--La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous

franchir ces bancs?

--Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire

pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»

Cependant le _Duncan_, sous son tourmentin, portait à la côte avec

une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles

des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la

terre.

Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse

un bassin plus tranquille. Là, le _Duncan_ se fût trouvé dans une

sûreté relative.

Mais comment passer?

John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que,

l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette.

Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary

Grant pâlit.

«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de

sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss

Grant.

--Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main

du lord à ses yeux humides.

Le _Duncan_ n’était plus qu’à quelques encablures du pied des

bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous

la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux

bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et

l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement

talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces

lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en

un mot, de calmer cette mer tumultueuse?

John Mangles eut une dernière idée.

«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de

l’huile!»

Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il

s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut

apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile;

cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle

lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.

Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses

fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils

contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le

gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les

forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus

des bastingages de tribord et de bâbord.

«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.

En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée

par un mascaret mugissant. C’était l’instant.

«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.

Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des

flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour

ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le _Duncan_ vola sur les

eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà

des redoutables bancs.

Chapitre VI

_Le cap Bernouilli_

Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son

navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond

était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc,

nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le _Duncan_,

après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de

crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du

large.

Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant:

«Merci, John.»

Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls

mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni

lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité

des périls auxquels ils venaient d’échapper.

Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte

le _Duncan_ avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où

reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap

Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les

premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit

aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte

du bord.

En somme, le _Duncan_ n’avait pas trop dévié de sa route: de deux

degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de

latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de

l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap

Bernouilli.

Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le

cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces

deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux

golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au

sud, le golfe Saint-Vincent.

Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde,

capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette

ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre

des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de

cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et

toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes

entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs

que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les

opérations commerciales ou les arts mécaniques.

Le _Duncan_ pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à

décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit

plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent

qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait

contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation.

Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un

outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.

Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la

résolution suivante: le _Duncan_ suivrait à la voile le contour

des rivages australiens, en cherchant les traces du _Britannia_;

il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les

dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à

Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.

L’hélice remise en état, le _Duncan_ irait croiser sur les côtes

orientales pour achever la série de ses recherches.

Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter

du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps.

Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise

maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les

dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent

enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au

cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le _Duncan_,

sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa

brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord

amures, au vent des rivages australiens.

Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se

trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le

cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques

encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes,

et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était

enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs

stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa

découverte, en 1802, d’innombrables bandes de _kanguroos_ bondir à

travers les bois et les plaines.

Le lendemain, pendant que le _Duncan_ courait bord sur bord, ses

embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les

accores de la côte.

Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au

trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point

inexploré.

Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme

un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le

rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt

arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de

l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives

verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant

parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là

quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute

la sécheresse d’un continent polaire.

Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service.

Les marins ne s’en plaignirent pas.

Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune

Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux

chercher quelques vestiges du _Britannia_. Mais cette scrupuleuse

exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens

furent aussi muets à cet égard que les terres patagones.

Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait

pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait

ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au

hasard. Pendant la nuit, le _Duncan_ mettait en panne, de manière

à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte

était fouillée avec soin.

Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli,

qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave.

Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du

_Britannia_.

En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la

catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser,

ronger les restes du trois-mâts et les arracher de

l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages

comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les

plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons,

faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte,

avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du

continent.

Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques

Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le

géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du

document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu

même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie,

leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le

précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de

l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le

trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro,

vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables

et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes,

le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes

aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui

sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation

est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille

eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et

arriver à l’océan Indien?

Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces.

L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces

argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le

reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le

major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au

document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par

conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se

brisa le _Britannia_, sur la côte occidentale de l’Australie.

Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette

interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la

captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait

pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir

compte: _où ils seront prisonniers de cruels indigènes_. Mais il

n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur

le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.

Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution

définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du

_Britannia_ ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord

Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches

auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir

courageusement et consciencieusement.

Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du

yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au

rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et

Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question

du salut de leur père allait irrévocablement se décider.

Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente

discussion avait judicieusement démontré que les naufragés

seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût

brisé sur les écueils de la côte orientale.

«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune

fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à

terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!

--Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les

hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient,

et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.

--Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.

Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des

pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux

milles en mer.

L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des

bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant,

doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de

l’Australie.

Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque

d’un navire, et le _Britannia_ pouvait s’être perdu là corps et

biens.

Les passagers du _Duncan_ débarquèrent sans difficulté sur un

rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées

formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts

pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle

sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit

fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un

éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait

cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères

d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures

du massif.

Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et

arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide.

Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva

le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié

de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites

jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le

paisible major, qui n’y tenait pas autrement.

La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait

sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des

buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan

compara aux _glens_ des basses terres d’Écosse, et Paganel aux

landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait

inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du

sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques

constructions de bon augure.

«Un moulin!» s’écria Robert.

À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au

vent.

«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa

longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi

modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes

regards.

--C’est presque un clocher, dit lady Helena.

--Oui, madame, et si l’un moud le pain du corps, l’autre moud le

pain de l’âme. À ce point de vue ils se ressemblent encore.

--Allons au moulin», répliqua Glenarvan.

On se mit en route. Après une demi-heure de marche, le sol,

travaillé par la main de l’homme, se montra sous un nouvel aspect.

La transition de la contrée stérile à la campagne cultivée fut

brusque. Au lieu de broussailles, des haies vives entouraient un

enclos récemment défriché; quelques bœufs et une demi-douzaine de

chevaux pâturaient dans des prairies entourées de robustes acacias

pris dans les vastes pépinières de l’île Kanguroo. Peu à peu

apparurent des champs couverts de céréales, quelques acres de

terrains hérissés de blonds épis, des meules de foin dressées

comme de grandes ruches, des vergers aux fraîches clôtures, un

beau jardin digne d’Horace, où l’agréable se mêlait à l’utile,

puis des hangars, des communs sagement distribués, enfin une

habitation simple et confortable, que le joyeux moulin dominait

avec son pignon aigu et caressait de l’ombre mobile de ses grandes

ailes.

En ce moment, un homme d’une cinquantaine d’années, d’une

physionomie prévenante, sortit de la maison principale, aux

aboiements de quatre grands chiens qui annonçaient la venue des

étrangers. Cinq beaux et forts garçons, ses fils, le suivirent

avec leur mère, une grande et robuste femme. On ne pouvait s’y

méprendre: cet homme, entouré de sa vaillante famille, au milieu

de ces constructions encore neuves, dans cette campagne presque

vierge, présentait le type accompli du colon irlandais qui, las

des misères de son pays, est venu chercher la fortune et le

bonheur au delà des mers.

Glenarvan et les siens ne s’étaient pas encore présentés, ils

n’avaient eu le temps de décliner ni leurs noms, ni leurs

qualités, que ces cordiales paroles les saluaient déjà:

«Étrangers, soyez les bienvenus dans la maison de Paddy O’Moore.

--Vous êtes irlandais? dit Glenarvan en prenant la main que lui

offrait le colon.

--Je l’ai été, répondit Paddy O’Moore. Maintenant, je suis

australien. Entrez, qui que vous soyez, messieurs, cette maison

est la vôtre.»

Il n’y avait qu’à accepter sans cérémonie une invitation faite de

si bonne grâce. Lady Helena et Mary Grant, conduites par

_mistress_ O’Moore, entrèrent dans l’habitation, pendant que les

fils du colon débarrassaient les visiteurs de leurs armes.

Une vaste salle, fraîche et claire, occupait le rez-de-chaussée de

la maison construite en forts madriers disposés horizontalement.

Quelques bancs de bois rivés aux murailles peintes de couleurs

gaies, une dizaine d’escabeaux, deux bahuts en chêne où

s’étalaient une faïence blanche et des brocs d’étain brillant, une

large et longue table à laquelle vingt convives se seraient assis

à l’aise, formaient un ameublement digne de la solide maison et de

ses robustes habitants.

Le dîner de midi était servi. La soupière fumait entre le rosbeef

et le gigot de mouton, entourés de larges assiettes d’olives, de

raisins et d’oranges; le nécessaire était là; le superflu ne

manquait pas.

L’hôte et l’hôtesse avaient un air si engageant, la table à

l’aspect tentateur était si vaste et si abondamment fournie, qu’il

eût été malséant de ne point s’y asseoir. Déjà les domestiques de

la ferme, les égaux de leur maître, venaient y partager leur

repas. Paddy O’Moore indiqua de la main la place réservée aux

étrangers.

«Je vous attendais, dit-il simplement à lord Glenarvan.

--Vous? répondit celui-ci fort surpris.

--J’attends toujours ceux qui viennent», répondit l’irlandais.

Puis, d’une voix grave, pendant que sa famille et ses serviteurs

se tenaient debout respectueusement, il récita le bénédicité. Lady

Helena se sentit tout émue d’une si parfaite simplicité de mœurs,

et un regard de son mari lui fit comprendre qu’il l’admirait comme

elle.

On fit fête au repas. La conversation s’engagea sur toute la

ligne. D’écossais à irlandais, il n’y a que la main. La Tweed,

large de quelques toises, creuse un fossé plus profond entre

l’Écosse et l’Angleterre que les vingt lieues du canal d’Irlande

qui séparent la vieille Calédonie de la verte Erin. Paddy O’Moore

raconta son histoire.

C’était celle de tous les émigrants que la misère chasse de leur

pays. Beaucoup viennent chercher au loin la fortune, qui n’y

trouvent que déboires et malheurs. Ils accusent la chance,

oubliant d’accuser leur inintelligence, leur paresse et leurs

vices. Quiconque est sobre et courageux, économe et brave,

réussit.

Tel fut et tel était Paddy O’Moore. Il quitta Dundalk, où il

mourait de faim, emmena sa famille vers les contrées

australiennes, débarqua à Adélaïde, dédaigna les travaux du mineur

pour les fatigues moins aléatoires de l’agriculteur, et, deux mois

après, il commença son exploitation, si prospère aujourd’hui.

Tout le territoire de l’Australie du sud est divisé par portions

d’une contenance de quatre-vingts acres chacune. Ces divers lots

sont cédés aux colons par le gouvernement, et par chaque lot un

laborieux agriculteur peut gagner de quoi vivre et mettre de côté

une somme nette de quatre-vingts livres sterling.

Paddy O’Moore savait cela. Ses connaissances agronomiques le

servirent fort. Il vécut, il économisa, et acquit de nouveaux lots

avec les profits du premier. Sa famille prospéra, son exploitation

aussi. Le paysan irlandais devint propriétaire foncier, et quoique

son établissement ne comptât pas encore deux ans d’existence, il

possédait alors cinq cents acres d’un sol vivifié par ses soins,

et cinq cents têtes de bétail. Il était son maître, après avoir

été l’esclave des européens, et indépendant comme on peut l’être

dans le plus libre pays du monde.

Ses hôtes, à ce récit de l’émigrant irlandais, répondirent par de

sincères et franches félicitations.

Paddy O’Moore, son histoire terminée, attendait, sans doute

confidences pour confidences, mais sans les provoquer. Il était de

ces gens discrets qui disent: voilà ce que je suis, mais je ne

vous demande pas qui vous êtes. Glenarvan, lui, avait un intérêt

immédiat à parler du _Duncan_, de sa présence au cap Bernouilli,

et des recherches qu’il poursuivait avec une infatigable

persévérance. Mais, en homme qui va droit au but, il interrogea

d’abord Paddy O’Moore sur le naufrage du _Britannia_.

La réponse de l’irlandais ne fut pas favorable. Il n’avait jamais

entendu parler de ce navire. Depuis deux ans, aucun bâtiment

n’était venu se perdre à la côte, ni au-dessus du cap, ni au-dessous.

Or, la catastrophe datait de deux années seulement. Il

pouvait donc affirmer avec la plus entière certitude que les

naufragés n’avaient pas été jetés sur cette partie des rivages de

l’ouest.

«Maintenant, _mylord_, ajouta-t-il, je vous demanderai quel

intérêt vous avez à m’adresser cette question.»

Alors, Glenarvan raconta au colon l’histoire du document, le

voyage du yacht, les tentatives faites pour retrouver le capitaine

Grant; il ne cacha pas que ses plus chères espérances tombaient

devant des affirmations aussi nettes, et qu’il désespérait de

retrouver jamais les naufragés du _Britannia_.

De telles paroles devaient produire une douloureuse impression sur

les auditeurs de Glenarvan. Robert et Mary étaient là qui

l’écoutaient, les yeux mouillés de larmes. Paganel ne trouvait pas

un mot de consolation et d’espoir. John Mangles souffrait d’une

douleur qu’il ne pouvait adoucir. Déjà le désespoir envahissait

l’âme de ces hommes généreux que le _Duncan_ venait de porter

inutilement à ces lointains rivages, quand ces paroles se firent

entendre:

«_Mylord_, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est

vivant, il est vivant sur la terre australienne!»

Chapitre VII

_Ayrton_

La surprise que produisirent ces paroles ne saurait se dépeindre.

Glenarvan s’était levé d’un bond, et, repoussant son siège:

«Qui parle ainsi? s’écria-t-il.

--Moi, répondit un des serviteurs de Paddy O’Moore, assis au bout

de la table.

--Toi, Ayrton! dit le colon, non moins stupéfait que Glenarvan.

--Moi, répondit Ayrton d’une voix émue, mais ferme, moi, écossais

comme vous, _mylord_, moi, un des naufragés du _Britannia!_»

Cette déclaration produisit un indescriptible effet.

Mary Grant, à demi pâmée par l’émotion, à demi mourante de

bonheur, cette fois, se laissa aller dans les bras de lady Helena.

John Mangles, Robert, Paganel, quittant leur place, se

précipitèrent vers celui que Paddy O’Moore venait de nommer

Ayrton.

C’était un homme de quarante-cinq ans, d’une rude physionomie,

dont le regard très brillant se perdait sous une arcade

sourcilière profondément enfoncée.

Sa vigueur devait être peu commune, malgré la maigreur de son

corps. Il était tout os et tout nerfs, et, suivant une expression

écossaise, il ne perdait pas son temps à faire de la chair grasse.

Les enfants du capitaine Grant · 第 21 / 50 段