Alpes australiennes, grossi du Lachlan et du Darling, couvre toute
la frontière septentrionale de la province Victoria, et va se
jeter dans la baie Encounter, auprès d’Adélaïde. Il traverse des
pays riches, fertiles, et les stations des squatters se
multiplient sur son parcours, grâce aux communications faciles que
le railway établit avec Melbourne.
Ce chemin de fer était alors exploité sur une longueur de cent
cinq milles entre Melbourne et Sandhurst, desservant Kyneton et
Castlemaine. La voie, en construction, se poursuivait pendant
soixante-dix milles jusqu’à Echuca, capitale de la colonie la
Riverine, fondée cette année même sur le Murray.
Le trente-septième parallèle coupait la voie ferrée à quelques
milles au-dessus de Castlemaine, et précisément à Camden-Bridge,
pont jeté sur la Lutton, un des nombreux affluents du Murray.
C’est vers ce point qu’Ayrton dirigea son chariot, précédé des
cavaliers, qui se permirent un temps de galop jusqu’à Camden-Bridge.
Ils y étaient attirés, d’ailleurs, par un vif sentiment de
curiosité.
En effet, une foule considérable se portait vers le pont du chemin
de fer. Les habitants des stations voisines abandonnaient leurs
maisons; les bergers, laissant leurs troupeaux, encombraient les
abords de la voie. On pouvait entendre ces cris souvent répétés:
«Au railway! Au railway!»
Quelque événement grave devait s’être produit, qui causait toute
cette agitation. Une grande catastrophe peut-être.
Glenarvan, suivi de ses compagnons, pressa le pas de son cheval.
En quelques minutes, il arriva à Camden-Bridge. Là, il comprit la
cause du rassemblement.
Un effroyable accident avait eu lieu, non une rencontre de trains,
mais un déraillement et une chute qui rappelaient les plus graves
désastres des _railways_ américains. La rivière que traversait la
voie ferrée était comblée de débris de wagons et de locomotive.
Soit que le pont eût cédé sous la charge du train, soit que le
convoi se fût jeté hors des rails, cinq voitures sur six avaient
été précipitées dans le lit de la Lutton à la suite de la
locomotive.
Seul, le dernier wagon, miraculeusement préservé par la rupture de
sa chaîne, restait sur la voie à une demi-toise de l’abîme. Au-dessous,
ce n’était qu’un sinistre amoncellement d’essieux noircis
et faussés, de caissons défoncés, de rails tordus, de traverses
calcinées. La chaudière éclatant au choc, avait projeté ses débris
de plaques à d’énormes distances.
De toute cette agglomération d’objets informes sortaient encore
quelques flammes et des spirales de vapeur mêlées à une fumée
noire. Après l’horrible chute, l’incendie plus horrible encore! De
larges traces de sang, des membres épars, des tronçons de cadavres
carbonisés apparaissaient çà et là, et personne n’osait calculer
le nombre de victimes entassées sous ces débris.
Glenarvan, Paganel, le major, Mangles, mêlés à la foule,
écoutaient les propos qui couraient de l’un à l’autre. Chacun
cherchait à expliquer la catastrophe, tandis que l’on travaillait
au sauvetage.
«Le pont s’est rompu, disait celui-ci.
--Rompu! répondaient ceux-là. Il s’est si peu rompu qu’il est
encore intact. On a oublié de le fermer au passage du train. Voilà
tout.»
C’était, en effet, un pont tournant qui s’ouvrait pour le service
de la batellerie. Le garde, par une impardonnable négligence,
avait-il donc oublié de le fermer, et le convoi lancé à toute
vitesse, auquel la voie venait à manquer subitement, s’était-il
ainsi précipité dans le lit de la Lutton? Cette hypothèse semblait
très admissible, car si une moitié du pont gisait sous les débris
de wagons, l’autre moitié, ramenée sur la rive opposée, pendait
encore à ses chaînes intactes. Plus de doute possible! Une incurie
du garde venait de causer cette catastrophe.
L’accident était arrivé dans la nuit, à l’express N° 37, parti de
Melbourne à onze heures quarante-cinq du soir. Il devait être
trois heures quinze du matin, quand le train, vingt-cinq minutes
après avoir quitté la station de Castlemaine, arriva au passage de
Camden-Bridge et y demeura en détresse.
Aussitôt, les voyageurs et les employés du dernier wagon
s’occupèrent de demander des secours; mais le télégraphe, dont les
poteaux gisaient à terre, ne fonctionnait plus. Il fallut trois
heures aux autorités de Castlemaine pour arriver sur le lieu du
sinistre. Il était donc six heures du matin quand le sauvetage fut
organisé sous la direction de M Mitchell, _surveyor_ général de la
colonie, et d’une escouade de policemen commandés par un officier
de police. Les squatters et leurs gens étaient venus en aide, et
travaillèrent d’abord à éteindre l’incendie qui dévorait cet
amoncellement de débris avec une insurmontable activité.
Quelques cadavres méconnaissables étaient couchés sur les talus du
remblai. Mais il fallait renoncer à retirer un être vivant de
cette fournaise. Le feu avait rapidement achevé l’œuvre de
destruction. Des voyageurs du train, dont on ignorait le nombre,
dix survivaient seulement, ceux du dernier wagon.
L’administration du chemin de fer venait d’envoyer une locomotive
de secours pour les ramener à Castlemaine.
Cependant, lord Glenarvan, s’étant fait connaître du _surveyor_
général, causait avec lui et l’officier de police. Ce dernier
était un homme grand et maigre, d’un imperturbable sang-froid, et
qui, s’il avait quelque sensibilité dans le cœur, n’en laissait
rien voir sur ses traits impassibles. Il était, devant tout ce
désastre, comme un mathématicien devant un problème; il cherchait
à le résoudre et à en dégager l’inconnue. Aussi, à cette parole de
Glenarvan: «Voilà un grand malheur!» répondit-il tranquillement:
«Mieux que cela, _mylord_.
--Mieux que cela! s’écria Glenarvan, choqué de la phrase, et qu’y
a-t-il de mieux qu’un malheur?
--Un crime!» répondit tranquillement l’officier de police.
Glenarvan, sans s’arrêter à l’impropriété de l’expression, se
retourna vers M Mitchell, l’interrogeant du regard.
«Oui, _mylord_, répondit le _surveyor_ général, notre enquête nous
a conduits à cette certitude, que la catastrophe est le résultat
d’un crime. Le dernier wagon des bagages a été pillé. Les
voyageurs survivants ont été attaqués par une troupe de cinq à six
malfaiteurs. C’est intentionnellement que le pont a été ouvert,
non par négligence, et si l’on rapproche ce fait de la disparition
du garde, on en doit conclure que ce misérable s’est fait le
complice des criminels.»
L’officier de police, à cette déduction du _surveyor_ général,
secoua la tête.
«Vous ne partagez pas mon avis? lui demanda M Mitchell.
--Non, en ce qui regarde la complicité du garde.
--Cependant, cette complicité, reprit le _surveyor_ général,
permet d’attribuer le crime aux sauvages qui errent dans les
campagnes du Murray. Sans le garde, ces indigènes n’ont pu ouvrir
ce pont tournant dont le mécanisme leur est inconnu.
--Juste, répondit l’officier de police.
--Or, ajouta M Mitchell, il est constant, par la déposition d’un
batelier dont le bateau a franchi Camden-Bridge à dix heures
quarante du soir, que le pont a été réglementairement refermé
après son passage.
--Parfait.
--Ainsi donc, la complicité du garde me paraît établie d’une
façon péremptoire.»
L’officier de police secouait la tête par un mouvement continu.
«Mais alors, monsieur, lui demanda Glenarvan, vous n’attribuez
point le crime aux sauvages?
--Aucunement.
--À qui, alors?»
En ce moment, une assez grande rumeur s’éleva à un demi-mille en
amont de la rivière. Un rassemblement s’était formé, qui se
grossit rapidement. Il arriva bientôt à la station. Au centre du
rassemblement, deux hommes portaient un cadavre. C’était le
cadavre du garde, déjà froid. Un coup de poignard l’avait frappé
au cœur. Les assassins, en traînant son corps loin de Camden-Bridge,
avaient voulu sans doute égarer les soupçons de la police
pendant ses premières recherches. Or, cette découverte justifiait
pleinement les doutes de l’officier. Les sauvages n’étaient pour
rien dans le crime.
«Ceux qui ont fait le coup, dit-il, sont des gens familiarisés
avec l’usage de ce petit instrument.»
Et parlant ainsi, il montra une paire de «darbies», espèce de
menottes faites d’un double anneau de fer muni d’une serrure.
«Avant peu, ajouta-t-il, j’aurai le plaisir de leur offrir ce
bracelet comme cadeau du nouvel an.
--Mais alors vous soupçonnez?...
--Des gens qui ont «voyagé gratis sur les bâtiments de sa
majesté.»
--Quoi! Des convicts! s’écria Paganel, qui connaissait cette
métaphore employée dans les colonies australiennes.
--Je croyais, fit observer Glenarvan, que les transportés
n’avaient pas droit de séjour dans la province de Victoria?
--Peuh! répliqua l’officier de police, s’ils n’ont pas ce droit
ils le prennent! ça s’échappe quelquefois, les convicts, et je me
trompe fort ou ceux-ci viennent en droite ligne de Perth. Eh bien,
ils y retourneront, vous pouvez m’en croire.»
M Mitchell approuva d’un geste les paroles de l’officier de
police. En ce moment, le chariot arrivait au passage à niveau de
la voie ferrée.
Glenarvan voulut épargner aux voyageuses l’horrible spectacle de
Camden-Bridge. Il salua le _surveyor_ général, prit congé de lui,
et fit signe à ses amis de le suivre.
«Ce n’est pas une raison, dit-il, pour interrompre notre voyage.»
Arrivé au chariot, Glenarvan parla simplement à lady Helena d’un
accident de chemin de fer, sans dire la part que le crime avait
prise à cette catastrophe; il ne mentionna pas non plus la
présence dans le pays d’une bande de convicts, se réservant d’en
instruire Ayrton en particulier. Puis, la petite troupe traversa
le railway quelques centaines de toises au-dessus du pont, et
reprit vers l’est sa route accoutumée.
Chapitre XIII
_Un premier prix de géographie_
Quelques collines découpaient à l’horizon leur profil allongé et
terminaient la plaine à deux mille du railway. Le chariot ne
tarda pas à s’engager au milieu de gorges étroites et
capricieusement contournées. Elles aboutissaient à une contrée
charmante, où de beaux arbres, non réunis en forêts, mais groupés
par bouquets isolés, poussaient avec une exubérance toute
tropicale. Entre les plus admirables se distinguaient les
«casuarinas», qui semblent avoir emprunté au chêne la structure
robuste de son tronc, à l’acacia ses gousses odorantes, et au pin
la rudesse de ses feuilles un peu glauques. À leurs rameaux se
mêlaient les cônes si curieux du «banksia latifolia», dont la
maigreur est d’une suprême élégance. De grands arbustes à
brindilles retombantes faisaient dans les massifs l’effet d’une
eau verte débordant de vasques trop pleines. Le regard hésitait
entre toutes ces merveilles naturelles, et ne savait où fixer son
admiration.
La petite troupe s’était arrêtée un instant. Ayrton, sur l’ordre
de lady Helena, avait retenu son attelage. Les gros disques du
chariot cessaient de crier sur le sable quartzeux. De longs
tapis verts s’étendaient sous les groupes d’arbres; seulement,
quelques extumescences du sol, des renflements réguliers, les
divisaient en cases encore assez apparentes, comme un vaste
échiquier.
Paganel ne se trompa pas à la vue de ces verdoyantes solitudes, si
poétiquement disposées pour l’éternel repos. Il reconnut ces
carrés funéraires, dont l’herbe efface maintenant les dernières
traces, et que le voyageur rencontre si rarement sur la terre
australienne.
«Les bocages de la mort», dit-il.
En effet, un cimetière indigène était là, devant ses yeux, mais si
frais, si ombragé, si égayé par de joyeuses volées d’oiseaux, si
engageant, qu’il n’éveillait aucune idée triste. On l’eût pris
volontiers pour un des jardins de l’Eden, alors que la mort était
bannie de la terre. Il semblait fait pour les vivants. Mais ces
tombes, que le sauvage entretenait avec un soin pieux,
disparaissaient déjà sous une marée montante de verdure. La
conquête avait chassé l’australien loin de la terre où reposaient
ses ancêtres, et la colonisation allait bientôt livrer ces champs
de la mort à la dent des troupeaux. Aussi ces bocages sont-ils
devenus rares, et combien déjà sont foulés aux pieds du voyageur
indifférent, qui recouvrent toute une génération récente!
Cependant Paganel et Robert, devançant leurs compagnons, suivaient
entre les tumuli de petites allées ombreuses. Ils causaient et
s’instruisaient l’un l’autre, car le géographe prétendait qu’il
gagnait beaucoup à la conversation du jeune Grant. Mais ils
n’avaient pas fait un quart de mille, que lord Glenarvan les vit
s’arrêter, puis descendre de cheval, et enfin se pencher vers la
terre. Ils paraissaient examiner un objet très curieux, à en
croire leurs gestes expressifs.
Ayrton piqua son attelage, et le chariot ne tarda pas à
rejoindre les deux amis. La cause de leur halte et de leur
étonnement fut aussitôt reconnue. Un enfant indigène, un petit
garçon de huit ans, vêtu d’habits européens, dormait d’un paisible
sommeil à l’ombre d’un magnifique _banksia_. Il était difficile de
se méprendre aux traits caractéristiques de sa race:
Ses cheveux crépus, son teint presque noir, son nez épaté, ses
lèvres épaisses, une longueur peu ordinaire des bras, le
classaient immédiatement parmi les naturels de l’intérieur. Mais
une intelligente physionomie le distinguait, et certainement
l’éducation avait déjà relevé ce jeune sauvage de sa basse
origine.
Lady Helena, très intéressée à sa vue, mit pied à terre, et
bientôt toute la troupe entoura le petit indigène, qui dormait
profondément.
«Pauvre enfant, dit Mary Grant, est-il donc perdu dans ce désert?
--Je suppose, répondit lady Helena, qu’il est venu de loin pour
visiter ces bocages de la mort! Ici reposent sans doute ceux qu’il
aime!
--Mais il ne faut pas l’abandonner! dit Robert. Il est seul,
et...»
La charitable phrase de Robert fut interrompue par un mouvement du
jeune indigène, qui se retourna sans se réveiller; mais alors la
surprise de chacun fut extrême de lui voir sur les épaules un
écriteau et d’y lire l’inscription suivante: _toliné, to be
conducted to echuca, ... Etc_
«Voilà bien les anglais! s’écria Paganel. Ils expédient un enfant
comme un colis! Ils l’enregistrent comme un paquet! on me l’avait
bien dit, mais je ne voulais pas le croire.
--Pauvre petit! fit lady Helena. était-il dans ce train qui a
déraillé à Camden-Bridge? Peut-être ses parents ont-ils péri, et
le voilà seul au monde!
--Je ne crois pas, madame, répondit John Mangles. Cet écriteau
indique, au contraire, qu’il voyageait seul.
--Il s’éveille», dit Mary Grant.
En effet, l’enfant se réveillait. Peu à peu ses yeux s’ouvrirent
et se refermèrent aussitôt, blessés par l’éclat du jour. Mais lady
Helena lui prit la main; il se leva et jeta un regard étonné au
groupe des voyageurs.
Un sentiment de crainte altéra d’abord ses traits, mais la
présence de lady Glenarvan le rassura.
«Comprends-tu l’anglais, mon ami? lui demanda la jeune femme.
--Je le comprends et je le parle», répondit l’enfant dans la
langue des voyageurs, mais avec un accent très marqué.
Sa prononciation rappelait celle des français qui s’expriment dans
la langue du royaume-uni.
«Quel est ton nom? demanda lady Helena.
--Toliné, répondit le petit indigène.
--Ah! Toliné! s’écria Paganel. Si je ne me trompe, ce mot
signifie «écorce d’arbre» en australien?»
Toliné fit un signe affirmatif et reporta ses regards sur les
voyageuses.
«D’où viens-tu, mon ami? reprit lady Helena.
--De Melbourne, par le railway de Sandhurst.
--Tu étais dans ce train qui a déraillé au pont de Camden?
demanda Glenarvan.
--Oui, monsieur, répondit Toliné, mais le Dieu de la bible m’a
protégé.
--Tu voyageais seul?
--Seul. Le révérend Paxton m’avait confié aux soins de Jeffries
Smith. Malheureusement, le pauvre facteur a été tué!
--Et dans ce train, tu ne connaissais personne?
--Personne, monsieur, mais Dieu veille sur les enfants et ne les
abandonne jamais!»
Toliné disait ces choses d’une voix douce, qui allait au cœur.
Quand il parlait de Dieu, sa parole devenait plus grave, ses yeux
s’allumaient, et l’on sentait toute la ferveur contenue dans cette
jeune âme.
Cet enthousiasme religieux dans un âge si tendre s’expliquera
facilement. Cet enfant était un de ces jeunes indigènes baptisés
par les missionnaires anglais, et élevés par eux dans les
pratiques austères de la religion méthodiste. Ses réponses calmes,
sa tenue propre, son costume sombre lui donnaient déjà l’air d’un
petit révérend.
Mais où allait-il ainsi à travers ces régions désertes, et
pourquoi avait-il quitté Camden-Bridge?
Lady Helena l’interrogea à ce sujet.
«Je retournais à ma tribu, dans le Lachlan, répondit-il. Je veux
revoir ma famille.
--Des australiens? demanda John Mangles.
--Des australiens du Lachlan, répondit Toliné.
--Et tu as un père, une mère? dit Robert Grant.
--Oui, mon frère», répondit Toliné, en offrant sa main au jeune
Grant, que ce nom de frère touchait sensiblement. Il embrassa le
petit indigène, et il n’en fallait pas plus pour faire d’eux une
paire d’amis.
Cependant les voyageurs, vivement intéressés par les réponses de
ce jeune sauvage, s’étaient peu à peu assis autour de lui, et
l’écoutaient parler. Déjà le soleil s’abaissait derrière les
grands arbres.
Puisque l’endroit paraissait propice à une halte, et qu’il
importait peu de faire quelques milles de plus avant la nuit
close, Glenarvan donna l’ordre de tout préparer pour le campement.
Ayrton détela les bœufs; avec l’aide de Mulrady et de Wilson, il
leur mit les entraves et les laissa paître à leur fantaisie. La
tente fut dressée. Olbinett prépara le repas. Toliné accepta d’en
prendre sa part, non sans faire quelque cérémonie, quoiqu’il eût
faim. On se mit donc à table, les deux enfants l’un près de
l’autre. Robert choisissait les meilleurs morceaux pour son
nouveau camarade, et Toliné les acceptait avec une grâce craintive
et pleine de charme.
La conversation, cependant, ne languissait pas. Chacun
s’intéressait à l’enfant et l’interrogeait. On voulait connaître
son histoire. Elle était bien simple. Son passé, ce fut celui de
ces pauvres indigènes confiés dès leur bas âge aux soins des
sociétés charitables par les tribus voisines de la colonie. Les
australiens ont des mœurs douces. Ils ne professent pas envers
leurs envahisseurs cette haine farouche qui caractérise les
nouveaux zélandais, et peut-être quelques peuplades de l’Australie
septentrionale. On les voit fréquenter les grandes villes,
Adélaïde, Sydney, Melbourne, et s’y promener même dans un costume
assez primitif.
Ils y trafiquent des menus objets de leur industrie, d’instruments
de chasse ou de pêche, d’armes, et quelques chefs de tribu, par
économie sans doute, laissent volontiers leurs enfants profiter du
bénéfice de l’éducation anglaise.
Ainsi firent les parents de Toliné, véritables sauvages du
Lachlan, vaste région située au delà du Murray. Depuis cinq ans
qu’il demeurait à Melbourne, l’enfant n’avait revu aucun des
siens. Et pourtant, l’impérissable sentiment de la famille vivait
toujours dans son cœur, et c’était pour revoir sa tribu,
dispersée peut-être, sa famille, décimée sans doute, qu’il avait
repris le pénible chemin du désert.
«Et après avoir embrassé tes parents tu reviendras à Melbourne,
mon enfant? lui demanda lady Glenarvan.
--Oui, madame, répondit Toliné en regardant la jeune femme avec
une sincère expression de tendresse.
--Et que veux-tu faire un jour?
--Je veux arracher mes frères à la misère et à l’ignorance! Je
veux les instruire, les amener à connaître et à aimer Dieu! Je
veux être missionnaire!»
Ces paroles prononcées avec animation par un enfant de huit ans,
pouvaient prêter à rire à des esprits légers et railleurs; mais
elles furent comprises et respectées de ces graves écossais; ils
admirèrent la religieuse vaillance de ce jeune disciple, déjà prêt
au combat. Paganel se sentit remué jusqu’au fond du cœur, et il
éprouva une véritable sympathie pour le petit indigène.
Faut-il le dire? Jusqu’ici, ce sauvage en habit européen ne lui
plaisait guère. Il ne venait pas en Australie pour voir des
australiens en redingote!
Il les voulait habillés d’un simple tatouage. Cette mise
«convenable» déroutait ses idées. Mais du moment que Toliné eut
parlé si ardemment, il revint sur son compte et se déclara son
admirateur. La fin de cette conversation, d’ailleurs, devait faire
du brave géographe le meilleur ami du petit australien.
En effet, à une question de lady Helena, Toliné répondit qu’il
faisait ses études «à l’école normale» de Melbourne, dirigée par
le révérend M Paxton.
«Et que t’apprend-on à cette école? demanda lady Glenarvan.
--On m’apprend la bible, les mathématiques, la géographie...
--Ah! La géographie! s’écria Paganel, touché dans son endroit
sensible.
--Oui, monsieur, répondit Toliné. J’ai même eu un premier prix de
géographie avant les vacances de janvier.
--Tu as eu un prix de géographie, mon garçon?
--Le voilà, monsieur», dit Toliné, tirant un livre de sa poche.
C’était une bible in-32, bien reliée. Au verso de la première
page, on lisait cette mention: _école normale de Melbourne, 1er
prix de géographie, Toliné du Lachlan_.
Paganel n’y tint plus! Un australien fort en géographie, cela
l’émerveillait, et il embrassa Toliné sur les deux joues, ni plus
ni moins que s’il eût été le révérend Paxton lui-même, un jour de
distribution de prix. Paganel, cependant, aurait dû savoir que ce
fait n’est pas rare dans les écoles australiennes. Les jeunes
sauvages sont très aptes à saisir les sciences géographiques; ils
y mordent volontiers, et montrent, au contraire, un esprit assez
rebelle aux calculs.
Toliné, lui, n’avait rien compris aux caresses subites du savant.
Lady Helena dut lui expliquer que Paganel était un célèbre
géographe, et, au besoin, un professeur distingué.
«Un professeur de géographie! répondit Toliné. Oh! monsieur,
interrogez-moi!
--T’interroger, mon garçon! dit Paganel, mais je ne demande pas
mieux! J’allais même le faire sans ta permission. Je ne suis pas
fâché de voir comment on enseigne la géographie à l’école normale
de Melbourne!
--Et si Toliné allait vous en remontrer, Paganel! dit Mac Nabbs.
--Par exemple! s’écria le géographe, en remontrer au secrétaire
de la société de géographie de France!»
Puis, assurant ses lunettes sur son nez, redressant sa haute
taille, et prenant un ton grave, comme il convient à un
professeur, il commença son interrogation.
«Élève Toliné, dit-il, levez-vous.»
Toliné, qui était debout, ne pouvait se lever davantage. Il
attendit donc dans une posture modeste les questions du géographe.
«Élève Toliné, reprit Paganel, quelles sont les cinq parties du
monde?
--L’Océanie, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Europe, répondit
Toliné.
--Parfait. Parlons d’abord de l’Océanie, puisque nous y sommes en
ce moment. Quelles sont ses principales divisions?
--Elle se divise en Polynésie, en Malaisie, en Micronésie et en
Mégalésie. Ses principales îles sont l’Australie, qui appartient
aux anglais, la Nouvelle Zélande, qui appartient aux anglais, la
Tasmanie, qui appartient aux anglais, les îles Chatham, Auckland,
Macquarie, Kermadec, Makin, Maraki, etc., qui appartiennent aux
anglais.
--Bon, répondit Paganel, mais la Nouvelle Calédonie, les
Sandwich, les Mendana, les Pomotou?
--Ce sont des îles placées sous le protectorat de la Grande-Bretagne.
--Comment! Sous le protectorat de la Grande-Bretagne! s’écria
Paganel. Mais il me semble que la France, au contraire...
--La France! fit le petit garçon d’un air étonné.
--Tiens! Tiens! dit Paganel, voilà ce que l’on vous apprend à
l’école normale de Melbourne?
--Oui, monsieur le professeur; est-ce que ce n’est pas bien?
--Si! Si! Parfaitement, répondit Paganel. Toute l’Océanie est aux
anglais! C’est une affaire entendue! Continuons.»
Paganel avait un air demi-vexé, demi-surpris, qui faisait la joie
du major.
L’interrogation continua.
«Passons à l’Asie, dit le géographe.
--L’Asie, répondit Toliné, est un pays immense.