--Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les

pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense

étendue des plaines.

Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner

la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait

le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays

natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il

n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière,

refusa le prix de ses services en disant:

«Par amitié.»

Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un

souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe.

Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout

perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas

plus riches que lui.

Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave

guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son

portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable

portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.

«Ma femme», dit-il.

Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces

simples mots:

«Bonne et belle!»

Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots,

vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon.

Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami

intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large

poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique

méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée

avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux.

Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les

offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa

distribution.

En ce moment, l’embarcation du _Duncan_ approchait; elle se glissa

dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt

échouer au rivage.

«Ma femme? demanda Glenarvan.

--Ma sœur? s’écria Robert.

--Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le

patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une

minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»

Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave

accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot.

Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras

et le regarda avec tendresse.

«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!

--Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.

--Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.

--_Quien sabe?»_ répondit Thalcave, en levant son bras vers le

ciel.

Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans

le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna,

emporté par la mer descendante.

Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers

l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il

disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert

s’élançait le premier à bord du _Duncan_ et se jetait au cou de

Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de

ses joyeux hurrahs.

Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud

suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves

ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et,

s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les

éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes

épreuves leur généreuse intrépidité.

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre I

_Le retour à bord_

Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir.

Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches

refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières

paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance!

Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la

certitude de le retrouver.»

Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre

l’espoir aux passagères du _Duncan_.

En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation

ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de

l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux

qui revenaient à bord.

Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle

s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait

parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses

bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses

yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne

voyaient pas le capitaine.

«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais,

la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint

impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord,

que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même,

les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il

était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses

rassurantes paroles.

Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John

Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition,

et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle

interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel.

Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon

droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait

courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le

jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne

lui eussent offert un refuge.

«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit

en digne fils du capitaine Grant!»

Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses

joues encore humides des larmes de la jeune fille.

On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le

major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux

Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du

brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait

gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et

assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme

une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il

voulut embrasser tout l’équipage du _Duncan_, et, soutenant que

lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il

commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.

Le _stewart_ ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle

politesse, qu’en annonçant le déjeuner.

«Le déjeuner? s’écria Paganel.

--Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.

--Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des

serviettes?

--Sans doute, monsieur Paganel.

--Et on ne mangera ni _charqui_, ni œufs durs, ni filets

d’autruche?

--Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.

--Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un

sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous

dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins

que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner

que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une

fiction, une chimère!

--Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel,

répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.

--Voici mon bras, dit le galant géographe.

--Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le _Duncan?_

demanda John Mangles.

--Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous

discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»

Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le

carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression,

afin de partir au premier signal.

Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide

toilette, prirent place à la table.

On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent,

et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel

revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.

Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable

français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le

major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à

Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur

l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout

le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa

déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns.

«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est

bon, et je ne regrette pas mon erreur.

--Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.

--Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le

portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!

--Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes

compliments, Paganel, mes sincères compliments!»

On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il

mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une

particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les

attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger

signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme

cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse

sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre

propos.

«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il

accompli?

--Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine.

Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris

la route du détroit de Magellan.

--Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je

n’étais pas là!

--Pendez-vous! dit le major.

--Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce

conseil! répliqua le géographe.

--Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être

doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque

vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même

temps doubler le cap Horn.

--Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.

Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette

réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de

sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé

tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du

_Britannia_. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et

trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le _Duncan_

longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième

degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la

Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les

côtes de la Patagonie.

Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap

Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les

voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et

depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large,

lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée

des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et

à miss Grant, le capitaine du _Duncan_ serait injuste en

méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya

pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en

songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la

république Argentine.

Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des

félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à

Mary Grant:

«Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage

à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne

vous déplaisez point à bord de son navire!

--Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en

regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine.

--Oh! Ma sœur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et

moi, je vous aime aussi!

--Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un

peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère

rougeur au front de Mary Grant.

Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John

Mangles ajouta:

«Puisque j’ai fini de raconter le voyage du _Duncan_, votre

honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée

de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?»

Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss

Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur

curiosité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage

d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le

tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du

condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges,

le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le

refuge sur l’_ombu_, la foudre, l’incendie, les caïmans, la

trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais

ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de

ses auditeurs.

Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses

de sa sœur et de lady Helena.

Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus

enthousiastes.

Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces

paroles:

«Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé,

mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.»

Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon

particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une

table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea

aussitôt.

«Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous

ai annoncé que si les naufragés du _Britannia_ ne revenaient pas

avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver.

De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette

conviction, je dirai mieux, cette certitude:

Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni

sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle,

que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui

touche la Patagonie.

Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine

inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions

une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne

plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du

document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer

ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.»

Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il

disserta sur les mots _gonie_ et _indi_ de la façon la plus

convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot _austral_ le mot

Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte

du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire

désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique

jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses,

ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de

John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui

ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination.

Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que

le _Duncan_ allait faire immédiatement route pour l’Australie.

Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à

l’est, demanda à faire une simple observation.

«Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.

--Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de

mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve

sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent

à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je

désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur

valeur soit incontestable et incontestée.»

On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses

auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété.

«Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes

vos questions.

--Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq

mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois

documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre

côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été

le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre

d’un doute.

--Réflexion fort juste, répondit Glenarvan.

--Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de

providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents

lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur

la côte américaine.

--J’en conviens, répondit le géographe.

--Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major.

--Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper,

Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui

qui persiste dans son erreur.

--Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne

veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en

Amérique.

--Alors que demandez-vous? dit Glenarvan.

--Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être

maintenant le théâtre du naufrage du _Britannia_ aussi évidemment

que l’Amérique le semblait naguère.

--Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel.

--J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager

votre imagination à se défier de ces évidences successives et

contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne

nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles

recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles

doivent être recommencées ailleurs?»

Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les

frappaient par leur justesse.

«Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit

faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents,

voici des cartes. Examinons successivement tous les points par

lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque

autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait

l’indication précise.

--Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car,

heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude.

--Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais,

dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’œil

tout l’ensemble du globe terrestre.

La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de

façon à suivre la démonstration de Paganel.

«Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir

traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude

rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un

des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.»

Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que

Paganel avait raison.

Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité.

«Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous

passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et

nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se

trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-les

au même examen que Tristan d’Acunha.»

Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à

leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou

allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien.

«Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le

trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap

Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme

moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais _stra_ et le

mot français _austral_ peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose

est assez évidente pour que je n’insiste pas.»

Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait

toutes les probabilités en sa faveur.

«Allons au delà, dit le major.

--Allons, répondit le géographe, le voyage est facile. En

quittant la baie Twofold, on traverse le bras de mer qui s’étend à

l’est de l’Australie et on rencontre la Nouvelle Zélande. Tout

d’abord, je vous rappellerai que le mot _contin_ du document

français indique un «continent» d’une façon irréfragable. Le

capitaine Grant ne peut donc avoir trouvé refuge sur la Nouvelle

Zélande qui n’est qu’une île. Quoi qu’il en soit, examinez,

comparez, retournez les mots, et voyez si, par impossible, ils

pourraient convenir à cette nouvelle contrée.

--En aucune façon, répondit John Mangles, qui fit une minutieuse

observation des documents et du planisphère.

--Non, dirent les auditeurs de Paganel et le major lui-même, non,

il ne peut s’agir de la Nouvelle Zélande.

--Maintenant, reprit le géographe, sur tout cet immense espace

qui sépare cette grande île de la côte américaine, le trente-septième

parallèle ne traverse qu’un îlot aride et désert.

--Qui se nomme?... Demanda le major.

--Voyez la carte. C’est Maria-Thérésa, nom dont je ne trouve

aucune trace dans les trois documents.

--Aucune, répondit Glenarvan.

--Je vous laisse donc, mes amis, à décider si toutes les

probabilités, pour ne pas dire les certitudes, ne sont point en

faveur du continent australien?

--Évidemment, répondirent à l’unanimité les passagers et le

capitaine du _Duncan_.

--John, dit alors Glenarvan, vous avez des vivres et du charbon

en suffisante quantité?

--Oui, votre honneur, je me suis amplement approvisionné à

Talcahuano, et, d’ailleurs, la ville du Cap nous permettra de

renouveler très facilement notre combustible.

--Eh bien, alors, donnez la route...

--Encore une observation, dit le major, interrompant son ami.

--Faites, Mac Nabbs.

--Quelles que soient les garanties de succès que nous offre

l’Australie, ne serait-il pas à propos de relâcher un jour ou deux

aux îles Tristan d’Acunha et Amsterdam? Elles sont situées sur

notre parcours, et ne s’éloignent aucunement de notre route. Nous

saurons alors si le _Britannia_ n’y a pas laissé trace de son

naufrage.

--L’incrédule major, s’écria Paganel, il y tient!

--Je tiens surtout à ne pas revenir sur nos pas, si l’Australie,

par hasard, ne réalise pas les espérances qu’elle fait concevoir.

--La précaution me paraît bonne, répondit Glenarvan.

--Et ce n’est pas moi qui vous dissuaderai de la prendre,

répliqua Paganel. Au contraire.

--Alors, John, dit Glenarvan, faites mettre le cap sur Tristan

d’Acunha.

--À l’instant, votre honneur», répondit le capitaine, et il

remonta sur le pont, tandis que Robert et Mary Grant adressaient

les plus vives paroles de reconnaissance à lord Glenarvan.

Bientôt le _Duncan_, s’éloignant de la côte américaine et courant

dans l’est, fendit de sa rapide étrave les flots de l’océan

Atlantique.

Chapitre II

_Tristan d’Acunha_

Si le yacht eût suivi la ligne de l’équateur, les cent quatre-vingt-seize

degrés qui séparent l’Australie de l’Amérique, ou pour

mieux dire, le cap Bernouilli du cap Corrientes, auraient valu

onze mille sept cent soixante milles géographiques.

Mais, sur le trente-septième parallèle, ces cent quatre-vingt-seize

degrés, par suite de la forme du globe, ne représentent que

neuf mille quatre cent quatre-vingts milles. De la côte américaine

à Tristan d’Acunha, on compte deux mille cent milles, distance que

John Mangles espérait franchir en dix jours, si les vents d’est ne

retardaient pas la marche du yacht. Or, il eut précisément lieu

d’être satisfait, car vers le soir la brise calmit sensiblement,

puis changea, et le _Duncan_ put déployer sur une mer tranquille

toutes ses incomparables qualités.

Les passagers avaient repris le jour même leurs habitudes du bord.

Il ne semblait pas qu’ils eussent quitté le navire pendant un

mois. Après les eaux du Pacifique, les eaux de l’Atlantique

s’étendaient sous leurs yeux, et, à quelques nuances près, tous

les flots se ressemblent. Les éléments, après les avoir si

terriblement éprouvés, unissaient maintenant leurs efforts pour

les favoriser. L’océan était paisible, le vent soufflait du bon

côté, et tout le jeu de voiles, tendu sous les brises de l’ouest,

vint en aide à l’infatigable vapeur emmagasinée dans la chaudière.

Cette rapide traversée s’accomplit donc sans accident ni incident.

On attendait avec confiance la côte australienne. Les probabilités

se changeaient en certitudes. On causait du capitaine Grant comme

si le yacht allait le prendre dans un port déterminé.

Les enfants du capitaine Grant · 第 17 / 50 段