bord. Mary Grant se plaisait à la disposer de ses mains, à
l’embellir. Elle lui avait été cédée par Mr Olbinett, qui
partageait actuellement la chambre de _mistress_ Olbinett. Cette
cabine confinait au fameux numéro six, retenu à bord du _Scotia_
par Jacques Paganel.
Le savant géographe s’y tenait presque toujours enfermé. Il
travaillait du matin au soir à un ouvrage intitulé: _Sublimes
impressions d’un géographe dans la Pampasie argentine_. On
l’entendait essayer d’une voix émue ses périodes élégantes avant
de les confier aux blanches pages de son calepin, et plus d’une
fois, infidèle à Clio, la muse de l’histoire, il invoqua dans ses
transports la divine Calliope, qui préside aux grandes choses
épiques.
Paganel, d’ailleurs, ne s’en cachait pas. Les chastes filles
d’Apollon quittaient volontiers pour lui les sommets du Parnasse
ou de l’Hélicon. Lady Helena lui en faisait ses sincères
compliments.
Le major le félicitait aussi de ces visites mythologiques.
«Mais surtout, ajoutait-il, pas de distractions, mon cher Paganel,
et si, par hasard, il vous prend fantaisie d’apprendre
l’australien, n’allez pas l’étudier dans une grammaire chinoise!»
Les choses allaient donc parfaitement à bord. Lord et lady
Glenarvan observaient avec intérêt John Mangles et Mary Grant. Ils
n’y trouvaient rien à redire, et, décidément, puisque John ne
parlait point, mieux valait n’y pas prendre garde.
«Que pensera le capitaine Grant? dit un jour Glenarvan à lady
Helena.
--Il pensera que John est digne de Mary, mon cher Edward, et il
ne se trompera pas.»
Cependant, le yacht marchait rapidement vers son but. Cinq jours
après avoir perdu de vue le cap Corrientes, le 16 novembre, de
belles brises d’ouest se firent sentir, celles-là mêmes dont
s’accommodent fort les navires qui doublent la pointe africaine
contre les vents réguliers du sud-est. Le _Duncan_ se couvrit de
toiles, et sous sa misaine, sa brigantine, son hunier, son
perroquet, ses bonnettes, ses voiles de flèche et d’étais, il
courut bâbord amures avec une audacieuse rapidité. C’est à peine
si son hélice mordait sur les eaux fuyantes que coupait son
étrave, et il semblait qu’il luttait alors avec les yachts de
course du royal-thames-club.
Le lendemain, l’océan se montra couvert d’immenses goémons,
semblable à un vaste étang obstrué par les herbes. On eût dit une
de ces mers de sargasses formées de tous les débris d’arbres et de
plantes arrachés aux continents voisins. Le commandant Maury les a
spécialement signalées à l’attention des navigateurs. Le _Duncan_
paraissait glisser sur une longue prairie que Paganel compara
justement aux pampas, et sa marche fut un peu retardée.
Vingt-quatre heures après, au lever du jour, la voix du matelot de
vigie se fit entendre.
«Terre! Cria-t-il.
--Dans quelle direction? demanda Tom Austin, qui était de quart.
--Sous le vent à nous», répondit le matelot.
À ce cri toujours émotionnant, le pont du yacht se peupla
subitement. Bientôt une longue-vue sortit de la dunette et fut
immédiatement suivie de Jacques Paganel. Le savant braqua son
instrument dans la direction indiquée, et ne vit rien qui
ressemblât à une terre.
«Regardez dans les nuages, lui dit John Mangles.
--En effet, répondit Paganel, on dirait une sorte de pic presque
imperceptible encore.
--C’est Tristan d’Acunha, reprit John Mangles.
--Alors, si j’ai bonne mémoire, répliqua le savant, nous devons
en être à quatre-vingts milles, car le pic de Tristan, haut de
sept mille pieds, est visible à cette distance.
--Précisément», répondit le capitaine John.
Quelques heures plus tard, le groupe d’îles très hautes et très
escarpées fut parfaitement visible à l’horizon. Le piton conique
de Tristan se détachait en noir sur le fond resplendissant du
ciel, tout bariolé des rayons du soleil levant. Bientôt l’île
principale se dégagea de la masse rocheuse, au sommet d’un
triangle incliné vers le nord-est.
Tristan d’Acunha est située par 37° 8’ de latitude australe, et
10° 44’ de longitude à l’ouest du méridien de Greenwich. À dix-huit
milles au sud-ouest, l’île Inaccessible, et à dix milles au
sud-est, l’île du Rossignol, complètent ce petit groupe isolé dans
cette partie de l’Atlantique.
Vers midi, on releva les deux principaux amers qui servent aux
marins de point de reconnaissance, savoir, à un angle de l’île
Inaccessible, une roche qui figure fort exactement un bateau sous
voile, et, à la pointe nord de l’île du Rossignol, deux îlots
semblables à un fortin en ruine. À trois heures, le _Duncan_
donnait dans la baie Falmouth de Tristan d’Acunha, que la pointe
de Help ou de Bon-Secours abrite contre les vents d’ouest.
Là, dormaient à l’ancre quelques baleiniers occupés de la pêche
des phoques et autres animaux marins, dont ces côtes offrent
d’innombrables échantillons.
John Mangles s’occupa de chercher un bon mouillage, car ces rades
foraines sont très dangereuses par les coups de vents de nord-ouest
et de nord, et, précisément à cette place, le brick anglais
_Julia_ se perdit corps et biens, en 1829. Le _Duncan_ s’approcha
à un demi-mille du rivage, et mouilla par vingt brasses sur fond
de roches. Aussitôt, passagères et passagers s’embarquèrent dans
le grand canot et prirent pied sur un sable fin et noir,
impalpable débris des roches calcinées de l’île.
La capitale de tout le groupe de Tristan d’Acunha consiste en un
petit village situé au fond de la baie sur un gros ruisseau fort
murmurant. Il y avait là une cinquantaine de maisons assez propres
et disposées avec cette régularité géométrique qui paraît être le
dernier mot de l’architecture anglaise. Derrière cette ville en
miniature s’étendaient quinze cents hectares de plaines, bornées
par un immense remblai de laves; au-dessus de ce plateau, le piton
conique montait à sept mille pieds dans les airs.
Lord Glenarvan fut reçu par un gouverneur qui relève de la colonie
anglaise du Cap. Il s’enquit immédiatement d’Harry Grant et du
_Britannia_.
Ces noms étaient entièrement inconnus. Les îles Tristan d’Acunha
sont hors de la route des navires, et par conséquent peu
fréquentées. Depuis le célèbre naufrage du _Blendon-Hall_, qui
toucha en 1821 sur les rochers de l’île Inaccessible, deux
bâtiments avaient fait côte à l’île principale, le _Primauguet_ en
1845, et le trois-mâts américain _Philadelphia_ en 1857. La
statistique acunhienne des sinistres maritimes se bornait à ces
trois catastrophes.
Glenarvan ne s’attendait pas à trouver des renseignements plus
précis, et il n’interrogeait le gouverneur de l’île que par acquit
de conscience.
Il envoya même les embarcations du bord faire le tour de l’île,
dont la circonférence est de dix-sept milles au plus. Londres ou
Paris n’y tiendrait pas, quand même elle serait trois fois plus
grande.
Pendant cette reconnaissance, les passagers du _Duncan_ se
promenèrent dans le village et sur les côtes voisines. La
population de Tristan d’Acunha ne s’élève pas à cent cinquante
habitants. Ce sont des anglais et des américains mariés à des
négresses et à des hottentotes du Cap, qui ne laissent rien à
désirer sous le rapport de la laideur. Les enfants de ces ménages
hétérogènes présentaient un mélange très désagréable de la roideur
saxonne et de la noirceur africaine.
Cette promenade de touristes, heureux de sentir la terre ferme
sous leurs pieds, se prolongea sur le rivage auquel confine la
grande plaine cultivée qui n’existe que dans cette partie de
l’île. Partout ailleurs, la côte est faite de falaises de laves,
escarpées et arides. Là, d’énormes albatros et des pingouins
stupides se comptent par centaines de mille.
Les visiteurs, après avoir examiné ces roches d’origine ignée,
remontèrent vers la plaine; des sources vives et nombreuses,
alimentées par les neiges éternelles du cône, murmuraient çà et
là; de verts buissons où l’œil comptait presque autant de
passereaux que de fleurs, égayaient le sol; un seul arbre, sorte
de phylique, haut de vingt pieds, et le «tusseh», plante
arundinacée gigantesque, à tige ligneuse, sortaient du verdoyant
pâturage; une acène sarmenteuse à graine piquante, des lomaries
robustes à filaments enchevêtrés, quelques plantes frutescentes
très vivaces, des ancérines dont les parfums balsamiques
chargeaient la brise de senteurs pénétrantes, des mousses, des
céleris sauvages et des fougères formaient une flore peu
nombreuse, mais opulente. On sentait qu’un printemps éternel
versait sa douce influence sur cette île privilégiée.
Paganel soutint avec enthousiasme que c’était là cette fameuse
Ogygie chantée par Fénelon. Il proposa à lady Glenarvan de
chercher une grotte, de succéder à l’aimable Calypso, et ne
demanda d’autre emploi pour lui-même que d’être «une des nymphes
qui la servaient.»
Ce fut ainsi que, causant et admirant, les promeneurs revinrent au
yacht à la nuit tombante; aux environs du village paissaient des
troupeaux de bœufs et de moutons; les champs de blé, de maïs, et
de plantes potagères importées depuis quarante ans, étalaient
leurs richesses jusque dans les rues de la capitale.
Au moment où lord Glenarvan rentrait à son bord, les embarcations
du _Duncan_ ralliaient le yacht.
Elles avaient fait en quelques heures le tour de l’île. Aucune
trace du _Britannia_ ne s’était rencontrée sur leur parcours. Ce
voyage de circumnavigation ne produisit donc d’autre résultat que
de faire rayer définitivement l’île Tristan du programme des
recherches.
Le _Duncan_ pouvait, dès lors, quitter ce groupe d’îles africaines
et continuer sa route à l’est.
S’il ne partit pas le soir même, c’est que Glenarvan autorisa son
équipage à faire la chasse aux phoques innombrables, qui, sous le
nom de veaux, de lions, d’ours et d’éléphants marins, encombrent
les rivages de la baie Falmouth. Autrefois, les baleines franches
se plaisaient dans les eaux de l’île; mais tant de pêcheurs les
avaient poursuivies et harponnées, qu’il en restait à peine.
Les amphibies, au contraire, s’y rencontraient par troupeaux.
L’équipage du yacht résolut d’employer la nuit à les chasser, et
le jour suivant à faire une ample provision d’huile.
Aussi le départ du _Duncan_ fut-il remis au surlendemain 20
novembre.
Pendant le souper, Paganel donna quelques détails sur les îles
Tristan qui intéressèrent ses auditeurs. Ils apprirent que ce
groupe, découvert en 1506 par le portugais Tristan d’Acunha, un
des compagnons d’Albuquerque, demeura inexploré pendant plus d’un
siècle. Ces îles passaient, non sans raison, pour des nids à
tempêtes, et n’avaient pas meilleure réputation que les Bermudes.
Donc, on ne les approchait guère, et jamais navire n’y
atterrissait, qui n’y fût jeté malgré lui par les ouragans de
l’Atlantique.
En 1697, trois bâtiments hollandais de la compagnie des Indes y
relâchèrent, et en déterminèrent les coordonnées, laissant au
grand astronome Halley le soin de revoir leurs calculs en l’an
1700. De 1712 à 1767, quelques navigateurs français en eurent
connaissance, et principalement La Pérouse, que ses instructions y
conduisirent pendant son célèbre voyage de 1785.
Ces îles, si peu visitées jusqu’alors, étaient demeurées désertes,
quand, en 1811, un américain, Jonathan Lambert, entreprit de les
coloniser. Lui et deux compagnons y abordèrent au mois de janvier,
et firent courageusement leur métier de colons. Le gouverneur
anglais du cap de Bonne-Espérance, ayant appris qu’ils
prospéraient, leur offrit le protectorat de l’Angleterre. Jonathan
accepta, et hissa sur sa cabane le pavillon britannique. Il
semblait devoir régner paisiblement sur «ses peuples», composés
d’un vieil italien et d’un mulâtre portugais, quand, un jour, dans
une reconnaissance des rivages de son empire, il se noya ou fut
noyé, on ne sait trop. 1816 arriva. Napoléon fut emprisonné à
Sainte-Hélène, et, pour le mieux garder, l’Angleterre établit une
garnison à l’île de l’Ascension, et une autre à Tristan d’Acunha.
La garnison de Tristan consistait en une compagnie d’artillerie du
Cap et un détachement de hottentots. Elle y resta jusqu’en 1821,
et, à la mort du prisonnier de Sainte-Hélène, elle fut rapatriée
au Cap.
«Un seul européen, ajouta Paganel, un caporal, un écossais...
--Ah! Un écossais! dit le major, que ses compatriotes
intéressaient toujours plus spécialement.
--Il se nommait William Glass, répondit Paganel, et resta dans
l’île avec sa femme et deux hottentots. Bientôt, deux anglais, un
matelot et un pêcheur de la Tamise, ex-dragon dans l’armée
argentine, se joignirent à l’écossais, et enfin en 1821, un des
naufragés du _Blendon-Hall_, accompagné de sa jeune femme, trouva
refuge dans l’île Tristan. Ainsi donc, en 1821, l’île comptait six
hommes et deux femmes. En 1829, elle eut jusqu’à sept hommes, six
femmes et quatorze enfants.
En 1835, le chiffre s’élevait à quarante, et maintenant il est
triplé.
--Ainsi commencent les nations, dit Glenarvan.
Pendant la nuit, l’équipage du _Duncan_ fit bonne chasse, et une
cinquantaine de gros phoques passèrent de vie à trépas. Après
avoir autorisé la chasse, Glenarvan ne pouvait en interdire le
profit. La journée suivante fut donc employée à recueillir l’huile
et à préparer les peaux de ces lucratifs amphibies. Les passagers
employèrent naturellement ce second jour de relâche à faire une
nouvelle excursion dans l’île. Glenarvan et le major emportèrent
leur fusil pour tâter le gibier acunhien.
Pendant cette promenade, on poussa jusqu’au pied de la montagne,
sur un sol semé de débris décomposés, de scories, de laves
poreuses et noires, et de tous les détritus volcaniques. Le pied
du mont sortait d’un chaos de roches branlantes. Il était
difficile de se méprendre sur la nature de l’énorme cône, et le
capitaine anglais Carmichaël avait eu raison de le reconnaître
pour un volcan éteint.
Les chasseurs aperçurent quelques sangliers. L’un d’eux tomba
frappé sous la balle du major. Glenarvan se contenta d’abattre
plusieurs couples de perdrix noires dont le cuisinier du bord
devait faire un excellent salmis. Une grande quantité de chèvres
furent entrevues au sommet des plateaux élevés.
Quant aux chats sauvages, fiers, hardis et robustes, redoutables
aux chiens eux-mêmes, ils pullulaient et promettaient de faire un
jour des bêtes féroces très distinguées.
À huit heures, tout le monde était de retour à bord, et, dans la
nuit, le _Duncan_ quittait l’île Tristan d’Acunha, qu’il ne devait
plus revoir.
Chapitre III
_L’île Amsterdam_
L’intention de John Mangles était d’aller faire du charbon au cap
Espérance. Il dut donc s’écarter un peu du trente-septième
parallèle et remonter de deux degrés vers le nord. Le _Duncan_ se
trouvait au-dessous de la zone des vents alizés et rencontra de
grandes brises de l’ouest très favorables à sa marche. En moins de
six jours, il franchit les treize cents milles qui séparent
Tristan d’Acunha de la pointe africaine. Le 24 novembre, à trois
heures du soir, on eut connaissance de la montagne de la Table, et
un peu plus tard John releva la montagne des Signaux, qui marque
l’entrée de la baie. Il y donna vers huit heures, et jeta l’ancre
dans le port du Cap-Town.
Paganel, en sa qualité de membre de la société de géographie, ne
pouvait ignorer que l’extrémité de l’Afrique fut entrevue pour la
première fois en 1486 par l’amiral portugais Barthélemy Diaz, et
doublée seulement en 1497 par le célèbre Vasco De Gama. Et comment
Paganel l’aurait-il ignoré, puisque Camoëns chanta dans ses
_lusiades_ la gloire du grand navigateur? Mais à ce propos il fit
une remarque curieuse: c’est que si Diaz, en 1486, six ans avant
le premier voyage de Christophe Colomb, eût doublé le cap de
Bonne-Espérance, la découverte de l’Amérique aurait pu être
indéfiniment retardée. En effet, la route du cap était la plus
courte et la plus directe pour aller aux Indes orientales. Or, en
s’enfonçant vers l’ouest, que cherchait le grand marin génois,
sinon à abréger les voyages au pays des épices?
Donc, le cap une fois doublé, son expédition demeurait sans but,
et il ne l’eût probablement pas entreprise.
La ville du Cap, située au fond de Cap-Bay, fut fondée en 1652 par
le hollandais Van Riebeck.
C’était la capitale d’une importante colonie, qui devint
décidément anglaise après les traités de 1815. Les passagers du
_Duncan_ profitèrent de leur relâche pour la visiter.
Ils n’avaient que douze heures à dépenser en promenade, car un
jour suffisait au capitaine John pour renouveler ses
approvisionnements, et il voulait repartir le 26, dès le matin.
Il n’en fallut pas davantage, d’ailleurs, pour parcourir les cases
régulières de cet échiquier qui s’appelle Cap-Town, sur lequel
trente mille habitants, les uns blancs et les autres noirs, jouent
le rôle de rois, de reines, de cavaliers, de pions, de fous peut-être.
C’est ainsi, du moins, que s’exprima Paganel. Quand on a vu
le château qui s’élève au sud-est de la ville, la maison et le
jardin du gouvernement, la bourse, le musée, la croix de pierre
plantée par Barthélemy Diaz au temps de sa découverte, et
lorsqu’on a bu un verre de pontai, le premier cru des vins de
Constance, il ne reste plus qu’à partir. C’est ce que firent les
voyageurs, le lendemain, au lever du jour. Le _Duncan_ appareilla
sous son foc, sa trinquette, sa misaine, son hunier, et quelques
heures après il doublait ce fameux cap des Tempêtes, auquel
l’optimiste roi de Portugal, Jean II, donna fort maladroitement le
nom de Bonne-Espérance.
Deux mille neuf cents milles à franchir entre le Cap et l’île
Amsterdam, par une belle mer, et sous une brise bien faite,
c’était l’affaire d’une dizaine de jours. Les navigateurs, plus
favorisés que les voyageurs des pampas, n’avaient pas à se
plaindre des éléments. L’air et l’eau, ligués contre eux en terre
ferme, se réunissaient alors pour les pousser en avant.
«Ah! La mer! La mer! répétait Paganel, c’est le champ par
excellence où s’exercent les forces humaines, et le vaisseau est
le véritable véhicule de la civilisation! Réfléchissez, mes amis.
Si le globe n’eût été qu’un immense continent, on n’en connaîtrait
pas encore la millième partie au XIXe siècle! Voyez ce qui se
passe à l’intérieur des grandes terres. Dans les steppes de la
Sibérie, dans les plaines de l’Asie centrale, dans les déserts de
l’Afrique, dans les prairies de l’Amérique, dans les vastes
terrains de l’Australie, dans les solitudes glacées des pôles,
l’homme ose à peine s’y aventurer, le plus hardi recule, le plus
courageux succombe. On ne peut passer. Les moyens de transports
sont insuffisants. La chaleur, les maladies, la sauvagerie des
indigènes, forment autant d’infranchissables obstacles. Vingt
milles de désert séparent plus les hommes que cinq cent milles
d’océan! on est voisin d’une côte à une autre; étranger, pour peu
qu’une forêt vous sépare!
L’Angleterre confine à l’Australie, tandis que l’Égypte, par
exemple, semble être à des millions de lieues du Sénégal, et
Péking aux antipodes de Saint-Pétersbourg! La mer se traverse
aujourd’hui plus aisément que le moindre Sahara, et c’est grâce à
elle, comme l’a fort justement dit un savant américain, qu’une
parenté universelle s’est établie entre toutes les parties du
monde.»
Paganel parlait avec chaleur, et le major lui-même ne trouva pas à
reprendre un seul mot de cet hymne à l’océan. Si, pour retrouver
Harry Grant, il eût fallu suivre à travers un continent la ligne
du trente-septième parallèle, l’entreprise n’aurait pu être
tentée; mais la mer était là pour transporter les courageux
chercheurs d’une terre à l’autre, et, le 6 décembre, aux premières
lueurs du jour, elle laissa une montagne nouvelle émerger du sein
de ses flots.
C’était l’île Amsterdam, située par 37° 47’ de latitude, et 77°
24’ de longitude, dont le cône élevé est, par un temps serein,
visible à cinquante milles. À huit heures, sa forme encore
indéterminée reproduisait assez exactement l’aspect de Ténériffe.
«Et par conséquent, dit Glenarvan, elle ressemble à Tristan
d’Acunha.
--Très judicieusement conclu, répondit Paganel, d’après cet
axiome géométrographique, que deux îles semblables à une troisième
se ressemblent entre elles. J’ajouterai que, comme Tristan
d’Acunha, l’île Amsterdam est et a été également riche en phoques
et en Robinsons.
--Il y a donc des Robinsons partout? demanda lady Helena.
--Ma foi, madame, répondit Paganel, je connais peu d’îles qui
n’aient eu leur aventure en ce genre, et le hasard avait déjà
réalisé bien avant lui le roman de votre immortel compatriote,
Daniel de Foe.
--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, voulez-vous me permettre de
vous faire une question?
--Deux, ma chère miss, et je m’engage à y répondre.
--Eh bien, reprit la jeune fille, est-ce que vous vous
effrayeriez beaucoup à l’idée d’être abandonné dans une île
déserte?
--Moi! s’écria Paganel.
--Allons, mon ami, dit le major, n’allez pas avouer que c’est
votre plus cher désir!
--Je ne prétends pas cela, répliqua le géographe, mais, enfin,
l’aventure ne me déplairait pas trop. Je me referais une vie
nouvelle. Je chasserais, je pêcherais, j’élirais domicile dans une
grotte l’hiver, sur un arbre l’été; j’aurais des magasins pour mes
récoltes; enfin je coloniserais mon île.
--À vous tout seul?
--À moi tout seul, s’il le fallait. D’ailleurs, est-on jamais
seul au monde? Ne peut-on choisir des amis dans la race animale,
apprivoiser un jeune chevreau, un perroquet éloquent, un singe
aimable? Et si le hasard vous envoie un compagnon, comme le fidèle
Vendredi, que faut-il de plus pour être heureux? Deux amis sur un
rocher, voilà le bonheur! Supposez le major et moi...
--Merci, répondit le major, je n’ai aucun goût pour les rôles de
Robinson, et je les jouerais fort mal.
--Cher Monsieur Paganel, répondit lady Helena, voilà encore votre
imagination qui vous emporte dans les champs de la fantaisie. Mais
je crois que la réalité est bien différente du rêve. Vous ne
songez qu’à ces Robinsons imaginaires soigneusement jetés dans une
île bien choisie, et que la nature traite en enfants gâtés! Vous
ne voyez que le beau côté des choses!
--Quoi! Madame, vous ne pensez pas qu’on puisse être heureux dans
une île déserte?
--Je ne le crois pas. L’homme est fait pour la société, non pour
l’isolement. La solitude ne peut engendrer que le désespoir. C’est
une question de temps. Que d’abord les soucis de la vie
matérielle, les besoins de l’existence, distraient le malheureux à
peine sauvé des flots, que les nécessités du présent lui dérobent
les menaces de l’avenir, c’est possible. Mais ensuite, quand il se
sent seul, loin de ses semblables, sans espérance de revoir son
pays et ceux qu’il aime, que doit-il penser, que doit-il souffrir?
Son îlot, c’est le monde entier. Toute l’humanité se renferme en
lui, et, lorsque la mort arrive, mort effrayante dans cet abandon,
il est là comme le dernier homme au dernier jour du monde. Croyez-moi,
Monsieur Paganel, il vaut mieux ne pas être cet homme-là!»
Paganel se rendit, non sans regrets, aux arguments de lady Helena,
et la conversation se prolongea ainsi sur les avantages et les
désagréments de l’isolement, jusqu’au moment où le _Duncan_
mouilla à un mille du rivage de l’île Amsterdam.
Ce groupe isolé dans l’océan Indien est formé de deux îles
distinctes situées à trente-trois milles environ l’une de l’autre,
et précisément sur le méridien de la péninsule indienne; au nord,
est l’île Amsterdam ou Saint-Pierre; au sud, l’île Saint-Paul;
mais il est bon de dire qu’elles ont été souvent confondues par
les géographes et les navigateurs.
Ces îles furent découvertes en décembre 1796 par le hollandais
Vlaming, puis reconnues par d’Entrecasteaux, qui menait alors
l’_espérance_ et la _recherche_ à la découverte de La Pérouse.
C’est de ce voyage que date la confusion des deux îles. Le marin
Barrow, Beautemps-Beaupré dans l’atlas de d’Entrecasteaux, puis
Horsburg, Pinkerton, et d’autres géographes, ont constamment
décrit l’île Saint-Pierre pour l’île Saint-Paul, et
réciproquement. En 1859, les officiers de la frégate autrichienne
la _Novara_, dans son voyage de circumnavigation, évitèrent de
commettre cette erreur, que Paganel tenait particulièrement à
rectifier.