figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en
fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il
inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère
empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et
beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à
les braver, à les vaincre.
Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.
La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.
Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions
auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton
avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.
Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles
sans ordre, et comme malgré lui.
«Vous êtes un des naufragés du _Britannia_? demanda-t-il.
--Oui, _mylord_, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit
Ayrton.
--Sauvé avec lui après le naufrage?
--Non, _mylord_, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé,
enlevé du pont du navire, jeté à la côte.
--Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait
mention?
--Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le
capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.
--Mais le capitaine? Le capitaine?
--Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du
_Britannia_. Je pensais avoir survécu seul.
--Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!
--Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant...
--Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!...
--Il ne peut être que là, en effet.
--Vous ne savez donc pas où il est?
--Non, _mylord_, je vous le répète, je le croyais enseveli dans
les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que
peut-être il vit encore.
--Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.
--Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en
Australie.
--Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.
C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé
par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se
trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le
_Britannia_ s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation,
jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les
sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les
dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de
cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses
auditeurs.
À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:
«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le
foc, le _Britannia_ courait vers la côte de l’Australie. Il n’en
était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet
endroit même.
--Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.
--Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.
--Sur la côte ouest?
--Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.
--Et à quelle époque?
--Dans la nuit du 27 juin 1862.
--C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.
--Vous voyez donc bien, _mylord_, ajouta Ayrton, que j’ai pu
justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le
continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.
--Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le
sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document,
ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es
tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»
Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de
Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient
empressés autour d’Ayrton.
Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet
homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le
matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le
capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette
catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant
devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais
certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions
dont il était assailli avec une intelligence et une précision
remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses
mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce
matelot, un des marins du _Britannia!_ Il avait vécu près d’Harry
Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!
Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et
pleurait de bonheur.
Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la
véracité et l’identité du quartier-maître.
Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se
rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une
entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques
soupçons.
Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates
concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si
exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et
généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la
précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et
s’abstint de se prononcer.
Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux
paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du
capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la
jeune fille.
Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à
Glasgow au départ du _Britannia_. Il rappela leur présence à ce
déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac
Intyre y assistait.
On avait confié Robert, --il avait dix ans à peine, --aux soins
de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour
grimper aux barres du perroquet.
«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.
Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y
attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il
s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:
«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»
Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune
fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt
questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady
Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses
paroles.
Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du
_Britannia_ et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary
Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du
navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant
cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales
terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée,
à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des
prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais
vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans
les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point
important sur la côte occidentale de la Papouasie; là,
l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa
prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route
des Moluques et des Philippines devait attirer des navires,
surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la
voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui
préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne
jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand
intérêt international.
Après cette reconnaissance de la Papouasie, le _Britannia_ alla se
ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour
revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois
semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le
navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau
se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler.
L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas
affranchir les pompes. Pendant huit jours, le _Britannia_ fut le
jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il
s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées
pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit
du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut
connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire
fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé
par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit
connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des
indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis
lors, il n’entendit plus parler du _Britannia_ et supposa, non
sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux
récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au
capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses
exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son
authenticité. Mais, après l’histoire du _Britannia_, l’histoire
particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel
encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document,
avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton
lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au
sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses
aventures.
Il fut très simple et très court.
Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit
emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling,
c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième
parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était
misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues
années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa
liberté le tenait au cœur.
Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût
le jeter au milieu de dangers innombrables.
Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et
disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois,
vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas,
il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur
le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le
désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des
montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares
voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin,
mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy
O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son
travail.
«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce
récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme
intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la
demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»
Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de
nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait,
cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait
être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été
cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur
un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton
et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot,
lui dit:
«Vous étiez quartier-maître à bord du _Britannia_?
--Oui», répondit Ayrton sans hésiter.
Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si
léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:
«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»
Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher
cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais
Paddy O’Moore eut le temps de dire:
«_Mylord_, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux
mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui
faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa
captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»
Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne
foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en
règle. C’était un papier signé des armateurs du _Britannia_ et du
capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.
Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était
engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts _Britannia_, de
Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité
d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement
fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.
«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et
je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de
faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et
je vous serai fort obligé de nous les donner.»
Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces
termes:
«Je vous remercie, _mylord_, de la confiance que vous avez en moi,
et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce
pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile...
--Bien certainement, répondit Glenarvan.
--Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et
ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils
n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas
reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils
ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.
--Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait
valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des
indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser
que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième
degré?
--C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus
ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis
aux anglais.
--Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez
déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans
l’intérieur d’un aussi vaste continent?»
Un silence prolongé accueillit cette observation.
Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons
sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre
son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John
Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût
été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.
«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que
feriez-vous?
--Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à
bord du _Duncan_, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je
prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que
le hasard pourrait fournir.
--Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le
_Duncan_ soit réparé.
--Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.
--Oui, répondit John Mangles.
--Graves?
--Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons
pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut
être réparée qu’à Melbourne.
--Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.
--Si, mais, pour peu que les vents contrarient le _Duncan_, il
mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout
cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.
--Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons
sans lui à la baie Twofold.
--Et comment? demanda John Mangles.
--En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique,
en suivant le trente-septième parallèle.
--Mais le _Duncan?_ reprit Ayrton, insistant d’une façon toute
particulière.
--Le _Duncan_ nous rejoindra, ou nous rejoindrons le _Duncan_,
suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre
traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous,
au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le _Duncan_ viendra
nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce
le major?
--Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est
praticable.
--Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady
Helena et à miss Grant de nous accompagner.
--Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.
--Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent
cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il
durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux
réparations du _Duncan_. Ah! S’il s’agissait de traverser le
continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le
couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où
la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté
les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième
parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais
s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en
grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en
calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore
préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est
pas autre chose.
--Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer
toutes les objections possibles.
--Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie.
--Mais les sauvages?
--Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas,
ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais.
--Mais les convicts?
--Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de
l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La
province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a
fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés
des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette
année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son
subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les
ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis.
Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais!
--D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan.
--Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy
O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie
méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour
repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite
cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict.
--Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit
Ayrton.
--Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de
sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas
beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant!
Eh bien, est-ce convenu?
--Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.
--Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady
Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»
Chapitre VIII
_Le départ_
Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre
l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel
une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les
préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le
départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.
Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La
présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les
conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle
accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de
trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième
parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais
peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait
droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.
De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les
guider à travers les forêts de la province Victoria, à les
conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle
chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait
particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry
Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop
qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.
Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet
excellent serviteur.
«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la
recherche des naufragés du _Britannia_?»
Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut
même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion
faite, il dit:
«Oui, _mylord_, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les
traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit
même où s’est brisé son navire.
--Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.
--Une seule question, _mylord_.
--Faites, mon ami.
--Où retrouverez-vous le _Duncan?_
--À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage
à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent
jusque-là.
--Mais alors son capitaine?...
--Son capitaine attendra mes instructions dans le port de
Melbourne.
--Bien, _mylord_, dit Ayrton, comptez sur moi.
--J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.
Le contremaître du _Britannia_ fut vivement remercié par les
passagers du _Duncan_. Les enfants de son capitaine lui
prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa
décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent
et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait
attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.
Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour
ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les
passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec
Ayrton.
Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.
Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne
devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième
parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé
refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de
cette satisfaction que donne la certitude après le doute.
Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le _Duncan_
débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse!
Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les
passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que,
cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il
avec Glenarvan.
Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son
dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son
utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme
capitaine à bord du _Duncan_, enfin mille excellentes raisons,
excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être
convaincu.
«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance
absolue dans votre second?
--Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il
conduira le _Duncan_ à sa destination, il le réparera habilement
et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et
de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de
retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter
sur lui comme sur moi-même.
--C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous
accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous
soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.
--Oh! Votre honneur!...» murmura John Mangles.
Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la
main que lui tendait lord Glenarvan.
Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de
matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy
O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert
avec l’irlandais.
Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres.
Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son
expérience.
Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses
devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à
cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le
véhicule.
Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et
recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans
rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de
bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de
derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne
permettait pas de tourner court.