--Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de
véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les
dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures!
--Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi
comme des étincelles?
--Oui, mon garçon.»
Robert s’empara d’un de ces brillants insectes.
Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon,
long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco».
Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches
situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût
permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de
sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir.
Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit
des recommandations pour la nuit.
Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers
roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et
l’_ombu_ serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher
fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si
l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se
garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide
courant qui se brisait au pied de l’arbre.
On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer.
Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de
son _poncho_ et attendit le sommeil.
Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au cœur
de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne
sauraient se défendre. Les hôtes de l’_ombu_, agités, oppressés,
ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les
trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures
sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité
de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage.
Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et
brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue
se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et
cotonneux, sans bruit strident.
Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se
confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc.
«Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel.
--Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue,
l’orage sera terrible.
--Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un
beau spectacle, puisque je ne puis le fuir.
--Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major.
--Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de
Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que
j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la
mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la
région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en
effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres,
le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon
collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq
minutes de roulement non interrompu.
--Montre en main? dit le major.
--Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel,
si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique
point culminant de cette plaine est précisément l’_ombu_ où nous
sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet
arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre
affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes
amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous
les arbres pendant l’orage.
--Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos!
--Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous
choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes!
--Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour
s’instruire. Ah! Cela commence!»
Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette
inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des
tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au
médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison.
Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides
oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et
dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle
électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés,
qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du
ciel.
Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-uns,
lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six
fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point
la curiosité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses
statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils
se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en
mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags
coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux
étonnants de lumière arborescente.
Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une
bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à
peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de
matières combustibles, et, bientôt reflété par les eaux
miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’_ombu_
occupait le point central.
Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce
terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des
nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces
rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt
la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou
les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de
Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés
subitement d’une vie spectrale.
Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait
toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et
des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur
le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la
surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles
illuminées par le feu des éclairs.
Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage?
Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour
quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de
cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère
qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe
enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire.
Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques
secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut
perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse
remplit l’atmosphère.
Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être
entendue, qui criait:
«L’arbre est en feu.»
Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si
elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se
propagea sur le côté ouest de l’_ombu_; le bois mort, les nids
d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse,
fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité.
Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait
fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la
partie orientale de l’_ombu_ respectée par la flamme, muets,
troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des
rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages
grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des
serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans
les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des
éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse
hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère;
tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient
l’_ombu_ comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major,
Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les
suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait
de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait
l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable,
et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle.
«À l’eau!» cria Glenarvan.
Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter
dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus
violente terreur:
«À moi! à moi!»
Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du
tronc.
«Qu’y a-t-il?
--Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson.
Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux
de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les
larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue
aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de
lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en
arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent
tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à
l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient
là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et
attaquaient l’_ombu_ avec les longues dents de leur mâchoire
inférieure.
À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort
épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par
les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major
lui-même, d’une voix calme, dire:
«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»
L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait
développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs
auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une
violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme
trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut,
qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore
s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité
vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide
enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement
giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air
environnants.
En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’_ombu_ et
l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses
racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de
leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons
et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste
arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent
dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut
l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs
sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le
vider sur son passage.
Alors l’_ombu_, couché sur les eaux, dériva sous les efforts
combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un
seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les
mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi
entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il
lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du
torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces
sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie,
tandis que l’_ombu_, dont les flammes, au souffle de l’ouragan,
s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot
en feu dans les ombres de la nuit.
Chapitre XXVI
_L’Atlantique_
Pendant deux heures, l’_ombu_ navigua sur l’immense lac sans
atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient
peu à peu éteintes.
Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu.
Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si
l’on se sauvait.
Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du
sud-ouest au nord-est.
L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair,
était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points
de repère à l’horizon.
L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient
place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent,
et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les
hauteurs du ciel.
La marche de l’_ombu_ était rapide sur l’impétueux torrent; il
glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque
puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce.
Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours
entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit
observer que ses racines frôlaient le sol.
Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec
soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En
effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’_ombu_
s’arrêta net.
«Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante.
L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une
extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits
de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson,
lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand
un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval
retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa
dans l’ombre.
«Thalcave! s’écria Robert.
--Thalcave! répondirent ses compagnons.
--_Amigos!_» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là
où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-même.
En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter
que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine.
Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur
fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse
cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une
estancia abandonnée.
Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de
succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas
miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun
d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de
tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans
des rivières argentines.
Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et
reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de
l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle
interprétation du document, et quelles espérances elle permettait
de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses
du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et
confiants, et il ne lui en fallait pas davantage.
On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur
journée de repos passée sur l’_ombu_, ne se firent pas prier pour
se remettre en route.
À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.
On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se
procurer des moyens de transport.
Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en
somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se
refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et
même deux au besoin.
En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de
l’Atlantique.
Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux
l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à
travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait
sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par
des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des
pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras
Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de
pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches
du cap Corrientes.
Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant
d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La
_virazon_, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les
deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes
herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites
mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de
_curra-mabol_.
Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre
cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner.
On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur
les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient
passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils
aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en
délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer
montante frappa leurs oreilles.
«L’océan! s’écria Paganel.
--Oui, l’océan!» répondit Thalcave.
Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer,
escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité.
Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en
vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le _Duncan_, sans
l’apercevoir.
«Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant
bord sur bord!
--Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs.
Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de
réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez
mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante
des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes.
Si donc le _Duncan_ était au rendez-vous assigné, l’homme du
bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait
aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique.
Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre
en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des
rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la
mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup
sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces
tapis de sable.
Il était donc fort naturel que le _Duncan_, jugeant cette côte
détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles,
avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible.
Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le _Duncan_ ne
pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles.
Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il
n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi
bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre
horizon?
Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes;
les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage;
puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit
improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son
menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd
sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande
brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses
vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec
un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de
savoir le _Duncan_ si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût
pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan
avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait
le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace
de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les
pampas, la plaine argentine, le _Duncan_ avait eu le temps de
doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée.
Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête
avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le
vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et
son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y
était.
Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer
Glenarvan. Quand le cœur et la raison se débattent, celle-ci
n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans
cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary
Grant, l’équipage de son _Duncan_. Il errait sur le rivage désert
que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il
regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments,
surprendre en mer une lueur indécise.
«Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu
du _Duncan_. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces
ténèbres!»
Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y
voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans
son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha
de sa couche de sable.
«Qui va là? s’écria-t-il.
--C’est moi, Paganel.
--Qui, vous?
--Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux.
--Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement.
--Oui, vos yeux, pour distinguer notre _Duncan_ dans cette
obscurité. Allons, venez.
--Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs,
d’être utile à Glenarvan.
Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant»
comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.
Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant
quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette
contemplation.
«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.
--Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.
--Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de
bâbord ou de tribord.
--Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit
Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.
Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami,
machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la
relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses
pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.
Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.
Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le
reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube
naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:
«Le _Duncan!_ le _Duncan!_
--Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se
précipitant sur le rivage.
En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles
soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée
se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était
forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher
le pied des bancs.
Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures
du _Duncan_. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses
passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord
amures, sous son hunier au bas ris.
Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa
carabine, la déchargea dans la direction du yacht.
On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien
retentit, réveillant les échos des dunes.
Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.
«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du _Duncan!_»
Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à
la limite du rivage. Aussitôt, le _Duncan_, changeant son hunier
et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de
plus près la côte.
Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du
bord.
«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop
dure!
--John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter
son navire.
--Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le
yacht qui roulait violemment.
--Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.
--Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le
major.
Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne
pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de
retour.
Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka
près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des
flots.
Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:
«Viens», dit-il.
L’indien secoua doucement la tête.
«Viens, ami, reprit Glenarvan.