les métaux ne s’oxydent pas à l’air, les hommes non plus. Ici
l’atmosphère pure et sèche blanchit tout rapidement, le linge et
les âmes! Et on avait bien remarqué en Angleterre les vertus de ce
climat, quand on résolut d’envoyer dans ce pays les gens à
moraliser.
--Quoi! Cette influence se fait réellement sentir? demanda lady
Glenarvan.
--Oui, madame, sur les animaux et les hommes.
--Vous ne plaisantez pas, Monsieur Paganel?
--Je ne plaisante pas. Les chevaux et les bestiaux y sont d’une
docilité remarquable. Vous le verrez.
--Ce n’est pas possible!
--Mais cela est! Et les malfaiteurs, transportés dans cet air
vivifiant et salubre, s’y régénèrent en quelques années. Cet effet
est connu des philanthropes.
En Australie, toutes les natures s’améliorent.
--Mais alors, vous, Monsieur Paganel, vous qui êtes déjà si bon,
dit lady Helena, qu’allez-vous devenir sur cette terre
privilégiée?
--Excellent, madame, répondit Paganel, tout simplement
excellent!»
Chapitre X
_Wimerra river_
Le lendemain, 24 décembre, le départ eut lieu dès l’aube. La
chaleur était déjà forte, mais supportable, la route presque unie
et propice au pas des chevaux.
La petite troupe s’engagea sous un taillis assez clairsemé. Le
soir, après une bonne journée de marche, elle campa sur les bords
du lac Blanc, aux eaux saumâtres et impotables.
Là, Jacques Paganel fut forcé de convenir que ce lac n’était pas
plus blanc que la mer Noire n’est noire, que la mer Rouge n’est
rouge, que le fleuve Jaune n’est jaune, et que les montagnes
Bleues ne sont bleues. Cependant, il discuta fort, par amour-propre
de géographe; mais ses arguments ne prévalurent pas.
Mr Olbinett prépara le repas du soir avec sa ponctualité
habituelle; puis les voyageurs, les uns dans le chariot, les
autres sous la tente, ne tardèrent pas à s’endormir, malgré les
hurlements lamentables des «dingos», qui sont les chacals de
l’Australie.
Une plaine admirable, toute diaprée de chrysanthèmes, s’étendait
au delà du lac Blanc. Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons,
au réveil, auraient volontiers applaudi le magnifique décor offert
à leurs regards. Ils partirent. Quelques gibbosités lointaines
trahissaient seules le relief du sol. Jusqu’à l’horizon, tout
était prairie et fleurs dans leur printanière érubescence. Les
reflets bleus du lin à feuilles menues se mariaient au rouge
écarlate d’un acanthus particulier à cette contrée. De nombreuses
variétés d’émérophilis égayaient cette verdure, et les terrains
imprégnés de sel disparaissaient sous les ansérines, les arroches,
les bettes, celles-ci glauques, celles-là rougeâtres, de
l’envahissante famille des salsolacées. Plantes utiles à
l’industrie, car elles donnent une soude excellente par
l’incinération et le lavage de leurs cendres.
Paganel, qui devenait botaniste au milieu des fleurs, appelait de
leurs noms ces productions variées, et, avec sa manie de tout
chiffrer, il ne manqua pas de dire que l’on comptait jusqu’ici
quatre mille deux cents espèces de plantes réparties en cent vingt
familles dans la flore australienne.
Plus tard, après une dizaine de milles rapidement franchis, le
chariot circula entre de hauts bouquets d’acacias, de mimosas et
de gommiers blancs, dont l’inflorescence est si variable. Le règne
végétal, dans cette contrée des «spring plains», ne se montrait
pas ingrat envers l’astre du jour, et il rendait en parfums et en
couleurs ce que le soleil lui donnait en rayons.
Quant au règne animal, il était plus avare de ses produits.
Quelques casoars bondissaient dans la plaine, sans qu’il fût
possible de les approcher. Cependant le major fut assez adroit
pour frapper d’une balle au flanc un animal fort rare, et qui tend
à disparaître. C’était un «jabiru», la grue géante des colons
anglais. Ce volatile avait cinq pieds de haut, et son bec noir,
large, conique, à bout très pointu, mesurait dix-huit pouces de
longueur. Les reflets violets et pourpres de sa tête contrastaient
vivement avec le vert lustré de son cou, l’éclatante blancheur de
sa gorge et le rouge vif de ses longues jambes.
La nature semblait avoir épuisé en sa faveur toute la palette des
couleurs primitives.
On admira beaucoup cet oiseau, et le major aurait eu les honneurs
de la journée, si le jeune Robert n’eût rencontré, quelques milles
plus loin, et bravement assommé une bête informe, moitié hérisson,
moitié fourmilier, un être à demi ébauché comme les animaux des
premiers âges de la création. Une langue extensible, longue et
gluante, pendait hors de sa gueule entée, et pêchait les fourmis,
qui forment sa principale nourriture.
«C’est un échidné! dit Paganel, donnant à ce monothrème son
véritable nom. Avez-vous jamais vu un pareil animal?
--Il est horrible, répondit Glenarvan.
--Horrible, mais curieux, reprit Paganel; de plus, particulier à
l’Australie, et on le chercherait en vain dans toute autre partie
du monde.»
Naturellement, Paganel voulut emporter le hideux échidné et le
mettre dans le compartiment des bagages. Mais Mr Olbinett réclama
avec une telle indignation, que le savant renonça à conserver cet
échantillon des monothrèmes.
Ce jour-là, les voyageurs dépassèrent de trente minutes le cent
quarante et unième degré de longitude. Jusqu’ici, peu de colons,
peu de squatters s’étaient offerts à leur vue. Le pays semblait
désert. D’aborigènes, il n’y en avait pas l’ombre, car les tribus
sauvages errent plus au nord à travers les immenses solitudes
arrosées par les affluents du Darling et du Murray.
Mais un curieux spectacle intéressa la troupe de Glenarvan. Il lui
fut donné de voir un de ces immenses troupeaux que de hardis
spéculateurs amènent des montagnes de l’est jusqu’aux provinces de
Victoria et de l’Australie méridionale.
Vers quatre heures du soir, John Mangles signala à trois milles en
avant une énorme colonne de poussière qui se déroulait à
l’horizon. D’où venait ce phénomène? on fut fort embarrassé de le
dire.
Paganel penchait pour un météore quelconque, auquel sa vive
imagination cherchait déjà une cause naturelle. Mais Ayrton
l’arrêta dans le champ des conjectures où il s’aventurait, en
affirmant que ce soulèvement de poussière provenait d’un troupeau
en marche.
Le quartier-maître ne se trompait pas. L’épaisse nuée s’approcha.
Il s’en échappait tout un concert de bêlements, de hennissements
et de beuglements.
La voix humaine sous forme de cris, de sifflets, de vociférations,
se mêlait aussi à cette symphonie pastorale.
Un homme sortit du nuage bruyant. C’était le conducteur en chef de
cette armée à quatre pattes.
Glenarvan s’avança au-devant de lui, et les relations s’établirent
sans plus de façons. Le conducteur, ou, pour lui donner son
véritable titre, le «stockeeper», était propriétaire d’une partie
du troupeau. Il se nommait Sam Machell, et venait, en effet, des
provinces de l’est, se dirigeant vers la baie Portland.
Son troupeau comprenait douze mille soixante-quinze têtes, soit
mille bœufs, onze mille moutons et soixante-quinze chevaux. Tous
ces animaux, achetés maigres dans les plaines des montagnes
Bleues, allaient s’engraisser au milieu des pâturages salutaires
de l’Australie méridionale, où ils sont revendus avec grand
bénéfice. Ainsi, Sam Machell, gagnant deux livres par bœuf et une
demi-livre par mouton, devait réaliser un bénéfice de cinquante
mille francs. C’était une grosse affaire. Mais quelle patience,
quelle énergie pour conduire à destination cette troupe rétive, et
quelles fatigues à braver!
Le gain est péniblement acquis que ce dur métier rapporte!
Sam Machell raconta en peu de mots son histoire, tandis que le
troupeau continuait sa marche entre les bouquets de mimosas. Lady
Helena, Mary Grant, les cavaliers avaient mis pied à terre, et,
assis à l’ombre d’un vaste gommier, ils écoutaient le récit du
_stockeeper_.
Sam Machell était parti depuis sept mois. Il faisait environ dix
milles par jour, et son interminable voyage devait durer trois
mois encore. Il avait avec lui, pour l’aider dans cette laborieuse
tâche, vingt chiens et trente hommes, dont cinq noirs fort habiles
à retrouver les traces des bêtes égarées.
Six chariots suivaient l’armée. Les conducteurs, armés de
_stockwhipps_, fouets dont le manche a dix-huit pouces et la
lanière neuf pieds de longueur, circulaient entre les rangs,
rétablissant çà et là l’ordre souvent troublé, tandis que la
cavalerie légère des chiens voltigeait sur les ailes.
Les voyageurs admirèrent la discipline établie dans le troupeau.
Les diverses races marchaient séparément, car bœufs et moutons
sauvages s’entendent assez mal; les premiers ne consentent jamais
à paître où les seconds ont passé. De là, nécessité de placer les
bœufs en tête, et ceux-ci, divisés en deux bataillons, allaient
en avant.
Suivaient cinq régiments de moutons commandés par vingt
conducteurs, et le peloton des chevaux marchait à l’arrière-garde.
Sam Machell fit remarquer à ses auditeurs que les guides de
l’armée n’étaient ni des chiens ni des hommes, mais bien des
bœufs, des «leaders» intelligents, dont leurs congénères
reconnaissaient la supériorité. Ils s’avançaient au premier
rang, avec une gravité parfaite, prenant la bonne route par
instinct, et très convaincus de leur droit à être traités avec
égards. Aussi les ménageait-on, car le troupeau leur obéissait
sans conteste. Leur convenait-il de s’arrêter, il fallait céder à
ce bon plaisir, et vainement essayait-on de se remettre en marche
après une halte, s’ils ne donnaient eux-mêmes le signal du départ.
Quelques détails ajoutés par le _stockeeper_ complétèrent
l’histoire de cette expédition, digne d’être écrite, sinon
commandée, par Xénophon lui-même. Tant que l’armée marchait en
plaine, c’était bien. Peu d’embarras, peu de fatigues. Les bêtes
paissaient sur la route, se désaltéraient aux nombreux creeks des
pâturages, dormaient la nuit, voyageaient le jour, et se
rassemblaient docilement à la voix des chiens. Mais dans les
grandes forêts du continent, à travers les taillis d’eucalyptus et
de mimosas, les difficultés croissaient. Pelotons, bataillons et
régiments se mélangeaient ou s’écartaient, et il fallait un temps
considérable pour les réunir. Que par malheur un leader vînt à
s’égarer, on devait le retrouver à tout prix sous peine d’une
débandade générale, et les noirs employaient souvent plusieurs
jours à ces difficiles recherches. Que les grandes pluies vinssent
à tomber, les bêtes paresseuses refusaient d’avancer, et par les
violents orages une panique désordonnée s’emparait de ces animaux
fous de terreur.
Cependant, à force d’énergie et d’activité, le _stockeeper_
triomphait de ces difficultés sans cesse renaissantes. Il
marchait; les milles s’ajoutaient aux milles; les plaines, les
bois, les montagnes restaient en arrière. Mais où il fallait
joindre à tant de qualités cette qualité supérieure, qui s’appelle
la patience, --une patience à toute épreuve, une patience que non
seulement des heures, non seulement des jours, mais des semaines
ne doivent pas abattre, --c’était au passage des rivières. Là, le
_stockeeper_ se voyait retenu devant un cours d’eau, sur ses bords
non pas infranchissables, mais infranchis. L’obstacle venait
uniquement de l’entêtement du troupeau qui se refusait à passer.
Les bœufs, après avoir humé l’eau, revenaient sur leurs pas. Les
moutons fuyaient dans toutes les directions plutôt que d’affronter
l’élément liquide. On attendait la nuit pour entraîner la troupe à
la rivière, cela ne réussissait pas. On y jetait les béliers de
force, les brebis ne se décidaient pas à les suivre. On essayait
de prendre le troupeau par la soif en le privant d’eau pendant
plusieurs jours, le troupeau se passait de boire et ne
s’aventurait pas davantage. On transportait les agneaux sur
l’autre rive, dans l’espoir que les mères viendraient à leurs
cris; les agneaux bêlaient, et les mères ne bougeaient pas de la
rive opposée. Cela durait quelquefois tout un mois, et le
_stockeeper_ ne savait plus que faire de son armée bêlante,
hennissante et beuglante. Puis, un beau jour, sans raison, par
caprice, on ne sait pourquoi ni comment, un détachement
franchissait la rivière, et alors c’était une autre difficulté
d’empêcher le troupeau de s’y jeter en désordre. La confusion se
mettait dans les rangs, et beaucoup d’animaux se noyaient dans les
rapides.
Tels furent les détails donnés par Sam Machell.
Pendant son récit, une grande partie du troupeau avait défilé en
bon ordre. Il était temps qu’il allât rejoindre la tête de son
armée et choisir les meilleurs pâturages. Il prit donc congé de
lord Glenarvan, enfourcha un excellent cheval indigène qu’un de
ses hommes tenait en laisse, et reçut les adieux de tous avec de
cordiales poignées de main.
Quelques instants plus tard, il avait disparu dans le tourbillon
de poussière.
Le chariot reprit en sens inverse sa marche un moment
interrompue, et ne s’arrêta que le soir au pied du mont Talbot.
Paganel fit alors observer judicieusement qu’on était au 25
décembre, le jour de Noël, le Christmas tant fêté des familles
anglaises. Mais le _stewart_ ne l’avait pas oublié, et un souper
succulent, servi sous la tente, lui valut les compliments sincères
des convives. Il faut le dire, Mr Olbinett s’était véritablement
surpassé. Sa réserve avait fourni un contingent de mets européens
qui se rencontrent rarement dans les déserts de l’Australie. Un
jambon de renne, des tranches de bœuf salé, du saumon fumé, un
gâteau d’orge et d’avoine, du thé à discrétion, du _whisky_ en
abondance, quelques bouteilles de porto, composèrent ce repas
étonnant. On se serait cru dans la grande salle à manger de
Malcolm-Castle, au milieu des Highlands, en pleine Écosse.
Certes, rien ne manquait à ce festin, depuis la soupe au gingembre
jusqu’au _minced-pies_ du dessert.
Cependant, Paganel crut devoir y joindre les fruits d’un oranger
sauvage qui croissait au pied des collines. C’était le «moccaly»
des indigènes; ses oranges faisaient un fruit assez insipide, mais
ses pépins écrasés emportaient la bouche comme du piment de
Cayenne. Le géographe s’obstina à les manger si consciencieusement
par amour de la science, qu’il se mit le palais en feu, et ne put
répondre aux questions dont le major l’accabla sur les
particularités des déserts australiens.
La journée du lendemain, 26 décembre, n’offrit aucun incident
utile à relater. On rencontra les sources du Norton-Creek, et plus
tard la Mackensie-river à demi desséchée. Le temps se tenait au
beau avec une chaleur très supportable; le vent soufflait du sud,
et rafraîchissait l’atmosphère comme eût fait le vent du nord dans
l’hémisphère boréal: ce que fit remarquer Paganel à son ami Robert
Grant.
«Circonstance heureuse, ajouta-t-il, car la chaleur est plus forte
en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal.
--Et pourquoi? demanda le jeune garçon.
--Pourquoi, Robert? répondit Paganel. N’as-tu donc jamais entendu
dire que la terre était plus rapprochée du soleil pendant l’hiver?
--Si, Monsieur Paganel.
--Et que le froid de l’hiver n’est dû qu’à l’obliquité des rayons
solaires?
--Parfaitement.
--Eh bien, mon garçon, c’est pour cette raison même qu’il fait
plus chaud dans l’hémisphère austral.
--Je ne comprends pas, répondit Robert, qui ouvrait de grands
yeux.
--Réfléchis donc, reprit Paganel, quand nous sommes en hiver, là-bas,
en Europe, quelle est la saison qui règne ici, en Australie,
aux antipodes?
--L’été, dit Robert.
--Eh bien, puisque précisément à cette époque la terre se trouve
plus rapprochée du soleil... Comprends-tu?
--Je comprends...
--Que l’été des régions australes est plus chaud par suite de
cette proximité que l’été des régions boréales.
--En effet, Monsieur Paganel.
--Donc, quand on dit que le soleil est plus près de la terre «en
hiver», ce n’est vrai que pour nous autres, qui habitons la partie
boréale du globe.
--Voilà une chose à laquelle je n’avais pas songé, répondit
Robert.
--Et maintenant, va, mon garçon, et ne l’oublie plus.»
Robert reçut de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie, et
finit par apprendre que la température moyenne de la province de
Victoria atteignait soixante-quatorze degrés fahrenheit (plus 23°33 centigrades).
Le soir, la troupe campa à cinq milles au delà du lac Lonsdale,
entre le mont Drummond qui se dressait au nord, et le mont Dryden
dont le médiocre sommet écornait l’horizon du sud.
Le lendemain, à onze heures, le chariot atteignit les bords de
la Wimerra, sur le cent quarante-troisième méridien.
La rivière, large d’un demi-mille, s’en allait par nappes limpides
entre deux hautes rangées de gommiers et d’acacias. Quelques
magnifiques myrtacées, le «metrosideros speciosa» entre autres,
élevaient à une quinzaine de pieds leurs branches longues et
pleurantes, agrémentées de fleurs rouges. Mille oiseaux, des
loriots, des pinsons, des pigeons aux ailes d’or, sans parler
des perroquets babillards, voletaient dans les vertes ramilles.
Au-dessous, à la surface des eaux, s’ébattait un couple de cygnes
noirs, timides et inabordables. Ce «rara avis» des rivières
australiennes se perdit bientôt dans les méandres de la Wimerra,
qui arrosait capricieusement cette campagne attrayante.
Cependant, le chariot s’était arrêté sur un tapis de gazon dont
les franges pendaient sur les eaux rapides. Là, ni radeau, ni
pont. Il fallait passer pourtant. Ayrton s’occupa de chercher un
gué praticable. La rivière, un quart de mille en amont, lui parut
moins profonde, et ce fut en cet endroit qu’il résolut d’atteindre
l’autre rive. Divers sondages n’accusèrent que trois pieds d’eau.
Le chariot pouvait donc s’engager sur ce haut-fond sans courir
de grands risques.
«Il n’existe aucun autre moyen de franchir cette rivière? demanda
Glenarvan au quartier-maître.
--Non, _mylord_, répondit Ayrton, mais ce passage ne me semble
pas dangereux. Nous nous en tirerons.
--Lady Glenarvan et miss Grant doivent-elles quitter le
chariot!
--Aucunement. Mes bœufs ont le pied sûr, et je me charge de les
maintenir dans la bonne voie.
--Allez, Ayrton, répondit Glenarvan, je me fie à vous.»
Les cavaliers entourèrent le lourd véhicule, et l’on entra
résolument dans la rivière. Les chariots, ordinairement, quand
ils tentent ces passages à gué, sont entourés d’un chapelet de
tonnes vides qui les soutient à la surface des eaux. Mais ici
cette ceinture natatoire manquait; il fallait donc se confier à la
sagacité des bœufs tenus en main par le prudent Ayrton. Celui-ci,
de son siège, dirigeait l’attelage; le major et les deux matelots
fendaient le rapide courant à quelques toises en tête.
Glenarvan et John Mangles, de chaque côté du chariot, se
tenaient prêts à secourir les voyageuses, Paganel et Robert
fermaient la ligne.
Tout alla bien jusqu’au milieu de la Wimerra. Mais alors, le creux
s’accusa davantage, et l’eau monta au-dessus des jantes. Les
bœufs, rejetés hors du gué, pouvaient perdre pied et entraîner
avec eux l’oscillante machine. Ayrton se dévoua courageusement; il
se mit à l’eau, et, s’accrochant aux cornes des bœufs, il parvint
à les remettre en droit chemin.
En ce moment, un heurt impossible à prévoir eut lieu; un
craquement se fit; le chariot s’inclina sous un angle
inquiétant; l’eau gagna les pieds des voyageuses; tout l’appareil
commença à dériver, en dépit de Glenarvan et de John Mangles,
cramponnés aux ridelles. Ce fut un moment plein d’anxiété.
Fort heureusement, un vigoureux coup de collier rapprocha le
véhicule de la rive opposée. La rivière offrit aux pieds des
bœufs et des chevaux une pente remontante, et bientôt hommes et
bêtes se trouvèrent en sûreté sur l’autre bord, non moins
satisfaits que trempés.
Seulement l’avant-train du chariot avait été brisé par le choc,
et le cheval de Glenarvan se trouvait déferré des pieds de devant.
Cet accident demandait une réparation prompte. On se regardait
donc d’un air assez embarrassé, quand Ayrton proposa d’aller à la
station de Black-Point, située à vingt milles au nord, et d’en
ramener un maréchal ferrant.
«Allez, allez, mon brave Ayrton, lui dit Glenarvan. Que vous faut-il
de temps pour faire ce trajet et revenir au campement?
--Quinze heures peut-être, répondit Ayrton, mais pas plus.
--Partez donc, et, en attendant votre retour, nous camperons au
bord de la Wimerra.»
Quelques minutes après, le quartier-maître, monté sur le cheval de
Wilson, disparaissait derrière un épais rideau de mimosas.
Chapitre XI
_Burke et Stuart_
Le reste de la journée fut employé en conversations et en
promenades. Les voyageurs, causant et admirant, parcoururent les
rives de la Wimerra. Les grues cendrées et les ibis, poussant des
cris rauques, s’enfuyaient à leur approche. L’oiseau-satin se
dérobait sur les hautes branches du figuier sauvage, les
loriots, les traquets, les épimaques voltigeaient entre les
tiges superbes des liliacées, les martins-pêcheurs abandonnaient
leur pêche habituelle, tandis que toute la famille plus civilisée
des perroquets, le «blue-mountain» paré des sept couleurs du
prisme, le petit «roschill» à la tête écarlate, à la gorge jaune,
et le «lori» au plumage rouge et bleu, continuaient leur
assourdissant bavardage au sommet des gommiers en fleur.
Ainsi, tantôt couchés sur l’herbe au bord des eaux murmurantes,
tantôt errant à l’aventure entre les touffes de mimosas, les
promeneurs admirèrent cette belle nature jusqu’au coucher du jour.
La nuit, précédée d’un rapide crépuscule, les surprit à un demi-mille
du campement. Ils revinrent en se guidant non sur l’étoile
polaire, invisible de l’hémisphère austral, mais sur la croix du
sud, qui brillait à mi-chemin de l’horizon au zénith.
Mr Olbinett avait dressé le souper sous la tente. On se mit à
table. Le succès du repas fut un certain salmis de perroquets
adroitement tués par Wilson et habilement préparés par le
_stewart_.
Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne
point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle.
Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de
raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire
promise depuis longtemps déjà.
Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied
d’un _banksia_ magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt
jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à
son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole.
«Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans
doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du
_Duncan_. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du
continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au
nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac
Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi
en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de
chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second,
du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des
comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait
plus et ne devait jamais reparaître.
«Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je
vais vous parler, et je commence sans préambule.
«Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de
Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de
police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes
l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué,
le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de
l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq
chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs
bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait
se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale,
en suivant d’abord la rivière Cooper.
«Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et
arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies.