--Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son

compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder

une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de

toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse,

écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin

annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute

la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il

part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à

Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver

relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau

continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La

Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au

sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797,

Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement

dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes

du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la

Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même

année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait

sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient

des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il

reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de

longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay

avec le _géographe_ et le _naturaliste_, deux navires français

que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.

--Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.

--Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.

--Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.

--Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui

du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance

des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.

--Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.

--Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du

major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux

voyageurs.

--Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer

que vous avez une mémoire étonnante.

--Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme

si...

--Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la

mémoire des dates et des faits. Voilà tout.

--Vingt-quatre, répéta Robert.

--Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an

après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait

le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne

n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au

rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le

lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser

chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le

capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y

parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les

voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel

Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la

même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la

marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la

ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit

ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et

de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus

heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un

passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur

Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée

au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en

1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune

dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le

trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et

1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la

géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des

colonies.

--Trente-six, dit Robert.

--Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour

mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et

1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846,

dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve

Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852;

Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest

du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive

enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart,

qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le

continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus

tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie

fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne

à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862,

j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science

ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et

Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay,

Howit...

--Cinquante-six! s’écria Robert.

--Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure,

car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy,

ni De Wickam, ni Stokes...

--Assez, fit le major, accablé sous le nombre.

--Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni

Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers...

--Grâce!...

--Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell...

--Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur,

n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue

vaincu.

--Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.

--Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette

bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée

d’artillerie.

--Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux

connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit

fait...

--Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.

--Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.

--Je dis que les incidents relatifs à la découverte de

l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.

--Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.

--Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous

ma carabine? demanda Mac Nabbs.

--À l’instant, major.

--Marché conclu?

--Marché conclu.

--Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient

pas à la France?

--Mais, il me semble...

--Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?

--Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.

--C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui

n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du

croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au

plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.

--Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est

une mauvaise plaisanterie!

--Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est

historique dans le royaume-uni.

--C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et

cela se répète sérieusement?

--Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit

Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous

ignoriez cette particularité?

--Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous

appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas

peur de ce que l’on mange.

--Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en

souriant modestement.

Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson

resta la propriété du major Mac Nabbs.

Chapitre V

_Les colères de l’océan Indien_

Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son

point à midi, annonça que le _Duncan_ se trouvait par 113° 37’ de

longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent,

non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les

séparaient du cap Bernouilli.

Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne

décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors

le _Duncan_ fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement

connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles

dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des

Indes abritée par le continent australien.

On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli

se relèverait à l’horizon.

Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht;

mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer;

peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les

voiles inertes pendirent le long des mâts.

Le _Duncan_, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les

calmes de l’océan.

Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le

soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le

jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon,

paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait

couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles

d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant

l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un

chapeau.

«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre,

mieux vaut absence de vent que vent contraire.

--Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais

précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps.

Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons

qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu

qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.

--Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il

faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après

tout.

--Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.

--Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en

examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith,

apparaissait libre de nuages.

--Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je

ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.

--Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?

--Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à

l’apparence du ciel, _mylord_. Rien n’est plus trompeur. Depuis

deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est

en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne

puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la

mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles.

Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du

pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là

une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones,

les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre

lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.

--John, répondit Glenarvan, le _Duncan_ est un bâtiment solide,

son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons

nous défendre!»

John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct

d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression

anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse

persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de

prudence à son bord.

Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel

n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait

le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la

colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces

lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans

les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.

John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le

ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en

haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine,

sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit.

Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air

étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le

craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le

bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement

des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils

ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert,

apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à

agir.

Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient

des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau

de léopard.

«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.

--Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.

En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier.

Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non

sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant

de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à

conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et

d’adoucir ses mouvements de roulis.

Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au

maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne

pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et

les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de

côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles

furent condamnées.

John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne

quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait

d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.

En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces,

abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique,

et le _storm-glass_ indiquait la tempête.

Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment

secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le

vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il

sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence.

Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument,

résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs

rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres

couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les

voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà

monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme

un alcyon sur leur crête écumante.

Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla

rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette;

quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être

balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si

éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune

capitaine.

«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une

légère accalmie.

--Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez

rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»

Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui

ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au

moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit

tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce

moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la

pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.

«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les

focs!»

Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les

drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas

avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le _Duncan_, dont la

cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa

inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.

Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une

admiration mêlée d’effroi cette lutte du _Duncan_ contre les

flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des

bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les

bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes,

qui se jouaient dans les vents déchaînés.

En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus

des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non

du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le

sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht

donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut

renversé par un coup de barre inattendu. Le _Duncan_ venait en

travers à la lame et ne gouvernait plus.

«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la

passerelle.

--Le navire se couche! répondit Tom Austin.

--Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?

--À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.

John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une

nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient

immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun

mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant

leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma

l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau

d’échappement.

«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.

--L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle

ne fonctionne plus.

--Quoi? Il est impossible de la dégager?

--Impossible.»

Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il

y avait un fait incontestable:

L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus,

s’était échappée par les soupapes.

John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un

auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux

ennemi.

Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan;

puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres

passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.

«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il

faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire

peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.

--Mais nous pouvons être utiles...

--Rentrez, rentrez, _mylord_, il le faut! Il y a des

circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le

veux!»

Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il

fallait que la situation fût suprême.

Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de

l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois

compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec

anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.

«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant

dans le carré.

--Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre

grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de _la tempête_,

au roi qu’il porte à son bord:

«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer

silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»

Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le

navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice

engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins

possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles

et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à

la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de

trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le

vent.

Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un

cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames

envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était

faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut

résister à de pareilles violences?

Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les

portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa

direction première.

Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait

s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne

pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des

manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et

les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là

sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire.

John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.

Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que

la tempête diminuerait au lever du jour.

Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le

vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit

ouragan.

John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il

portait. Le _Duncan_ donnait une bande effroyable; ses épontilles

en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient

fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage

crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la

hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand

mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent

comme de gigantesques albatros.

Le _Duncan_ se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans

direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts

menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait

longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts,

et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient

livrer passage aux flots.

John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin

et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un

travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant

trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai

de misaine et livrée à l’action du vent.

Alors, sous ce morceau de toile, le _Duncan_ laissa porter et se

prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait

ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait

conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait

sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui,

il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un

énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à

l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des

flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait

d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers.

Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que

lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus

le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à

l’avant avec une irrésistible violence.

Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives

d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15

décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un

instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé

par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir,

et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées

dans le nord.

En effet, il pouvait tout craindre. Le _Duncan_, rejeté hors de sa

route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne

pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non

autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.

À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le

yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne

devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or,

la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.

Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un

navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la

tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.

John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en

particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa

gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout,

et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le

_Duncan_ à la côte.

«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, _mylord_.

--Faites, John, répondit Glenarvan.

--Et lady Helena? Miss Grant?

--Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir

sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.

--Je vous avertirai, _mylord_.»

Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout

le danger, le sentaient imminent.

Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs

compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes

sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert,

qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades,

les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il

attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze

heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se

dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une

terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y

courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une

prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit

qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une

telle élévation.

«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.

--C’est mon avis, répondit le second.

--Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.

S’il n’offre pas une passe praticable au _Duncan_, et s’il ne l’y

conduit lui-même, nous sommes perdus.

Les enfants du capitaine Grant · 第 20 / 50 段