--On l’achetait aux mineurs enrichis ou ruinés, suivant le cas,
répondit Paganel, ou l’on s’en passait.
--Et comment la remplaçait-on? demanda Mary Grant.
--Par un plat, ma chère Mary, un simple plat de fer; on vannait
la terre comme on vanne le blé; seulement, au lieu de grains de
froment, on recueillait quelquefois des grains d’or. Pendant la
première année plus d’un mineur a fait fortune sans autres frais.
Voyez-vous, mes amis, c’était le bon temps, bien que les bottes
valussent cent cinquante francs la paire, et qu’on payât dix
shillings un verre de limonade! Les premiers arrivés ont toujours
raison. L’or était partout, en abondance, à la surface du sol; les
ruisseaux coulaient sur un lit de métal; on en trouvait jusque
dans les rues de Melbourne; on macadamisait avec de la poudre
d’or.
Aussi, du 26 janvier au 24 février 1852, le précieux métal
transporté du mont Alexandre à Melbourne sous l’escorte du
gouvernement s’est élevé à huit millions deux cent trente-huit
mille sept cent cinquante francs. Cela fait une moyenne de cent
soixante-quatre mille sept cent vingt-cinq francs par jour.
--À peu près la liste civile de l’empereur de Russie, dit
Glenarvan.
--Pauvre homme! répliqua le major.
--Cite-t-on des coups de fortune subits? demanda lady Helena.
--Quelques-uns, madame.
--Et vous les connaissez? dit Glenarvan.
--Parbleu! répondit Paganel. En 1852 dans le district de
Ballarat, on trouva un _nugget_ qui pesait cinq cent soixante-treize
onces, un autre dans le Gippsland de sept cent quatre-vingt-deux onces,
et, en 1861, un lingot de huit cent trente-quatre onces.
Enfin, toujours à Ballarat, un mineur découvrit un _nugget_ pesant
soixante-cinq kilogrammes, ce qui, à dix-sept cent vingt-deux
francs la livre, fait deux cent vingt-trois mille huit cent
soixante francs! Un coup de pioche qui rapporte onze mille francs
de rente, c’est un beau coup de pioche!
--Dans quelle proportion s’est accrue la production de l’or
depuis la découverte de ces mines? demanda John Mangles.
--Dans une proportion énorme, mon cher John. Cette production
n’était que de quarante-sept millions par an au commencement du
siècle, et actuellement, en y comprenant le produit des mines
d’Europe, d’Asie et d’Amérique, on l’évalue à neuf cents millions,
autant dire un milliard.
--Ainsi, Monsieur Paganel, dit le jeune Robert, à l’endroit même
où nous sommes, sous nos pieds, il y a peut-être beaucoup d’or?
--Oui, mon garçon, des millions! Nous marchons dessus, c’est que
nous le méprisons!
--C’est donc un pays privilégié que l’Australie?
--Non, Robert, répondit le géographe. Les pays aurifères ne sont
point privilégiés. Ils n’enfantent que des populations fainéantes,
et jamais les races fortes et laborieuses. Vois le Brésil, le
Mexique, la Californie, l’Australie! Où en sont-ils au dix-neuvième
siècle? Le pays par excellence, mon garçon, ce n’est pas
le pays de l’or, c’est le pays du fer!»
Chapitre XV
_«Australian and New Zealand gazette»_
Le 2 janvier, au soleil levant, les voyageurs franchirent la
limite des régions aurifères et les frontières du comté de Talbot.
Le pied de leurs chevaux frappait alors les poudreux sentiers du
comté de Dalhousie. Quelques heures après, ils passaient à gué la
Colban et la Campaspe rivers par 144°35’ et 144°45’ de longitude.
La moitié du voyage était accomplie. Encore quinze jours d’une
traversée aussi heureuse, et la petite troupe atteindrait les
rivages de la baie Twofold.
Du reste, tout le monde était bien portant. Les promesses de
Paganel, relativement à cet hygiénique climat, se réalisaient. Peu
ou point d’humidité, et une chaleur très supportable. Les chevaux
et les bœufs ne s’en plaignaient point. Les hommes, pas
davantage.
Une seule modification avait été apportée à l’ordre de marche
depuis Camden-Bridge. La criminelle catastrophe du railway,
lorsqu’elle fut connue d’Ayrton, l’engagea à prendre quelques
précautions, jusque-là fort inutiles. Les chasseurs durent ne
point perdre le chariot de vue. Pendant les heures de campement,
l’un d’eux fut toujours de garde.
Matin et soir, les amorces des armes furent renouvelées. Il était
certain qu’une bande de malfaiteurs battait la campagne, et,
quoique rien ne fît naître des craintes immédiates, il fallait
être prêt à tout événement.
Inutile d’ajouter que ces précautions furent prises à l’insu de
lady Helena et de Mary Grant, que Glenarvan ne voulait pas
effrayer.
Au fond, on avait raison d’agir ainsi. Une imprudence, une
négligence même pouvait coûter cher.
Glenarvan, d’ailleurs, n’était pas seul à se préoccuper de cet
état de choses. Dans les bourgs isolés, dans les stations, les
habitants et les squatters se précautionnaient contre toute
attaque ou surprise. Les maisons se fermaient à la nuit tombante.
Les chiens, lâchés dans les palissades, aboyaient à la moindre
approche. Pas de berger rassemblant à cheval ses nombreux
troupeaux pour la rentrée du soir, qui ne portât une carabine
suspendue à l’arçon de sa selle. La nouvelle du crime commis au
pont de Camden motivait cet excès de précaution, et maint colon se
verrouillait avec soin au crépuscule, qui jusqu’alors dormait
fenêtres et portes ouvertes.
L’administration de la province elle-même fit preuve de zèle et de
prudence. Des détachements de gendarmes indigènes furent envoyés
dans les campagnes. On assura plus spécialement le service des
dépêches. Jusqu’à ce moment, le _mail-coach_ courait les grands
chemins sans escorte. Or, ce jour-là, précisément à l’instant où
la troupe de Glenarvan traversait la route de Kilmore à Heathcote,
la malle passa de toute la vitesse de ses chevaux en soulevant un
tourbillon de poussière. Mais si vite qu’elle eût disparu,
Glenarvan avait vu reluire les carabines des policemen qui
galopaient à ses portières. On se serait cru reporté à cette
époque funeste où la découverte des premiers placers jetait sur le
continent australien l’écume des populations européennes.
Un mille après avoir traversé la route de Kilmore, le chariot
s’enfonça sous un massif d’arbres géants, et, pour la première
fois depuis le cap Bernouilli, les voyageurs pénétrèrent dans une
de ces forêts qui couvrent une superficie de plusieurs degrés.
Ce fut un cri d’admiration à la vue des eucalyptus hauts de deux
cents pieds, dont l’écorce fongueuse mesurait jusqu’à cinq pouces
d’épaisseur. Les troncs, de vingt pieds de tour, sillonnés par les
baves d’une résine odorante, s’élevaient à cent cinquante pieds
au-dessus du sol.
Pas une branche, pas un rameau, pas une pousse capricieuse, pas un
nœud même n’altérait leur profil.
Ils ne seraient pas sortis plus lisses de la main du tourneur.
C’étaient autant de colonnes exactement calibrées qui se
comptaient par centaines. Elles s’épanouissaient à une excessive
hauteur en chapiteaux de branches contournées et garnies à leur
extrémité de feuilles alternes; à l’aisselle de ces feuilles
pendaient des fleurs solitaires dont le calice figurait une urne
renversée.
Sous ce plafond toujours vert, l’air circulait librement; une
incessante ventilation buvait l’humidité du sol; les chevaux, les
troupeaux de bœufs, les chariots pouvaient passer à l’aise
entre ces arbres largement espacés et aménagés comme les jalons
d’un taillis en coupe. Ce n’était là ni le bois à bouquets pressés
et obstrués de ronces, ni la forêt vierge barricadée de troncs
abattus et tendue de lianes inextricables, où, seuls, le fer et le
feu peuvent frayer la route aux pionniers. Un tapis d’herbe au
pied des arbres, une nappe de verdure à leur sommet, de longues
perspectives de piliers hardis, peu d’ombre, peu de fraîcheur en
somme, une clarté spéciale et semblable aux lueurs qui filtrent à
travers un mince tissu, des reflets réguliers, des miroitements
nets sur le sol, tout cet ensemble constituait un spectacle
bizarre et riche en effets neufs. La forêt du continent océanien
ne rappelle en aucune façon les forêts du nouveau monde, et
l’eucalyptus, le «tara» des aborigènes, rangé dans cette famille
des myrtes dont les différentes espèces peuvent à peine
s’énumérer, est l’arbre par excellence de la flore australienne.
Si l’ombre n’est pas épaisse ni l’obscurité profonde sous ces
dômes de verdure, cela tient à ce que les arbres présentent une
anomalie curieuse dans la disposition de leurs feuilles. Aucune
n’offre sa face au soleil, mais bien sa tranche acérée. L’œil
n’aperçoit que des profils dans ce singulier feuillage. Aussi, les
rayons du soleil glissent-ils jusqu’à terre, comme s’ils passaient
entre les lames relevées d’une persienne.
Chacun fit cette remarque et parut surpris. Pourquoi cette
disposition particulière? Cette question s’adressait naturellement
à Paganel. Il répondit en homme que rien n’embarrasse.
«Ce qui m’étonne ici, dit-il, ce n’est pas la bizarrerie de la
nature; la nature sait ce qu’elle fait, mais les botanistes ne
savent pas toujours ce qu’ils disent. La nature ne s’est pas
trompée en donnant à ces arbres ce feuillage spécial, mais les
hommes se sont fourvoyés en les appelant des «eucalyptus.»
--Que veut dire ce mot? demanda Mary Grant.
--Il vient de εὖ καλύπτω, et signifie _je couvre bien_. On a eu soin
de commettre l’erreur en grec afin qu’elle fût moins sensible,
mais il est évident que l’eucalyptus couvre mal.
--Accordé, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, et maintenant,
apprenez-nous pourquoi les feuilles poussent ainsi.
--Par une raison purement physique, mes amis, répondit Paganel,
et que vous comprendrez sans peine. Dans cette contrée où l’air
est sec, où les pluies sont rares, où le sol est desséché, les
arbres n’ont besoin ni de vent ni de soleil. L’humidité manquant,
la sève manque aussi. De là ces feuilles étroites qui cherchent à
se défendre elles-mêmes contre le jour et à se préserver d’une
trop grande évaporation. Voilà pourquoi elles se présentent de
profil et non de face à l’action des rayons solaires. Il n’y a
rien de plus intelligent qu’une feuille.
--Et rien de plus égoïste! répliqua le major. Celles-ci n’ont
songé qu’à elles, et pas du tout aux voyageurs.»
Chacun fut un peu de l’avis de Mac Nabbs, moins Paganel, qui, tout
en s’essuyant le front, se félicitait de marcher sous des arbres
sans ombre.
Cependant, cette disposition du feuillage était regrettable; la
traversée de ces forêts est souvent très longue, et pénible par
conséquent, puisque rien ne protège le voyageur contre les ardeurs
du jour.
Pendant toute la journée, le chariot roula sous ces
interminables travées d’eucalyptus. On ne rencontra ni un
quadrupède, ni un indigène. Quelques kakatoès habitaient les cimes
de la forêt; mais, à cette hauteur, on les distinguait à peine, et
leur babillage se changeait en imperceptible murmure.
Parfois, un essaim de perruches traversait une allée lointaine et
l’animait d’un rapide rayon multicolore.
Mais, en somme, un profond silence régnait dans ce vaste temple de
verdure, et le pas des chevaux, quelques mots échangés dans une
conversation décousue, les roues du chariot qui grinçaient, et,
de temps en temps, un cri d’Ayrton excitant son indolent attelage,
troublaient seuls ces immenses solitudes.
Le soir venu, on campa au pied d’eucalyptus qui portaient la
marque d’un feu assez récent. Ils formaient comme de hautes
cheminées d’usines, car la flamme les avait creusés intérieurement
dans toute leur longueur. Avec le seul revêtement d’écorce qui
leur restait, ils ne s’en portaient pas plus mal.
Cependant, cette fâcheuse habitude des squatters ou des indigènes
finira par détruire ces magnifiques arbres, et ils disparaîtront
comme ces cèdres du Liban, vieux de quatre siècles, que brûle la
flamme maladroite des campements. Olbinett, suivant le conseil de
Paganel, alluma le feu du souper dans un de ces troncs tubulaires;
il obtint aussitôt un tirage considérable, et la fumée alla se
perdre dans le massif assombri du feuillage. On prit les
précautions voulues pour la nuit, et Ayrton, Mulrady, Wilson, John
Mangles, se relayant tour à tour, veillèrent jusqu’au lever du
soleil.
Pendant toute la journée du 3 janvier l’interminable forêt
multiplia ses longues avenues symétriques.
C’était à croire qu’elle ne finirait pas. Cependant, vers le soir,
les rangs des arbres s’éclaircirent, et à quelques milles, dans
une petite plaine, apparut une agglomération de maisons
régulières.
«Seymour! s’écria Paganel. Voilà la dernière ville que nous devons
rencontrer avant de quitter la province de Victoria.
--Est-elle importante? demanda lady Helena.
--Madame, répondit Paganel, c’est une simple paroisse qui est en
train de devenir une municipalité.
--Y trouverons-nous un hôtel convenable? dit Glenarvan.
--Je l’espère, répondit le géographe.
--Eh bien, entrons dans la ville, car nos vaillantes voyageuses
ne seront pas fâchées, j’imagine, de s’y reposer une nuit.
--Mon cher Edward, répondit lady Helena, Mary et moi nous
acceptons, mais à la condition que cela ne causera ni un
dérangement, ni un retard.
--Aucunement, répondit lord Glenarvan; notre attelage est
fatigué; d’ailleurs, demain, nous repartirons à la pointe du
jour.»
Il était alors neuf heures. La lune s’approchait de l’horizon et
ne jetait plus que des rayons obliques, noyés dans la brume.
L’obscurité se faisait peu à peu. Toute la troupe pénétra dans les
larges rues de Seymour sous la direction de Paganel, qui semblait
toujours parfaitement connaître ce qu’il n’avait jamais vu. Mais
son instinct le guidait, et il arriva droit à Campbell’s north
british hôtel.
Chevaux et bœufs furent menés à l’écurie, le chariot remisé, et
les voyageurs conduits à des chambres assez confortables. À dix
heures, les convives prenaient place à une table, sur laquelle
Olbinett avait jeté le coup d’œil du maître. Paganel venait de
courir la ville en compagnie de Robert, et il raconta son
impression nocturne d’une très laconique façon. Il n’avait
absolument rien vu.
Cependant, un homme moins distrait eût remarqué certaine agitation
dans les rues de Seymour: des groupes étaient formés çà et là, qui
se grossissaient peu à peu; on causait à la porte des maisons; on
s’interrogeait avec une inquiétude réelle; quelques journaux du
jour étaient lus à haute voix, commentés, discutés. Ces symptômes
ne pouvaient échapper à l’observateur le moins attentif. Cependant
Paganel n’avait rien soupçonné.
Le major, lui, sans aller si loin, sans même sortir de l’hôtel, se
rendit compte des craintes qui préoccupaient justement la petite
ville. Dix minutes de conversation avec le loquace Dickson, le
maître de l’hôtel, et il sut à quoi s’en tenir.
Mais il n’en souffla mot. Seulement, quand le souper fut terminé,
lorsque lady Glenarvan, Mary et Robert Grant eurent regagné leurs
chambres, le major retint ses compagnons et leur dit:
«On connaît les auteurs du crime commis sur le chemin de fer de
Sandhurst.
--Et ils sont arrêtés? demanda vivement Ayrton.
--Non, répondit Mac Nabbs, sans paraître remarquer l’empressement
du quartier-maître, empressement très justifié, d’ailleurs, dans
cette circonstance.
--Tant pis, ajouta Ayrton.
--Eh bien! demanda Glenarvan, à qui attribue-t-on ce crime?
--Lisez, répondit le major, qui présenta à Glenarvan un numéro de
l’_Australian and New Zealand gazette_, et vous verrez que
l’inspecteur de police ne se trompait pas.»
Glenarvan lut à haute voix le passage suivant:
«Sydney, 2 janvier 1866. --On se rappelle que, dans «la nuit du
29 au 30 décembre dernier, un accident eut lieu à Camden-Bridge, à
cinq milles au delà de la station de Castlemaine, railway de
Melbourne à Sandhurst. L’express de nuit de 11 h 45, lancé à toute
vitesse, est venu se précipiter dans la Lutton-river. Le pont de
Camden était resté ouvert au passage du train.
«Des vols nombreux commis après l’accident, le «cadavre» du garde
retrouvé à un demi-mille de Camden-Bridge, prouvèrent que cette
catastrophe était le résultat d’un crime.
«En effet, d’après l’enquête du coroner, il résulte que ce crime
doit être attribué à la bande de convicts échappés depuis six mois
du pénitentiaire de Perth, Australie occidentale, au moment où ils
allaient être transférés à l’île Norfolk.
«Ces convicts sont au nombre de vingt-neuf; ils sont commandés par
un certain Ben Joyce, malfaiteur de la plus dangereuse espèce,
arrivé depuis quelques mois en Australie, on ne sait par quel
navire, et sur lequel la justice n’a jamais pu mettre la main.
«Les habitants des villes, les colons et squatters des stations
sont invités à se tenir sur leurs gardes, et à faire parvenir au
_surveyor_ général tous les renseignements de nature à favoriser
ses recherches.
«J P Mitchell, S G»
Lorsque Glenarvan eut terminé la lecture de cet article, Mac Nabbs
se tourna vers le géographe et lui dit:
«Vous voyez, Paganel, qu’il peut y avoir des convicts en
Australie.
--Des évadés, c’est évident! répondit Paganel, mais des
transportés régulièrement admis, non. Ces gens-là n’ont pas le
droit d’être ici.
--Enfin, ils y sont, reprit Glenarvan; mais je ne suppose pas que
leur présence puisse modifier nos projets et arrêter notre voyage.
Qu’en penses-tu, John?»
John Mangles ne répondit pas immédiatement; il hésitait entre la
douleur que causerait aux deux enfants l’abandon des recherches
commencées et la crainte de compromettre l’expédition.
«Si lady Glenarvan et miss Grant n’étaient pas avec nous, dit-il,
je me préoccuperais fort peu de cette bande de misérables.»
Glenarvan le comprit et ajouta:
«Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de renoncer à accomplir notre
tâche; mais peut-être serait-il prudent, à cause de nos compagnes,
de rejoindre le _Duncan_ à Melbourne, et d’aller reprendre à l’est
les traces d’Harry Grant. Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs?
--Avant de me prononcer, répondit le major, je désirerais
connaître l’opinion d’Ayrton.»
Le quartier-maître, directement interpellé, regarda Glenarvan.
«Je pense, dit-il, que nous sommes à deux cents milles de
Melbourne, et que le danger, s’il existe, est aussi grand sur la
route du sud que sur la route de l’est. Toutes deux sont peu
fréquentées, toutes deux se valent. D’ailleurs, je ne crois pas
qu’une trentaine de malfaiteurs puissent effrayer huit hommes bien
armés et résolus. Donc, sauf meilleur avis, j’irais en avant.
--Bien parlé, Ayrton, répondit Paganel. En continuant, nous
pouvons couper les traces du capitaine Grant. En revenant au sud,
nous les fuyons au contraire. Je pense donc comme vous, et je fais
bon marché de ces échappés de Perth, dont un homme de cœur ne
saurait tenir compte!»
Sur ce, la proposition de ne rien changer au programme du voyage
fut mise aux voix et passa à l’unanimité.
«Une seule observation, _mylord_, dit Ayrton au moment où on
allait se séparer.
--Parlez, Ayrton.
--Ne serait-il pas opportun d’envoyer au _Duncan_ l’ordre de
rallier la côte?
--À quoi bon? répondit John Mangles. Lorsque nous serons arrivés
à la baie Twofold, il sera temps d’expédier cet ordre. Si quelque
événement imprévu nous obligeait à gagner Melbourne, nous
pourrions regretter de ne plus y trouver le _Duncan_.
D’ailleurs, ses avaries ne doivent pas encore être réparées. Je
crois donc, par ces divers motifs, qu’il vaut mieux attendre.
--Bien!» répondit Ayrton, qui n’insista pas.
Le lendemain, la petite troupe, armée et prête à tout événement,
quitta Seymour. Une demi-heure après, elle rentrait dans la forêt
d’eucalyptus, qui reparaissait de nouveau vers l’est. Glenarvan
eût préféré voyager en rase campagne. Une plaine est moins propice
aux embûches et guet-apens qu’un bois épais. Mais on n’avait pas
le choix, et le chariot se faufila pendant toute la journée
entre les grands arbres monotones. Le soir, après avoir longé la
frontière septentrionale du comté d’Anglesey, il franchit le
cent quarante-sixième méridien, et l’on campa sur la limite du
district de Murray.
Chapitre XVI
_Où le major soutient que ce sont des singes_
Le lendemain matin, 5 janvier, les voyageurs mettaient le pied sur
le vaste territoire de Murray. Ce district vague et inhabité
s’étend jusqu’à la haute barrière des Alpes australiennes. La
civilisation ne l’a pas encore découpé en comtés distincts. C’est
la portion peu connue et peu fréquentée de la province. Ses forêts
tomberont un jour sous la hache du bushman; ses prairies seront
livrées au troupeau du squatter; mais jusqu’ici c’est le sol
vierge, tel qu’il émergea de l’océan Indien, c’est le désert.
L’ensemble de ces terrains porte un nom significatif sur les
cartes anglaises: «reserve for the blacks», la réserve pour les
noirs. C’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés
par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous
les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race
aborigène achèvera peu à peu de s’éteindre. Tout homme blanc,
colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de
ces réserves. Le noir seul n’en doit jamais sortir.
Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des
races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le
système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades
conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs
ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en
Australie plus qu’ailleurs.
Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes,
considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les
chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on
invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que
l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces
misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney
proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du
lac Hunter:
C’était de les empoisonner en masse.
Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le
meurtre en aide à la colonisation.
Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie
comme aux Indes, où cinq millions d’indiens ont disparu; comme au
Cap, où une population d’un million de hottentots est tombée à
cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais
traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent
devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est
vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen!
Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le
nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt,
«pour s’en faire un bourre-pipe. «vaines menaces! Les meurtres
s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières
disparurent. Pour ne citer que l’île de Van-Diemen, qui comptait
cinq cent mille indigènes au commencement du siècle, ses
habitants, en 1863, étaient réduits à sept! Et dernièrement, le
_Mercure_ a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des
tasmaniens.
Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent
Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs
compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables.
«Il y a cinquante ans, ajouta Paganel, nous aurions déjà
rencontré sur notre route mainte tribu de naturels, et jusqu’ici
pas un indigène n’est encore apparu. Dans un siècle, ce continent
sera entièrement dépeuplé de sa race noire.»
En effet, la réserve paraissait être absolument abandonnée. Nulle
trace de campements ni de huttes.
Les plaines et les grands taillis se succédaient, et peu à peu la
contrée prit un aspect sauvage. Il semblait même qu’aucun être
vivant, homme ou bête, ne fréquentait ces régions éloignées, quand
Robert, s’arrêtant devant un bouquet d’eucalyptus, s’écria:
«Un singe! Voilà un singe!»
Et il montrait un grand corps noir qui, se glissant de branche en
branche avec une surprenante agilité, passait d’une cime à
l’autre, comme si quelque appareil membraneux l’eût soutenu dans
l’air. En cet étrange pays, les singes volaient-ils donc comme
certains renards auxquels la nature a donné des ailes de chauve-souris?