ombres
sur la lisière éclairée.
Ses regards le trompaient-ils? était-il le jouet d’une
hallucination?
Mac Nabbs se coucha à terre, et, après une rigoureuse observation,
il aperçut distinctement plusieurs hommes, qui, se baissant, se
relevant, tour à tour, semblaient chercher sur le sol des traces
encore fraîches.
Ce que voulaient ces hommes, il fallait le savoir.
Le major n’hésita pas, et sans donner l’éveil à ses compagnons,
rampant sur le sol comme un sauvage des prairies, il disparut sous
les hautes herbes.
Chapitre XIX
_Un coup de théâtre_
Ce fut une affreuse nuit. À deux heures du matin, la pluie
commença à tomber, une pluie torrentielle que les nuages orageux
versèrent jusqu’au jour. La tente devint un insuffisant abri.
Glenarvan et ses compagnons se réfugièrent dans le chariot. On
ne dormit pas. On causa de choses et d’autres. Seul, le major,
dont personne n’avait remarqué la courte absence, se contenta
d’écouter sans mot dire. La terrible averse ne discontinuait pas.
On pouvait craindre qu’elle ne provoquât un débordement de la
Snowy, dont le chariot, enlisé dans un sol mou, se fût très mal
trouvé. Aussi, plus d’une fois, Mulrady, Ayrton, John Mangles
allèrent examiner le niveau des eaux courantes, et revinrent
mouillés de la tête aux pieds.
Enfin, le jour parut. La pluie cessa, mais les rayons du soleil ne
purent traverser l’épaisse nappe des nuages. De larges flaques
d’eau jaunâtre, de vrais étangs troubles et bourbeux, salissaient
le sol.
Une buée chaude transpirait à travers ces terrains détrempés et
saturait l’atmosphère d’une humidité malsaine.
Glenarvan s’occupa du chariot tout d’abord. C’était l’essentiel
à ses yeux. On examina le lourd véhicule.
Il se trouvait embourbé au milieu d’une vaste dépression du sol
dans une glaise tenace. Le train de devant disparaissait presque
en entier, et celui de derrière jusqu’au heurtequin de l’essieu.
On aurait de la peine à retirer cette lourde machine, et ce ne
serait pas trop de toutes les forces réunies des hommes, des
bœufs et des chevaux.
«En tout cas, il faut se hâter, dit John Mangles.
Cette glaise en séchant rendra l’opération plus difficile.
--Hâtons-nous», répondit Ayrton.
Glenarvan, ses deux matelots, John Mangles et Ayrton pénétrèrent
sous le bois où les animaux avaient passé la nuit.
C’était une haute forêt de gommiers d’un aspect sinistre. Rien que
des arbres morts, largement espacés, écorcés depuis des siècles,
ou plutôt écorchés comme les chênes-lièges au moment de la
récolte. Ils portaient à deux cents pieds dans les airs le maigre
réseau de leurs branches dépouillées.
Pas un oiseau ne nichait sur ces squelettes aériens; pas une
feuille ne tremblait à cette ramure sèche et cliquetante comme un
fouillis d’ossements. À quel cataclysme attribuer ce phénomène,
assez fréquent en Australie, de forêts entières frappées d’une
mort épidémique? on ne sait. Ni les plus vieux indigènes, ni leurs
ancêtres, ensevelis depuis longtemps dans les bocages de la mort,
ne les ont vus verdoyants.
Glenarvan, tout en marchant, regardait le ciel gris sur lequel se
profilaient nettement les moindres ramilles des gommiers comme de
fines découpures.
Ayrton s’étonnait de ne plus rencontrer les chevaux et les bœufs
à l’endroit où il les avait conduits.
Ces bêtes entravées ne pouvaient aller loin cependant.
On les chercha dans le bois, mais sans les trouver.
Ayrton, surpris, revint alors du côté de la Snowy-river, bordée de
magnifiques mimosas. Il faisait entendre un cri bien connu de son
attelage, qui ne répondait pas. Le quartier-maître semblait très
inquiet, et ses compagnons se regardaient d’un air désappointé.
Une heure se passa dans de vaines recherches, et Glenarvan allait
retourner au chariot, distant d’un bon mille, quand un
hennissement frappa son oreille.
Un beuglement se fit entendre presque aussitôt.
«Ils sont là!» s’écria John Mangles, en se glissant entre les
hautes touffes de gastrolobium, qui étaient assez hautes pour
cacher un troupeau.
Glenarvan, Mulrady et Ayrton se lancèrent sur ses traces et
partagèrent bientôt sa stupéfaction.
Deux bœufs et trois chevaux gisaient sur le sol, foudroyés comme
les autres. Leurs cadavres étaient déjà froids, et une bande de
maigres corbeaux, croassant dans les mimosas, guettait cette proie
inattendue. Glenarvan et les siens s’entre-regardèrent, et Wilson
ne put retenir un juron qui lui monta au gosier.
«Que veux-tu, Wilson? dit lord Glenarvan, se contenant à peine,
nous n’y pouvons rien. Ayrton, emmenez le bœuf et le cheval qui
restent. Il faudra bien qu’ils nous tirent d’affaire.
--Si le chariot n’était pas embourbé, répondit John Mangles,
ces deux bêtes, marchant à petites journées, suffiraient à le
conduire à la côte. Il faut donc à tout prix dégager ce maudit
véhicule.
--Nous essayerons, John, répondit Glenarvan.
Retournons au campement, où l’on doit être inquiet de notre
absence prolongée.»
Ayrton enleva les entraves du bœuf, Mulrady celles du cheval, et
l’on revint en suivant les bords sinueux de la rivière. Une demi-heure
après, Paganel et Mac Nabbs, lady Helena et miss Grant
savaient à quoi s’en tenir.
«Par ma foi! ne put s’empêcher de dire le major, il est fâcheux,
Ayrton, que vous n’ayez pas eu à ferrer toutes nos bêtes au
passage de la Wimerra.
--Pourquoi cela, monsieur? demanda Ayrton.
--Parce que de tous nos chevaux, celui que vous avez mis entre
les mains de votre maréchal ferrant, celui-là seul a échappé au
sort commun!
--C’est vrai, dit John Mangles, et voilà un singulier hasard!
--Un hasard, et rien de plus», répondit le quartier-maître,
regardant fixement le major.
Mac Nabbs serra les lèvres, comme s’il eût voulu retenir des
paroles prêtes à lui échapper. Glenarvan, Mangles, lady Helena
semblaient attendre qu’il complétât sa pensée, mais le major se
tut, et se dirigea vers le chariot qu’Ayrton examinait.
«Qu’a-t-il voulu dire? demanda Glenarvan à John Mangles.
--Je ne sais, répondit le jeune capitaine. Cependant, le major
n’est point homme à parler sans raison.
--Non, John, dit lady Helena. Mac Nabbs doit avoir des soupçons à
l’égard d’Ayrton.
--Des soupçons? Fit Paganel en haussant les épaules.
--Lesquels? répondit Glenarvan. Le suppose-t-il capable d’avoir
tué nos chevaux et nos bœufs? Mais dans quel but? L’intérêt
d’Ayrton n’est-il pas identique au nôtre?
--Vous avez raison, mon cher Edward, dit lady Helena, et
j’ajouterai que le quartier-maître nous a donné depuis le
commencement du voyage d’incontestables preuves de dévouement.
--Sans doute, répondit John Mangles. Mais alors, que signifie
l’observation du major?
--Le croit-il donc d’accord avec ces convicts? s’écria
imprudemment Paganel.
--Quels convicts? demanda miss Grant.
--Monsieur Paganel se trompe, répondit vivement John Mangles. Il
sait bien qu’il n’y a pas de convicts dans la province de
Victoria.
--Eh! c’est parbleu vrai! répliqua Paganel, qui aurait voulu
retirer ses paroles. Où diable avais-je la tête? Qui a jamais
entendu parler de convicts en Australie? D’ailleurs, à peine
débarqués, ils font de très honnêtes gens! Le climat! Miss Mary,
le climat moralisateur...»
Le pauvre savant, voulant réparer sa bévue, faisait comme le
chariot, il s’embourbait. Lady Helena le regardait, ce qui lui
ôtait tout son sang-froid. Mais ne voulant pas l’embarrasser
davantage, elle emmena miss Mary du côté de la tente, où Mr
Olbinett s’occupait de dresser le déjeuner suivant toutes les
règles de l’art.
«C’est moi qui mériterais d’être transporté, dit piteusement
Paganel.
--Je le pense», répondit Glenarvan.
Et sur cette réponse faite avec un sérieux qui accabla le digne
géographe, Glenarvan et John Mangles allèrent vers le chariot.