Cet immense cours d’eau, découvert par Sturt en 1828, sorti des

Alpes australiennes, grossi du Lachlan et du Darling, couvre toute

la frontière septentrionale de la province Victoria, et va se

jeter dans la baie Encounter, auprès d’Adélaïde. Il traverse des

pays riches, fertiles, et les stations des squatters se

multiplient sur son parcours, grâce aux communications faciles que

le railway établit avec Melbourne.

Ce chemin de fer était alors exploité sur une longueur de cent

cinq milles entre Melbourne et Sandhurst, desservant Kyneton et

Castlemaine. La voie, en construction, se poursuivait pendant

soixante-dix milles jusqu’à Echuca, capitale de la colonie la

Riverine, fondée cette année même sur le Murray.

Le trente-septième parallèle coupait la voie ferrée à quelques

milles au-dessus de Castlemaine, et précisément à Camden-Bridge,

pont jeté sur la Lutton, un des nombreux affluents du Murray.

C’est vers ce point qu’Ayrton dirigea son chariot, précédé des

cavaliers, qui se permirent un temps de galop jusqu’à Camden-Bridge.

Ils y étaient attirés, d’ailleurs, par un vif sentiment de

curiosité.

En effet, une foule considérable se portait vers le pont du chemin

de fer. Les habitants des stations voisines abandonnaient leurs

maisons; les bergers, laissant leurs troupeaux, encombraient les

abords de la voie. On pouvait entendre ces cris souvent répétés:

«Au railway! Au railway!»

Quelque événement grave devait s’être produit, qui causait toute

cette agitation. Une grande catastrophe peut-être.

Glenarvan, suivi de ses compagnons, pressa le pas de son cheval.

En quelques minutes, il arriva à Camden-Bridge. Là, il comprit la

cause du rassemblement.

Un effroyable accident avait eu lieu, non une rencontre de trains,

mais un déraillement et une chute qui rappelaient les plus graves

désastres des _railways_ américains. La rivière que traversait la

voie ferrée était comblée de débris de wagons et de locomotive.

Soit que le pont eût cédé sous la charge du train, soit que le

convoi se fût jeté hors des rails, cinq voitures sur six avaient

été précipitées dans le lit de la Lutton à la suite de la

locomotive.

Seul, le dernier wagon, miraculeusement préservé par la rupture de

sa chaîne, restait sur la voie à une demi-toise de l’abîme. Au-dessous,

ce n’était qu’un sinistre amoncellement d’essieux noircis

et faussés, de caissons défoncés, de rails tordus, de traverses

calcinées. La chaudière éclatant au choc, avait projeté ses débris

de plaques à d’énormes distances.

De toute cette agglomération d’objets informes sortaient encore

quelques flammes et des spirales de vapeur mêlées à une fumée

noire. Après l’horrible chute, l’incendie plus horrible encore! De

larges traces de sang, des membres épars, des tronçons de cadavres

carbonisés apparaissaient çà et là, et personne n’osait calculer

le nombre de victimes entassées sous ces débris.

Glenarvan, Paganel, le major, Mangles, mêlés à la foule,

écoutaient les propos qui couraient de l’un à l’autre. Chacun

cherchait à expliquer la catastrophe, tandis que l’on travaillait

au sauvetage.

«Le pont s’est rompu, disait celui-ci.

--Rompu! répondaient ceux-là. Il s’est si peu rompu qu’il est

encore intact. On a oublié de le fermer au passage du train. Voilà

tout.»

C’était, en effet, un pont tournant qui s’ouvrait pour le service

de la batellerie. Le garde, par une impardonnable négligence,

avait-il donc oublié de le fermer, et le convoi lancé à toute

vitesse, auquel la voie venait à manquer subitement, s’était-il

ainsi précipité dans le lit de la Lutton? Cette hypothèse semblait

très admissible, car si une moitié du pont gisait sous les débris

de wagons, l’autre moitié, ramenée sur la rive opposée, pendait

encore à ses chaînes intactes. Plus de doute possible! Une incurie

du garde venait de causer cette catastrophe.

L’accident était arrivé dans la nuit, à l’express N° 37, parti de

Melbourne à onze heures quarante-cinq du soir. Il devait être

trois heures quinze du matin, quand le train, vingt-cinq minutes

après avoir quitté la station de Castlemaine, arriva au passage de

Camden-Bridge et y demeura en détresse.

Aussitôt, les voyageurs et les employés du dernier wagon

s’occupèrent de demander des secours; mais le télégraphe, dont les

poteaux gisaient à terre, ne fonctionnait plus. Il fallut trois

heures aux autorités de Castlemaine pour arriver sur le lieu du

sinistre. Il était donc six heures du matin quand le sauvetage fut

organisé sous la direction de M Mitchell, _surveyor_ général de la

colonie, et d’une escouade de policemen commandés par un officier

de police. Les squatters et leurs gens étaient venus en aide, et

travaillèrent d’abord à éteindre l’incendie qui dévorait cet

amoncellement de débris avec une insurmontable activité.

Quelques cadavres méconnaissables étaient couchés sur les talus du

remblai. Mais il fallait renoncer à retirer un être vivant de

cette fournaise. Le feu avait rapidement achevé l’œuvre de

destruction. Des voyageurs du train, dont on ignorait le nombre,

dix survivaient seulement, ceux du dernier wagon.

L’administration du chemin de fer venait d’envoyer une locomotive

de secours pour les ramener à Castlemaine.

Cependant, lord Glenarvan, s’étant fait connaître du _surveyor_

général, causait avec lui et l’officier de police. Ce dernier

était un homme grand et maigre, d’un imperturbable sang-froid, et

qui, s’il avait quelque sensibilité dans le cœur, n’en laissait

rien voir sur ses traits impassibles. Il était, devant tout ce

désastre, comme un mathématicien devant un problème; il cherchait

à le résoudre et à en dégager l’inconnue. Aussi, à cette parole de

Glenarvan: «Voilà un grand malheur!» répondit-il tranquillement:

«Mieux que cela, _mylord_.

--Mieux que cela! s’écria Glenarvan, choqué de la phrase, et qu’y

a-t-il de mieux qu’un malheur?

--Un crime!» répondit tranquillement l’officier de police.

Glenarvan, sans s’arrêter à l’impropriété de l’expression, se

retourna vers M Mitchell, l’interrogeant du regard.

«Oui, _mylord_, répondit le _surveyor_ général, notre enquête nous

a conduits à cette certitude, que la catastrophe est le résultat

d’un crime. Le dernier wagon des bagages a été pillé. Les

voyageurs survivants ont été attaqués par une troupe de cinq à six

malfaiteurs. C’est intentionnellement que le pont a été ouvert,

non par négligence, et si l’on rapproche ce fait de la disparition

du garde, on en doit conclure que ce misérable s’est fait le

complice des criminels.»

L’officier de police, à cette déduction du _surveyor_ général,

secoua la tête.

«Vous ne partagez pas mon avis? lui demanda M Mitchell.

--Non, en ce qui regarde la complicité du garde.

--Cependant, cette complicité, reprit le _surveyor_ général,

permet d’attribuer le crime aux sauvages qui errent dans les

campagnes du Murray. Sans le garde, ces indigènes n’ont pu ouvrir

ce pont tournant dont le mécanisme leur est inconnu.

--Juste, répondit l’officier de police.

--Or, ajouta M Mitchell, il est constant, par la déposition d’un

batelier dont le bateau a franchi Camden-Bridge à dix heures

quarante du soir, que le pont a été réglementairement refermé

après son passage.

--Parfait.

--Ainsi donc, la complicité du garde me paraît établie d’une

façon péremptoire.»

L’officier de police secouait la tête par un mouvement continu.

«Mais alors, monsieur, lui demanda Glenarvan, vous n’attribuez

point le crime aux sauvages?

--Aucunement.

--À qui, alors?»

En ce moment, une assez grande rumeur s’éleva à un demi-mille en

amont de la rivière. Un rassemblement s’était formé, qui se

grossit rapidement. Il arriva bientôt à la station. Au centre du

rassemblement, deux hommes portaient un cadavre. C’était le

cadavre du garde, déjà froid. Un coup de poignard l’avait frappé

au cœur. Les assassins, en traînant son corps loin de Camden-Bridge,

avaient voulu sans doute égarer les soupçons de la police

pendant ses premières recherches. Or, cette découverte justifiait

pleinement les doutes de l’officier. Les sauvages n’étaient pour

rien dans le crime.

«Ceux qui ont fait le coup, dit-il, sont des gens familiarisés

avec l’usage de ce petit instrument.»

Et parlant ainsi, il montra une paire de «darbies», espèce de

menottes faites d’un double anneau de fer muni d’une serrure.

«Avant peu, ajouta-t-il, j’aurai le plaisir de leur offrir ce

bracelet comme cadeau du nouvel an.

--Mais alors vous soupçonnez?...

--Des gens qui ont «voyagé gratis sur les bâtiments de sa

majesté.»

--Quoi! Des convicts! s’écria Paganel, qui connaissait cette

métaphore employée dans les colonies australiennes.

--Je croyais, fit observer Glenarvan, que les transportés

n’avaient pas droit de séjour dans la province de Victoria?

--Peuh! répliqua l’officier de police, s’ils n’ont pas ce droit

ils le prennent! ça s’échappe quelquefois, les convicts, et je me

trompe fort ou ceux-ci viennent en droite ligne de Perth. Eh bien,

ils y retourneront, vous pouvez m’en croire.»

M Mitchell approuva d’un geste les paroles de l’officier de

police. En ce moment, le chariot arrivait au passage à niveau de

la voie ferrée.

Glenarvan voulut épargner aux voyageuses l’horrible spectacle de

Camden-Bridge. Il salua le _surveyor_ général, prit congé de lui,

et fit signe à ses amis de le suivre.

«Ce n’est pas une raison, dit-il, pour interrompre notre voyage.»

Arrivé au chariot, Glenarvan parla simplement à lady Helena d’un

accident de chemin de fer, sans dire la part que le crime avait

prise à cette catastrophe; il ne mentionna pas non plus la

présence dans le pays d’une bande de convicts, se réservant d’en

instruire Ayrton en particulier. Puis, la petite troupe traversa

le railway quelques centaines de toises au-dessus du pont, et

reprit vers l’est sa route accoutumée.

Chapitre XIII

_Un premier prix de géographie_

Quelques collines découpaient à l’horizon leur profil allongé et

terminaient la plaine à deux mille du railway. Le chariot ne

tarda pas à s’engager au milieu de gorges étroites et

capricieusement contournées. Elles aboutissaient à une contrée

charmante, où de beaux arbres, non réunis en forêts, mais groupés

par bouquets isolés, poussaient avec une exubérance toute

tropicale. Entre les plus admirables se distinguaient les

«casuarinas», qui semblent avoir emprunté au chêne la structure

robuste de son tronc, à l’acacia ses gousses odorantes, et au pin

la rudesse de ses feuilles un peu glauques. À leurs rameaux se

mêlaient les cônes si curieux du «banksia latifolia», dont la

maigreur est d’une suprême élégance. De grands arbustes à

brindilles retombantes faisaient dans les massifs l’effet d’une

eau verte débordant de vasques trop pleines. Le regard hésitait

entre toutes ces merveilles naturelles, et ne savait où fixer son

admiration.

La petite troupe s’était arrêtée un instant. Ayrton, sur l’ordre

de lady Helena, avait retenu son attelage. Les gros disques du

chariot cessaient de crier sur le sable quartzeux. De longs

tapis verts s’étendaient sous les groupes d’arbres; seulement,

quelques extumescences du sol, des renflements réguliers, les

divisaient en cases encore assez apparentes, comme un vaste

échiquier.

Paganel ne se trompa pas à la vue de ces verdoyantes solitudes, si

poétiquement disposées pour l’éternel repos. Il reconnut ces

carrés funéraires, dont l’herbe efface maintenant les dernières

traces, et que le voyageur rencontre si rarement sur la terre

australienne.

«Les bocages de la mort», dit-il.

En effet, un cimetière indigène était là, devant ses yeux, mais si

frais, si ombragé, si égayé par de joyeuses volées d’oiseaux, si

engageant, qu’il n’éveillait aucune idée triste. On l’eût pris

volontiers pour un des jardins de l’Eden, alors que la mort était

bannie de la terre. Il semblait fait pour les vivants. Mais ces

tombes, que le sauvage entretenait avec un soin pieux,

disparaissaient déjà sous une marée montante de verdure. La

conquête avait chassé l’australien loin de la terre où reposaient

ses ancêtres, et la colonisation allait bientôt livrer ces champs

de la mort à la dent des troupeaux. Aussi ces bocages sont-ils

devenus rares, et combien déjà sont foulés aux pieds du voyageur

indifférent, qui recouvrent toute une génération récente!

Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient

entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et

s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il

gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. Mais ils

n’avaient pas fait un quart de mille, que lord Glenarvan les vit

s’arrêter, puis descendre de cheval, et enfin se pencher vers la

terre. Ils paraissaient examiner un objet très curieux, à en

croire leurs gestes expressifs.

Ayrton piqua son attelage, et le chariot ne tarda pas à

rejoindre les deux amis. La cause de leur halte et de leur

étonnement fut aussitôt reconnue. Un enfant indigène, un petit

garçon de huit ans, vêtu d’habits européens, dormait d’un paisible

sommeil à l’ombre d’un magnifique _banksia_. Il était difficile de

se méprendre aux traits caractéristiques de sa race:

Ses cheveux crépus, son teint presque noir, son nez épaté, ses

lèvres épaisses, une longueur peu ordinaire des bras, le

classaient immédiatement parmi les naturels de l’intérieur. Mais

une intelligente physionomie le distinguait, et certainement

l’éducation avait déjà relevé ce jeune sauvage de sa basse

origine.

Lady Helena, très intéressée à sa vue, mit pied à terre, et

bientôt toute la troupe entoura le petit indigène, qui dormait

profondément.

«Pauvre enfant, dit Mary Grant, est-il donc perdu dans ce désert?

--Je suppose, répondit lady Helena, qu’il est venu de loin pour

visiter ces bocages de la mort! Ici reposent sans doute ceux qu’il

aime!

--Mais il ne faut pas l’abandonner! dit Robert. Il est seul,

et...»

La charitable phrase de Robert fut interrompue par un mouvement du

jeune indigène, qui se retourna sans se réveiller; mais alors la

surprise de chacun fut extrême de lui voir sur les épaules un

écriteau et d’y lire l’inscription suivante: _toliné, to be

conducted to echuca, ... Etc_

«Voilà bien les anglais! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant

comme un colis! Ils l’enregistrent comme un paquet! on me l’avait

bien dit, mais je ne voulais pas le croire.

--Pauvre petit! fit lady Helena. était-il dans ce train qui a

déraillé à Camden-Bridge? Peut-être ses parents ont-ils péri, et

le voilà seul au monde!

--Je ne crois pas, madame, répondit John Mangles. Cet écriteau

indique, au contraire, qu’il voyageait seul.

--Il s’éveille», dit Mary Grant.

En effet, l’enfant se réveillait. Peu à peu ses yeux s’ouvrirent

et se refermèrent aussitôt, blessés par l’éclat du jour. Mais lady

Helena lui prit la main; il se leva et jeta un regard étonné au

groupe des voyageurs.

Un sentiment de crainte altéra d’abord ses traits, mais la

présence de lady Glenarvan le rassura.

«Comprends-tu l’anglais, mon ami? lui demanda la jeune femme.

--Je le comprends et je le parle», répondit l’enfant dans la

langue des voyageurs, mais avec un accent très marqué.

Sa prononciation rappelait celle des français qui s’expriment dans

la langue du royaume-uni.

«Quel est ton nom? demanda lady Helena.

--Toliné, répondit le petit indigène.

--Ah! Toliné! s’écria Paganel. Si je ne me trompe, ce mot

signifie «écorce d’arbre» en australien?»

Toliné fit un signe affirmatif et reporta ses regards sur les

voyageuses.

«D’où viens-tu, mon ami? reprit lady Helena.

--De Melbourne, par le railway de Sandhurst.

--Tu étais dans ce train qui a déraillé au pont de Camden?

demanda Glenarvan.

--Oui, monsieur, répondit Toliné, mais le Dieu de la bible m’a

protégé.

--Tu voyageais seul?

--Seul. Le révérend Paxton m’avait confié aux soins de Jeffries

Smith. Malheureusement, le pauvre facteur a été tué!

--Et dans ce train, tu ne connaissais personne?

--Personne, monsieur, mais Dieu veille sur les enfants et ne les

abandonne jamais!»

Toliné disait ces choses d’une voix douce, qui allait au cœur.

Quand il parlait de Dieu, sa parole devenait plus grave, ses yeux

s’allumaient, et l’on sentait toute la ferveur contenue dans cette

jeune âme.

Cet enthousiasme religieux dans un âge si tendre s’expliquera

facilement. Cet enfant était un de ces jeunes indigènes baptisés

par les missionnaires anglais, et élevés par eux dans les

pratiques austères de la religion méthodiste. Ses réponses calmes,

sa tenue propre, son costume sombre lui donnaient déjà l’air d’un

petit révérend.

Mais où allait-il ainsi à travers ces régions désertes, et

pourquoi avait-il quitté Camden-Bridge?

Lady Helena l’interrogea à ce sujet.

«Je retournais à ma tribu, dans le Lachlan, répondit-il. Je veux

revoir ma famille.

--Des australiens? demanda John Mangles.

--Des australiens du Lachlan, répondit Toliné.

--Et tu as un père, une mère? dit Robert Grant.

--Oui, mon frère», répondit Toliné, en offrant sa main au jeune

Grant, que ce nom de frère touchait sensiblement. Il embrassa le

petit indigène, et il n’en fallait pas plus pour faire d’eux une

paire d’amis.

Cependant les voyageurs, vivement intéressés par les réponses de

ce jeune sauvage, s’étaient peu à peu assis autour de lui, et

l’écoutaient parler. Déjà le soleil s’abaissait derrière les

grands arbres.

Puisque l’endroit paraissait propice à une halte, et qu’il

importait peu de faire quelques milles de plus avant la nuit

close, Glenarvan donna l’ordre de tout préparer pour le campement.

Ayrton détela les bœufs; avec l’aide de Mulrady et de Wilson, il

leur mit les entraves et les laissa paître à leur fantaisie. La

tente fut dressée. Olbinett prépara le repas. Toliné accepta d’en

prendre sa part, non sans faire quelque cérémonie, quoiqu’il eût

faim. On se mit donc à table, les deux enfants l’un près de

l’autre. Robert choisissait les meilleurs morceaux pour son

nouveau camarade, et Toliné les acceptait avec une grâce craintive

et pleine de charme.

La conversation, cependant, ne languissait pas. Chacun

s’intéressait à l’enfant et l’interrogeait. On voulait connaître

son histoire. Elle était bien simple. Son passé, ce fut celui de

ces pauvres indigènes confiés dès leur bas âge aux soins des

sociétés charitables par les tribus voisines de la colonie. Les

australiens ont des mœurs douces. Ils ne professent pas envers

leurs envahisseurs cette haine farouche qui caractérise les

nouveaux zélandais, et peut-être quelques peuplades de l’Australie

septentrionale. On les voit fréquenter les grandes villes,

Adélaïde, Sydney, Melbourne, et s’y promener même dans un costume

assez primitif.

Ils y trafiquent des menus objets de leur industrie, d’instruments

de chasse ou de pêche, d’armes, et quelques chefs de tribu, par

économie sans doute, laissent volontiers leurs enfants profiter du

bénéfice de l’éducation anglaise.

Ainsi firent les parents de Toliné, véritables sauvages du

Lachlan, vaste région située au delà du Murray. Depuis cinq ans

qu’il demeurait à Melbourne, l’enfant n’avait revu aucun des

siens. Et pourtant, l’impérissable sentiment de la famille vivait

toujours dans son cœur, et c’était pour revoir sa tribu,

dispersée peut-être, sa famille, décimée sans doute, qu’il avait

repris le pénible chemin du désert.

«Et après avoir embrassé tes parents tu reviendras à Melbourne,

mon enfant? lui demanda lady Glenarvan.

--Oui, madame, répondit Toliné en regardant la jeune femme avec

une sincère expression de tendresse.

--Et que veux-tu faire un jour?

--Je veux arracher mes frères à la misère et à l’ignorance! Je

veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je

veux être missionnaire!»

Ces paroles prononcées avec animation par un enfant de huit ans,

pouvaient prêter à rire à des esprits légers et railleurs; mais

elles furent comprises et respectées de ces graves écossais; ils

admirèrent la religieuse vaillance de ce jeune disciple, déjà prêt

au combat. Paganel se sentit remué jusqu’au fond du cœur, et il

éprouva une véritable sympathie pour le petit indigène.

Faut-il le dire? Jusqu’ici, ce sauvage en habit européen ne lui

plaisait guère. Il ne venait pas en Australie pour voir des

australiens en redingote!

Il les voulait habillés d’un simple tatouage. Cette mise

«convenable» déroutait ses idées. Mais du moment que Toliné eut

parlé si ardemment, il revint sur son compte et se déclara son

admirateur. La fin de cette conversation, d’ailleurs, devait faire

du brave géographe le meilleur ami du petit australien.

En effet, à une question de lady Helena, Toliné répondit qu’il

faisait ses études «à l’école normale» de Melbourne, dirigée par

le révérend M Paxton.

«Et que t’apprend-on à cette école? demanda lady Glenarvan.

--On m’apprend la bible, les mathématiques, la géographie...

--Ah! La géographie! s’écria Paganel, touché dans son endroit

sensible.

--Oui, monsieur, répondit Toliné. J’ai même eu un premier prix de

géographie avant les vacances de janvier.

--Tu as eu un prix de géographie, mon garçon?

--Le voilà, monsieur», dit Toliné, tirant un livre de sa poche.

C’était une bible in-32, bien reliée. Au verso de la première

page, on lisait cette mention: _école normale de Melbourne, 1er

prix de géographie, Toliné du Lachlan_.

Paganel n’y tint plus! Un australien fort en géographie, cela

l’émerveillait, et il embrassa Toliné sur les deux joues, ni plus

ni moins que s’il eût été le révérend Paxton lui-même, un jour de

distribution de prix. Paganel, cependant, aurait dû savoir que ce

fait n’est pas rare dans les écoles australiennes. Les jeunes

sauvages sont très aptes à saisir les sciences géographiques; ils

y mordent volontiers, et montrent, au contraire, un esprit assez

rebelle aux calculs.

Toliné, lui, n’avait rien compris aux caresses subites du savant.

Lady Helena dut lui expliquer que Paganel était un célèbre

géographe, et, au besoin, un professeur distingué.

«Un professeur de géographie! répondit Toliné. Oh! monsieur,

interrogez-moi!

--T’interroger, mon garçon! dit Paganel, mais je ne demande pas

mieux! J’allais même le faire sans ta permission. Je ne suis pas

fâché de voir comment on enseigne la géographie à l’école normale

de Melbourne!

--Et si Toliné allait vous en remontrer, Paganel! dit Mac Nabbs.

--Par exemple! s’écria le géographe, en remontrer au secrétaire

de la société de géographie de France!»

Puis, assurant ses lunettes sur son nez, redressant sa haute

taille, et prenant un ton grave, comme il convient à un

professeur, il commença son interrogation.

«Élève Toliné, dit-il, levez-vous.»

Toliné, qui était debout, ne pouvait se lever davantage. Il

attendit donc dans une posture modeste les questions du géographe.

«Élève Toliné, reprit Paganel, quelles sont les cinq parties du

monde?

--L’Océanie, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, répondit

Toliné.

--Parfait. Parlons d’abord de l’Océanie, puisque nous y sommes en

ce moment. Quelles sont ses principales divisions?

--Elle se divise en Polynésie, en Malaisie, en Micronésie et en

Mégalésie. Ses principales îles sont l’Australie, qui appartient

aux anglais, la Nouvelle Zélande, qui appartient aux anglais, la

Tasmanie, qui appartient aux anglais, les îles Chatham, Auckland,

Macquarie, Kermadec, Makin, Maraki, etc., qui appartiennent aux

anglais.

--Bon, répondit Paganel, mais la Nouvelle Calédonie, les

Sandwich, les Mendana, les Pomotou?

--Ce sont des îles placées sous le protectorat de la Grande-Bretagne.

--Comment! Sous le protectorat de la Grande-Bretagne! s’écria

Paganel. Mais il me semble que la France, au contraire...

--La France! fit le petit garçon d’un air étonné.

--Tiens! Tiens! dit Paganel, voilà ce que l’on vous apprend à

l’école normale de Melbourne?

--Oui, monsieur le professeur; est-ce que ce n’est pas bien?

--Si! Si! Parfaitement, répondit Paganel. Toute l’Océanie est aux

anglais! C’est une affaire entendue! Continuons.»

Paganel avait un air demi-vexé, demi-surpris, qui faisait la joie

du major.

L’interrogation continua.

«Passons à l’Asie, dit le géographe.

--L’Asie, répondit Toliné, est un pays immense.

Les enfants du capitaine Grant · 第 26 / 50 段