îlot inhabité, formé d’une montagne conique qui doit être un
ancien volcan.
L’île Amsterdam, au contraire, à laquelle la chaloupe conduisit
les passagers du _Duncan_, peut avoir douze milles de
circonférence. Elle est habitée par quelques exilés volontaires
qui se sont faits à cette triste existence. Ce sont les gardiens
de la pêcherie, qui appartient, ainsi que l’île, à un certain M
Otovan, négociant de la réunion. Ce souverain, qui n’est pas
encore reconnu par les grandes puissances européennes, se fait là
une liste civile de soixante-quinze à quatre-vingt mille francs,
en pêchant, salant et expédiant un «cheilodactylus», connu moins
savamment sous le nom de morue de mer.
Du reste, cette île Amsterdam était destinée à devenir et à
demeurer française. En effet, elle appartint tout d’abord, par
droit de premier occupant, à M Camin, armateur de Saint-Denis, à
Bourbon; puis elle fut cédée, en vertu d’un contrat international
quelconque, à un polonais, qui la fit cultiver par des esclaves
malgaches. Qui dit polonais dit français, si bien que de polonaise
l’île redevint française entre les mains du sieur Otovan.
Lorsque le _Duncan_ l’accosta, le 6 décembre 1864, sa population
s’élevait à trois habitants, un français et deux mulâtres, tous
les trois commis du négociant-propriétaire. Paganel put donc
serrer la main à un compatriote dans la personne du respectable
M Viot, alors très âgé. Ce «sage vieillard» fit avec beaucoup de
politesse les honneurs de son île. C’était pour lui un heureux
jour que celui où il recevait d’aimables étrangers.
Saint-Pierre n’est fréquenté que par des pêcheurs de phoques, de
rares baleiniers, gens fort grossiers d’habitude, et qui n’ont pas
beaucoup gagné à la fréquentation des chiens de mer.
M Viot présenta ses sujets, les deux mulâtres; ils formaient toute
la population vivante de l’île, avec quelques sangliers baugés à
l’intérieur et plusieurs milliers de pingouins naïfs. La petite
maison où vivaient les trois insulaires était située au fond d’un
port naturel du sud-ouest formé par l’écroulement d’une portion de
la montagne.
Ce fut bien avant le règne d’Otovan Ier que l’île Saint-Pierre
servit de refuge à des naufragés.
Paganel intéressa fort ses auditeurs en commençant son premier
récit par ces mots: _Histoire de deux écossais abandonnés dans
l’île Amsterdam_.
C’était en 1827. Le navire anglais _Palmira_, passant en vue de
l’île, aperçut une fumée qui s’élevait dans les airs. Le capitaine
s’approcha du rivage, et vit bientôt deux hommes qui faisaient des
signaux de détresse. Il envoya son canot à terre, qui recueillit
Jacques Paine, un garçon de vingt-deux ans, et Robert Proudfoot,
âgé de quarante-huit ans. Ces deux infortunés étaient
méconnaissables. Depuis dix-huit mois, presque sans aliments,
presque sans eau douce, vivant de coquillages, pêchant avec un
mauvais clou recourbé, attrapant de temps à autre quelque
marcassin à la course, demeurant jusqu’à trois jours sans manger,
veillant comme des vestales près d’un feu allumé de leur dernier
morceau d’amadou, ne le laissant jamais s’éteindre et l’emportant
dans leurs excursions comme un objet du plus haut prix, ils
vécurent ainsi de misère, de privations, de souffrances. Paine et
Proudfoot avaient été débarqués dans l’île par un schooner qui
faisait la pêche des phoques. Suivant la coutume des pêcheurs, ils
devaient pendant un mois s’approvisionner de peaux et d’huile, en
attendant le retour du schooner. Le schooner ne reparut pas.
Cinq mois après, le _Hope_, qui se rendait à Van-Diemen, vint
atterrir à l’île; mais son capitaine, par un de ces barbares
caprices que rien n’explique, refusa de recevoir les deux
écossais; il repartit sans leur laisser ni un biscuit, ni un
briquet, et certainement les deux malheureux fussent morts avant
peu, si la _Palmira_, passant en vue de l’île Amsterdam, ne les
eût recueillis à son bord.
La seconde aventure que mentionne l’histoire de l’île Amsterdam, --
si pareil rocher peut avoir une histoire, --est celle du
capitaine Péron, un français, cette fois. Cette aventure,
d’ailleurs, débute comme celle des deux écossais et finit de même:
une relâche volontaire dans l’île, un navire qui ne revient pas,
et un navire étranger que le hasard des vents porte sur ce groupe,
après quarante mois d’abandon. Seulement, un drame sanglant marqua
le séjour du capitaine Péron, et offre de curieux points de
ressemblance avec les événements imaginaires qui attendaient à son
retour dans son île le héros de Daniel de Foe.
Le capitaine Péron s’était fait débarquer avec quatre matelots,
deux anglais et deux français; il devait, pendant quinze mois, se
livrer à la chasse des lions marins. La chasse fut heureuse; mais
quand, les quinze mois écoulés, le navire ne reparut pas, lorsque
les vivres s’épuisèrent peu à peu, les relations internationales
devinrent difficiles. Les deux anglais se révoltèrent contre le
capitaine Péron, qui eût péri de leurs mains, sans le secours de
ses compatriotes. À partir de ce moment, les deux partis, se
surveillant nuit et jour, sans cesse armés, tantôt vainqueurs,
tantôt vaincus tour à tour, menèrent une épouvantable existence de
misère et d’angoisses. Et, certainement, l’un aurait fini par
anéantir l’autre, si quelque navire anglais n’eût rapatrié ces
malheureux qu’une misérable question de nationalité divisait sur
un roc de l’océan Indien.
Telles furent ces aventures. Deux fois l’île Amsterdam devint
ainsi la patrie de matelots abandonnés, que la providence sauva
deux fois de la misère et de la mort. Mais, depuis lors, aucun
navire ne s’était perdu sur ces côtes. Un naufrage eût jeté ses
épaves à la grève; des naufragés seraient parvenus aux pêcheries
de M Viot. Or, le vieillard habitait l’île depuis de longues
années, et jamais l’occasion ne s’offrit à lui d’exercer son
hospitalité envers des victimes de la mer. Du _Britannia_ et du
capitaine Grant, il ne savait rien. Ni l’île Amsterdam, ni l’îlot
Saint-Paul, que les baleiniers et pêcheurs visitaient souvent,
n’avaient été le théâtre de cette catastrophe.
Glenarvan ne fut ni surpris ni attristé de sa réponse. Ses
compagnons et lui, dans ces diverses relâches, cherchaient où
n’était pas le capitaine Grant, non où il était. Ils voulaient
constater son absence de ces différents points du parallèle, voilà
tout. Le départ du _Duncan_ fut donc décidé pour le lendemain.
Vers le soir, après une bonne promenade, Glenarvan fit ses adieux
à l’honnête M Viot. Chacun lui souhaita tout le bonheur possible
sur son îlot désert. En retour, le vieillard fit des vœux pour le
succès de l’expédition, et l’embarcation du _Duncan_ ramena ses
passagers à bord.
Chapitre IV
_Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs_
Le 7 décembre, à trois heures du matin, les fourneaux du _Duncan_
ronflaient déjà; on vira au cabestan; l’ancre vint à pic, quitta
le fond sableux du petit port, remonta au bossoir, l’hélice se mit
en mouvement, et le yacht prit le large. Lorsque les passagers
montèrent sur le pont, à huit heures, l’île Amsterdam
disparaissait dans les brumes de l’horizon. C’était la dernière
étape sur la route du trente-septième parallèle, et trois mille
milles la séparaient de la côte australienne. Que le vent d’ouest
tînt bon une douzaine de jours encore, que la mer se montrât
favorable, et le _Duncan_ atteindrait le but de son voyage.
Mary Grant et Robert ne considéraient pas sans émotion ces flots
que le _Britannia_ sillonnait sans doute quelques jours avant son
naufrage. Là, peut-être, le capitaine Grant, son navire déjà
désemparé, son équipage réduit, luttait contre les redoutables
ouragans de la mer des Indes, et se sentait entraîné à la côte
avec une irrésistible force. John Mangles montrait à la jeune
fille les courants indiqués sur les cartes du bord; il lui
expliquait leur direction constante. L’un, entre autres, le
courant traversier de l’océan Indien, porte au continent
australien, et son action se fait sentir de l’ouest à l’est dans
le Pacifique non moins que dans l’Atlantique. Ainsi donc, le
_Britannia_, rasé de sa mâture, démonté de son gouvernail, c’est-à-dire
désarmé contre les violences de la mer et du ciel, avait dû
courir à la côte et s’y briser.
Cependant, une difficulté se présentait ici. Les dernières
nouvelles du capitaine Grant étaient du Callao, 30 mai 1862,
d’après la _mercantile and shipping gazette_. Comment, le 7 juin,
huit jours après avoir quitté la côte du Pérou, le _Britannia_
pouvait-il se trouver dans la mer des Indes? Paganel, consulté à
ce sujet, fit une réponse très plausible, et dont de plus
difficiles se fussent montrés satisfaits.
C’était un soir, le 12 décembre, six jours après le départ de
l’île Amsterdam. Lord et lady Glenarvan, Robert et Mary Grant, le
capitaine John, Mac Nabbs et Paganel, causaient sur la dunette.
Suivant l’habitude, on parlait du _Britannia_, car c’était
l’unique pensée du bord. Or, précisément, la difficulté susdite
fut soulevée incidemment, et eut pour effet immédiat d’enrayer les
esprits sur cette route de l’espérance.
Paganel, à cette remarque inattendue que fit Glenarvan, releva
vivement la tête. Puis, sans répondre, il alla chercher le
document. Lorsqu’il revint, il se contenta de hausser les épaules,
comme un homme honteux d’avoir pu être arrêté un instant par une
«semblable misère.»
«Bon, mon cher ami, dit Glenarvan, mais faites-nous au moins une
réponse.
--Non, répondit Paganel, je ferai une question seulement, et je
l’adresserai au capitaine John.
--Parlez, Monsieur Paganel, dit John Mangles.
--Un navire bon marcheur peut-il traverser en un mois toute la
partie de l’océan Pacifique comprise entre l’Amérique et
l’Australie?
--Oui, en faisant deux cents milles par vingt-quatre heures.
--Est-ce une marche extraordinaire?
--Nullement. Les clippers à voiles obtiennent souvent des
vitesses supérieures.
--Eh bien, reprit Paganel, au lieu de lire «7 juin» sur le
document, supposez que la mer ait rongé un chiffre de cette date,
lisez «17 juin» ou «27 juin», et tout s’explique.
--En effet, répondit lady Helena, du 31 mai au 27 juin...
--Le capitaine Grant a pu traverser le Pacifique et se trouver
dans la mer des Indes!»
Un vif sentiment de satisfaction accueillit cette conclusion de
Paganel.
«Encore un point éclairci! dit Glenarvan, et grâce à notre ami. Il
ne nous reste donc plus qu’à atteindre l’Australie, et à
rechercher les traces du _Britannia_ sur sa côte occidentale.
--Ou sa côte orientale, dit John Mangles.
--En effet, vous avez raison, John. Rien n’indique dans le
document que la catastrophe ait eu lieu plutôt sur les rivages de
l’ouest que sur ceux de l’est. Nos recherches devront donc porter
à ces deux points où l’Australie est coupée par le trente-septième
parallèle.
--Ainsi, _mylord_, dit la jeune fille, il y a doute à cet égard?
--Oh! Non, miss, se hâta de répondre John Mangles, qui voulut
dissiper cette appréhension de Mary Grant. Son honneur voudra bien
remarquer que si le capitaine Grant eût atterri aux rivages est de
l’Australie, il aurait presque aussitôt trouvé secours et
assistance. Toute cette côte est anglaise, pour ainsi dire, et
peuplée de colons. L’équipage du _Britannia_ n’avait pas dix
milles à faire pour rencontrer des compatriotes.
--Bien, capitaine John, répliqua Paganel. Je me range à votre
opinion. À la côte orientale, à la baie Twofold, à la ville
d’Eden, Harry Grant eût non seulement reçu asile dans une colonie
anglaise, mais les moyens de transport ne lui auraient pas manqué
pour retourner en Europe.
--Ainsi, dit lady Helena, les naufragés n’ont pu trouver les
mêmes ressources sur cette partie de l’Australie vers laquelle le
_Duncan_ nous mène?
--Non, madame, répondit Paganel, la côte est déserte. Nulle voie
de communication ne la relie à Melbourne ou Adélaïde. Si le
_Britannia_ s’est perdu sur les récifs qui la bordent, tout
secours lui a manqué, comme s’il se fût brisé sur les plages
inhospitalières de l’Afrique.
--Mais alors, demanda Mary Grant, qu’est devenu mon père, depuis
deux ans?
--Ma chère Mary, répondit Paganel, vous tenez pour certain,
n’est-il pas vrai, que le capitaine Grant a gagné la terre
australienne après son naufrage?
--Oui, Monsieur Paganel, répondit la jeune fille.
--Eh bien, une fois sur ce continent, qu’est devenu le capitaine
Grant? Les hypothèses ici ne sont pas nombreuses. Elles se
réduisent à trois. Ou Harry Grant et ses compagnons ont atteint
les colonies anglaises, ou ils sont tombés aux mains des
indigènes, ou enfin ils se sont perdus dans les immenses solitudes
de l’Australie.»
Paganel se tut, et chercha dans les yeux de ses auditeurs une
approbation de son système.
«Continuez, Paganel, dit lord Glenarvan.
--Je continue, répondit Paganel; et d’abord, je repousse la
première hypothèse. Harry Grant n’a pu arriver aux colonies
anglaises, car son salut était assuré, et depuis longtemps déjà il
serait auprès de ses enfants dans sa bonne ville de Dundee.
--Pauvre père! Murmura Mary Grant, depuis deux ans séparé de
nous!
--Laisse parler Monsieur Paganel, ma sœur, dit Robert, il finira
par nous apprendre...
--Hélas! Non, mon garçon! Tout ce que je puis affirmer, c’est que
le capitaine Grant est prisonnier des australiens, ou...
--Mais ces indigènes, demanda vivement lady Glenarvan, sont-ils?...
--Rassurez-vous, madame, répondit le savant, qui comprit la
pensée de lady Helena, ces indigènes sont sauvages, abrutis, au
dernier échelon de l’intelligence humaine, mais de mœurs douces,
et non sanguinaires comme leurs voisins de la Nouvelle Zélande.
S’ils ont fait prisonniers les naufragés du _Britannia_, ils n’ont
jamais menacé leur existence, vous pouvez m’en croire. Tous les
voyageurs sont unanimes sur ce point que les australiens ont
horreur de verser le sang, et maintes fois ils ont trouvé en eux
de fidèles alliés pour repousser l’attaque des bandes de convicts,
bien autrement cruels.
--Vous entendez ce que dit Monsieur Paganel, reprit lady Helena
en s’adressant à Mary Grant. Si votre père est entre les mains des
indigènes, ce que fait pressentir d’ailleurs le document, nous le
retrouverons.
--Et s’il est perdu dans cet immense pays? répondit la jeune
fille dont les regards interrogeaient Paganel.
--Eh bien! s’écria le géographe d’un ton confiant, nous le
retrouverons encore! N’est-ce pas, mes amis?
--Sans doute, répondit Glenarvan, qui voulut donner à la
conversation une moins triste allure. Je n’admets pas qu’on se
perde...
--Ni moi non plus, répliqua Paganel.
--Est-ce grand, l’Australie? demanda Robert.
--L’Australie, mon garçon, a quelque chose comme sept cent
soixante-quinze millions d’hectares, autant dire les quatre
cinquièmes de l’Europe.
--Tant que cela? dit le major.
--Oui, Mac Nabbs, à un yard près. Croyez-vous qu’un pareil pays
ait le droit de prendre la qualification de «continent» que le
document lui donne?
--Certes, Paganel.
--J’ajouterai, reprit le savant, que l’on cite peu de voyageurs
qui se soient perdus dans cette vaste contrée. Je crois même que
Leichardt est le seul dont le sort soit ignoré, et encore j’avais
été informé à la société de géographie, quelque temps avant mon
départ, que Mac Intyre croyait avoir retrouvé ses traces.
--Est-ce que l’Australie n’a pas été parcourue dans toutes ses
parties? demanda lady Glenarvan.
--Non, madame, répondit Paganel, tant s’en faut! Ce continent
n’est pas mieux connu que l’intérieur de l’Afrique, et, cependant,
ce n’est pas faute de voyageurs entreprenants. De 1606 jusqu’en
1862, plus de cinquante, à l’intérieur et sur les côtes, ont
travaillé à la reconnaissance de l’Australie.
--Oh! cinquante, dit le major d’un air de doute.
--Oui! Mac Nabbs, tout autant. J’entends parler des marins qui
ont délimité les rivages australiens au milieu des dangers d’une
navigation inconnue, et des voyageurs qui se sont lancés à travers
ce continent.
--Néanmoins, cinquante, c’est beaucoup dire, répliqua le major.
--Et j’irai plus loin, Mac Nabbs, reprit le géographe, toujours
excité par la contradiction.
--Allez plus loin, Paganel.
--Si vous m’en défiez, je vous citerai ces cinquante noms sans
hésiter.
--Oh! fit tranquillement le major. Voilà bien les savants! Ils ne
doutent de rien.
--Major, dit Paganel, pariez-vous votre carabine de Purdey Moore
et Dickson contre ma longue-vue de Secretan?
--Pourquoi pas, Paganel, si cela vous fait plaisir? répondit Mac
Nabbs.
--Bon! Major, s’écria le savant, voilà une carabine avec laquelle
vous ne tuerez plus guère de chamois ou de renards, à moins que je
ne vous la prête, ce que je ferai toujours avec plaisir!
--Paganel, répondit sérieusement le major, quand vous aurez
besoin de ma longue-vue, elle sera toujours à votre disposition.
--Commençons donc, répliqua Paganel. Mesdames et messieurs, vous
composez la galerie qui nous juge. Toi, Robert, tu marqueras les
points.»
Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles,
que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe.
Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les
conduisait le _Duncan_, et son histoire ne pouvait venir plus à
propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours
de mnémotechnie.
» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes
muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent
cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue.
On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux
cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique,
mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au
sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais.
Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive
donc au XVIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur
espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de
Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du
groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne
discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à
un autre.
--Un, dit Robert.
--Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en
second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la
reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais
Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte.
Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de
latitude, et lui donna le nom d’_Eendracht_, que portait son
navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618,
Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres
d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de
son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin
descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De
Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes
de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant
Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste
échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le
célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit
rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général
de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui
de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait
que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux,
et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas
garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à
l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À
quel nombre sommes-nous?
--À dix, répondit Robert.
--Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux
anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un
des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier,
après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères,
arriva sur le navire le _Cygnet_ au rivage nord-ouest de la
Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec
les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur
intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à
la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier,
mais en commandant du _Roebuck_, un bâtiment de la marine royale.
Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande
n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne
pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle,
de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors
apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine
Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux
émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James
Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la
première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à
Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit
navire l’_Endeavour_ dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant
reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte
ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes
nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le
_Botany-Bay_ actuel. Ses relations avec des naturels à demi
abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par
16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’_Endeavour_
toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger
de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la
mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire
allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail,
engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook
put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une
rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que
durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des
communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent
peu, et remirent à la voile. L’_Endeavour_ continua sa route vers
le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la
Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux
dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la
mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit
existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et,
prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de
côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique
de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin
commandait l’_Aventure_ et la _Résolution_; le capitaine Furneaux
alla sur l’_Aventure_ reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen,
et revint en supposant qu’elle faisait partie de la
Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième
voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la _Résolution_ et la
_Découverte_ dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen,
et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus
tard, mourir aux îles Sandwich.
--C’était un grand homme, dit Glenarvan.