embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de
Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le
directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se
sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling.
«Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques
pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et
privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre,
trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de
provisions au bord de la rivière.
«Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une
route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée.
Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils
nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de
palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de
Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous
les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois
et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le
retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et
Wills. Ils emmenaient six chameaux.
«Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois
quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de
farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent
livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le
tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour.
«Ces quatre hommes partirent. Après la pénible traversée d’un
désert pierreux, ils arrivèrent sur la rivière d’Eyre, au point
extrême atteint par Sturt, en 1845, et, remontant le cent
quarantième méridien aussi exactement que possible, ils pointèrent
vers le nord.
«Le 7 janvier, ils passèrent le tropique sous un soleil de feu,
trompés par des mirages décevants, souvent privés d’eau,
quelquefois rafraîchis par de grands orages, trouvant çà et là
quelques indigènes errants dont ils n’eurent point à se plaindre;
en somme, peu gênés par les difficultés d’une route que ne
barraient ni lacs, ni fleuves, ni montagnes.
«Le 12 janvier, quelques collines de grès apparurent vers le nord,
entre autres le mont Forbes, et une succession de chaînes
granitiques, qu’on appelle des «ranges.» Là, les fatigues furent
grandes. On avançait à peine. Les animaux refusaient de se porter
en avant: «toujours dans les ranges! Les chameaux suent de
crainte!» écrit Burke sur son carnet de voyage. Néanmoins, à force
d’énergie, les explorateurs arrivent sur les bords de la rivière
Turner, puis au cours supérieur du fleuve Flinders, vu par Stokes
en 1841, qui va se jeter dans le golfe de Carpentarie, entre des
rideaux de palmiers et d’eucalyptus.
«Les approches de l’océan se manifestèrent par une suite de
terrains marécageux. Un des chameaux y périt. Les autres
refusèrent d’aller au delà. King et Gray durent rester avec eux.
Burke et Wills continuèrent de marcher au nord, et, après de
grandes difficultés fort obscurément relatées dans leurs notes,
ils arrivèrent à un point où le flux de la mer couvrait les
marécages, mais ils ne virent point l’océan. C’était le 11 février
1861.
--Ainsi, dit lady Glenarvan, ces hommes hardis ne purent aller au
delà?
--Non, madame, répondit Paganel. Le sol des marais fuyait sous
leurs pieds, et ils durent songer à rejoindre leurs compagnons du
fort Wills. Triste retour, je vous jure! Ce fut en se traînant,
faibles et épuisés, que Burke et son camarade retrouvèrent Gray et
King. Puis l’expédition, descendant au sud par la route déjà
suivie, se dirigea vers le Cooper’s-creek.
«Les péripéties, les dangers, les souffrances de ce voyage, nous
ne les connaissons pas exactement, car les notes manquent au
carnet des explorateurs. Mais cela a dû être terrible.
«En effet, au mois d’avril, arrivés dans la vallée de Cooper, ils
n’étaient plus que trois. Gray venait de succomber à la peine.
Quatre chameaux avaient péri. Cependant, si Burke parvient à
gagner le fort Wills, où l’attend Brahe avec son dépôt de
provisions, ses compagnons et lui sont sauvés. Ils redoublent
d’énergie; ils se traînent pendant quelques jours encore; le 21
avril, ils aperçoivent les palissades du fort, ils
l’atteignent!... Ce jour-là, après cinq mois d’une vaine attente,
Brahe était parti.
--Parti! s’écria le jeune Robert.
--Oui, parti! Le jour même, par une déplorable fatalité! La note
laissée par Brahe n’avait pas sept heures de date! Burke ne
pouvait songer à le rejoindre. Les malheureux abandonnés se
refirent un peu avec les provisions du dépôt. Mais les moyens de
transport leur manquaient, et cent cinquante lieues les séparaient
encore du Darling.
«C’est alors que Burke, contrairement à l’opinion de Wills, songe
à gagner les établissements australiens, situés près du mont
Hopeless, à soixante lieues du fort Wills. On se met en route.
«Des deux chameaux qui restent, l’un périt dans un affluent
fangeux du Cooper’s-creek; l’autre ne peut plus faire un pas, il
faut l’abattre, et se nourrir de sa chair. Bientôt les vivres sont
dévorés.
«Les trois infortunés sont réduits à se nourrir de «_nardou_»,
plante aquatique dont les sporules sont comestibles. Faute d’eau,
faute de moyens pour la transporter, ils ne peuvent s’éloigner des
rives du Cooper. Un incendie brûle leur cabane et leurs effets de
campement. Ils sont perdus! Ils n’ont plus qu’à mourir!
«Burke appela King près de lui: «je n’ai plus que quelques heures
à vivre, lui dit-il; voilà ma montre et mes notes. Quand je serai
mort, je désire que vous placiez un pistolet dans ma main droite,
et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en
terre!», cela dit, Burke ne parla plus, et il expira le lendemain
matin à huit heures.
«King, épouvanté, éperdu, alla à la recherche d’une tribu
australienne. Lorsqu’il revint, Wills venait de succomber aussi.
Quant à King, il fut recueilli par des indigènes et, au mois de
septembre, retrouvé par l’expédition de M Howitt, envoyée à la
recherche de Burke en même temps que Mac Kinlay et Landsborough.
Ainsi donc, des quatre explorateurs, un seul survécut à cette
traversée du continent australien.»
Le récit de Paganel avait laissé une impression douloureuse dans
l’esprit de ses auditeurs. Chacun songeait au capitaine Grant, qui
errait peut-être comme Burke et les siens au milieu de ce
continent funeste. Les naufragés avaient-ils échappé aux
souffrances qui décimèrent ces hardis pionniers? Ce rapprochement
fut si naturel, que les larmes vinrent aux yeux de Mary Grant.
«Mon père! Mon pauvre père! Murmura-t-elle.
--Miss Mary! Miss Mary! s’écria John Mangles, pour endurer de
tels maux, il faut affronter les contrées de l’intérieur! Le
capitaine Grant, lui, est entre les mains des indigènes, comme
King, et, comme King, il sera sauvé! Il ne s’est jamais trouvé
dans d’aussi mauvaises conditions!
--Jamais, ajouta Paganel, et je vous le répète, ma chère miss,
les australiens sont hospitaliers.
--Dieu vous entende! répondit la jeune fille.
--Et Stuart? demanda Glenarvan, qui voulait détourner le cours de
ces tristes pensées.
--Stuart? répondit Paganel. Oh! Stuart a été plus heureux, et son
nom est célèbre dans les annales australiennes. Dès l’année 1848,
John Mac Douall Stuart, votre compatriote, mes amis, préludait à
ses voyages, en accompagnant Sturt dans les déserts situés au nord
d’Adélaïde. En 1860, suivi de deux hommes seulement, il tenta,
mais en vain, de pénétrer dans l’intérieur de l’Australie. Ce
n’était pas un homme à se décourager. En 1861, le 1er janvier, il
quitta le Chambers-Creek, à la tête de onze compagnons déterminés,
et ne s’arrêta qu’à soixante lieues du golfe de Carpentarie; mais,
les provisions manquant, il dut revenir à Adélaïde sans avoir
traversé le redoutable continent. Cependant, il osa tenter encore
la fortune, et organiser une troisième expédition qui, cette fois,
devait atteindre le but si ardemment désiré.
«Le parlement de l’Australie méridionale patronna chaudement cette
nouvelle exploration, et vota un subside de deux mille livres
sterling. Stuart prit toutes les précautions que lui suggéra son
expérience de pionnier. Ses amis, Waterhouse le naturaliste,
Thring, Kekwick, ses anciens compagnons, Woodforde, Auld, dix en
tout, se joignirent à lui. Il emporta vingt outres de cuir
d’Amérique, pouvant contenir sept gallons chacune, et, le 5 avril
1862, l’expédition se trouvait réunie au bassin de Newcastle-Water,
au delà du dix-huitième degré de latitude, à ce point même
que Stuart n’avait pu dépasser. La ligne de son itinéraire suivait
à peu près le cent trente et unième méridien, et, par conséquent,
faisait un écart de sept degrés à l’ouest de celui de Burke.
«Le bassin de Newcastle-Water devait être la base des explorations
nouvelles. Stuart, entouré de bois épais, essaya vainement de
passer au nord et au nord-est. Même insuccès pour gagner à l’ouest
la rivière de Victoria; d’impénétrables buissons fermaient toute
issue.
«Stuart résolut alors de changer son campement, et il parvint à le
transporter un peu plus au nord, dans les marais d’Hower. Alors,
tendant vers l’est, il rencontra au milieu de plaines herbeuses le
ruisseau Daily, qu’il remonta pendant une trentaine de milles.
«La contrée devenait magnifique; ses pâturages eussent fait la
joie et la fortune d’un squatter; les eucalyptus y poussaient à
une prodigieuse hauteur. Stuart, émerveillé, continua de se porter
en avant; il atteignit les rives de la rivière Strangway et du
Roper’s-Creek découvert par Leichardt; leurs eaux coulaient au
milieu de palmiers dignes de cette région tropicale; là vivaient
des tribus d’indigènes qui firent bon accueil aux explorateurs.
«De ce point, l’expédition inclina vers le nord-nord-ouest,
cherchant à travers un terrain couvert de grès et de roches
ferrugineuses les sources de la rivière Adélaïde, qui se jette
dans le golfe de Van-Diemen. Elle traversait alors la terre
d’Arnhem, au milieu des choux-palmistes, des bambous, des pins et
des pendanus. L’Adélaïde s’élargissait; ses rives devenaient
marécageuses; la mer était proche.
«Le mardi, 22 juillet, Stuart campa dans les marais de Fresh-Water,
très gêné par d’innombrables ruisseaux qui coupaient sa
route. Il envoya trois de ses compagnons chercher des chemins
praticables; le lendemain, tantôt tournant d’infranchissables
criques, tantôt s’embourbant dans les terrains fangeux, il
atteignit quelques plaines élevées et revêtues de gazon où
croissaient des bouquets de gommiers et des arbres à écorce
fibreuse; là volaient par bandes des oies, des ibis, des oiseaux
aquatiques d’une sauvagerie extrême. D’indigènes, il y avait peu
ou point. Seulement quelques fumées de campements lointains.
«Le 24 juillet, neuf mois après son départ d’Adélaïde, Stuart part
à huit heures vingt minutes du matin dans la direction du nord; il
veut atteindre la mer le jour même; le pays est légèrement élevé,
parsemé de minerai de fer et de roches volcaniques; les arbres
deviennent petits; ils prennent un air maritime; une large vallée
alluvionnaire se présente, bordée au delà par un rideau
d’arbustes. Stuart entend distinctement le bruit des vagues qui
déferlent, mais il ne dit rien à ses compagnons. On pénètre dans
un taillis obstrué de sarments de vigne sauvage.
«Stuart fait quelques pas. Il est sur les bords de l’océan indien!
«La mer! La mer!» s’écrie Thring stupéfait! Les autres accourent,
et trois hurrahs prolongés saluent l’océan indien.
«Le continent venait d’être traversé pour la quatrième fois!
«Stuart, suivant la promesse faite au gouverneur sir Richard
Macdonnell, se baigna les pieds et se lava la face et les mains
dans les flots de la mer.
«Puis il revint à la vallée et inscrivit sur un arbre ses
initiales J M D S. Un campement fut organisé près d’un petit
ruisseau aux eaux courantes.
«Le lendemain, Thring alla reconnaître si l’on pouvait gagner par
le sud-ouest l’embouchure de la rivière Adélaïde; mais le sol
était trop marécageux pour le pied des chevaux; il fallut y
renoncer.
«Alors Stuart choisit dans une clairière un arbre élevé. Il en
coupa les branches basses, et à la cime il fit déployer le drapeau
australien. Sur l’arbre ces mots furent inscrits dans l’écorce:
_c’est à un pied au sud que tu dois fouiller le sol_.
«Et si quelque voyageur creuse, un jour, la terre à l’endroit
indiqué, il trouvera une boîte de fer-blanc, et dans cette boîte
ce document dont les mots sont gravés dans ma mémoire: _Grande
exploration et traversée du sud au nord de l’Australie_.
«Les explorateurs aux ordres de John Mac Douall Stuart sont
arrivés ici le 25 juillet 1862, après avoir traversé toute
l’Australie de la mer du sud aux rives de l’océan Indien, en
passant par le centre du continent. Ils avaient quitté Adélaïde le
26 octobre 1861, et ils sortaient le 21 janvier 1862 de la
dernière station de la colonie dans la direction du nord. En
mémoire de cet heureux événement, ils ont déployé ici le drapeau
australien avec le nom du chef de l’expédition. Tout est bien.
Dieu protège la reine.»
«Suivent les signatures de Stuart et de ses compagnons.
«Ainsi fut constaté ce grand événement qui eut un retentissement
immense dans le monde entier.
--Et ces hommes courageux ont-ils tous revu leurs amis du sud?
demanda lady Helena.
--Oui, madame, répondit Paganel; tous, mais non pas sans de
cruelles fatigues. Stuart fut le plus éprouvé; sa santé était
gravement compromise par le scorbut, quand il reprit son
itinéraire vers Adélaïde. Au commencement de septembre, sa maladie
avait fait de tels progrès, qu’il ne croyait pas revoir les
districts habités. Il ne pouvait plus se tenir en selle; il
allait, couché dans un palanquin suspendu entre deux chevaux. À la
fin d’octobre, des crachements de sang le mirent à toute
extrémité. On tua un cheval pour lui faire du bouillon; le 28
octobre, il pensait mourir, quand une crise salutaire le sauva,
et, le 10 décembre, la petite troupe tout entière atteignit les
premiers établissements.
«Ce fut le 17 décembre que Stuart entra à Adélaïde au milieu d’une
population enthousiasmée. Mais sa santé était toujours délabrée,
et bientôt, après avoir obtenu la grande médaille d’or de la
société de géographie, il s’embarqua sur l’_Indus_ pour sa chère
Écosse, sa patrie, où nous le reverrons à notre retour.
--C’était un homme qui possédait au plus haut degré l’énergie
morale, dit Glenarvan, et, mieux encore que la force physique,
elle conduit à l’accomplissement des grandes choses. L’Écosse est
fière à bon droit de le compter au nombre de ses enfants.
--Et depuis Stuart, demanda lady Helena, aucun voyageur n’a-t-il
tenté de nouvelles découvertes?
--Si, madame, répondit Paganel. Je vous ai parlé souvent de
Leichardt. Ce voyageur avait déjà fait en 1844 une remarquable
exploration dans l’Australie septentrionale. En 1848, il
entreprit une seconde expédition vers le nord-est. Depuis dix-sept
ans, il n’a pas reparu. L’année dernière, le célèbre botaniste, le
docteur Muller, de Melbourne, a provoqué une souscription publique
destinée aux frais d’une expédition. Cette expédition a été
rapidement couverte, et une troupe de courageux squatters,
commandée par l’intelligent et audacieux Mac Intyre, a quitté le
21 juin 1864 les pâturages de la rivière de Paroo. Au moment où je
vous parle, il doit s’être profondément enfoncé, à la recherche de
Leichardt, dans l’intérieur du continent. Puisse-t-il réussir, et
nous-mêmes puissions-nous, comme lui, retrouver les amis qui nous
sont chers!»
Ainsi finit le récit du géographe. L’heure était avancée. On
remercia Paganel, et chacun, quelques instants plus tard, dormait
paisiblement, tandis que l’oiseau-horloge, caché dans le feuillage
des gommiers blancs, battait régulièrement les secondes de cette
nuit tranquille.
Chapitre XII
_Le railway de Melbourne à Sandhurst_
Le major n’avait pas vu sans une certaine appréhension Ayrton
quitter le campement de Wimerra pour aller chercher un maréchal
ferrant à cette station de Black-Point. Mais il ne souffla mot de
ses défiances personnelles, et il se contenta de surveiller les
environs de la rivière. La tranquillité de ces paisibles campagnes
ne fut aucunement troublée, et, après quelques heures de nuit, le
soleil reparut au-dessus de l’horizon.
Pour son compte, Glenarvan n’avait d’autre crainte que de voir
Ayrton revenir seul. Faute d’ouvriers, le chariot ne pouvait se
remettre en route. Le voyage était arrêté pendant plusieurs jours
peut-être, et Glenarvan impatient de réussir, avide d’atteindre
son but, n’admettait aucun retard.
Ayrton, fort heureusement, n’avait perdu ni son temps ni ses
démarches. Le lendemain il reparut au lever du jour. Un homme
l’accompagnait, qui se disait maréchal ferrant de la station de
Black-Point.
C’était un gaillard vigoureux, de haute stature, mais d’une
physionomie basse et bestiale qui ne prévenait pas en sa faveur.
Peu importait, en somme, s’il savait son métier. En tout cas, il
ne parlait guère, et sa bouche ne s’usait pas en paroles inutiles.
«Est-ce un ouvrier capable? demanda John Mangles au quartier-maître.
--Je ne le connais pas plus que vous, capitaine, répondit Ayrton.
Nous verrons.»
Le maréchal ferrant se mit à l’ouvrage. C’était un homme du
métier, on le vit bien à la façon dont il répara l’avant-train du
chariot. Il travaillait adroitement, avec une vigueur peu
commune. Le major observa que la chair de ses poignets, fortement
érodée, présentait un collier noirâtre de sang extravasé. C’était
l’indice d’une blessure récente que les manches d’une mauvaise
chemise de laine dissimulaient assez mal. Mac Nabbs interrogea le
maréchal ferrant au sujet de ces érosions qui devaient être très
douloureuses. Mais celui-ci ne répondit pas et continua son
travail.
Deux heures après, les avaries du chariot étaient réparées.
Quant au cheval de Glenarvan, ce fut vite fait. Le maréchal
ferrant avait eu soin d’apporter des fers tout préparés. Ces fers
offraient une particularité qui n’échappa point au major. C’était
un trèfle grossièrement découpé à leur partie antérieure. Mac
Nabbs le fit voir à Ayrton.
«C’est la marque de Black-Point, répondit le quartier-maître. Cela
permet de suivre la trace des chevaux qui s’écartent de la
station, et de ne point la confondre avec d’autres.»
Bientôt les fers furent ajustés aux sabots du cheval.
Puis le maréchal ferrant réclama son salaire, et s’en alla sans
avoir prononcé quatre paroles.
Une demi-heure plus tard, les voyageurs étaient en marche. Au delà
des rideaux de mimosas s’étendait un espace largement découvert
qui méritait bien son nom «d’open plain.» Quelques débris de
quartz et de roches ferrugineuses gisaient entre les buissons, les
hautes herbes et les palissades où parquaient de nombreux
troupeaux. Quelques milles plus loin, les roues du chariot
sillonnèrent assez profondément des terrains lacustres, où
murmuraient des creeks irréguliers, à demi cachés sous un rideau
de roseaux gigantesques.
Puis on côtoya de vastes lagunes salées, en pleine évaporation. Le
voyage se faisait sans peine, et, il faut ajouter, sans ennui.
Lady Helena invitait les cavaliers à lui rendre visite tour à
tour, car son salon était fort exigu.
Mais chacun se délassait ainsi des fatigues du cheval et se
récréait à la conversation de cette aimable femme. Lady Helena,
secondée par miss Mary, faisait avec une grâce parfaite les
honneurs de sa maison ambulante. John Mangles n’était pas oublié
dans ces invitations quotidiennes, et sa conversation un peu
sérieuse ne déplaisait point. Au contraire.
Ce fut ainsi que l’on coupa diagonalement le _mail-road_ de
Growland à Horsham, une route très poussiéreuse que les piétons
n’usaient guère. Quelques croupes de collines peu élevées furent
effleurées en passant à l’extrémité du comté de Talbot, et le soir
la troupe arriva à trois milles au-dessus de Maryborough. Il
tombait une pluie fine, qui en tout autre pays eût détrempé le
sol; mais ici l’air absorbait l’humidité si merveilleusement, que
le campement n’en souffrit pas.
Le lendemain, 29 décembre, la marche fut un peu retardée par une
suite de monticules qui formaient une petite Suisse en miniature.
C’étaient de perpétuelles montées ou descentes, et force cahots
peu agréables. Les voyageurs firent une partie de la route à pied,
et ne s’en plaignirent pas.
À onze heures, on arriva à Carlsbrook, municipalité assez
importante. Ayrton était d’avis de tourner la ville sans y
pénétrer, afin, disait-il, de gagner du temps. Glenarvan partagea
son opinion, mais Paganel, toujours friand de curiosités,
désirait visiter Carlsbrook. On le laissa faire, et le chariot
continua lentement son voyage.
Paganel, suivant son habitude, emmena Robert avec lui. Sa visite à
la municipalité fut rapide, mais elle suffit à lui donner un
aperçu exact des villes australiennes. Il y avait là une banque,
un palais de justice, un marché, une école, une église, et une
centaine de maisons de brique parfaitement uniformes.
Le tout disposé dans un quadrilatère régulier coupé de rues
parallèles, d’après la méthode anglaise. Rien de plus simple, mais
de moins récréatif. Quand la ville augmente, on allonge ses rues
comme les culottes d’un enfant qui grandit, et la symétrie
primitive n’est aucunement dérangée.
Une grande activité régnait à Carlsbrook, symptôme remarquable
dans ces cités nées d’hier. Il semble qu’en Australie les villes
poussent comme des arbres, à la chaleur du soleil. Des gens
affairés couraient les rues; des expéditeurs d’or se pressaient
aux bureaux d’arrivage, le précieux métal, escorté par la police
indigène, venait des usines de Bendigo et du mont Alexandre. Tout
ce monde éperonné par l’intérêt ne songeait qu’à ses affaires, et
les étrangers passèrent inaperçus au milieu de cette population
laborieuse.
Après une heure employée à parcourir Carlsbrook, les deux
visiteurs rejoignirent leurs compagnons à travers une campagne
soigneusement cultivée. De longues prairies, connues sous le nom
de «low level plains», lui succédèrent avec d’innombrables
troupeaux de moutons et des huttes de bergers. Puis le désert se
montra, sans transition, avec cette brusquerie particulière à la
nature australienne. Les collines de Simpson et le mont
Tarrangower marquaient la pointe que fait au sud le district de
Loddo sur le cent quarante-quatrième degré de longitude.
Cependant, on n’avait rencontré jusqu’ici aucune de ces tribus
d’aborigènes qui vivent à l’état sauvage.
Glenarvan se demandait si les australiens manqueraient à
l’Australie comme avaient manqué les indiens dans la Pampasie
argentine. Mais Paganel lui apprit que, sous cette latitude, les
sauvages fréquentaient principalement les plaines du Murray,
situées à cent milles dans l’est.
«Nous approchons du pays de l’or, dit-il. Avant deux jours nous
traverserons cette opulente région du mont Alexandre. C’est là que
s’est abattue en 1852 la nuée des mineurs. Les naturels ont dû
s’enfuir vers les déserts de l’intérieur. Nous sommes en pays
civilisé sans qu’il y paraisse, et notre route, avant la fin de
cette journée, aura coupé le railway qui met en communication le
Murray et la mer. Eh bien, faut-il le dire, mes amis, un chemin de
fer en Australie, voilà qui me paraît une chose surprenante!
--Et pourquoi donc, Paganel? demanda Glenarvan.
--Pourquoi! Parce que cela jure! Oh! je sais bien que vous
autres, habitués à coloniser des possessions lointaines, vous qui
avez des télégraphes électriques et des expositions universelles
dans la Nouvelle Zélande, vous trouverez cela tout simple! Mais
cela confond l’esprit d’un français comme moi et brouille toutes
ses idées sur l’Australie.
--Parce que vous regardez le passé et non le présent», répondit
John Mangles.
Un vigoureux coup de sifflet interrompit la discussion. Les
voyageurs n’étaient pas à un mille du chemin de fer. Une
locomotive, venant du sud et marchant à petite vitesse, s’arrêta
précisément au point d’intersection de la voie ferrée et de la
route suivie par le chariot. Ce chemin de fer, ainsi que l’avait
dit Paganel, reliait la capitale de Victoria au Murray, le plus
grand fleuve de l’Australie.