À ce train était fixé un timon de trente-cinq pieds, le long

duquel six bœufs accouplés devaient prendre place. Ces animaux,

ainsi disposés, tiraient de la tête et du cou par la double

combinaison d’un joug attaché sur leur nuque et d’un collier fixé

au joug par une clavette de fer. Il fallait une grande adresse

pour conduire cette machine étroite, longue, oscillante, prompte

aux déviations, et pour guider cet attelage au moyen de

l’aiguillon. Mais Ayrton avait fait son apprentissage à la ferme

irlandaise, et Paddy répondait de son habileté. À lui donc fut

dévolu le rôle de conducteur.

Le véhicule, dépourvu de ressorts, n’offrait aucun confort; mais

tel il était, tel il le fallait prendre. John Mangles, ne pouvant

rien changer à sa construction grossière, le fit disposer à

l’intérieur de la plus convenable façon. Tout d’abord, on le

divisa en deux compartiments au moyen d’une cloison en planches.

L’arrière fut destiné à recevoir les vivres, les bagages, et la

cuisine portative de Mr Olbinett. L’avant dut appartenir

entièrement aux voyageuses. Sous la main du charpentier, ce

premier compartiment se transforma en une chambre commode,

couverte d’un épais tapis, munie d’une toilette et de deux

couchettes réservées à lady Helena et à Mary Grant. D’épais

rideaux de cuir fermaient, au besoin, ce premier compartiment et

le défendaient contre la fraîcheur des nuits. À la rigueur, les

hommes pourraient y trouver un refuge pendant les grandes pluies;

mais une tente devait habituellement les abriter à l’heure du

campement.

John Mangles s’ingénia à réunir dans un étroit espace tous les

objets nécessaires à deux femmes, et il y réussit.

Lady Helena et Mary Grant ne devaient pas trop regretter dans

cette chambre roulante les confortables cabines du _Duncan_.

Quant aux voyageurs, ce fut plus simple: sept chevaux vigoureux

étaient destinés à lord Glenarvan, Paganel, Robert Grant, Mac

Nabbs, John Mangles, et les deux marins Wilson et Mulrady qui

accompagnaient leur maître dans cette nouvelle expédition. Ayrton

avait sa place naturelle sur le siège du chariot, et Mr Olbinett

que l’équitation ne tentait guère, s’arrangerait très bien de

voyager dans le compartiment aux bagages.

Chevaux et bœufs paissaient dans les prairies de l’habitation, et

pouvaient être facilement rassemblés au moment du départ.

Ses dispositions prises et ses ordres donnés au maître

charpentier, John Mangles revint à bord avec la famille

irlandaise, qui voulut rendre visite à lord Glenarvan. Ayrton

avait jugé convenable de se joindre à eux, et, vers quatre heures,

John et ses compagnons franchissaient la coupée du _Duncan_.

Ils furent reçus à bras ouverts. Glenarvan leur offrit de dîner à

son bord. Il ne voulait pas être en reste de politesse, et ses

hôtes acceptèrent volontiers la revanche de leur hospitalité

australienne dans le carré du yacht.

Paddy O’Moore fut émerveillé. L’ameublement des cabines, les

tentures, les tapisseries, tout l’accastillage d’érable et de

palissandre excita son admiration. Ayrton, au contraire, ne donna

qu’une approbation modérée à ces superfluités coûteuses.

Mais, en revanche, le quartier-maître du _Britannia_ examina le

yacht à un point de vue plus marin; il le visita jusqu’à fond de

cale; il descendit à la chambre de l’hélice; il observa la

machine, s’enquit de sa force effective, de sa consommation; il

explora les soutes au charbon, la cambuse, l’approvisionnement de

poudre; il s’intéressa particulièrement au magasin d’armes, au

canon monté sur le gaillard d’avant, à sa portée.

Glenarvan avait affaire à un homme qui s’y connaissait; il le vit

bien aux demandes spéciales d’Ayrton. Enfin, celui-ci termina sa

tournée par l’inspection de la mâture et du gréement.

«Vous avez là un beau navire, _mylord_, dit-il.

--Un bon navire surtout, répondit Glenarvan.

--Et quel est son tonnage?

--Il jauge deux cent dix tonneaux.

--Me tromperai-je beaucoup, ajouta Ayrton, en affirmant que le

_Duncan_ file aisément ses quinze nœuds à toute vapeur?

--Mettez-en dix-sept, répliqua John Mangles, et vous compterez

juste.

--Dix-sept! s’écria le quartier-maître, mais alors pas un navire

de guerre, j’entends des meilleurs qui soient, n’est capable de

lui donner la chasse?

--Pas un! répondit John Mangles. Le _Duncan_ est un véritable

yacht de course, qui ne se laisserait battre sous aucune allure.

--Même à la voile? demanda Ayrton.

--Même à la voile.

--Eh bien, _mylord_, et vous, capitaine, répondit Ayrton, recevez

les compliments d’un marin qui sait ce que vaut un navire.

--Bien, Ayrton, répondit Glenarvan; restez donc à notre bord, et

il ne tiendra qu’à vous que ce bâtiment devienne le vôtre.

--J’y songerai, _mylord_», répondit simplement le quartier-maître.

Mr Olbinett vint en ce moment prévenir son honneur que le dîner

était servi. Glenarvan et ses hôtes se dirigèrent vers la dunette.

«Un homme intelligent, cet Ayrton, dit Paganel au major.

--Trop intelligent!» murmura Mac Nabbs, à qui, sans apparence de

raison, il faut bien le dire, la figure et les manières du

quartier-maître ne revenaient pas.

Pendant le dîner, Ayrton donna d’intéressants détails sur le

continent australien, qu’il connaissait parfaitement. Il s’informa

du nombre de matelots que lord Glenarvan emmenait dans son

expédition.

Lorsqu’il apprit que deux d’entre eux seulement, Mulrady et

Wilson, devaient l’accompagner, il parut étonné. Il engagea

Glenarvan à former sa troupe des meilleurs marins du _Duncan_. Il

insista même à cet égard, insistance qui, soit dit en passant, dut

effacer tout soupçon de l’esprit du major.

«Mais, dit Glenarvan, notre voyage à travers l’Australie

méridionale n’offre aucun danger?

--Aucun, se hâta de répondre Ayrton.

--Eh bien, laissons à bord le plus de monde possible. Il faut des

hommes pour manœuvrer le _Duncan_ à la voile, et pour le réparer.

Il importe, avant tout, qu’il se trouve exactement au rendez-vous

qui lui sera ultérieurement assigné. Donc, ne diminuons pas son

équipage.»

Ayrton parut comprendre l’observation de lord Glenarvan et

n’insista plus.

Le soir venu, écossais et irlandais se séparèrent.

Ayrton et la famille de Paddy O’Moore retournèrent à leur

habitation. Chevaux et chariot devaient être prêts pour le

lendemain. Le départ fut fixé à huit heures du matin.

Lady Helena et Mary Grant firent alors leurs derniers préparatifs.

Ils furent courts, et surtout moins minutieux que ceux de Jacques

Paganel. Le savant passa une partie de la nuit à dévisser,

essuyer, visser et revisser les verres de sa longue-vue. Aussi

dormait-il encore quand le lendemain, à l’aube, le major l’éveilla

d’une voix retentissante.

Déjà les bagages avaient été transportés à la ferme par les soins

de John Mangles. Une embarcation attendait les voyageurs, qui ne

tardèrent pas à y prendre place. Le jeune capitaine donna ses

derniers ordres à Tom Austin. Il lui recommanda par-dessus tout

d’attendre les ordres de lord Glenarvan à Melbourne, et de les

exécuter scrupuleusement quels qu’ils fussent. Le vieux marin

répondit à John Mangles qu’il pouvait compter sur lui. Au nom de

l’équipage, il présenta à son honneur ses vœux pour le succès de

l’expédition. Le canot déborda, et un tonnerre de hurrahs éclata

dans les airs.

En dix minutes, l’embarcation atteignit le rivage. Un quart

d’heure plus tard, les voyageurs arrivaient à la ferme irlandaise.

Tout était prêt. Lady Helena fut enchantée de son installation.

L’immense chariot avec ses roues primitives et ses ais massifs

lui plut particulièrement. Ces six bœufs attelés par paires

avaient un air patriarcal qui lui seyait fort.

«Parbleu! dit Paganel, voilà un admirable véhicule, et qui vaut

tous les _mail-coachs_ du monde. Une maison qui se déplace, qui

marche, qui s’arrête où bon vous semble, que peut-on désirer de

mieux?

--Monsieur Paganel, répondit lady Helena, j’espère avoir le

plaisir de vous recevoir dans mes salons?

--Comment donc, madame, répliqua le savant, mais ce sera un

honneur pour moi! Avez-vous pris un jour?

--J’y serai tous les jours pour mes amis, répondit en riant lady

Helena, et vous êtes...

--Le plus dévoué de tous, madame», répliqua galamment Paganel.

Cet échange de politesses fut interrompu par l’arrivée de sept

chevaux tout harnachés que conduisait un des fils de Paddy. Lord

Glenarvan régla avec l’irlandais le prix de ces diverses

acquisitions, en y ajoutant force remerciements que le brave colon

estimait au moins à l’égal des guinées.

On donna le signal du départ. Lady Helena et miss Grant prirent

place dans leur compartiment, Ayrton sur le siège, Olbinett à

l’arrière du chariot; Glenarvan, le major, Paganel, Robert, John

Mangles, les deux matelots, tous armés de carabines et de

revolvers, enfourchèrent leurs chevaux. Un «Dieu vous assiste!»

fut lancé par Paddy O’Moore, et repris en chœur par sa famille.

Ayrton fit entendre un cri particulier, et piqua son long

attelage. Le chariot s’ébranla, ses ais craquèrent, les essieux

grincèrent dans le moyeu des roues, et bientôt disparut au

tournant de la route la ferme hospitalière de l’honnête irlandais.

Chapitre IX

_La province de Victoria_

On était au 23 décembre 1864. Ce décembre, si triste, si maussade,

si humide dans l’hémisphère boréal, aurait dû s’appeler juin sur

ce continent.

Astronomiquement, l’été comptait déjà deux jours d’existence, car,

le 21, le soleil venait d’atteindre le capricorne, et sa présence

au-dessus de l’horizon diminuait déjà de quelques minutes. Ainsi

donc, c’était dans la plus chaude saison de l’année et sous les

rayons d’un soleil presque tropical que devait s’accomplir ce

nouveau voyage de lord Glenarvan.

L’ensemble des possessions anglaises dans cette partie de l’océan

Pacifique est appelé Australasie. Il comprend la Nouvelle

Hollande, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, et quelques îles

circonvoisines.

Quant au continent australien, il est divisé en vastes colonies de

grandeur et de richesses fort inégales. Quiconque jette les yeux

sur les cartes modernes dressées par MM Petermann ou Preschoell

est d’abord frappé de la rectitude de ces divisions.

Les anglais ont tiré au cordeau les lignes conventionnelles qui

séparent ces grandes provinces.

Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours

des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de

races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et

s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette

disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît

l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les

côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies,

leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par

leur irrégularité charmante.

Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve

de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très

certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à

ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne.

Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au

nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le

Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale

Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie

occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie

septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont

peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante

s’est hasardée à deux cents milles dans les terres.

Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface

égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu.

Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas

ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà

coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu

les affronter.

Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui

se décomposait ainsi: une étroite portion de la province

d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et

enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles

du sud.

Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure

soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas

plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la

ville la plus occidentale de la province de Victoria.

Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des

cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire,

mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut

aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque

journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en

moyenne.

D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus

lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps

ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses

approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse

ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses

flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner.

Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté,

chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les

chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec

les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher

ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses,

devait être partout à la fois.

La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien

d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en

poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble

constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques

prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles

anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se

succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient

quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce

particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les

poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à

la côte.

Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones

étendues de la Pampasie argentine.

Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le

ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays;

mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa

garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses.

Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu

d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut

la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom.

Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures

réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible;

les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la

pharmacie portative.

Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces

moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs

agaçantes piqûres.

Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine;

çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière

fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne,

oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien

entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous

l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum.

Ce mot «station» s’applique aux établissements de l’intérieur où

se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de

l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire

les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première

position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à

travers ces contrées immenses.

Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais

Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est

invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces

habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre

toujours un hôte obligeant.

Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il

voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol

se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites

collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable

écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine,

dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques

«malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et

lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé

sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de

gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles

et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes

isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des

forêts de l’Australie.

Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du

pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils

foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable

direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun

obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne

courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le

premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner,

le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de

difficultés, ils ne s’en doutaient pas.

Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces

tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils

sans jamais s’arrêter.

Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en

deux jours, la caravane atteignit, le 23

Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de

Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de

longitude, dans le district de Wimerra.

Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn,

une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’_hôtel de la

couronne_. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous

toutes les formes, fumait sur la table.

On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore.

Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent

australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit

pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée

l’Australie-Heureuse.

«Fausse qualification! dit-il. On eût mieux fait de l’appeler

l’Australie riche, car il en est des pays comme des individus: la

richesse ne fait pas le bonheur. L’Australie, grâce à ses mines

d’or, a été livrée à la bande dévastatrice et féroce des

aventuriers. Vous verrez cela quand nous traverserons les terrains

aurifères.

--La colonie de Victoria n’a-t-elle pas une origine assez

récente? demanda lady Glenarvan.

--Oui, madame, elle ne compte encore que trente ans d’existence.

Ce fut le 6 juin 1835, un mardi...

--À sept heures un quart du soir, ajouta le major, qui aimait à

chicaner Paganel sur la précision de ses dates.

--Non, à sept heures dix minutes, reprit sérieusement le

géographe, que Batman et Falckner fondèrent un établissement à

Port-Philippe, sur cette baie où s’étend aujourd’hui la grande

ville de Melbourne. Pendant quinze ans, la colonie fit partie de

la Nouvelle Galles du sud, et releva de Sydney, sa capitale. Mais,

en 1851, elle fut déclarée indépendante et prit le nom de

Victoria.

--Et depuis elle a prospéré? demanda Glenarvan.

--Jugez-en, mon noble ami, répondit Paganel. Voici les chiffres

fournis par la dernière statistique, et, quoi qu’en pense Mac

Nabbs, je ne sais rien de plus éloquent que les chiffres.

--Allez, dit le major.

--Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent

quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en

compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne

lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin.

Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six

cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes

se nourrissent sur ses immenses pâturages.

--Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon

cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions

géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous

prendra pas en défaut.

--Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de

vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand

je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles.

--Jusqu’ici, cependant... répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir

à pousser le géographe pour surexciter sa verve.

--Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez

à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh

bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette

contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa

nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition

future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du

monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et

non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots

comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie

centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se

dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans

l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur

écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se

présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas

d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de

taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les

herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les

quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et

ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre

nouveau des monothrèmes; où le _kanguroo_ bondit sur ses pattes

inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards

voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats

font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de

ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la

diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert

d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un

imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier

de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et

l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre,

illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre

nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu

dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des

lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du

monde!»

La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir

s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se

possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et

brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table.

Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il

parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des

singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander

davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put

s’empêcher de dire:

«Et c’est tout, Paganel?

--Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une

nouvelle véhémence.

--Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque

chose de plus étonnant en Australie?

--Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses

productions par son étrangeté.

--Par exemple! s’écria-t-on.

--Je ne parle pas des qualités hygiéniques du continent

australien si riche en oxygène et si pauvre en azote; il n’a pas

de vents humides, puisque les alizés soufflent parallèlement à ses

côtes, et la plupart des maladies y sont inconnues, depuis le

typhus jusqu’à la rougeole et aux affections chroniques.

--Cependant ce n’est pas un mince avantage, dit Glenarvan.

--Sans doute, mais je n’en parle pas, répondit Paganel. Ici, le

climat a une qualité... invraisemblable.

--Laquelle? demanda John Mangles.

--Il est moralisateur!

--Moralisateur?

Les enfants du capitaine Grant · 第 23 / 50 段