Une taille moyenne, des épaules larges, une allure décidée, une

figure pleine d’intelligence et d’énergie, quoique les traits en

fussent durs, prévenaient en sa faveur. La sympathie qu’il

inspirait était encore accrue par les traces d’une récente misère

empreinte sur son visage. On voyait qu’il avait souffert et

beaucoup, bien qu’il parût homme à supporter les souffrances, à

les braver, à les vaincre.

Glenarvan et ses amis avaient senti cela à première vue.

La personnalité d’Ayrton s’imposait dès l’abord.

Glenarvan, se faisant l’interprète de tous, le pressa de questions

auxquelles Ayrton répondit. La rencontre de Glenarvan et Ayrton

avait évidemment produit chez tous deux une émotion réciproque.

Aussi les premières questions de Glenarvan se pressèrent-elles

sans ordre, et comme malgré lui.

«Vous êtes un des naufragés du _Britannia_? demanda-t-il.

--Oui, _mylord_, le quartier-maître du capitaine Grant, répondit

Ayrton.

--Sauvé avec lui après le naufrage?

--Non, _mylord_, non. À ce moment terrible, j’ai été séparé,

enlevé du pont du navire, jeté à la côte.

--Vous n’êtes donc pas un des deux matelots dont le document fait

mention?

--Non. Je ne connaissais pas l’existence de ce document. Le

capitaine l’a lancé à la mer quand je n’étais plus à bord.

--Mais le capitaine? Le capitaine?

--Je le croyais noyé, disparu, abîmé avec tout l’équipage du

_Britannia_. Je pensais avoir survécu seul.

--Mais vous avez dit que le capitaine Grant était vivant!

--Non. J’ai dit: si le capitaine est vivant...

--Vous avez ajouté: il est sur le continent australien!...

--Il ne peut être que là, en effet.

--Vous ne savez donc pas où il est?

--Non, _mylord_, je vous le répète, je le croyais enseveli dans

les flots ou brisé sur les rocs. C’est vous qui m’apprenez que

peut-être il vit encore.

--Mais alors que savez-vous? demanda Glenarvan.

--Ceci seulement. Si le capitaine Grant est vivant, il est en

Australie.

--Où donc a eu lieu le naufrage?» dit alors le major Mac Nabbs.

C’était la première question à poser, mais, dans le trouble causé

par cet incident, Glenarvan, pressé de savoir avant tout où se

trouvait le capitaine Grant, ne s’informa pas de l’endroit où le

_Britannia_ s’était perdu. À partir de ce moment, la conversation,

jusque-là vague, illogique, procédant par bonds, effleurant les

sujets sans les approfondir, mêlant les faits, intervertissant les

dates, prit une allure plus raisonnable, et bientôt les détails de

cette obscure histoire apparurent nets et précis à l’esprit de ses

auditeurs.

À la question faite par Mac Nabbs, Ayrton répondit en ces termes:

«Lorsque je fus arraché du gaillard d’avant où je halais bas le

foc, le _Britannia_ courait vers la côte de l’Australie. Il n’en

était pas à deux encablures. Le naufrage a donc eu lieu à cet

endroit même.

--Par trente-sept degrés de latitude? demanda John Mangles.

--Par trente-sept degrés, répondit Ayrton.

--Sur la côte ouest?

--Non pas! Sur la côte est, répliqua vivement le quartier-maître.

--Et à quelle époque?

--Dans la nuit du 27 juin 1862.

--C’est cela! C’est cela même! s’écria Glenarvan.

--Vous voyez donc bien, _mylord_, ajouta Ayrton, que j’ai pu

justement dire: si le capitaine Grant vit encore, c’est sur le

continent australien qu’il faut le chercher, non ailleurs.

--Et nous le chercherons, et nous le trouverons, et nous le

sauverons, mon ami! s’écria Paganel. Ah! précieux document,

ajouta-t-il avec une naïveté parfaite, il faut avouer que tu es

tombé entre les mains de gens bien perspicaces!»

Personne, sans doute, n’entendit les flatteuses paroles de

Paganel. Glenarvan et lady Helena, Mary et Robert s’étaient

empressés autour d’Ayrton.

Ils lui serraient les mains. Il semblait que la présence de cet

homme fût un gage assuré du salut d’Harry Grant. Puisque le

matelot avait échappé aux dangers du naufrage, pourquoi le

capitaine ne se serait-il pas tiré sain et sauf de cette

catastrophe? Ayrton répétait volontiers que le capitaine Grant

devait être vivant comme lui. Où, il ne saurait le dire, mais

certainement sur ce continent. Il répondait aux mille questions

dont il était assailli avec une intelligence et une précision

remarquables. Miss Mary, pendant qu’il parlait, tenait une de ses

mains dans les siennes. C’était un compagnon de son père, ce

matelot, un des marins du _Britannia!_ Il avait vécu près d’Harry

Grant, courant avec lui les mers, bravant les mêmes dangers!

Mary ne pouvait détacher ses regards de cette rude physionomie et

pleurait de bonheur.

Jusqu’ici, personne n’avait eu la pensée de mettre en doute la

véracité et l’identité du quartier-maître.

Seuls, le major et peut-être John Mangles, moins prompts à se

rendre, se demandaient si les paroles d’Ayrton méritaient une

entière confiance. Sa rencontre imprévue pouvait exciter quelques

soupçons.

Certainement, Ayrton avait cité des faits et des dates

concordantes, de frappantes particularités. Mais les détails, si

exacts qu’ils soient, ne forment pas une certitude, et

généralement, on l’a remarqué, le mensonge s’affirme par la

précision des détails. Mac Nabbs réserva donc son opinion, et

s’abstint de se prononcer.

Quant à John Mangles, ses doutes ne résistèrent pas longtemps aux

paroles du matelot, et il le tint pour un vrai compagnon du

capitaine Grant, quand il l’eut entendu parler de son père à la

jeune fille.

Ayrton connaissait parfaitement Mary et Robert. Il les avait vus à

Glasgow au départ du _Britannia_. Il rappela leur présence à ce

déjeuner d’adieu donné à bord aux amis du capitaine. Le shérif Mac

Intyre y assistait.

On avait confié Robert, --il avait dix ans à peine, --aux soins

de Dick Turner, le maître d’équipage, et il lui échappa pour

grimper aux barres du perroquet.

«C’est vrai, c’est vrai,» disait Robert Grant.

Et Ayrton rappelait ainsi mille petits faits, sans paraître y

attacher l’importance que leur donnait John Mangles. Et, quand il

s’arrêtait, Mary lui disait de sa douce voix:

«Encore, Monsieur Ayrton, parlez-nous encore de notre père!»

Le quartier-maître satisfit de son mieux aux désirs de la jeune

fille. Glenarvan ne voulait pas l’interrompre, et cependant, vingt

questions plus utiles se pressaient dans son esprit; mais lady

Helena, lui montrant la joyeuse émotion de Mary, arrêtait ses

paroles.

Ce fut dans cette conversation qu’Ayrton raconta l’histoire du

_Britannia_ et son voyage à travers les mers du Pacifique. Mary

Grant en connaissait une grande partie, puisque les nouvelles du

navire allaient jusqu’au mois de mai de l’année 1862. Pendant

cette période d’un an Harry Grant atterrit aux principales

terres de l’Océanie. Il toucha aux Hébrides, à la Nouvelle Guinée,

à la Nouvelle Zélande, à la Nouvelle Calédonie, se heurtant à des

prises de possession souvent peu justifiées, subissant le mauvais

vouloir des autorités anglaises, car son navire était signalé dans

les colonies britanniques. Cependant il avait trouvé un point

important sur la côte occidentale de la Papouasie; là,

l’établissement d’une colonie écossaise lui parut facile et sa

prospérité assurée; en effet, un bon port de relâche sur la route

des Moluques et des Philippines devait attirer des navires,

surtout quand le percement de l’isthme de Suez aurait supprimé la

voie du cap de Bonne-Espérance. Harry Grant était de ceux qui

préconisaient en Angleterre l’œuvre de M De Lesseps et ne

jetaient pas des rivalités politiques au travers d’un grand

intérêt international.

Après cette reconnaissance de la Papouasie, le _Britannia_ alla se

ravitailler au Callao, et il quitta ce port le 30 mai 1862, pour

revenir en Europe par l’océan Indien et la route du Cap. Trois

semaines après son départ, une tempête épouvantable désempara le

navire. Il s’engagea. Il fallut couper la mâture. Une voie d’eau

se déclara dans les fonds, qu’on ne parvint pas à aveugler.

L’équipage fut bientôt exténué, à bout de forces. On ne put pas

affranchir les pompes. Pendant huit jours, le _Britannia_ fut le

jouet des ouragans. Il avait six pieds d’eau dans sa cale. Il

s’enfonçait peu à peu. Les embarcations avaient été enlevées

pendant la tempête. Il fallait périr à bord, quand, dans la nuit

du 27 juin, comme l’avait parfaitement compris Paganel, on eut

connaissance du rivage oriental de l’Australie. Bientôt le navire

fit côte. Un choc violent eut lieu. En ce moment, Ayrton enlevé

par une vague, fut jeté au milieu des brisants et perdit

connaissance. Quand il revint à lui, il était entre les mains des

indigènes qui l’entraînèrent dans l’intérieur du continent. Depuis

lors, il n’entendit plus parler du _Britannia_ et supposa, non

sans raison, qu’il avait péri corps et biens sur les dangereux

récifs de Twofold-Bay. Ici se terminait le récit relatif au

capitaine Grant. Il provoqua plus d’une fois de douloureuses

exclamations. Le major n’aurait pu sans injustice douter de son

authenticité. Mais, après l’histoire du _Britannia_, l’histoire

particulière d’Ayrton devait présenter un intérêt plus actuel

encore. En effet, Grant, on n’en doutait pas, grâce au document,

avait survécu au naufrage avec deux de ses matelots, comme Ayrton

lui-même. Du sort de l’un on pouvait raisonnablement conclure au

sort de l’autre. Ayrton fut donc invité à faire le récit de ses

aventures.

Il fut très simple et très court.

Le matelot naufragé, prisonnier d’une tribu indigène, se vit

emmené dans ces régions intérieures arrosées par le Darling,

c’est-à-dire à quatre cents milles au nord du trente-septième

parallèle. Là, il vécut fort misérable, parce que la tribu était

misérable elle-même, mais non maltraité. Ce furent deux longues

années d’un pénible esclavage. Cependant, l’espoir de recouvrer sa

liberté le tenait au cœur.

Il épiait la moindre occasion de se sauver, bien que sa fuite dût

le jeter au milieu de dangers innombrables.

Une nuit d’octobre 1864, il trompa la vigilance des naturels et

disparut dans la profondeur de forêts immenses. Pendant un mois,

vivant de racines, de fougères comestibles, de gommes de mimosas,

il erra au milieu de ces vastes solitudes, se guidant le jour sur

le soleil, la nuit sur les étoiles, souvent abattu par le

désespoir. Il traversa ainsi des marais, des rivières, des

montagnes, toute cette portion inhabitée du continent que de rares

voyageurs ont sillonnée de leurs hardis itinéraires. Enfin,

mourant, épuisé, il arriva à l’habitation hospitalière de Paddy

O’Moore, où il trouva une existence heureuse en échange de son

travail.

«Et si Ayrton se loue de moi, dit le colon irlandais, quand ce

récit fut achevé, je n’ai qu’à me louer de lui. C’est un homme

intelligent, brave, un bon travailleur, et, s’il lui plaît, la

demeure de Paddy O’Moore sera longtemps la sienne.»

Ayrton remercia l’irlandais d’un geste, et il attendit que de

nouvelles questions lui fussent adressées. Il se disait,

cependant, que la légitime curiosité de ses auditeurs devait

être satisfaite. À quoi eût-il répondu désormais qui n’eût été

cent fois dit déjà? Glenarvan allait donc ouvrir la discussion sur

un nouveau plan à combiner, en profitant de la rencontre d’Ayrton

et de ses renseignements, quand le major, s’adressant au matelot,

lui dit:

«Vous étiez quartier-maître à bord du _Britannia_?

--Oui», répondit Ayrton sans hésiter.

Mais, comprenant qu’un certain sentiment de défiance, un doute, si

léger qu’il fût, avait dicté cette demande au major, il ajouta:

«J’ai d’ailleurs sauvé du naufrage mon engagement à bord.»

Et il sortit immédiatement de la salle commune pour aller chercher

cette pièce officielle. Son absence ne dura pas une minute. Mais

Paddy O’Moore eut le temps de dire:

«_Mylord_, je vous donne Ayrton pour un honnête homme. Depuis deux

mois qu’il est à mon service, je n’ai pas un seul reproche à lui

faire. Je connaissais l’histoire de son naufrage et de sa

captivité. C’est un homme loyal, digne de toute votre confiance.»

Glenarvan allait répondre qu’il n’avait jamais douté de la bonne

foi d’Ayrton, quand celui-ci rentra et présenta son engagement en

règle. C’était un papier signé des armateurs du _Britannia_ et du

capitaine Grant, dont Mary reconnut parfaitement l’écriture.

Il constatait que «Tom Ayrton, matelot de première classe, était

engagé comme quartier-maître à bord du trois-mâts _Britannia_, de

Glasgow.» il n’y avait donc plus de doute possible sur l’identité

d’Ayrton, car il eût été difficile d’admettre que cet engagement

fût entre ses mains et ne lui appartînt pas.

«Maintenant, dit Glenarvan, je fais appel aux conseils de tous, et

je provoque une discussion immédiate sur ce qu’il convient de

faire. Vos avis, Ayrton, nous seront particulièrement précieux, et

je vous serai fort obligé de nous les donner.»

Ayrton réfléchit quelques instants, puis il répondit en ces

termes:

«Je vous remercie, _mylord_, de la confiance que vous avez en moi,

et j’espère m’en montrer digne. J’ai quelque connaissance de ce

pays, des mœurs des indigènes, et si je puis vous être utile...

--Bien certainement, répondit Glenarvan.

--Je pense comme vous, répondit Ayrton, que le capitaine Grant et

ses deux matelots ont été sauvés du naufrage; mais, puisqu’ils

n’ont pas gagné les possessions anglaises, puisqu’ils n’ont pas

reparu, je ne doute pas que leur sort n’ait été le mien, et qu’ils

ne soient prisonniers d’une tribu de naturels.

--Vous répétez là, Ayrton, les arguments que j’ai déjà fait

valoir, dit Paganel. Les naufragés sont évidemment prisonniers des

indigènes, ainsi qu’ils le craignaient. Mais devons-nous penser

que, comme vous, ils ont été entraînés au nord du trente-septième

degré?

--C’est à supposer, monsieur, répondit Ayrton; les tribus

ennemies ne demeurent guère dans le voisinage des districts soumis

aux anglais.

--Voilà qui compliquera nos recherches, dit Glenarvan, assez

déconcerté. Comment retrouver les traces des prisonniers dans

l’intérieur d’un aussi vaste continent?»

Un silence prolongé accueillit cette observation.

Lady Helena interrogeait souvent du regard tous ses compagnons

sans obtenir une réponse. Paganel lui-même restait muet, contre

son habitude. Son ingéniosité ordinaire lui faisait défaut. John

Mangles arpentait à grands pas la salle commune, comme s’il eût

été sur le pont de son navire, et dans quelque embarras.

«Et vous, Monsieur Ayrton, dit alors lady Helena au matelot, que

feriez-vous?

--Madame, répondit assez vivement Ayrton, je me rembarquerais à

bord du _Duncan_, et j’irais droit au lieu du naufrage. Là, je

prendrais conseil des circonstances, et peut-être des indices que

le hasard pourrait fournir.

--Bien, dit Glenarvan; seulement, il faudra attendre que le

_Duncan_ soit réparé.

--Ah! vous avez éprouvé des avaries? demanda Ayrton.

--Oui, répondit John Mangles.

--Graves?

--Non, mais elles nécessitent un outillage que nous ne possédons

pas à bord. Une des branches de l’hélice est faussée, et ne peut

être réparée qu’à Melbourne.

--Ne pouvez-vous aller à la voile? demanda le quartier-maître.

--Si, mais, pour peu que les vents contrarient le _Duncan_, il

mettrait un temps considérable à gagner Twofold-Bay, et, en tout

cas, il faudra qu’il revienne à Melbourne.

--Eh bien, qu’il y aille, à Melbourne! s’écria Paganel, et allons

sans lui à la baie Twofold.

--Et comment? demanda John Mangles.

--En traversant l’Australie comme nous avons traversé l’Amérique,

en suivant le trente-septième parallèle.

--Mais le _Duncan?_ reprit Ayrton, insistant d’une façon toute

particulière.

--Le _Duncan_ nous rejoindra, ou nous rejoindrons le _Duncan_,

suivant le cas. Le capitaine Grant est-il retrouvé pendant notre

traversée, nous revenons ensemble à Melbourne. Poursuivons-nous,

au contraire, nos recherches jusqu’à la côte, le _Duncan_ viendra

nous y rejoindre. Qui a des objections à faire à ce plan? Est-ce

le major?

--Non, répondit Mac Nabbs, si la traversée de l’Australie est

praticable.

--Tellement praticable, répondit Paganel, que je propose à lady

Helena et à miss Grant de nous accompagner.

--Parlez-vous sérieusement, Paganel? demanda Glenarvan.

--Très sérieusement, mon cher lord. C’est un voyage de trois cent

cinquante milles, pas davantage! À douze milles par jour, il

durera un mois à peine, c’est-à-dire le temps nécessaire aux

réparations du _Duncan_. Ah! S’il s’agissait de traverser le

continent australien sous une plus basse latitude, s’il fallait le

couper dans sa plus grande largeur, passer ces immenses déserts où

la chaleur est torride, faire enfin ce que n’ont pas encore tenté

les plus hardis voyageurs, ce serait différent! Mais ce trente-septième

parallèle coupe la province de Victoria, un pays anglais

s’il en fut, avec des routes, des chemins de fer, et peuplé en

grande partie sur ce parcours. C’est un voyage qui se fait en

calèche, si l’on veut, ou en charrette, ce qui est encore

préférable. C’est une promenade de Londres à Édimbourg. Ce n’est

pas autre chose.

--Mais les animaux féroces? dit Glenarvan, qui voulait exposer

toutes les objections possibles.

--Il n’y a pas d’animaux féroces en Australie.

--Mais les sauvages?

--Il n’y a pas de sauvages sous cette latitude, et en tout cas,

ils n’ont pas la cruauté des nouveaux zélandais.

--Mais les convicts?

--Il n’y a pas de convicts dans les provinces méridionales de

l’Australie, mais seulement dans les colonies de l’est. La

province de Victoria les a non seulement repoussés, mais elle a

fait une loi pour exclure de son territoire les condamnés libérés

des autres provinces. Le gouvernement victorien a même, cette

année, menacé la compagnie péninsulaire de lui retirer son

subside, si ses navires continuaient à prendre du charbon dans les

ports de l’Australie occidentale où les convicts sont admis.

Comment! Vous ne savez pas cela, vous, un anglais!

--D’abord, je ne suis pas un anglais, répondit Glenarvan.

--Ce qu’a dit M Paganel est parfaitement juste, dit alors Paddy

O’Moore. Non seulement la province de Victoria, mais l’Australie

méridionale, le Queensland, la Tasmanie même, sont d’accord pour

repousser les déportés de leur territoire. Depuis que j’habite

cette ferme, je n’ai pas entendu parler d’un seul convict.

--Et pour mon compte, je n’en ai jamais rencontré, répondit

Ayrton.

--Vous le voyez, mes amis, reprit Jacques Paganel, très peu de

sauvages, pas de bêtes féroces, point de convicts, il n’y a pas

beaucoup de contrées de l’Europe dont on pourrait en dire autant!

Eh bien, est-ce convenu?

--Qu’en pensez-vous, Helena? demanda Glenarvan.

--Ce que nous pensons tous, mon cher Edward, répondit lady

Helena, se tournant vers ses compagnons: en route! En route!»

Chapitre VIII

_Le départ_

Glenarvan n’avait pas l’habitude de perdre du temps entre

l’adoption d’une idée et son exécution. La proposition de Paganel

une fois admise, il donna immédiatement ses ordres afin que les

préparatifs du voyage fussent achevés dans le plus bref délai. Le

départ fut fixé au surlendemain 22 décembre.

Quels résultats devait produire cette traversée de l’Australie? La

présence d’Harry Grant étant devenue un fait indiscutable, les

conséquences de cette expédition pouvaient être grandes. Elle

accroissait la somme des chances favorables. Nul ne se flattait de

trouver le capitaine précisément sur cette ligne du trente-septième

parallèle qui allait être rigoureusement suivie; mais

peut-être coupait-elle ses traces, et en tout cas elle menait

droit au théâtre de son naufrage. Là était le principal point.

De plus, si Ayrton consentait à se joindre aux voyageurs, à les

guider à travers les forêts de la province Victoria, à les

conduire jusqu’à la côte orientale, il y avait là une nouvelle

chance de succès. Glenarvan le sentait bien; il tenait

particulièrement à s’assurer l’utile concours du compagnon d’Harry

Grant, et il demanda à son hôte s’il ne lui déplairait pas trop

qu’il fît à Ayrton la proposition de l’accompagner.

Paddy O’Moore y consentit, non sans regretter de perdre cet

excellent serviteur.

«Eh bien, nous suivrez-vous, Ayrton, dans cette expédition à la

recherche des naufragés du _Britannia_?»

Ayrton ne répondit pas immédiatement à cette demande; il parut

même hésiter pendant quelques instants; puis, toute réflexion

faite, il dit:

«Oui, _mylord_, je vous suivrai, et si je ne vous mène pas sur les

traces du capitaine Grant, au moins vous conduirai-je à l’endroit

même où s’est brisé son navire.

--Merci, Ayrton, répondit Glenarvan.

--Une seule question, _mylord_.

--Faites, mon ami.

--Où retrouverez-vous le _Duncan?_

--À Melbourne, si nous ne traversons pas l’Australie d’un rivage

à l’autre. À la côte orientale, si nos recherches se prolongent

jusque-là.

--Mais alors son capitaine?...

--Son capitaine attendra mes instructions dans le port de

Melbourne.

--Bien, _mylord_, dit Ayrton, comptez sur moi.

--J’y compte, Ayrton», répondit Glenarvan.

Le contremaître du _Britannia_ fut vivement remercié par les

passagers du _Duncan_. Les enfants de son capitaine lui

prodiguèrent leurs meilleures caresses. Tous étaient heureux de sa

décision, sauf l’irlandais, qui perdait en lui un aide intelligent

et fidèle. Mais Paddy comprit l’importance que Glenarvan devait

attacher à la présence du quartier-maître, et il se résigna.

Glenarvan le chargea de lui fournir des moyens de transport pour

ce voyage à travers l’Australie, et, cette affaire conclue, les

passagers revinrent à bord, après avoir pris rendez-vous avec

Ayrton.

Le retour se fit joyeusement. Tout était changé.

Toute hésitation disparaissait. Les courageux chercheurs ne

devaient plus aller en aveugles sur cette ligne du trente-septième

parallèle. Harry Grant, on ne pouvait en douter, avait trouvé

refuge sur le continent, et chacun se sentait le cœur plein de

cette satisfaction que donne la certitude après le doute.

Dans deux mois, si les circonstances le favorisaient, le _Duncan_

débarquerait Harry Grant sur les rivages d’Écosse!

Quand John Mangles appuya la proposition de tenter avec les

passagers la traversée de l’Australie, il supposait bien que,

cette fois, il accompagnerait l’expédition. Aussi en conféra-t-il

avec Glenarvan.

Il fit valoir toutes sortes d’arguments en sa faveur, son

dévouement pour lady Helena, pour son honneur lui-même, son

utilité comme organisateur de la caravane, et son inutilité comme

capitaine à bord du _Duncan_, enfin mille excellentes raisons,

excepté la meilleure, dont Glenarvan n’avait pas besoin pour être

convaincu.

«Une seule question, John, dit Glenarvan. Vous avez une confiance

absolue dans votre second?

--Absolue, répondit John Mangles. Tom Austin est un bon marin. Il

conduira le _Duncan_ à sa destination, il le réparera habilement

et le ramènera au jour dit. Tom est un homme esclave du devoir et

de la discipline. Jamais il ne prendra sur lui de modifier ou de

retarder l’exécution d’un ordre. Votre honneur peut donc compter

sur lui comme sur moi-même.

--C’est entendu, John, répondit Glenarvan, vous nous

accompagnerez; car il sera bon, ajouta-t-il en souriant, que vous

soyez là quand nous retrouverons le père de Mary Grant.

--Oh! Votre honneur!...» murmura John Mangles.

Ce fut tout ce qu’il put dire. Il pâlit un instant et saisit la

main que lui tendait lord Glenarvan.

Le lendemain, John Mangles, accompagné du charpentier et de

matelots chargés de vivres, retourna à l’établissement de Paddy

O’Moore. Il devait organiser les moyens de transport de concert

avec l’irlandais.

Toute la famille l’attendait, prête à travailler sous ses ordres.

Ayrton était là et ne ménagea pas les conseils que lui fournit son

expérience.

Paddy et lui furent d’accord sur ce point: que les voyageuses

devaient faire la route en charrette à bœufs, et les voyageurs à

cheval. Paddy était en mesure de procurer les bêtes et le

véhicule.

Le véhicule était un de ces chariots longs de vingt pieds et

recouverts d’une bâche que supportent quatre roues pleines, sans

rayons, sans jantes, sans cerclure de fer, de simples disques de

bois, en un mot. Le train de devant, fort éloigné du train de

derrière, se rattachait par un mécanisme rudimentaire qui ne

permettait pas de tourner court.

Les enfants du capitaine Grant · 第 22 / 50 段