franchir ces bancs?
--Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire
pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»
Cependant le _Duncan_, sous son tourmentin, portait à la côte avec
une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles
des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la
terre.
Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse
un bassin plus tranquille. Là, le _Duncan_ se fût trouvé dans une
sûreté relative.
Mais comment passer?
John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que,
l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette.
Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary
Grant pâlit.
«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de
sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss
Grant.
--Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main
du lord à ses yeux humides.
Le _Duncan_ n’était plus qu’à quelques encablures du pied des
bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous
la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux
bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et
l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement
talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces
lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en
un mot, de calmer cette mer tumultueuse?
John Mangles eut une dernière idée.
«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de
l’huile!»
Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il
s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut
apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile;
cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle
lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.
Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses
fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils
contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le
gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les
forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus
des bastingages de tribord et de bâbord.
«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.
En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée
par un mascaret mugissant. C’était l’instant.
«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.
Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des
flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour
ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le _Duncan_ vola sur les
eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà
des redoutables bancs.
Chapitre VI
_Le cap Bernouilli_
Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son
navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond
était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc,
nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le _Duncan_,
après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de
crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du
large.
Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant:
«Merci, John.»
Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls
mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni
lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité
des périls auxquels ils venaient d’échapper.
Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte
le _Duncan_ avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où
reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap
Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les
premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit
aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte
du bord.
En somme, le _Duncan_ n’avait pas trop dévié de sa route: de deux
degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de
latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de
l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap
Bernouilli.
Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le
cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces
deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux
golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au
sud, le golfe Saint-Vincent.
Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde,
capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette
ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre
des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de
cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et
toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes
entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs
que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les
opérations commerciales ou les arts mécaniques.
Le _Duncan_ pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à
décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit
plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent
qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait
contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation.
Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un
outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.
Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la
résolution suivante: le _Duncan_ suivrait à la voile le contour
des rivages australiens, en cherchant les traces du _Britannia_;
il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les
dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à
Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.
L’hélice remise en état, le _Duncan_ irait croiser sur les côtes
orientales pour achever la série de ses recherches.
Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter
du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps.
Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise
maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les
dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent
enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au
cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le _Duncan_,
sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa
brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord
amures, au vent des rivages australiens.
Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se
trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le
cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques
encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes,
et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était
enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs
stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa
découverte, en 1802, d’innombrables bandes de _kanguroos_ bondir à
travers les bois et les plaines.
Le lendemain, pendant que le _Duncan_ courait bord sur bord, ses
embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les
accores de la côte.
Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au
trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point
inexploré.
Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme
un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le
rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt
arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de
l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives
verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant
parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là
quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute
la sécheresse d’un continent polaire.
Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service.
Les marins ne s’en plaignirent pas.
Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune
Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux
chercher quelques vestiges du _Britannia_. Mais cette scrupuleuse
exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens
furent aussi muets à cet égard que les terres patagones.
Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait
pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait
ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au
hasard. Pendant la nuit, le _Duncan_ mettait en panne, de manière
à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte
était fouillée avec soin.
Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli,
qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave.
Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du
_Britannia_.
En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la
catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser,
ronger les restes du trois-mâts et les arracher de
l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages
comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les
plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons,
faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte,
avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du
continent.
Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques
Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le
géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du
document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu
même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie,
leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le
précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de
l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le
trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro,
vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables
et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes,
le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes
aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui
sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation
est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille
eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et
arriver à l’océan Indien?
Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces.
L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces
argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le
reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le
major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au
document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par
conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se
brisa le _Britannia_, sur la côte occidentale de l’Australie.
Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette
interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la
captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait
pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir
compte: _où ils seront prisonniers de cruels indigènes_. Mais il
n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur
le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.
Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution
définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du
_Britannia_ ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord
Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches
auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir
courageusement et consciencieusement.
Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du
yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au
rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et
Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question
du salut de leur père allait irrévocablement se décider.
Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente
discussion avait judicieusement démontré que les naufragés
seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût
brisé sur les écueils de la côte orientale.
«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune
fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à
terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!
--Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les
hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient,
et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.
--Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.
Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des
pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux
milles en mer.
L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des
bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant,
doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de
l’Australie.
Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque
d’un navire, et le _Britannia_ pouvait s’être perdu là corps et
biens.
Les passagers du _Duncan_ débarquèrent sans difficulté sur un
rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées
formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts
pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle
sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit
fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un
éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait
cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères
d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures
du massif.
Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et
arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide.
Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva
le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié
de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites
jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le
paisible major, qui n’y tenait pas autrement.
La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait
sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des
buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan
compara aux _glens_ des basses terres d’Écosse, et Paganel aux
landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait
inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du
sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques
constructions de bon augure.
«Un moulin!» s’écria Robert.
À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au
vent.
«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa
longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi
modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes
regards.
--C’est presque un clocher, dit lady Helena.
--Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le
pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.
--Allons au moulin», répliqua Glenarvan.
On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol,
travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect.
La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut
brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un
enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de
chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias
pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu
apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de
terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées
comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un
beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile,
puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une
habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait
avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes
ailes.
En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une
physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux
aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des
étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent
avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y
méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu
de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque
vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las
des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le
bonheur au delà des mers.
Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils
n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs
qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:
«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.
--Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui
offrait le colon.
--Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis
australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison
est la vôtre.»
Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de
si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par
_mistress_ O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les
fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.
Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de
la maison construite en forts madriers disposés horizontalement.
Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs
gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où
s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une
large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis
à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de
ses robustes habitants.
Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef
et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de
raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne
manquait pas.
L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à
l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il
eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de
la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur
repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux
étrangers.
«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.
--Vous? répondit celui-ci fort surpris.
--J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.
Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs
se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady
Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs,
et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme
elle.
On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la
ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed,
large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre
l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande
qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore
raconta son histoire.
C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur
pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y
trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance,
oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs
vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave,
réussit.
Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il
mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées
australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur
pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois
après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.
Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions
d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots
sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un
laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté
une somme nette de quatre-vingts livres sterling.
Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le
servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots
avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation
aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique
son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il
possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins,
et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir
été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être
dans le plus libre pays du monde.
Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de
sincères et franches félicitations.
Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute
confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de
ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne
vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt
immédiat à parler du _Duncan_, de sa présence au cap Bernouilli,
et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable
persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea
d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du _Britannia_.
La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais
entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment
n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous.
Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il
pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les
naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de
l’ouest.
«Maintenant, _mylord_, ajouta-t-il, je vous demanderai quel
intérêt vous avez à m’adresser cette question.»
Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le
voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine
Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient
devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de
retrouver jamais les naufragés du _Britannia_.
De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur
les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui
l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas
un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une
douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait
l’âme de ces hommes généreux que le _Duncan_ venait de porter
inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent
entendre:
«_Mylord_, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est
vivant, il est vivant sur la terre australienne!»
Chapitre VII
_Ayrton_
La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre.
Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:
«Qui parle ainsi? s’écria-t-il.
--Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout
de la table.
--Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.
--Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais
comme vous, _mylord_, moi, un des naufragés du _Britannia!_»
Cette déclaration produisit un indescriptible effet.
Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de
bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena.
John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se
précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer
Ayrton.
C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie,
dont le regard très brillant se perdait sous une arcade
sourcilière profondément enfoncée.
Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son
corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression
écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.