serais-je indiscret en vous demandant si c’est vous qui chantiez
hier cet air du divin Mozart?
--C’est moi, monsieur, répondit le gentleman, et mon cousin Sandy
m’accompagnait.
--Eh bien! Monsieur, reprit Paganel, recevez les sincères
compliments d’un français, admirateur passionné de cette musique.»
Paganel tendit la main au jeune gentleman, qui la prit d’un air
fort aimable. Puis, Michel Patterson indiqua vers la droite la
route à suivre. Les chevaux avaient été laissés aux soins d’Ayrton
et des matelots.
Ce fut donc à pied, causant et admirant, que les voyageurs, guidés
par les deux jeunes gens, se rendirent à l’habitation d’Hottam-Station.
C’était vraiment un établissement magnifique, tenu avec la
sévérité rigoureuse des parcs anglais.
D’immenses prairies, encloses de barrières grises, s’étendaient à
perte de vue. Là, paissaient les bœufs par milliers, et les
moutons par millions. De nombreux bergers et des chiens plus
nombreux encore gardaient cette tumultueuse armée. Aux beuglements
et aux bêlements se mêlaient l’aboiement des dogues et le
claquement strident des _stockwhipps_.
Vers l’est, le regard s’arrêtait sur une lisière de _myalls_ et de
gommiers, que dominait à sept mille cinq cents pieds dans les airs
la cime imposante du mont Hottam.
De longues avenues d’arbres verts à feuilles persistantes
rayonnaient dans toutes les directions.
Çà et là se massaient d’épais taillis de «grass-trees», arbustes
hauts de dix pieds, semblables au palmier nain, et perdus dans
leur chevelure de feuilles étroites et longues. L’air était
embaumé du parfum des lauriers-menthes, dont les bouquets de
fleurs blanches, alors en pleine floraison, dégageaient les plus
fines senteurs aromatiques.
Aux groupes charmants de ces arbres indigènes se mariaient les
productions transplantées des climats européens. Le pêcher, le
poirier, le pommier, le figuier, l’oranger, le chêne lui-même,
furent salués par les hurrahs des voyageurs, et ceux-ci, s’ils ne
s’étonnèrent pas trop de marcher à l’ombre des arbres de leur
pays, s’émerveillèrent, du moins, à la vue des oiseaux qui
voltigeaient entre les branches, les «satin-birds» au plumage
soyeux, et les séricules, vêtus mi-partie d’or et de velours noir.
Entre autres, et pour la première fois, il leur fut donné
d’admirer le «menure», c’est l’oiseau-lyre, dont l’appendice
caudal figure le gracieux instrument d’Orphée. Il fuyait entre les
fougères arborescentes, et lorsque sa queue frappait les branches,
on s’étonnait presque de ne pas entendre ces harmonieux accords
dont s’inspirait Amphion pour rebâtir les murs de Thèbes. Paganel
avait envie d’en jouer.
Cependant, lord Glenarvan ne se contentait pas d’admirer les
féeriques merveilles de cette oasis improvisée dans le désert
australien. Il écoutait le récit des jeunes gentlemen. En
Angleterre, au milieu de ses campagnes civilisées, le nouvel
arrivant eût tout d’abord appris à son hôte d’où il venait, où il
allait. Mais ici, et par une nuance de délicatesse finement
observée, Michel et Sandy Patterson crurent devoir se faire
connaître des voyageurs auxquels ils offraient l’hospitalité. Ils
racontèrent donc leur histoire.
C’était celle de tous ces jeunes anglais, intelligents et
industrieux, qui ne croient pas que la richesse dispense du
travail. Michel et Sandy Patterson étaient fils d’un banquier de
Londres. À vingt ans, le chef de leur famille avait dit: «Voici
des millions, jeunes gens. Allez dans quelque colonie lointaine;
fondez-y un établissement utile; puisez dans le travail la
connaissance de la vie. Si vous réussissez, tant mieux. Si vous
échouez, peu importe. Nous ne regretterons pas les millions qui
vous auront servi à devenir des hommes.» Les deux jeunes gens
obéirent. Ils choisirent en Australie la colonie de Victoria pour
y semer les _bank-notes_ paternelles, et ils n’eurent pas lieu de
s’en repentir. Au bout de trois ans, l’établissement prospérait.
On compte dans les provinces de Victoria, de la Nouvelle Galles du
sud et de l’Australie méridionale plus de trois mille stations,
les unes dirigées par les squatters qui élèvent le bétail, les
autres par les _settlers_, dont la principale industrie est la
culture du sol. Jusqu’à l’arrivée des deux jeunes anglais,
l’établissement le plus considérable de ce genre était celui de M
Jamieson, qui couvrait cent kilomètres de superficie, avec une
bordure de vingt-cinq kilomètres sur le Paroo, l’un des affluents
du Darling.
Maintenant, la station d’Hottam l’emportait en étendue et en
affaires. Les deux jeunes gens étaient squatters et _settlers_
tout à la fois. Ils administraient avec une rare habileté, et, ce
qui est plus difficile, avec une énergie peu commune, leur immense
propriété.
On le voit, cette station se trouvait reportée à une grande
distance des principales villes, au milieu des déserts peu
fréquentés du Murray. Elle occupait l’espace compris entre 146°48’
et 147°, c’est-à-dire un terrain long et large de cinq lieues,
situé entre les Buffalos-Ranges et le mont Hottam. Aux deux angles
nord de ce vaste quadrilatère se dressaient à gauche le mont
Aberdeen, à droite les sommets du High-Barven. Les eaux belles et
sinueuses n’y manquaient pas, grâce aux creeks et affluents de
l’Oven’s-River, qui se jette au nord dans le lit du Murray. Aussi,
l’élève du bétail et la culture du sol y réussissaient également.
Dix mille acres de terre, admirablement assolés et aménagés,
mêlaient les récoltes indigènes aux productions exotiques, tandis
que plusieurs millions d’animaux s’engraissaient dans les
verdoyants pâturages. Aussi, les produits de Hottam-Station
étaient-ils cotés à de hauts cours sur les marchés de Castlemaine
et de Melbourne.
Michel et Sandy Patterson achevaient de donner ces détails de leur
industrieuse existence quand, à l’extrémité d’une avenue de
casuarinas, apparut l’habitation.
C’était une charmante maison de bois et de briques, enfouie sous
des bouquets d’émérophilis. Elle avait la forme élégante du
chalet, et une véranda à laquelle pendaient des lampes chinoises
contournait le long des murs comme un impluvium antique. Devant
les fenêtres se déployaient des bannes multicolores qui semblaient
être en fleurs. Rien de plus coquet, rien de plus délicieux au
regard, mais aussi rien de plus confortable. Sur les pelouses et
dans les massifs groupés aux alentours poussaient des candélabres
de bronze, qui supportaient d’élégantes lanternes; à la nuit
tombante, tout ce parc s’illuminait des blanches lumières du gaz,
venu d’un petit gazomètre, caché sous des berceaux de _myalls_ et
de fougères arborescentes.
D’ailleurs, on ne voyait ni communs, ni écuries, ni hangars, rien
de ce qui indique une exploitation rurale. Toutes ces dépendances,
--un véritable village composé de plus de vingt huttes et
maisons, --étaient situées à un quart de mille, au fond d’une
petite vallée. Des fils électriques mettaient en communication
instantanée le village et la maison des maîtres. Celle-ci, loin de
tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques.
Bientôt, l’avenue des casuarinas fut dépassée. Un petit pont de
fer d’une élégance extrême, jeté sur un creek murmurant, donnait
accès dans le parc réservé.
Il fut franchi. Un intendant de haute mine vint au-devant des
voyageurs; les portes de l’habitation s’ouvrirent, et les hôtes de
Hottam-Station pénétrèrent dans les somptueux appartements
contenus sous cette enveloppe de briques et de fleurs.
Tout le luxe de la vie artiste et fashionable s’offrit à leurs
yeux. Sur l’antichambre, ornée de sujets décoratifs empruntés à
l’outillage du turf et de la chasse, s’ouvrait un vaste salon à
cinq fenêtres. Là, un piano couvert de partitions anciennes et
nouvelles, des chevalets portant des toiles ébauchées, des socles
ornés de statues de marbre, quelques tableaux de maîtres flamands
accrochés aux murs, de riches tapis, doux au pied comme une herbe
épaisse, pans de tapisserie égayés de gracieux épisodes
mythologiques, un lustre antique suspendu au plafond, des faïences
précieuses, des bibelots de prix et d’un goût parfait, mille riens
chers et délicats qu’on s’étonnait de voir dans une habitation
australienne, prouvaient une suprême entente des arts et du
confort. Tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un exil
volontaire, tout ce qui pouvait ramener l’esprit au souvenir des
habitudes européennes, meublait ce féerique salon. On se serait
cru dans quelque château de France ou d’Angleterre.
Les cinq fenêtres laissaient passer à travers le fin tissu des
bannes un jour tamisé et déjà adouci par les pénombres de la
véranda. Lady Helena, en s’approchant, fut émerveillée.
L’habitation de ce côté dominait une large vallée qui s’étendait
jusqu’au pied des montagnes de l’est. La succession des prairies
et des bois, çà et là de vastes clairières, l’ensemble des
collines gracieusement arrondies, le relief de ce sol accidenté,
formaient un spectacle supérieur à toute description.
Nulle autre contrée au monde ne pouvait lui être comparée, pas
même cette vallée du paradis, si renommée, des frontières
norvégiennes du Telemarck.
Ce vaste panorama, découpé par de grandes plaques d’ombre et de
lumière, changeait à chaque heure suivant les caprices du soleil.
L’imagination ne pouvait rien rêver au delà, et cet aspect
enchanteur satisfaisait tous les appétits du regard.
Cependant, sur un ordre de Sandy Patterson, un déjeuner venait
d’être improvisé par le maître d’hôtel de la station, et, moins
d’un quart d’heure après leur arrivée, les voyageurs s’asseyaient
devant une table somptueusement servie. La qualité des mets et des
vins était indiscutable; mais ce qui plaisait surtout, au milieu
de ces raffinements de l’opulence, c’était la joie des deux jeunes
squatters, heureux d’offrir sous leur toit cette splendide
hospitalité.
D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à connaître le but de
l’expédition, et ils prirent un vif intérêt aux recherches de
Glenarvan. Ils donnèrent aussi bon espoir aux enfants du
capitaine.
«Harry Grant, dit Michel, est évidemment tombé entre les mains des
indigènes, puisqu’il n’a pas reparu dans les établissements de la
côte. Il connaissait exactement sa position, le document le
prouve, et pour n’avoir pas gagné quelque colonie anglaise, il
faut qu’à l’instant où il prenait terre il ait été fait prisonnier
par les sauvages.
--C’est précisément ce qui est arrivé à son quartier-maître
Ayrton, répondit John Mangles.
--Mais vous, messieurs, demanda lady Helena, vous n’avez jamais
entendu parler de la catastrophe du _Britannia_?
--Jamais, madame, répondit Michel.
--Et quel traitement, suivant vous, a subi le capitaine Grant,
prisonnier des australiens?
--Les australiens ne sont pas cruels, madame, répondit le jeune
squatter, et miss Grant peut être rassurée à cet égard. Il y a des
exemples fréquents de la douceur de leur caractère, et quelques
européens ont vécu longtemps parmi eux, sans avoir jamais eu à se
plaindre de leur brutalité.
--King entre autres, dit Paganel, le seul survivant de
l’expédition de Burke.
--Non seulement ce hardi explorateur, reprit Sandy, mais aussi un
soldat anglais, nommé Buckley, qui, s’étant échappé en 1803 sur la
côte de Port-Philippe, fut recueilli par les indigènes et vécut
trente-trois ans avec eux.
--Et depuis cette époque, ajouta Michel Patterson, un des
derniers numéros de l’_Australasian_ nous apprend qu’un certain
Morrill vient d’être rendu à ses compatriotes, après seize ans
d’esclavage.
L’histoire du capitaine doit être la sienne, car c’est précisément
à la suite du naufrage de la _Péruvienne_, en 1846, qu’il a été
fait prisonnier par les naturels et emmené dans l’intérieur du
continent. Ainsi, je crois que vous devez conserver tout espoir.»
Ces paroles causèrent une joie extrême aux auditeurs du jeune
squatter. Elles corroboraient les renseignements déjà donnés par
Paganel et Ayrton.
Puis, on parla des convicts, lorsque les voyageuses eurent quitté
la table. Les squatters connaissaient la catastrophe de Camden-Bridge,
mais la présence d’une bande d’évadés ne leur inspirait
aucune inquiétude. Ce n’est pas à une station dont le personnel
s’élevait à plus de cent hommes, que ces malfaiteurs oseraient
s’attaquer. On devait penser, d’ailleurs, qu’ils ne
s’aventureraient pas dans ces déserts du Murray, où ils n’avaient
que faire, ni du côté des colonies de la Nouvelle Galles, dont les
routes sont très surveillées. Tel était aussi l’avis d’Ayrton.
Lord Glenarvan ne put refuser à ses aimables amphitryons de passer
cette journée entière à la station de Hottam. C’étaient douze
heures de retard qui devenaient douze heures de repos; les chevaux
et les bœufs ne pouvaient que se refaire avantageusement dans les
confortables écuries de la station.
Ce fut donc chose convenue, et les deux jeunes gens soumirent à
leurs hôtes un programme de la journée qui fut adopté avec
empressement.
À midi, sept vigoureux hunters piaffaient aux portes de
l’habitation. Un élégant break destiné aux dames, et conduit à
grandes guides, permettait à son cocher de montrer son adresse
dans les savantes manœuvres du «four in hand». Les cavaliers,
précédés de piqueurs et armés d’excellents fusils de chasse à
système, se mirent en selle et galopèrent aux portières, pendant
que la meute des pointers aboyait joyeusement à travers les
taillis.
Pendant quatre heures, la cavalcade parcourut les allées et
avenues de ce parc grand comme un petit état d’Allemagne. Le
Reuss-Schleitz ou la Saxe-Cobourg-Gotha y auraient tenu tout
entiers.
Si l’on y rencontrait moins d’habitants, les moutons, en revanche,
foisonnaient. Quant au gibier, une armée de rabatteurs n’en eût
pas jeté davantage sous le fusil des chasseurs. Aussi, ce fut
bientôt une série de détonations inquiétantes pour les hôtes
paisibles des bois et des plaines. Le jeune Robert fit des
merveilles à côté du major Mac Nabbs. Ce hardi garçon, malgré les
recommandations de sa sœur, était toujours en tête, et le premier
au feu.
Mais John Mangles se chargea de veiller sur lui, et Mary Grant se
rassura.
Pendant cette battue, on tua certains animaux particuliers au
pays, et dont jusqu’alors Paganel ne connaissait que le nom: entre
autres, le «wombat» et le «bandicoot».
Le wombat est un herbivore qui creuse des terriers à la manière
des blaireaux; il est gros comme un mouton, et sa chair est
excellente.
Le bandicoot est une espèce de marsupiaux, qui en remontrerait au
renard d’Europe et lui donnerait des leçons de pillage dans les
basses-cours. Cet animal, d’un aspect assez repoussant, long d’un
pied et demi, tomba sous les coups de Paganel, qui, par amour-propre
de chasseur, le trouva charmant.
«Une adorable bête,» disait-il.
Robert, entre autres pièces importantes, tua fort adroitement un
«dasyure viverrin», sorte de petit renard, dont le pelage noir et
moucheté de blanc vaut celui de la martre, et un couple d’opossums
qui se cachaient dans le feuillage épais des grands arbres.
Mais de tous ces hauts faits, le plus intéressant fut, sans
contredit, une chasse au _kanguroo_. Les chiens, vers quatre
heures, firent lever une bande de ces curieux marsupiaux. Les
petits rentrèrent précipitamment dans la poche maternelle, et
toute la troupe s’échappa en file. Rien de plus étonnant que ces
énormes bonds du _kanguroo_, dont les jambes de derrière, deux
fois plus longues que celles de devant, se détendent comme un
ressort. En tête de la troupe fuyante décampait un mâle haut de
cinq pieds, magnifique spécimen du «macropus giganteus»,
un «vieil homme», comme disent les bushmen.
Pendant quatre à cinq milles, la chasse fut activement conduite.
Les _kanguroos_ ne se lassaient pas, et les chiens, qui redoutent,
non sans raison, leur vigoureuse patte armée d’un ongle aigu, ne
se souciaient pas de les approcher. Mais enfin, épuisée par sa
course, la bande s’arrêta et le «vieil homme» s’appuya contre un
tronc d’arbre, prêt à se défendre. Un des pointers, emporté par
son élan, alla rouler près de lui. Un instant après, le malheureux
chien sautait en l’air, et retombait éventré. Certes, la meute
tout entière n’aurait pas eu raison de ces puissants marsupiaux.
Il fallait donc en finir à coups de fusil, et les balles seules
pouvaient abattre le gigantesque animal.
En ce moment, Robert faillit être victime de son imprudence. Dans
le but d’assurer son coup, il s’approcha si près du _kanguroo_,
que celui-ci s’élança d’un bond.
Robert tomba, un cri retentit. Mary Grant, du haut du break,
terrifiée, sans voix, presque sans regards, tendait les mains vers
son frère. Aucun chasseur n’osait tirer sur l’animal, car il
pouvait aussi frapper l’enfant.
Mais soudain John Mangles, son couteau de chasse ouvert, se
précipita sur le _kanguroo_ au risque d’être éventré, et il frappa
l’animal au cœur. La bête abattue, Robert se releva sans
blessure. Un instant après, il était dans les bras de sa sœur.
«Merci, Monsieur John! Merci! dit Mary Grant, qui tendit la main
au jeune capitaine.
--Je répondais de lui», dit John Mangles, en prenant la main
tremblante de la jeune fille.
Cet incident termina la chasse. La bande de marsupiaux s’était
dispersée après la mort de son chef, dont les dépouilles furent
rapportées à l’habitation. Il était alors six heures du soir. Un
dîner magnifique attendait les chasseurs. Entre autres mets, un
bouillon de queue de _kanguroo_, préparé à la mode indigène, fut
le grand succès du repas.
Après les glaces et sorbets du dessert, les convives passèrent au
salon. La soirée fut consacrée à la musique. Lady Helena, très
bonne pianiste, mit ses talents à la disposition des squatters.
Michel et Sandy Patterson chantèrent avec un goût parfait des
passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor
Massé, de Félicien David, et même de ce génie incompris, Richard
Wagner.
À onze heures, le thé fut servi; il était fait avec cette
perfection anglaise qu’aucun autre peuple ne peut égaler. Mais
Paganel ayant demandé à goûter le thé australien, on lui apporta
une liqueur noire comme de l’encre, un litre d’eau dans lequel une
demi-livre de thé avait bouilli pendant quatre heures. Paganel,
malgré ses grimaces, déclara ce breuvage excellent.
À minuit, les hôtes de la station, conduits à des chambres
fraîches et confortables, prolongèrent dans leurs rêves les
plaisirs de cette journée.
Le lendemain, dès l’aube, ils prirent congé des deux jeunes
squatters. Il y eut force remercîments et promesses de se revoir
en Europe, au château de Malcolm. Puis le chariot se mit en
marche, tourna la base du mont Hottam, et bientôt l’habitation
disparut, comme une vision rapide, aux yeux des voyageurs. Pendant
cinq milles encore, ils foulèrent du pied de leurs chevaux le sol
de la station.
À neuf heures seulement, la dernière palissade fut franchie, et la
petite troupe s’enfonça à travers les contrées presque inconnues
de la province victorienne.
Chapitre XVIII
_Les alpes australiennes_
Une immense barrière coupait la route dans le sud-est.
C’était la chaîne des Alpes australiennes, vaste fortification
dont les capricieuses courtines s’étendent sur une longueur de
quinze cents milles, et arrêtent les nuages à quatre mille pieds
dans les airs.
Le ciel couvert ne laissait arriver au sol qu’une chaleur tamisée
par le tissu serré des vapeurs. La température était donc
supportable, mais la marche difficile sur un terrain déjà fort
accidenté. Les extumescences de la plaine se prononçaient de plus
en plus. Quelques mamelons, plantés de jeunes gommiers verts, se
gonflaient çà et là. Plus loin, ces gibbosités, accusées vivement,
formaient les premiers échelons des grandes Alpes. Il fallait
monter d’une manière continue, et l’on s’en apercevait bien à
l’effort des bœufs dont le joug craquait sous la traction du
lourd chariot; ils soufflaient bruyamment, et les muscles de
leurs jarrets se tendaient, près de se rompre. Les ais du véhicule
gémissaient aux heurts inattendus qu’Ayrton, si habile qu’il fût,
ne parvenait pas à éviter. Les voyageuses en prenaient gaiement
leur parti.
John Mangles et ses deux matelots battaient la route à quelques
centaines de pas en avant; ils choisissaient les passages
praticables, pour ne pas dire les passes, car tous ces ressauts du
sol figuraient autant d’écueils entre lesquels le chariot
choisissait le meilleur chenal. C’était une véritable navigation à
travers ces terrains houleux.
Tâche difficile, périlleuse souvent. Maintes fois, la hache de
Wilson dut frayer un passage au milieu d’épais fourrés d’arbustes.
Le sol argileux et humide fuyait sous le pied. La route s’allongea
des mille détours que d’inabordables obstacles, hauts blocs de
granit, ravins profonds, lagunes suspectes, obligeaient à faire.
Aussi, vers le soir, c’est à peine si un demi-degré avait été
franchi. On campa au pied des Alpes, au bord du creek de Cobongra,
sur la lisière d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux hauts de
quatre pieds, dont les feuilles d’un rouge clair égayaient le
regard.
«Nous aurons du mal à passer, dit Glenarvan en regardant la chaîne
des montagnes dont la silhouette se fondait déjà dans l’obscurité
du soir. Des Alpes!
Voilà une dénomination qui donne à réfléchir.
--Il faut en rabattre, mon cher Glenarvan, lui répondit Paganel.
Ne croyez pas que vous avez toute une Suisse à traverser. Il y a
dans l’Australie des Grampians, des Pyrénées, des Alpes, des
montagnes Bleues, comme en Europe et en Amérique, mais en
miniature. Cela prouve tout simplement que l’imagination des
géographes n’est pas infinie, ou que la langue des noms propres
est bien pauvre.
--Ainsi, ces Alpes australiennes?... Demanda lady Helena.
--Sont des montagnes de poche, répondit Paganel.
Nous les franchirons sans nous en apercevoir.
--Parlez pour vous! dit le major. Il n’y a qu’un homme distrait
qui puisse traverser une chaîne de montagnes sans s’en douter.
--Distrait! s’écria Paganel. Mais je ne suis plus distrait. Je
m’en rapporte à ces dames. Depuis que j’ai mis le pied sur le
continent, n’ai-je pas tenu ma promesse? Ai-je commis une seule
distraction? A-t-on une erreur à me reprocher?
--Aucune, Monsieur Paganel, dit Mary Grant. Vous êtes maintenant
le plus parfait des hommes.
--Trop parfait! Ajouta en riant lady Helena. Vos distractions
vous allaient bien.
--N’est-il pas vrai, madame? répondit Paganel. Si je n’ai plus un
défaut, je vais devenir un homme comme tout le monde. J’espère
donc qu’avant peu je commettrai quelque bonne bévue dont vous
rirez bien.
Voyez-vous, quand je ne me trompe pas, il me semble que je manque
à ma vocation.»
Le lendemain, 9 janvier, malgré les assurances du confiant
géographe, ce ne fut pas sans grandes difficultés que la petite
troupe s’engagea dans le passage des Alpes. Il fallut aller à
l’aventure, s’enfoncer par des gorges étroites et profondes qui
pouvaient finir en impasses.
Ayrton eût été très embarrassé sans doute, si, après une heure de
marche, une auberge, un misérable «tap»
ne se fût inopinément présenté sur un des sentiers de la montagne.
«Parbleu! s’écria Paganel, le maître de cette taverne ne doit pas
faire fortune en un pareil endroit! à quoi peut-il servir?
--À nous donner sur notre route les renseignements dont nous
avons besoin, répondit Glenarvan. Entrons.»
Glenarvan, suivi d’Ayrton, franchit le seuil de l’auberge. Le
maître de _Bush-Inn_, --ainsi le portait son enseigne, --était
un homme grossier, à face rébarbative, et qui devait se considérer
comme son principal client à l’endroit du gin, du brandy et du
whisky de sa taverne. D’habitude, il ne voyait guère que des
squatters en voyage, ou quelques conducteurs de troupeaux.
Il répondit avec un air de mauvaise humeur aux questions qui lui
furent adressées. Mais ses réponses suffirent à fixer Ayrton sur
sa route. Glenarvan reconnut par quelques couronnes la peine que
l’aubergiste s’était donnée, et il allait quitter la taverne,
quand une pancarte collée au mur attira ses regards.