l’animal qui se perdit peu à peu dans les hauteurs de
l’eucalyptus. Bientôt, on le vit redescendre avec la rapidité de
l’éclair, courir sur le sol avec mille contorsions et gambades,
puis saisir de ses longs bras le tronc lisse d’un énorme gommier.
On se demandait comment il s’élèverait sur cet arbre droit et
glissant qu’il ne pouvait embrasser. Mais le singe, frappant
alternativement le tronc d’une sorte de hache, creusa de petites
entailles, et par ces points d’appui régulièrement espacés, il
atteignit la fourche du gommier. En quelques secondes, il disparut
dans l’épaisseur du feuillage.
«Ah çà, qu’est-ce que c’est que ce singe-là? demanda le major.
--Ce singe-là, répondit Paganel, c’est un australien pur sang!»
Les compagnons du géographe n’avaient pas encore eu le temps de
hausser les épaules, que des cris qu’on pourrait orthographier
ainsi: «coo-eeh! coo-eeh!» retentirent à peu de distance.
Ayrton piqua ses bœufs, et, cent pas plus loin, les voyageurs
arrivaient inopinément à un campement d’indigènes.
Quel triste spectacle! Une dizaine de tentes se dressaient sur le
sol nu. Ces «gunyos», faits avec des bandes d’écorce étagées comme
des tuiles, ne protégeaient que d’un côté leurs misérables
habitants. Ces êtres, dégradés par la misère, étaient repoussants.
Il y en avait là une trentaine, hommes, femmes et enfants, vêtus
de peaux de _kanguroos_ déchiquetées comme des haillons. Leur
premier mouvement, à l’approche du chariot, fut de s’enfuir.
Mais quelques mots d’Ayrton prononcés dans un inintelligible
patois parurent les rassurer. Ils revinrent alors, moitié
confiants, moitié craintifs, comme des animaux auxquels on tend
quelque morceau friand.
Ces indigènes, hauts de cinq pieds quatre pouces à cinq pieds sept
pouces, avaient un teint fuligineux, non pas noir, mais couleur de
vieille suie, les cheveux floconneux, les bras longs, l’abdomen
proéminent, le corps velu et couturé par les cicatrices du
tatouage ou par les incisions pratiquées dans les cérémonies
funèbres. Rien d’horrible comme leur figure monstrueuse, leur
bouche énorme, leur nez épaté et écrasé sur les joues, leur
mâchoire inférieure proéminente, armée de dents blanches, mais
proclives. Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point
le type d’animalité.
«Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes, --
pur sang, si l’on veut, --mais ce sont des singes!
--Mac Nabbs, répondit lady Helena, donneriez-vous donc raison à
ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages? Ces pauvres êtres
sont des hommes.
--Des hommes! s’écria Mac Nabbs! Tout au plus des êtres
intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang! Et encore, si je
mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui
du singe!»
Mac Nabbs avait raison sous ce rapport; l’angle facial de
l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui
de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi
n’est-ce pas sans raison que M De Rienzi proposa de classer ces
malheureux dans une race à part qu’il nommait les
«pithécomorphes», c’est-à-dire hommes à formes de singes.
Mais lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant
pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier
degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’australien existe
l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement
dit que l’homme n’est brute nulle part.
Il est vrai qu’il ajoute avec non moins de sagesse, «ni ange non
plus.»
Or, précisément, lady Helena et Mary Grant donnaient tort à cette
dernière partie de la proposition du grand penseur. Ces deux
charitables femmes avaient quitté le chariot; elles tendaient
une main caressante à ces misérables créatures; elles leur
offraient des aliments que ces sauvages avalaient avec une
répugnante gloutonnerie. Les indigènes devaient d’autant mieux
prendre lady Helena pour une divinité, que, suivant leur religion,
les blancs sont d’anciens noirs, blanchis après leur mort.
Mais ce furent les femmes, surtout, qui excitèrent la pitié des
voyageuses. Rien n’est comparable à la condition de
l’australienne; une nature marâtre lui a même refusé le moindre
charme; c’est une esclave, enlevée par la force brutale, qui n’a
eu d’autre présent de noce que des coups de «waddie», sorte de
bâton rivé à la main de son maître. Depuis ce moment, frappée
d’une vieillesse précoce et foudroyante, elle a été accablée de
tous les pénibles travaux de la vie errante, portant avec ses
enfants enroulés dans un paquet de jonc les instruments de pêche
et de chasse, les provisions de «phormium tenax», dont elle
fabrique des filets. Elle doit procurer des vivres à sa famille;
elle chasse les lézards, les opossums et les serpents jusqu’à la
cime des arbres; elle coupe le bois du foyer; elle arrache les
écorces de la tente; pauvre bête de somme, elle ignore le repos,
et ne mange qu’après son maître les restes dégoûtants dont il ne
veut plus.
En ce moment, quelques-unes de ces malheureuses, privées de
nourriture depuis longtemps peut-être, essayaient d’attirer les
oiseaux en leur présentant des graines.
On les voyait étendues sur le sol brûlant, immobiles, comme
mortes, attendre pendant des heures entières qu’un naïf oiseau
vînt à portée de leur main! Leur industrie en fait de pièges
n’allait pas plus loin, et il fallait être un volatile australien
pour s’y laisser prendre.
Cependant les indigènes, apprivoisés par les avances des
voyageurs, les entouraient, et l’on dut se garder alors contre
leurs instincts éminemment pillards. Ils parlaient un idiome
sifflant, fait de battements de langue. Cela ressemblait à des
cris d’animaux. Cependant, leur voix avait souvent des inflexions
câlines d’une grande douceur; le mot «noki, noki», se répétait
souvent, et les gestes le faisaient suffisamment comprendre.
C’était le «Donnez-moi! Donnez-moi!» qui s’appliquait aux plus
menus objets des voyageurs. Mr Olbinett eut fort à faire pour
défendre le compartiment aux bagages et surtout les vivres de
l’expédition.
Ces pauvres affamés jetaient sur le chariot un regard effrayant
et montraient des dents aiguës qui s’étaient peut-être exercées
sur des lambeaux de chair humaine. La plupart des tribus
australiennes ne sont pas anthropophages, sans doute, en temps de
paix, mais il est peu de sauvages qui se refusent à dévorer la
chair d’un ennemi vaincu.
Cependant, à la demande d’Helena, Glenarvan donna ordre de
distribuer quelques aliments. Les naturels comprirent son
intention et se livrèrent à des démonstrations qui eussent ému le
cœur le plus insensible. Ils poussèrent aussi des rugissements
semblables à ceux des bêtes fauves, quand le gardien leur apporte
la pitance quotidienne. Sans donner raison au major, on ne pouvait
nier pourtant que cette race ne touchât de près à l’animal.
Mr Olbinett, en homme galant, avait cru devoir servir d’abord les
femmes. Mais ces malheureuses créatures n’osèrent manger avant
leurs redoutables maîtres. Ceux-ci se jetèrent sur le biscuit et
la viande sèche comme sur une proie.
Mary Grant, songeant que son père était prisonnier d’indigènes
aussi grossiers, sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle se
représentait tout ce que devait souffrir un homme tel qu’Harry
Grant, esclave de ces tribus errantes, en proie à la misère, à la
faim, aux mauvais traitements.
John Mangles, qui l’observait avec la plus inquiète attention,
devina les pensées dont son cœur était plein, et il alla au-devant
de ses désirs en interrogeant le quartier-maître du _Britannia_.
«Ayrton, lui dit-il, est-ce des mains de pareils sauvages que vous
vous êtes échappé?
--Oui, capitaine, répondit Ayrton. Toutes ces peuplades de
l’intérieur se ressemblent. Seulement, vous ne voyez ici qu’une
poignée de ces pauvres diables, tandis qu’il existe sur les bords
du Darling des tribus nombreuses et commandées par des chefs dont
l’autorité est redoutable.
--Mais, demanda John Mangles, que peut faire un européen au
milieu de ces naturels?
--Ce que je faisais moi-même, répondit Ayrton; il chasse, il
pêche avec eux, il prend part à leurs combats; comme je vous l’ai
déjà dit, il est traité en raison des services qu’il rend, et pour
peu que ce soit un homme intelligent et brave, il prend dans la
tribu une situation considérable.
--Mais il est prisonnier? dit Mary Grant.
--Et surveillé, ajouta Ayrton, de façon à ne pouvoir faire un
pas, ni jour ni nuit!
--Cependant, vous êtes parvenu à vous échapper, Ayrton, dit le
major, qui vint se mêler à la conversation.
--Oui, Monsieur Mac Nabbs, à la faveur d’un combat entre ma tribu
et une peuplade voisine. J’ai réussi.
Bien. Je ne le regrette pas. Mais si c’était à refaire, je
préférerais, je crois, un éternel esclavage aux tortures que j’ai
éprouvées en traversant les déserts de l’intérieur. Dieu garde le
capitaine Grant de tenter une pareille chance de salut!
--Oui, certes, répondit John Mangles, nous devons désirer, miss
Mary, que votre père soit retenu dans une tribu indigène. Nous
trouverons ses traces plus aisément que s’il errait dans les
forêts du continent.
--Vous espérez toujours? demanda la jeune fille.
--J’espère toujours, miss Mary, vous voir heureuse un jour, avec
l’aide de Dieu!»
Les yeux humides de Mary Grant purent seuls remercier le jeune
capitaine.
Pendant cette conversation, un mouvement inaccoutumé s’était
produit parmi les sauvages; ils poussaient des cris retentissants;
ils couraient dans diverses directions; ils saisissaient leurs
armes et semblaient pris d’une fureur farouche.
Glenarvan ne savait où ils voulaient en venir, quand le major,
interpellant Ayrton, lui dit:
«Puisque vous avez vécu pendant longtemps chez les australiens,
vous comprenez sans doute le langage de ceux-ci?
--À peu près, répondit le quartier-maître, car, autant de tribus,
autant d’idiomes. Cependant, je crois deviner que, par
reconnaissance, ces sauvages veulent montrer à son honneur le
simulacre d’un combat.»
C’était en effet la cause de cette agitation. Les indigènes, sans
autre préambule, s’attaquèrent avec une fureur parfaitement
simulée, et si bien même, qu’à moins d’être prévenu on eût pris au
sérieux cette petite guerre. Mais les australiens sont des mimes
excellents, au dire des voyageurs, et, en cette occasion, ils
déployèrent un remarquable talent.
Leurs instruments d’attaque et de défense consistaient en un
casse-tête, sorte de massue de bois qui a raison des crânes les
plus épais, et une espèce de «tomahawk», pierre aiguisée très
dure, fixée entre deux bâtons par une gomme adhérente. Cette hache
a une poignée longue de dix pieds. C’est un redoutable instrument
de guerre et un utile instrument de paix, qui sert à abattre les
branches ou les têtes, à entailler les corps ou les arbres,
suivant le cas.
Toutes ces armes s’agitaient dans des mains frénétiques, au bruit
des vociférations; les combattants se jetaient les uns sur les
autres; ceux-ci tombaient comme morts, ceux-là poussaient le cri
du vainqueur. Les femmes, les vieilles principalement, possédées
du démon de la guerre, les excitaient au combat, se précipitaient
sur les faux cadavres, et les mutilaient en apparence avec une
férocité qui, réelle, n’eût pas été plus horrible. À chaque
instant, lady Helena craignait que le jeu ne dégénérât en bataille
sérieuse. D’ailleurs, les enfants, qui avaient pris part au
combat, y allaient franchement. Les petits garçons et les petites
filles, plus rageuses, surtout, s’administraient des taloches
superbes avec un entrain féroce.
Ce combat simulé durait déjà depuis dix minutes, quand soudain les
combattants s’arrêtèrent. Les armes tombèrent de leurs mains. Un
profond silence succéda au bruyant tumulte. Les indigènes
demeurèrent fixes dans leur dernière attitude, comme des
personnages de tableaux vivants.
On les eût dit pétrifiés.
Quelle était la cause de ce changement, et pourquoi tout d’un coup
cette immobilité marmoréenne. On ne tarda pas à le savoir.
Une bande de kakatoès se déployait en ce moment à la hauteur des
gommiers. Ils remplissaient l’air de leurs babillements et
ressemblaient, avec les nuances vigoureuses de leur plumage, à un
arc-en-ciel volant. C’était l’apparition de cette éclatante nuée
d’oiseaux qui avait interrompu le combat. La chasse, plus utile
que la guerre, lui succédait.
Un des indigènes, saisissant un instrument peint en rouge, d’une
structure particulière, quitta ses compagnons toujours immobiles,
et se dirigea entre les arbres et les buissons vers la bande de
kakatoès.
Il ne faisait aucun bruit en rampant, il ne frôlait pas une
feuille, il ne déplaçait pas un caillou.
C’était une ombre qui glissait.
Le sauvage, arrivé à une distance convenable, lança son instrument
suivant une ligne horizontale à deux pieds du sol. Cette arme
parcourut ainsi un espace de quarante pieds environ; puis,
soudain, sans toucher la terre, elle se releva subitement par un
angle droit, monta à cent pieds dans l’air, frappa mortellement
une douzaine d’oiseaux, et, décrivant une parabole, revint tomber
aux pieds du chasseur.
Glenarvan et ses compagnons étaient stupéfaits; ils ne pouvaient
en croire leurs yeux.
«C’est le «boomerang!» dit Ayrton.
--Le boomerang! s’écria Paganel, le boomerang australien.»
Et, comme un enfant, il alla ramasser l’instrument merveilleux,
«pour voir ce qu’il y avait dedans.»
On aurait pu penser, en effet, qu’un mécanisme intérieur, un
ressort subitement détendu, en modifiait la course. Il n’en était
rien.
Ce boomerang consistait tout uniment en une pièce de bois dur et
recourbé, longue de trente à quarante pouces. Son épaisseur au
milieu était de trois pouces environ, et ses deux extrémités se
terminaient en pointes aiguës. Sa partie concave rentrait de six
lignes et sa partie convexe présentait deux rebords très affilés.
C’était aussi simple qu’incompréhensible.
«Voilà donc ce fameux boomerang! dit Paganel après avoir
attentivement examiné le bizarre instrument.
Un morceau de bois et rien de plus. Pourquoi, à un certain moment
de sa course horizontale, remonte-t-il dans les airs pour revenir
à la main qui l’a jeté?
Les savants et les voyageurs n’ont jamais pu donner l’explication
de ce phénomène.
--Ne serait-ce pas un effet semblable à celui du cerceau qui,
lancé d’une certaine façon, revient à son point de départ? dit
John Mangles.
--Ou plutôt, ajouta Glenarvan, un effet rétrograde, pareil à
celui d’une bille de billard frappée en un point déterminé?
--Aucunement, répondit Paganel; dans ces deux cas, il y a un
point d’appui qui détermine la réaction:
C’est le sol pour le cerceau, et le tapis pour la bille. Mais,
ici, le point d’appui manque, l’instrument ne touche pas la terre,
et cependant il remonte à une hauteur considérable!
--Alors comment expliquez-vous ce fait, Monsieur Paganel? demanda
lady Helena.
--Je ne l’explique pas, madame, je le constate une fois de plus;
l’effet tient évidemment à la manière dont le boomerang est lancé
et à sa conformation particulière. Mais, quant à ce lancement,
c’est encore le secret des australiens.
--En tout cas, c’est bien ingénieux... pour des singes», ajouta
lady Helena, en regardant le major qui secoua la tête d’un air peu
convaincu.
Cependant, le temps s’écoulait, et Glenarvan pensa qu’il ne devait
pas retarder davantage sa marche vers l’est; il allait donc prier
les voyageurs de remonter dans leur chariot, quand un sauvage
arriva tout courant, et prononça quelques mots avec une grande
animation.
«Ah! fit Ayrton, ils ont aperçu des casoars!
--Quoi! Il s’agit d’une chasse? dit Glenarvan.
--Il faut voir cela, s’écria Paganel. Ce doit être curieux! Peut-être
le boomerang va-t-il fonctionner encore.
--Qu’en pensez-vous, Ayrton?
--Ce ne sera pas long, _mylord_», répondit le quartier-maître.
Les indigènes n’avaient pas perdu un instant. C’est pour eux un
coup de fortune de tuer des casoars. La tribu a ses vivres assurés
pour quelques jours. Aussi les chasseurs emploient-ils toute leur
adresse à s’emparer d’une pareille proie. Mais comment, sans
fusils, parviennent-ils à abattre, et, sans chiens, à atteindre un
animal si agile? C’était le côté très intéressant du spectacle
réclamé par Paganel.
L’ému ou casoar sans casque, nommé «moureuk» par les naturels, est
un animal qui commence à se faire rare dans les plaines de
l’Australie. Ce gros oiseau, haut de deux pieds et demi, a une
chair blanche qui rappelle beaucoup celle du dindon; il porte sur
la tête une plaque cornée; ses yeux sont brun clair, son bec noir
et courbé de haut en bas; ses doigts armés d’ongles puissants; ses
ailes, de véritables moignons, ne peuvent lui servir à voler; son
plumage, pour ne pas dire son pelage, est plus foncé au cou et à
la poitrine. Mais, s’il ne vole pas, il court et défierait sur le
turf le cheval le plus rapide. On ne peut donc le prendre que par
la ruse, et encore faut-il être singulièrement rusé.
C’est pourquoi, à l’appel de l’indigène, une dizaine d’australiens
se déployèrent comme un détachement de tirailleurs. C’était dans
une admirable plaine, où l’indigo croissait naturellement et
bleuissait le sol de ses fleurs. Les voyageurs s’arrêtèrent sur la
lisière d’un bois de mimosas.
À l’approche des naturels, une demi-douzaine d’émus se levèrent,
prirent la fuite, et allèrent se remiser à un mille. Quand le
chasseur de la tribu eut reconnu leur position, il fit signe à ses
camarades de s’arrêter. Ceux-ci s’étendirent sur le sol, tandis
que lui, tirant de son filet deux peaux de casoar fort adroitement
cousues, s’en affubla sur-le-champ.
Son bras droit passait au-dessus de sa tête, et il imitait en
remuant la démarche d’un ému qui cherche sa nourriture.
L’indigène se dirigea vers le troupeau; tantôt il s’arrêtait,
feignant de picorer quelques graines; tantôt il faisait voler la
poussière avec ses pieds et s’entourait d’un nuage poudreux. Tout
ce manège était parfait. Rien de plus fidèle que cette
reproduction des allures de l’ému. Le chasseur poussait des
grognements sourds auxquels l’oiseau lui-même se fût laissé
prendre. Ce qui arriva. Le sauvage se trouva bientôt au milieu de
la bande insoucieuse. Soudain, son bras brandit la massue, et cinq
émus sur six tombèrent à ses côtés.
Le chasseur avait réussi; la chasse était terminée.
Alors Glenarvan, les voyageuses, toute la petite troupe prit congé
des indigènes. Ceux-ci montrèrent peu de regrets de cette
séparation. Peut-être le succès de la chasse aux casoars leur
faisait-il oublier leur fringale satisfaite. Ils n’avaient même
pas la reconnaissance de l’estomac, plus vivace que celle du
cœur, chez les natures incultes et chez les brutes.
Quoi qu’il en soit, on ne pouvait, en de certaines occasions, ne
point admirer leur intelligence et leur adresse.
Chapitre XVII
_Les éleveurs millionnaires_
Après une nuit tranquillement passée par 146°15’ de longitude, les
voyageurs, le 6 janvier, à sept heures du matin, continuèrent à
traverser le vaste district. Ils marchaient toujours vers le
soleil levant, et les empreintes de leurs pas traçaient sur la
plaine une ligne rigoureusement droite. Deux fois, ils coupèrent
des traces de squatters qui se dirigeaient vers le nord, et alors
ces diverses empreintes se seraient confondues, si le cheval de
Glenarvan n’eût laissé sur la poussière la marque de Black-Point,
reconnaissable à ses deux trèfles.
La plaine était parfois sillonnée de creeks capricieux, entourés
de buis, aux eaux plutôt temporaires que permanentes. Ils
prenaient naissance sur les versants des «Buffalos-Ranges», chaîne
de médiocres montagnes dont la ligne pittoresque ondulait à
l’horizon.
On résolut d’y camper le soir même. Ayrton pressa son attelage,
et, après une journée de trente-cinq milles, les bœufs
arrivèrent, un peu fatigués. La tente fut dressée sous de grands
arbres; la nuit était venue, le souper fut rapidement expédié. On
songeait moins à manger qu’à dormir, après une marche pareille.
Paganel, à qui revenait le premier quart, ne se coucha pas, et, sa
carabine à l’épaule, il veilla sur le campement, se promenant de
long en large pour mieux résister au sommeil.
Malgré l’absence de la lune, la nuit était presque lumineuse sous
l’éclat des constellations australes.
Le savant s’amusait à lire dans ce grand livre du firmament
toujours ouvert et si intéressant pour qui sait le comprendre. Le
profond silence de la nature endormie n’était interrompu que par
le bruit des entraves qui retentissaient aux pieds des chevaux.
Paganel se laissait donc entraîner à ses méditations
astronomiques, et il s’occupait plus des choses du ciel que des
choses de la terre, quand un son lointain le tira de sa rêverie.
Il prêta une oreille attentive, et, à sa grande stupéfaction, il
crut reconnaître les sons d’un piano; quelques accords, largement
arpégés, envoyaient jusqu’à lui leur sonorité frémissante.
Il ne pouvait s’y tromper.
«Un piano dans le désert! Se dit Paganel. Voilà ce que je
n’admettrai jamais.»
C’était très surprenant, en effet, et Paganel aima mieux croire
que quelque étrange oiseau d’Australie imitait les sons d’un
Pleyel ou d’un Érard, comme d’autres imitent des bruits d’horloge
et de rémouleur.
Mais, en ce moment, une voix purement timbrée s’éleva dans les
airs. Le pianiste était doublé d’un chanteur. Paganel écouta sans
vouloir se rendre.
Cependant après quelques instants, il fut forcé de reconnaître
l’air sublime qui frappait son oreille.
C’était _il mio tesoro tanto_, du _Don Juan_.
«Parbleu! Pensa le géographe, si bizarres que soient les oiseaux
australiens, et quand ce seraient les perroquets les plus
musiciens du monde, ils ne peuvent pas chanter du Mozart!»
Puis il écouta jusqu’au bout cette sublime inspiration du maître.
L’effet de cette suave mélodie, portée à travers une nuit limpide,
était indescriptible.
Paganel demeura longtemps sous ce charme inexprimable; puis la
voix se tut, et tout rentra dans le silence.
Quand Wilson vint relever Paganel, il le trouva plongé dans une
rêverie profonde. Paganel ne dit rien au matelot; il se réserva
d’instruire Glenarvan, le lendemain, de cette particularité, et il
alla se blottir sous la tente.
Le lendemain, toute la troupe était réveillée par des aboiements
inattendus. Glenarvan se leva aussitôt.
Deux magnifiques «pointers», hauts sur pied, admirables spécimens
du chien d’arrêt de race anglaise, gambadaient sur la lisière d’un
petit bois. À l’approche des voyageurs, ils rentrèrent sous les
arbres en redoublant leurs cris.
«Il y a donc une station dans ce désert, dit Glenarvan, et des
chasseurs, puisque voilà des chiens de chasse?»
Paganel ouvrait déjà la bouche pour raconter ses impressions de la
nuit passée, quand deux jeunes gens apparurent, montant deux
chevaux de sang de toute beauté, de véritables «hunters.»
Les deux gentlemen, vêtus d’un élégant costume de chasse,
s’arrêtèrent à la vue de la petite troupe campée à la façon
bohémienne. Ils semblaient se demander ce que signifiait la
présence de gens armés en cet endroit, quand ils aperçurent les
voyageuses qui descendaient du chariot. Aussitôt, ils mirent
pied à terre, et ils s’avancèrent vers elles, le chapeau à la
main.
Lord Glenarvan vint à leur rencontre, et, en sa qualité
d’étranger, il déclina ses noms et qualités.
Les jeunes gens s’inclinèrent, et l’un d’eux, le plus âgé, dit:
«_mylord_, ces dames, vos compagnons et vous, voulez-vous nous
faire l’honneur de vous reposer dans notre habitation?
--Messieurs?... Dit Glenarvan.
--Michel et Sandy Patterson, propriétaires de Hottam-Station.
Vous êtes déjà sur les terres de l’établissement et vous n’avez
pas un quart de mille à faire.
--Messieurs, répondit Glenarvan, je ne voudrais pas abuser d’une
hospitalité si gracieusement offerte...
--_Mylord_, reprit Michel Patterson, en acceptant, vous obligez
de pauvres exilés qui seront trop heureux de vous faire les
honneurs du désert.»
Glenarvan s’inclina en signe d’acquiescement.