Aden, Malacca, Singapoor, Pegou, Colombo; îles Laquedives, îles
Maldives, îles Chagos, etc., etc. Appartient aux anglais.
--Bon! Bon! élève Toliné. Et l’Afrique?
--L’Afrique renferme deux colonies principales: au sud, celle du
Cap, avec Cape-Town pour capitale, et à l’ouest, les
établissements anglais, ville principale: Sierra-Leone.
--Bien répondu! dit Paganel, qui commençait à prendre son parti
de cette géographie anglo-fantaisiste, parfaitement enseigné!
Quant à l’Algérie, au Maroc, à l’Égypte... Rayés des atlas
britanniques! Je serais bien aise, maintenant, de parler un peu de
l’Amérique!
--Elle se divise, reprit Toliné, en Amérique septentrionale et
en Amérique méridionale. La première appartient aux anglais par le
Canada, le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Écosse, et les États-Unis
sous l’administration du gouverneur Johnson!
--Le gouverneur Johnson! s’écria Paganel, ce successeur du grand
et bon Lincoln assassiné par un fou fanatique de l’esclavage!
Parfait! on ne peut mieux. Et quant à l’Amérique du Sud, avec sa
Guyane, ses Malouines, son archipel des Shetland, sa Géorgie, sa
Jamaïque, sa Trinidad, etc., etc., elle appartient encore aux
anglais! Ce n’est pas moi qui disputerai à ce sujet. Mais, par
exemple, Toliné, je voudrais bien connaître ton opinion sur
l’Europe, ou plutôt celle de tes professeurs?
--L’Europe? répondit Toliné, qui ne comprenait rien à l’animation
du géographe.
--Oui! L’Europe! à qui appartient l’Europe?
--Mais l’Europe appartient aux anglais, répondit l’enfant d’un
ton convaincu.
--Je m’en doute bien, reprit Paganel. Mais comment? Voilà ce que
je désire savoir.
--Par l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande, Malte, les îles Jersey
et Guernesey, les îles Ioniennes, les Hébrides, les Shetland, les
Orcades...
--Bien! Bien, Toliné, mais il y a d’autres états que tu oublies
de mentionner, mon garçon!
--Lesquels? Monsieur, répondit l’enfant, qui ne se déconcertait
pas.
--L’Espagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse, la France?
--Ce sont des provinces et non des états, dit Toliné.
--Par exemple! s’écria Paganel, en arrachant ses lunettes de ses
yeux.
--Sans doute, l’Espagne, capitale Gibraltar.
--Admirable! Parfait! Sublime! Et la France, car je suis français
et je ne serais pas fâché d’apprendre à qui j’appartiens!
--La France, répondit tranquillement Toliné, c’est une province
anglaise, chef-lieu Calais.
--Calais! s’écria Paganel. Comment! Tu crois que Calais
appartient encore à l’Angleterre?
--Sans doute.
--Et que c’est le chef-lieu de la France?
--Oui, monsieur, et c’est là que réside le gouverneur, lord
Napoléon...»
À ces derniers mots, Paganel éclata. Toliné ne savait que penser.
On l’avait interrogé, il avait répondu de son mieux. Mais la
singularité de ses réponses ne pouvait lui être imputée; il ne la
soupçonnait même pas. Cependant, il ne paraissait point
déconcerté, et il attendait gravement la fin de ces
incompréhensibles ébats.
«Vous le voyez, dit en riant le major à Paganel. N’avais-je pas
raison de prétendre que l’élève Toliné vous en remontrerait?
--Certes! Ami major, répliqua le géographe. Ah! Voilà comme on
enseigne la géographie à Melbourne! Ils vont bien, les professeurs
de l’école normale! L’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique,
l’Océanie, le monde entier, tout aux anglais! Parbleu, avec cette
éducation ingénieuse, je comprends que les indigènes se
soumettent! Ah çà! Toliné, et la lune, mon garçon, est-ce qu’elle
est anglaise aussi?
--Elle le sera», répondit gravement le jeune sauvage.
Là-dessus, Paganel se leva. Il ne pouvait plus tenir en place. Il
lui fallait rire tout à son aise, et il alla passer son accès à un
quart de mille du campement.
Cependant, Glenarvan avait été chercher un livre dans la petite
bibliothèque de voyage. C’était le _précis de géographie_ de
Samuel Richardson, un ouvrage estimé en Angleterre, et plus au
courant de la science que les professeurs de Melbourne.
«Tiens, mon enfant, dit-il à Toliné, prends et garde ce livre. Tu
as quelques idées fausses en géographie qu’il est bon de réformer.
Je te le donne en souvenir de notre rencontre.»
Toliné prit le livre sans répondre; il le regarda attentivement,
remuant la tête d’un air d’incrédulité, sans se décider à le
mettre dans sa poche.
Cependant, la nuit était tout à fait venue. Il était dix heures du
soir. Il fallait songer au repos afin de se lever de grand matin.
Robert offrit à son ami Toliné la moitié de sa couchette.
Le petit indigène accepta.
Quelques instants après, lady Helena et Mary Grant regagnèrent le
chariot, et les voyageurs s’étendirent sous la tente, pendant
que les éclats de rire de Paganel se mêlaient encore au chant doux
et bas des pies sauvages.
Mais le lendemain, quand, à six heures, un rayon de soleil
réveilla les dormeurs, ils cherchèrent en vain l’enfant
australien. Toliné avait disparu.
Voulait-il gagner sans retard les contrées du Lachlan? S’était-il
blessé des rires de Paganel?
On ne savait.
Mais, lorsque lady Helena s’éveilla, elle trouva sur sa poitrine
un frais bouquet de sensitives à feuilles simples, et Paganel,
dans la poche de sa veste, «_la géographie_» de Samuel Richardson.
Chapitre XIV
_Les mines du mont Alexandre_
En 1814, sir Roderick Impey Murchison, actuellement président de
la société royale géographique de Londres, trouva, par l’étude de
leur conformation, des rapports d’identité remarquables entre la
chaîne de l’Oural et la chaîne qui s’étend du nord au sud, non
loin de la côte méridionale de l’Australie.
Or, l’Oural étant une chaîne aurifère, le savant géologue se
demanda si le précieux métal ne se rencontrerait pas dans la
cordillère australienne. Il ne se trompait pas.
En effet, deux ans plus tard, quelques échantillons d’or lui
furent envoyés de la Nouvelle Galles du sud, et il décida
l’émigration d’un grand nombre d’ouvriers du Cornouaille vers les
régions aurifères de la Nouvelle Hollande.
C’était M Francis Dutton qui avait trouvé les premières pépites de
l’Australie du sud. C’étaient MM Forbes et Smyth qui avaient
découvert les premiers placers de la Nouvelle Galles.
Le premier élan donné, les mineurs affluèrent de tous les points
du globe, anglais, américains, italiens, français, allemands,
chinois. Cependant, ce ne fut que le 3 avril 1851 que M Hargraves
reconnut des gîtes d’or très riches, et proposa au gouverneur de
la colonie de Sydney, sir Ch. Fitz-Roy, de lui en révéler
l’emplacement pour la modique somme de cinq cents livres sterling.
Son offre ne fut pas acceptée, mais le bruit de la découverte
s’était répandu. Les chercheurs se dirigèrent vers le Summerhill
et le Leni’s Pond. La ville d’Ophir fut fondée, et, par la
richesse des exploitations, elle se montra bientôt digne de son
nom biblique.
Jusqu’alors il n’était pas question de la province de Victoria,
qui devait cependant l’emporter par l’opulence de ses gîtes.
En effet, quelques mois plus tard, au mois d’août 1851, les
premières pépites de la province furent déterrées, et bientôt
quatre districts se virent largement exploités. Ces quatre
districts étaient ceux de Ballarat, de l’Ovens, de Bendigo et du
mont Alexandre, tous très riches; mais, sur la rivière d’Ovens,
l’abondance des eaux rendait le travail pénible; à Ballarat, une
répartition inégale de l’or déjouait souvent les calculs des
exploitants; à Bendigo, le sol ne se prêtait pas aux exigences du
travailleur. Au mont Alexandre, toutes les conditions de succès se
trouvèrent réunies sur un sol régulier, et ce précieux métal,
valant jusqu’à quatorze cent quarante et un francs la livre,
atteignit le taux le plus élevé de tous les marchés du monde.
C’était précisément à ce lieu si fécond en ruines funestes et en
fortunes inespérées que la route du trente-septième parallèle
conduisait les chercheurs du capitaine Harry Grant.
Après avoir marché pendant toute la journée du 31 décembre sur un
terrain très accidenté qui fatigua les chevaux et les bœufs, ils
aperçurent les cimes arrondies du mont Alexandre. Le campement fut
établi dans une gorge étroite de cette petite chaîne, et les
animaux allèrent, les entraves aux pieds, chercher leur nourriture
entre les blocs de quartz qui parsemaient le sol. Ce n’était pas
encore la région des placers exploités. Le lendemain seulement,
premier jour de l’année 1866, le chariot creusa son ornière dans
les routes de cette opulente contrée.
Jacques Paganel et ses compagnons furent ravis de voir en passant
ce mont célèbre, appelé Geboor dans la langue australienne. Là, se
précipita toute la horde des aventuriers, les voleurs et les
honnêtes gens, ceux qui font pendre et ceux qui se font pendre.
Aux premiers bruits de la grande découverte, en cette année dorée
de 1851, les villes, les champs, les navires, furent abandonnés
des habitants, des squatters et des marins.
La fièvre de l’or devint épidémique, contagieuse comme la peste,
et combien en moururent, qui croyaient déjà tenir la fortune! La
prodigue nature avait, disait-on, semé des millions sur plus de
vingt-cinq degrés de latitude dans cette merveilleuse Australie.
C’était l’heure de la récolte, et ces nouveaux moissonneurs
couraient à la moisson. Le métier du «digger», du bêcheur, primait
tous les autres, et, s’il est vrai que beaucoup succombèrent à la
tâche, brisés par les fatigues, quelques-uns, cependant,
s’enrichirent d’un seul coup de pioche. On taisait les ruines, on
ébruitait les fortunes. Ces coups du sort trouvaient un écho dans
les cinq parties du monde. Bientôt des flots d’ambitieux de toutes
castes refluèrent sur les rivages de l’Australie, et, pendant les
quatre derniers mois de l’année 1852, Melbourne, seule, reçut
cinquante-quatre mille émigrants, une armée, mais une armée sans
chef, sans discipline, une armée au lendemain d’une victoire qui
n’était pas encore remportée, en un mot, cinquante-quatre mille
pillards de la plus malfaisante espèce.
Pendant ces premières années d’ivresse folle, ce fut un
inexprimable désordre. Cependant, les anglais, avec leur énergie
accoutumée, se rendirent maîtres de la situation. Les policemen et
les gendarmes indigènes abandonnèrent le parti des voleurs pour
celui des honnêtes gens. Il y eut revirement. Aussi Glenarvan ne
devait-il rien retrouver des scènes violentes de 1852. Treize ans
s’étaient écoulés depuis cette époque, et maintenant
l’exploitation des terrains aurifères se faisait avec méthode,
suivant les règles d’une sévère organisation.
D’ailleurs, les placers s’épuisaient déjà. À force de les
fouiller, on en trouvait le fond. Et comment n’eût-on pas tari ces
trésors accumulés par la nature, puisque, de 1852 à 1858, les
mineurs ont arraché au sol de Victoria soixante-trois millions
cent sept mille quatre cent soixante-dix-huit livres sterling? Les
émigrants ont donc diminué dans une proportion notable, et ils se
sont jetés sur des contrées vierges encore. Aussi, les «gold
fields», les champs d’or, nouvellement découverts à Otago et à
Marlborough dans la Nouvelle Zélande, sont-ils actuellement percés
à jour par des milliers de termites à deux pieds sans plumes.
Vers onze heures, on arriva au centre des exploitations. Là,
s’élevait une véritable ville, avec usines, maison de banque,
église, caserne, cottage et bureaux de journal. Les hôtels, les
fermes, les villas, n’y manquaient point. Il y avait même un
théâtre à dix shillings la place, et très suivi. On jouait avec un
grand succès une pièce du cru intitulée _Francis Obadiag, ou
l’heureux digger_. Le héros, au dénouement, donnait le dernier
coup de pioche du désespoir, et trouvait un «nugget» d’un poids
invraisemblable.
Glenarvan, curieux de visiter cette vaste exploitation du mont
Alexandre, laissa le chariot marcher en avant sous la conduite
d’Ayrton et de Mulrady. Il devait le rejoindre quelques heures
plus tard. Paganel fut enchanté de cette détermination, et suivant
son habitude, il se fit le guide et le _cicerone_ de la petite
troupe.
D’après son conseil, on se dirigea vers la banque. Les rues
étaient larges, macadamisées et arrosées soigneusement.
De gigantesques affiches des _golden company (limited)_, des
_digger’s general office_, des _nugget’s union_, sollicitaient le
regard.
L’association des bras et des capitaux s’était substituée à
l’action isolée du mineur. Partout on entendait fonctionner les
machines qui lavaient les sables et pulvérisaient le quartz
précieux.
Au delà des habitations s’étendaient les placers, c’est-à-dire de
vastes étendues de terrains livrés à l’exploitation. Là piochaient
les mineurs engagés pour le compte des compagnies et fortement
rétribués par elles.
L’œil n’aurait pu compter ces trous qui criblaient le sol. Le fer
des bêches étincelait au soleil et jetait une incessante
irradiation d’éclairs. Il y avait parmi ces travailleurs des types
de toutes nations. Ils ne se querellaient point, et ils
accomplissaient silencieusement leur tâche, en gens salariés.
«Il ne faudrait pas croire, cependant, dit Paganel, qu’il n’y a
plus sur le sol australien un de ces fiévreux chercheurs qui
viennent tenter la fortune au jeu des mines. Je sais bien que la
plupart louent leurs bras aux compagnies, et il le faut, puisque
les terrains aurifères sont tous vendus ou affermés par le
gouvernement. Mais à celui qui n’a rien, qui ne peut ni louer ni
acheter, il reste encore une chance de s’enrichir.
--Laquelle? demanda lady Helena.
--La chance d’exercer le «jumping», répondit Paganel. Ainsi, nous
autres, qui n’avons aucun droit sur ces placers, nous pourrions
cependant, --avec beaucoup de bonheur, s’entend, --faire
fortune.
--Mais comment? demanda le major.
--Par le jumping, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.
--Qu’est-ce que le jumping? redemanda le major.
--C’est une convention admise entre les mineurs, qui amène
souvent des violences et des désordres, mais que les autorités
n’ont jamais pu abolir.
--Allez donc, Paganel, dit Mac Nabbs, vous nous mettez l’eau à la
bouche.
--Eh bien, il est admis que toute terre du centre d’exploitation
à laquelle on n’a pas travaillé pendant vingt-quatre heures, les
grandes fêtes exceptées, tombe dans le domaine public. Quiconque
s’en empare peut la creuser et s’enrichir, si le ciel lui vient en
aide. Ainsi, Robert, mon garçon, tâche de découvrir un de ces
trous délaissés, et il est à toi!
--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, ne donnez pas à mon frère de
semblables idées.
--Je plaisante, ma chère miss, répondit Paganel, et Robert le
sait bien. Lui, mineur! Jamais! Creuser la terre, la retourner, la
cultiver, puis l’ensemencer et lui demander toute une moisson pour
ses peines, bon. Mais la fouiller à la façon des taupes, en
aveugle comme elles, pour lui arracher un peu d’or, c’est un
triste métier, et il faut être abandonné de Dieu et des hommes
pour le faire!»
Après avoir visité le principal emplacement des mines et foulé un
terrain de transport, composé en grande partie de quartz, de
schiste argileux et de sable provenant de la désagrégation des
roches, les voyageurs arrivèrent à la banque.
C’était un vaste édifice, portant à son faîte le pavillon
national. Lord Glenarvan fut reçu par l’inspecteur général, qui
fit les honneurs de son établissement.
C’est là que les compagnies déposent contre un reçu l’or arraché
aux entrailles du sol. Il y avait loin du temps où le mineur des
premiers jours était exploité par les marchands de la colonie.
Ceux-ci lui payaient aux placers cinquante-trois shillings l’once
qu’ils revendaient soixante-cinq à Melbourne! Le marchand, il est
vrai, courait les risques du transport, et comme les spéculateurs
de grande route pullulaient, l’escorte n’arrivait pas toujours à
destination.
De curieux échantillons d’or furent montrés aux visiteurs, et
l’inspecteur leur donna d’intéressants détails sur les divers
modes d’exploitation de ce métal.
On le rencontre généralement sous deux formes, l’or roulé et l’or
désagrégé. Il se trouve à l’état de minerai, mélangé avec les
terres d’alluvion, ou renfermé dans sa gangue de quartz. Aussi,
pour l’extraire, procède-t-on suivant la nature du terrain, par
les fouilles de surface ou les fouilles de profondeur.
Quand c’est de l’or roulé, il gît au fond des torrents, des
vallées et des ravins, étagé suivant sa grosseur, les grains
d’abord, puis les lamelles, et enfin les paillettes.
Si c’est au contraire de l’or désagrégé, dont la gangue a été
décomposée par l’action de l’air, il est concentré sur place,
réuni en tas, et forme ce que les mineurs appellent des
«pochettes». Il y a de ces pochettes qui renferment une fortune.
Au mont Alexandre, l’or se recueille plus spécialement dans les
couches argileuses et dans l’interstice des roches ardoisiennes.
Là, sont les nids à pépites; là, le mineur heureux a souvent mis
la main sur le gros lot des placers.
Les visiteurs, après avoir examiné les divers spécimens d’or,
parcoururent le musée minéralogique de la banque. Ils virent,
étiquetés et classés, tous les produits dont est formé le sol
australien. L’or ne fait pas sa seule richesse, et il peut passer
à juste titre pour un vaste écrin où la nature renferme ses bijoux
précieux. Sous les vitrines étincelaient la topaze blanche, rivale
des topazes brésiliennes, le grenat almadin, l’épidote, sorte de
silicate d’un beau vert, le rubis balais, représenté par des
spinelles écarlates et par une variété rose de la plus grande
beauté, des saphirs bleu clair et bleu foncé, tels que le
corindon, et aussi recherchés que celui du Malabar ou du Tibet,
des rutiles brillants, et enfin un petit cristal de diamant qui
fut trouvé sur les bords du Turon. Rien ne manquait à cette
resplendissante collection de pierres fines, et il ne fallait pas
aller chercher loin l’or nécessaire à les enchâsser. À moins de
les vouloir toutes montées, on ne pouvait en demander davantage.
Glenarvan prit congé de l’inspecteur de la banque, après l’avoir
remercié de sa complaisance, dont il avait largement usé. Puis, la
visite des placers fut reprise.
Paganel, si détaché qu’il fût des biens de ce monde, ne faisait
pas un pas sans fouiller du regard ce sol. C’était plus fort que
lui, et les plaisanteries de ses compagnons n’y pouvaient rien.
À chaque instant, il se baissait, ramassait un caillou, un morceau
de gangue, des débris de quartz; il les examinait avec attention
et les rejetait bientôt avec mépris. Ce manège dura pendant toute
la promenade.
«Ah çà! Paganel, lui demanda le major, est-ce que vous avez perdu
quelque chose?
--Sans doute, répondit Paganel, on a toujours perdu ce qu’on n’a
pas trouvé, dans ce pays d’or et de pierres précieuses. Je ne sais
pas pourquoi j’aimerais à emporter une pépite pesant quelques
onces, ou même une vingtaine de livres, pas davantage.
--Et qu’en feriez-vous, mon digne ami? dit Glenarvan.
--Oh! je ne serais pas embarrassé, répondit Paganel. J’en ferais
hommage à mon pays! Je la déposerais à la banque de France...
--Qui l’accepterait?
--Sans doute, sous la forme d’obligations de chemins de fer!»
On félicita Paganel sur la façon dont il entendait offrir sa
pépite «à son pays», et lady Helena lui souhaita de trouver le
plus gros _nugget_ du monde.
Tout en plaisantant, les voyageurs parcoururent la plus grande
partie des terrains exploités. Partout le travail se faisait
régulièrement, mécaniquement, mais sans animation.
Après deux heures de promenade, Paganel avisa une auberge fort
décente, où il proposa de s’asseoir en attendant l’heure de
rejoindre le chariot. Lady Helena y consentit, et comme
l’auberge ne va pas sans rafraîchissements, Paganel demanda à
l’aubergiste de servir quelque boisson du pays.
On apporta un «nobler» pour chaque personne. Or, le _nobler_,
c’est tout bonnement le grog, mais le grog retourné. Au lieu de
mettre un petit verre d’eau-de-vie dans un grand verre d’eau, on
met un petit verre d’eau dans un grand verre d’eau-de-vie, on
sucre et l’on boit. C’était un peu trop australien, et, au grand
étonnement de l’aubergiste, le _nobler_, rafraîchi d’une grande
carafe d’eau, redevint le grog britannique.
Puis, on causa mine et mineurs. C’était le cas ou jamais.
Paganel, très satisfait de ce qu’il venait de voir, avoua
cependant que ce devait être plus curieux autrefois, pendant les
premières années d’exploitation du mont Alexandre.
«La terre, dit-il, était alors criblée de trous et envahie par des
légions de fourmis travailleuses, et quelles fourmis! Tous les
émigrants en avaient l’ardeur, mais non la prévoyance! L’or s’en
allait en folies. On le buvait, on le jouait, et cette auberge où
nous sommes était un «enfer», comme on disait alors. Les coups de
dés amenaient les coups de couteau. La police n’y pouvait rien, et
maintes fois le gouverneur de la colonie fut obligé de marcher
avec des troupes régulières contre les mineurs révoltés.
Cependant, il parvint à les mettre à la raison, il imposa un droit
de patente à chaque exploitant, il le fit percevoir non sans
peine, et, en somme, les désordres furent ici moins grands qu’en
Californie.
--Ce métier de mineur, demanda lady Helena, tout individu peut
donc l’exercer?
--Oui, madame. Il n’est pas nécessaire d’être bachelier pour
cela. De bons bras suffisent. Les aventuriers, chassés par la
misère, arrivaient aux mines sans argent pour la plupart, les
riches avec une pioche, les pauvres avec un couteau, et tous
apportaient dans ce travail une rage qu’ils n’eussent pas mise à
un métier d’honnête homme. C’était un singulier aspect que celui
de ces terrains aurifères! Le sol était couvert de tentes, de
prélarts, de cahutes, de baraques en terre, en planche, en
feuillage. Au milieu, dominait la marquise du gouvernement, ornée
du pavillon britannique, les tentes en coutil bleu de ses agents,
et les établissements des changeurs, des marchands d’or, des
trafiquants, qui spéculaient sur cet ensemble de richesse et de
pauvreté. Ceux-là se sont enrichis à coup sûr. Il fallait voir ces
_diggers_ à longue barbe et en chemise de laine rouge, vivant dans
l’eau et la boue. L’air était rempli du bruit continu des pioches,
et d’émanations fétides provenant des carcasses d’animaux qui
pourrissaient sur le sol. Une poussière étouffante enveloppait
comme un nuage ces malheureux qui fournissaient à la mortalité une
moyenne excessive, et certainement, dans un pays moins salubre,
cette population eût été décimée par le typhus. Et encore, si tous
ces aventuriers avaient réussi! Mais tant de misère n’était pas
compensée, et, à bien compter, on verrait que, pour un mineur qui
s’est enrichi, cent, deux cent mille peut-être, sont morts pauvres
et désespérés.
--Pourriez-vous nous dire, Paganel, demanda Glenarvan, comment on
procédait à l’extraction de l’or?
--Rien n’était plus simple, répondit Paganel. Les premiers
mineurs faisaient le métier d’orpailleurs, tel qu’il est encore
pratiqué dans quelques parties des Cévennes, en France.
Aujourd’hui les compagnies procèdent autrement; elles remontent à
la source même, au filon qui produit les lamelles, les paillettes
et les pépites. Mais les orpailleurs se contentaient de laver les
sables aurifères, voilà tout. Ils creusaient le sol, ils
recueillaient les couches de terre qui leur semblaient
productives, et ils les traitaient par l’eau pour en séparer le
minerai précieux. Ce lavage s’opérait au moyen d’un instrument
d’origine américaine, appelé «craddle» ou berceau. C’était une
boîte longue de cinq à six pieds, une sorte de bière ouverte et
divisée en deux compartiments. Le premier était muni d’un crible
grossier, superposé à d’autres cribles à mailles plus serrées; le
second était rétréci à sa partie inférieure. On mettait le sable
sur le crible à une extrémité, on y versait de l’eau, et de la
main on agitait, ou plutôt on berçait l’instrument. Les pierres
restaient dans le premier crible, le minerai et le sable fin dans
les autres, suivant leur grosseur, et la terre délayée s’en allait
avec l’eau par l’extrémité inférieure. Voilà quelle était la
machine généralement usitée.