«Monsieur, dit alors Paganel, s’adressant à Michel Patterson,

serais-je indiscret en vous demandant si c’est vous qui chantiez

hier cet air du divin Mozart?

--C’est moi, monsieur, répondit le gentleman, et mon cousin Sandy

m’accompagnait.

--Eh bien! Monsieur, reprit Paganel, recevez les sincères

compliments d’un français, admirateur passionné de cette musique.»

Paganel tendit la main au jeune gentleman, qui la prit d’un air

fort aimable. Puis, Michel Patterson indiqua vers la droite la

route à suivre. Les chevaux avaient été laissés aux soins d’Ayrton

et des matelots.

Ce fut donc à pied, causant et admirant, que les voyageurs, guidés

par les deux jeunes gens, se rendirent à l’habitation d’Hottam-Station.

C’était vraiment un établissement magnifique, tenu avec la

sévérité rigoureuse des parcs anglais.

D’immenses prairies, encloses de barrières grises, s’étendaient à

perte de vue. Là, paissaient les bœufs par milliers, et les

moutons par millions. De nombreux bergers et des chiens plus

nombreux encore gardaient cette tumultueuse armée. Aux beuglements

et aux bêlements se mêlaient l’aboiement des dogues et le

claquement strident des _stockwhipps_.

Vers l’est, le regard s’arrêtait sur une lisière de _myalls_ et de

gommiers, que dominait à sept mille cinq cents pieds dans les airs

la cime imposante du mont Hottam.

De longues avenues d’arbres verts à feuilles persistantes

rayonnaient dans toutes les directions.

Çà et là se massaient d’épais taillis de «grass-trees», arbustes

hauts de dix pieds, semblables au palmier nain, et perdus dans

leur chevelure de feuilles étroites et longues. L’air était

embaumé du parfum des lauriers-menthes, dont les bouquets de

fleurs blanches, alors en pleine floraison, dégageaient les plus

fines senteurs aromatiques.

Aux groupes charmants de ces arbres indigènes se mariaient les

productions transplantées des climats européens. Le pêcher, le

poirier, le pommier, le figuier, l’oranger, le chêne lui-même,

furent salués par les hurrahs des voyageurs, et ceux-ci, s’ils ne

s’étonnèrent pas trop de marcher à l’ombre des arbres de leur

pays, s’émerveillèrent, du moins, à la vue des oiseaux qui

voltigeaient entre les branches, les «satin-birds» au plumage

soyeux, et les séricules, vêtus mi-partie d’or et de velours noir.

Entre autres, et pour la première fois, il leur fut donné

d’admirer le «menure», c’est l’oiseau-lyre, dont l’appendice

caudal figure le gracieux instrument d’Orphée. Il fuyait entre les

fougères arborescentes, et lorsque sa queue frappait les branches,

on s’étonnait presque de ne pas entendre ces harmonieux accords

dont s’inspirait Amphion pour rebâtir les murs de Thèbes. Paganel

avait envie d’en jouer.

Cependant, lord Glenarvan ne se contentait pas d’admirer les

féeriques merveilles de cette oasis improvisée dans le désert

australien. Il écoutait le récit des jeunes gentlemen. En

Angleterre, au milieu de ses campagnes civilisées, le nouvel

arrivant eût tout d’abord appris à son hôte d’où il venait, où il

allait. Mais ici, et par une nuance de délicatesse finement

observée, Michel et Sandy Patterson crurent devoir se faire

connaître des voyageurs auxquels ils offraient l’hospitalité. Ils

racontèrent donc leur histoire.

C’était celle de tous ces jeunes anglais, intelligents et

industrieux, qui ne croient pas que la richesse dispense du

travail. Michel et Sandy Patterson étaient fils d’un banquier de

Londres. À vingt ans, le chef de leur famille avait dit: «Voici

des millions, jeunes gens. Allez dans quelque colonie lointaine;

fondez-y un établissement utile; puisez dans le travail la

connaissance de la vie. Si vous réussissez, tant mieux. Si vous

échouez, peu importe. Nous ne regretterons pas les millions qui

vous auront servi à devenir des hommes.» Les deux jeunes gens

obéirent. Ils choisirent en Australie la colonie de Victoria pour

y semer les _bank-notes_ paternelles, et ils n’eurent pas lieu de

s’en repentir. Au bout de trois ans, l’établissement prospérait.

On compte dans les provinces de Victoria, de la Nouvelle Galles du

sud et de l’Australie méridionale plus de trois mille stations,

les unes dirigées par les squatters qui élèvent le bétail, les

autres par les _settlers_, dont la principale industrie est la

culture du sol. Jusqu’à l’arrivée des deux jeunes anglais,

l’établissement le plus considérable de ce genre était celui de M

Jamieson, qui couvrait cent kilomètres de superficie, avec une

bordure de vingt-cinq kilomètres sur le Paroo, l’un des affluents

du Darling.

Maintenant, la station d’Hottam l’emportait en étendue et en

affaires. Les deux jeunes gens étaient squatters et _settlers_

tout à la fois. Ils administraient avec une rare habileté, et, ce

qui est plus difficile, avec une énergie peu commune, leur immense

propriété.

On le voit, cette station se trouvait reportée à une grande

distance des principales villes, au milieu des déserts peu

fréquentés du Murray. Elle occupait l’espace compris entre 146°48’

et 147°, c’est-à-dire un terrain long et large de cinq lieues,

situé entre les Buffalos-Ranges et le mont Hottam. Aux deux angles

nord de ce vaste quadrilatère se dressaient à gauche le mont

Aberdeen, à droite les sommets du High-Barven. Les eaux belles et

sinueuses n’y manquaient pas, grâce aux creeks et affluents de

l’Oven’s-River, qui se jette au nord dans le lit du Murray. Aussi,

l’élève du bétail et la culture du sol y réussissaient également.

Dix mille acres de terre, admirablement assolés et aménagés,

mêlaient les récoltes indigènes aux productions exotiques, tandis

que plusieurs millions d’animaux s’engraissaient dans les

verdoyants pâturages. Aussi, les produits de Hottam-Station

étaient-ils cotés à de hauts cours sur les marchés de Castlemaine

et de Melbourne.

Michel et Sandy Patterson achevaient de donner ces détails de leur

industrieuse existence quand, à l’extrémité d’une avenue de

casuarinas, apparut l’habitation.

C’était une charmante maison de bois et de briques, enfouie sous

des bouquets d’émérophilis. Elle avait la forme élégante du

chalet, et une véranda à laquelle pendaient des lampes chinoises

contournait le long des murs comme un impluvium antique. Devant

les fenêtres se déployaient des bannes multicolores qui semblaient

être en fleurs. Rien de plus coquet, rien de plus délicieux au

regard, mais aussi rien de plus confortable. Sur les pelouses et

dans les massifs groupés aux alentours poussaient des candélabres

de bronze, qui supportaient d’élégantes lanternes; à la nuit

tombante, tout ce parc s’illuminait des blanches lumières du gaz,

venu d’un petit gazomètre, caché sous des berceaux de _myalls_ et

de fougères arborescentes.

D’ailleurs, on ne voyait ni communs, ni écuries, ni hangars, rien

de ce qui indique une exploitation rurale. Toutes ces dépendances,

--un véritable village composé de plus de vingt huttes et

maisons, --étaient situées à un quart de mille, au fond d’une

petite vallée. Des fils électriques mettaient en communication

instantanée le village et la maison des maîtres. Celle-ci, loin de

tout bruit, semblait perdue dans une forêt d’arbres exotiques.

Bientôt, l’avenue des casuarinas fut dépassée. Un petit pont de

fer d’une élégance extrême, jeté sur un creek murmurant, donnait

accès dans le parc réservé.

Il fut franchi. Un intendant de haute mine vint au-devant des

voyageurs; les portes de l’habitation s’ouvrirent, et les hôtes de

Hottam-Station pénétrèrent dans les somptueux appartements

contenus sous cette enveloppe de briques et de fleurs.

Tout le luxe de la vie artiste et fashionable s’offrit à leurs

yeux. Sur l’antichambre, ornée de sujets décoratifs empruntés à

l’outillage du turf et de la chasse, s’ouvrait un vaste salon à

cinq fenêtres. Là, un piano couvert de partitions anciennes et

nouvelles, des chevalets portant des toiles ébauchées, des socles

ornés de statues de marbre, quelques tableaux de maîtres flamands

accrochés aux murs, de riches tapis, doux au pied comme une herbe

épaisse, pans de tapisserie égayés de gracieux épisodes

mythologiques, un lustre antique suspendu au plafond, des faïences

précieuses, des bibelots de prix et d’un goût parfait, mille riens

chers et délicats qu’on s’étonnait de voir dans une habitation

australienne, prouvaient une suprême entente des arts et du

confort. Tout ce qui pouvait charmer les ennuis d’un exil

volontaire, tout ce qui pouvait ramener l’esprit au souvenir des

habitudes européennes, meublait ce féerique salon. On se serait

cru dans quelque château de France ou d’Angleterre.

Les cinq fenêtres laissaient passer à travers le fin tissu des

bannes un jour tamisé et déjà adouci par les pénombres de la

véranda. Lady Helena, en s’approchant, fut émerveillée.

L’habitation de ce côté dominait une large vallée qui s’étendait

jusqu’au pied des montagnes de l’est. La succession des prairies

et des bois, çà et là de vastes clairières, l’ensemble des

collines gracieusement arrondies, le relief de ce sol accidenté,

formaient un spectacle supérieur à toute description.

Nulle autre contrée au monde ne pouvait lui être comparée, pas

même cette vallée du paradis, si renommée, des frontières

norvégiennes du Telemarck.

Ce vaste panorama, découpé par de grandes plaques d’ombre et de

lumière, changeait à chaque heure suivant les caprices du soleil.

L’imagination ne pouvait rien rêver au delà, et cet aspect

enchanteur satisfaisait tous les appétits du regard.

Cependant, sur un ordre de Sandy Patterson, un déjeuner venait

d’être improvisé par le maître d’hôtel de la station, et, moins

d’un quart d’heure après leur arrivée, les voyageurs s’asseyaient

devant une table somptueusement servie. La qualité des mets et des

vins était indiscutable; mais ce qui plaisait surtout, au milieu

de ces raffinements de l’opulence, c’était la joie des deux jeunes

squatters, heureux d’offrir sous leur toit cette splendide

hospitalité.

D’ailleurs, ils ne tardèrent pas à connaître le but de

l’expédition, et ils prirent un vif intérêt aux recherches de

Glenarvan. Ils donnèrent aussi bon espoir aux enfants du

capitaine.

«Harry Grant, dit Michel, est évidemment tombé entre les mains des

indigènes, puisqu’il n’a pas reparu dans les établissements de la

côte. Il connaissait exactement sa position, le document le

prouve, et pour n’avoir pas gagné quelque colonie anglaise, il

faut qu’à l’instant où il prenait terre il ait été fait prisonnier

par les sauvages.

--C’est précisément ce qui est arrivé à son quartier-maître

Ayrton, répondit John Mangles.

--Mais vous, messieurs, demanda lady Helena, vous n’avez jamais

entendu parler de la catastrophe du _Britannia_?

--Jamais, madame, répondit Michel.

--Et quel traitement, suivant vous, a subi le capitaine Grant,

prisonnier des australiens?

--Les australiens ne sont pas cruels, madame, répondit le jeune

squatter, et miss Grant peut être rassurée à cet égard. Il y a des

exemples fréquents de la douceur de leur caractère, et quelques

européens ont vécu longtemps parmi eux, sans avoir jamais eu à se

plaindre de leur brutalité.

--King entre autres, dit Paganel, le seul survivant de

l’expédition de Burke.

--Non seulement ce hardi explorateur, reprit Sandy, mais aussi un

soldat anglais, nommé Buckley, qui, s’étant échappé en 1803 sur la

côte de Port-Philippe, fut recueilli par les indigènes et vécut

trente-trois ans avec eux.

--Et depuis cette époque, ajouta Michel Patterson, un des

derniers numéros de l’_Australasian_ nous apprend qu’un certain

Morrill vient d’être rendu à ses compatriotes, après seize ans

d’esclavage.

L’histoire du capitaine doit être la sienne, car c’est précisément

à la suite du naufrage de la _Péruvienne_, en 1846, qu’il a été

fait prisonnier par les naturels et emmené dans l’intérieur du

continent. Ainsi, je crois que vous devez conserver tout espoir.»

Ces paroles causèrent une joie extrême aux auditeurs du jeune

squatter. Elles corroboraient les renseignements déjà donnés par

Paganel et Ayrton.

Puis, on parla des convicts, lorsque les voyageuses eurent quitté

la table. Les squatters connaissaient la catastrophe de Camden-Bridge,

mais la présence d’une bande d’évadés ne leur inspirait

aucune inquiétude. Ce n’est pas à une station dont le personnel

s’élevait à plus de cent hommes, que ces malfaiteurs oseraient

s’attaquer. On devait penser, d’ailleurs, qu’ils ne

s’aventureraient pas dans ces déserts du Murray, où ils n’avaient

que faire, ni du côté des colonies de la Nouvelle Galles, dont les

routes sont très surveillées. Tel était aussi l’avis d’Ayrton.

Lord Glenarvan ne put refuser à ses aimables amphitryons de passer

cette journée entière à la station de Hottam. C’étaient douze

heures de retard qui devenaient douze heures de repos; les chevaux

et les bœufs ne pouvaient que se refaire avantageusement dans les

confortables écuries de la station.

Ce fut donc chose convenue, et les deux jeunes gens soumirent à

leurs hôtes un programme de la journée qui fut adopté avec

empressement.

À midi, sept vigoureux hunters piaffaient aux portes de

l’habitation. Un élégant break destiné aux dames, et conduit à

grandes guides, permettait à son cocher de montrer son adresse

dans les savantes manœuvres du «four in hand». Les cavaliers,

précédés de piqueurs et armés d’excellents fusils de chasse à

système, se mirent en selle et galopèrent aux portières, pendant

que la meute des pointers aboyait joyeusement à travers les

taillis.

Pendant quatre heures, la cavalcade parcourut les allées et

avenues de ce parc grand comme un petit état d’Allemagne. Le

Reuss-Schleitz ou la Saxe-Cobourg-Gotha y auraient tenu tout

entiers.

Si l’on y rencontrait moins d’habitants, les moutons, en revanche,

foisonnaient. Quant au gibier, une armée de rabatteurs n’en eût

pas jeté davantage sous le fusil des chasseurs. Aussi, ce fut

bientôt une série de détonations inquiétantes pour les hôtes

paisibles des bois et des plaines. Le jeune Robert fit des

merveilles à côté du major Mac Nabbs. Ce hardi garçon, malgré les

recommandations de sa sœur, était toujours en tête, et le premier

au feu.

Mais John Mangles se chargea de veiller sur lui, et Mary Grant se

rassura.

Pendant cette battue, on tua certains animaux particuliers au

pays, et dont jusqu’alors Paganel ne connaissait que le nom: entre

autres, le «wombat» et le «bandicoot».

Le wombat est un herbivore qui creuse des terriers à la manière

des blaireaux; il est gros comme un mouton, et sa chair est

excellente.

Le bandicoot est une espèce de marsupiaux, qui en remontrerait au

renard d’Europe et lui donnerait des leçons de pillage dans les

basses-cours. Cet animal, d’un aspect assez repoussant, long d’un

pied et demi, tomba sous les coups de Paganel, qui, par amour-propre

de chasseur, le trouva charmant.

«Une adorable bête,» disait-il.

Robert, entre autres pièces importantes, tua fort adroitement un

«dasyure viverrin», sorte de petit renard, dont le pelage noir et

moucheté de blanc vaut celui de la martre, et un couple d’opossums

qui se cachaient dans le feuillage épais des grands arbres.

Mais de tous ces hauts faits, le plus intéressant fut, sans

contredit, une chasse au _kanguroo_. Les chiens, vers quatre

heures, firent lever une bande de ces curieux marsupiaux. Les

petits rentrèrent précipitamment dans la poche maternelle, et

toute la troupe s’échappa en file. Rien de plus étonnant que ces

énormes bonds du _kanguroo_, dont les jambes de derrière, deux

fois plus longues que celles de devant, se détendent comme un

ressort. En tête de la troupe fuyante décampait un mâle haut de

cinq pieds, magnifique spécimen du «macropus giganteus»,

un «vieil homme», comme disent les bushmen.

Pendant quatre à cinq milles, la chasse fut activement conduite.

Les _kanguroos_ ne se lassaient pas, et les chiens, qui redoutent,

non sans raison, leur vigoureuse patte armée d’un ongle aigu, ne

se souciaient pas de les approcher. Mais enfin, épuisée par sa

course, la bande s’arrêta et le «vieil homme» s’appuya contre un

tronc d’arbre, prêt à se défendre. Un des pointers, emporté par

son élan, alla rouler près de lui. Un instant après, le malheureux

chien sautait en l’air, et retombait éventré. Certes, la meute

tout entière n’aurait pas eu raison de ces puissants marsupiaux.

Il fallait donc en finir à coups de fusil, et les balles seules

pouvaient abattre le gigantesque animal.

En ce moment, Robert faillit être victime de son imprudence. Dans

le but d’assurer son coup, il s’approcha si près du _kanguroo_,

que celui-ci s’élança d’un bond.

Robert tomba, un cri retentit. Mary Grant, du haut du break,

terrifiée, sans voix, presque sans regards, tendait les mains vers

son frère. Aucun chasseur n’osait tirer sur l’animal, car il

pouvait aussi frapper l’enfant.

Mais soudain John Mangles, son couteau de chasse ouvert, se

précipita sur le _kanguroo_ au risque d’être éventré, et il frappa

l’animal au cœur. La bête abattue, Robert se releva sans

blessure. Un instant après, il était dans les bras de sa sœur.

«Merci, Monsieur John! Merci! dit Mary Grant, qui tendit la main

au jeune capitaine.

--Je répondais de lui», dit John Mangles, en prenant la main

tremblante de la jeune fille.

Cet incident termina la chasse. La bande de marsupiaux s’était

dispersée après la mort de son chef, dont les dépouilles furent

rapportées à l’habitation. Il était alors six heures du soir. Un

dîner magnifique attendait les chasseurs. Entre autres mets, un

bouillon de queue de _kanguroo_, préparé à la mode indigène, fut

le grand succès du repas.

Après les glaces et sorbets du dessert, les convives passèrent au

salon. La soirée fut consacrée à la musique. Lady Helena, très

bonne pianiste, mit ses talents à la disposition des squatters.

Michel et Sandy Patterson chantèrent avec un goût parfait des

passages empruntés aux dernières partitions de Gounod, de Victor

Massé, de Félicien David, et même de ce génie incompris, Richard

Wagner.

À onze heures, le thé fut servi; il était fait avec cette

perfection anglaise qu’aucun autre peuple ne peut égaler. Mais

Paganel ayant demandé à goûter le thé australien, on lui apporta

une liqueur noire comme de l’encre, un litre d’eau dans lequel une

demi-livre de thé avait bouilli pendant quatre heures. Paganel,

malgré ses grimaces, déclara ce breuvage excellent.

À minuit, les hôtes de la station, conduits à des chambres

fraîches et confortables, prolongèrent dans leurs rêves les

plaisirs de cette journée.

Le lendemain, dès l’aube, ils prirent congé des deux jeunes

squatters. Il y eut force remercîments et promesses de se revoir

en Europe, au château de Malcolm. Puis le chariot se mit en

marche, tourna la base du mont Hottam, et bientôt l’habitation

disparut, comme une vision rapide, aux yeux des voyageurs. Pendant

cinq milles encore, ils foulèrent du pied de leurs chevaux le sol

de la station.

À neuf heures seulement, la dernière palissade fut franchie, et la

petite troupe s’enfonça à travers les contrées presque inconnues

de la province victorienne.

Chapitre XVIII

_Les alpes australiennes_

Une immense barrière coupait la route dans le sud-est.

C’était la chaîne des Alpes australiennes, vaste fortification

dont les capricieuses courtines s’étendent sur une longueur de

quinze cents milles, et arrêtent les nuages à quatre mille pieds

dans les airs.

Le ciel couvert ne laissait arriver au sol qu’une chaleur tamisée

par le tissu serré des vapeurs. La température était donc

supportable, mais la marche difficile sur un terrain déjà fort

accidenté. Les extumescences de la plaine se prononçaient de plus

en plus. Quelques mamelons, plantés de jeunes gommiers verts, se

gonflaient çà et là. Plus loin, ces gibbosités, accusées vivement,

formaient les premiers échelons des grandes Alpes. Il fallait

monter d’une manière continue, et l’on s’en apercevait bien à

l’effort des bœufs dont le joug craquait sous la traction du

lourd chariot; ils soufflaient bruyamment, et les muscles de

leurs jarrets se tendaient, près de se rompre. Les ais du véhicule

gémissaient aux heurts inattendus qu’Ayrton, si habile qu’il fût,

ne parvenait pas à éviter. Les voyageuses en prenaient gaiement

leur parti.

John Mangles et ses deux matelots battaient la route à quelques

centaines de pas en avant; ils choisissaient les passages

praticables, pour ne pas dire les passes, car tous ces ressauts du

sol figuraient autant d’écueils entre lesquels le chariot

choisissait le meilleur chenal. C’était une véritable navigation à

travers ces terrains houleux.

Tâche difficile, périlleuse souvent. Maintes fois, la hache de

Wilson dut frayer un passage au milieu d’épais fourrés d’arbustes.

Le sol argileux et humide fuyait sous le pied. La route s’allongea

des mille détours que d’inabordables obstacles, hauts blocs de

granit, ravins profonds, lagunes suspectes, obligeaient à faire.

Aussi, vers le soir, c’est à peine si un demi-degré avait été

franchi. On campa au pied des Alpes, au bord du creek de Cobongra,

sur la lisière d’une petite plaine couverte d’arbrisseaux hauts de

quatre pieds, dont les feuilles d’un rouge clair égayaient le

regard.

«Nous aurons du mal à passer, dit Glenarvan en regardant la chaîne

des montagnes dont la silhouette se fondait déjà dans l’obscurité

du soir. Des Alpes!

Voilà une dénomination qui donne à réfléchir.

--Il faut en rabattre, mon cher Glenarvan, lui répondit Paganel.

Ne croyez pas que vous avez toute une Suisse à traverser. Il y a

dans l’Australie des Grampians, des Pyrénées, des Alpes, des

montagnes Bleues, comme en Europe et en Amérique, mais en

miniature. Cela prouve tout simplement que l’imagination des

géographes n’est pas infinie, ou que la langue des noms propres

est bien pauvre.

--Ainsi, ces Alpes australiennes?... Demanda lady Helena.

--Sont des montagnes de poche, répondit Paganel.

Nous les franchirons sans nous en apercevoir.

--Parlez pour vous! dit le major. Il n’y a qu’un homme distrait

qui puisse traverser une chaîne de montagnes sans s’en douter.

--Distrait! s’écria Paganel. Mais je ne suis plus distrait. Je

m’en rapporte à ces dames. Depuis que j’ai mis le pied sur le

continent, n’ai-je pas tenu ma promesse? Ai-je commis une seule

distraction? A-t-on une erreur à me reprocher?

--Aucune, Monsieur Paganel, dit Mary Grant. Vous êtes maintenant

le plus parfait des hommes.

--Trop parfait! Ajouta en riant lady Helena. Vos distractions

vous allaient bien.

--N’est-il pas vrai, madame? répondit Paganel. Si je n’ai plus un

défaut, je vais devenir un homme comme tout le monde. J’espère

donc qu’avant peu je commettrai quelque bonne bévue dont vous

rirez bien.

Voyez-vous, quand je ne me trompe pas, il me semble que je manque

à ma vocation.»

Le lendemain, 9 janvier, malgré les assurances du confiant

géographe, ce ne fut pas sans grandes difficultés que la petite

troupe s’engagea dans le passage des Alpes. Il fallut aller à

l’aventure, s’enfoncer par des gorges étroites et profondes qui

pouvaient finir en impasses.

Ayrton eût été très embarrassé sans doute, si, après une heure de

marche, une auberge, un misérable «tap»

ne se fût inopinément présenté sur un des sentiers de la montagne.

«Parbleu! s’écria Paganel, le maître de cette taverne ne doit pas

faire fortune en un pareil endroit! à quoi peut-il servir?

--À nous donner sur notre route les renseignements dont nous

avons besoin, répondit Glenarvan. Entrons.»

Glenarvan, suivi d’Ayrton, franchit le seuil de l’auberge. Le

maître de _Bush-Inn_, --ainsi le portait son enseigne, --était

un homme grossier, à face rébarbative, et qui devait se considérer

comme son principal client à l’endroit du gin, du brandy et du

whisky de sa taverne. D’habitude, il ne voyait guère que des

squatters en voyage, ou quelques conducteurs de troupeaux.

Il répondit avec un air de mauvaise humeur aux questions qui lui

furent adressées. Mais ses réponses suffirent à fixer Ayrton sur

sa route. Glenarvan reconnut par quelques couronnes la peine que

l’aubergiste s’était donnée, et il allait quitter la taverne,

quand une pancarte collée au mur attira ses regards.

Les enfants du capitaine Grant · 第 30 / 50 段