--Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez

grande responsabilité que de vous répondre _hic et nunc_. Cela

demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les

contrées que traverse le trente-septième degré de latitude

australe.

--Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan.

--Interrogeons-le donc», répliqua le major.

On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de

l’_ombu_. Il fallut le héler.

«Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan.

--Présent, répondit une voix qui venait du ciel.

--Où êtes-vous?

--Dans ma tour.

--Que faites-vous là?

--J’examine l’immense horizon.

--Pouvez-vous descendre un instant?

--Vous avez besoin de moi?

--Oui.

--À quel propos?

--Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle.

--Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me

déranger pour vous le dire.

--Eh bien, allez.

--Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud

traverse l’océan Atlantique.

--Bon.

--Il rencontre les îles Tristan d’Acunha.

--Bien.

--Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance.

--Après?

--Il court à travers la mer des Indes.

--Ensuite?

--Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam.

--Allez toujours.

--Il coupe l’Australie par la province de Victoria.

--Continuez.

--En sortant de l’Australie...»

Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il?

Le savant ne savait-il plus?

Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de

l’_ombu_. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une

nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel

s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son

secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de

branche en branche.

Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait

tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au

passage.

«Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel.

--Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris?

Encore une de vos éternelles distractions?

--Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion.

Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois!

--Laquelle?

--Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous

trompons toujours!

--Expliquez-vous!

--Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous

cherchons le capitaine Grant où il n’est pas!

--Que dites-vous? s’écria Glenarvan.

--Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où

il n’a jamais été!»

Chapitre XXIV

_Où l’on continue de mener la vie des oiseaux_

Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que

voulait dire le géographe?

Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle

conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette

affirmation de Paganel était une réponse directe à la question

qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de

dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant.

Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole.

«Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés

dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y

est pas!

--Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme.

--C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur,

comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il

n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos

questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a

traversé mon cerveau et la lumière s’est faite.

--Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?...

--Je prétends, répondit Paganel, que le mot _austral_ qui se

trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous

l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot _Australie_.

--Voilà qui serait particulier! répondit le major.

--Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est

tout simplement impossible.

--Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons

pas en France.

--Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde

incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le

naufrage du _Britannia_ a eu lieu sur les côtes de l’Australie?

--J’en suis sûr! répondit Paganel.

--Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui

m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société

géographique.

--Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit

sensible.

--Parce que, si vous admettez le mot _Australie_, vous admettez

en même temps qu’il s’y trouve des _indiens_, ce qui ne s’est

jamais vu jusqu’ici.»

Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait

sans doute, et se mit à sourire.

«Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je

vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous

autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce

sera la revanche de Crécy et d’Azincourt!

--Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel.

--Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du

document que de Patagonie! Le mot incomplet _indi..._ Ne signifie

pas _indiens_; mais bien _indigènes!_ or, admettez-vous qu’il y

ait des «indigènes» en Australie?»

Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel.

«Bravo! Paganel dit le major, --admettez-vous mon interprétation,

mon cher lord?

--Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot

_gonie_ ne s’applique pas au pays des patagons!

--Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de _Patagonie!_

lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela.

--Mais quoi?

--_Cosmogonie! Théogonie! Agonie!_...

--_Agonie!_ dit le major.

--Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune

importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le

point principal, c’est que _austral_ indique l’_Australie_, et il

fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir

pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si

j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été

faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris

autrement!»

Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments

accueillirent ces paroles de Paganel.

Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de

renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont

les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se

rendre.

«Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus

qu’à m’incliner devant votre perspicacité.

--Parlez, Glenarvan.

--Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement

interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document?

--Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en

présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement

depuis quelques jours.

Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant

ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur

le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre,

et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «_le 7

juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après_...»

Mettons, si vous voulez, «_deux jours, trois jours_» ou «_une

longue agonie_», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «_sur

les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et

le capitaine Grant vont essayer d’aborder_» ou «_ont abordé le

continent, où ils seront_» ou «_sont prisonniers de cruels

indigènes. Ils ont jeté ce document_», etc., etc. Est-ce clair?

--C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut

s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île!

--Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes

sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.»

--Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria

Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste!

--En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime.

--Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence

à bord du _Duncan_ est un fait providentiel?

--Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la

providence, et n’en parlons plus!»

Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si

grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation

morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce

labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une

nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets

écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce

continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà

vers la terre australienne. En remontant à bord du _Duncan_, ses

passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady

Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte

du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur

situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul

regret, celui de ne pouvoir partir sans retard.

Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six.

Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse

journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert

d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains

à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya

les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit.

«Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs.

Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les

marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady

rallumaient les charbons du brasero.

Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun

symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir

atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle

elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne

s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de

baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât

étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant

commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des

eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse

rapidité.

Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations,

des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de

joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines

roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus

enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des

merveilles culinaires.

Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero,

ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce

brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle,

s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de

petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés

«mojarras», frétillaient dans un pli de son _poncho_, et

promettaient de faire un plat exquis.

En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’_ombu_.

Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un

chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom

de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires

«d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à

manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo.

Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les

œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les

cendres chaudes.

Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat.

La viande sèche, les œufs durs, les _mojarras_ grillés, les

moineaux et les _hilgueros_ rôtis composèrent un de ces festins

dont le souvenir est impérissable.

La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa

double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces

congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il

se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique _ombu_

qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les

profondeurs étaient immenses.

«Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en

pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous

allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le

soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes

pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres

taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-à-dire,

non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette!

--Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces?

--Oui! Certes.

--Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité...

--La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit

le savant.

--Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez

jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles?

--Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des

classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres,

des espèces...

--Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais

été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais

certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans

l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et

autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles.

--Vous auriez fait cela? demanda Paganel.

--Je l’aurais fait.

--Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique!

--Non pas au point de vue humain, répondit le major.

--C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au

contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les

ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si

malheureusement privés...

--Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et

qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des

savants!»

Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de

rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé.

Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie

n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec

Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement.

Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit:

«Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme

au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut

nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait

espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne.

--Pourquoi pas? répondit le savant.

--Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin.

--Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est

trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres!

Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement

pu chercher asile entre les branches de l’_ombu_.

--Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major.

--Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois.

C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce

carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou

à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient

avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le

nègre, puis le mulâtre, puis le blanc.

--Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs.

--Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta

Paganel d’un air de dédain!

--Enchanté d’être fade! riposta le major.

--Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le

blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est

pas l’avis de messieurs les jaguars!

--Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu

qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me

réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est

pas tellement agréable...

--Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui

pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous

plaignez de votre sort, Glenarvan?

--Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre

aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées?

--Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la

vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à

croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres.

--Il ne leur manque que des ailes! dit le major.

--Ils s’en feront quelque jour!

--En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami,

de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le

parquet d’une maison ou le pont d’un navire!

--Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme

elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde.

Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle!

--Non, mais...

--Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de

dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories.

--Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux.

--C’est de son âge, répondit Glenarvan.

--Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a

de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux.

--Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie

contre les richesses et les lambris dorés.

--Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez

bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire

arabe qui me revient à l’esprit.

--Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert.

--Et que prouvera votre histoire? demanda le major.

--Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon.

--Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez

toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous

racontez si bien.

--Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid

qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux

derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était

chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il,

je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. --

Quel est-il? demanda le jeune prince. --C’est, répondit le

derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme

heureux!» --là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en

fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite

toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi,

des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de

seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse

alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des

chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin

sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de

chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son

père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout

joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant

un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe

pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? --

Oui! fait l’autre. --Tu ne désires rien? --Non. --Tu ne

changerais pas ton sort pour celui d’un roi? --Jamais! --Eh

bien, vends-moi ta chemise! --Ma chemise! Je n’en ai point!»

Chapitre XXV

_Entre le feu et l’eau_

L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On

l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant

obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne

convaincre personne.

Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire

contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a

ni palais ni chaumière.

Pendant ces discours et autres, le soir était venu.

Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante

journée. Les hôtes de l’_ombu_ se sentaient non seulement fatigués

des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la

chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés

donnaient déjà l’exemple du repos; les _hilgueros_, ces rossignols

de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les

oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage

assombri. Le mieux était de les imiter.

Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel,

Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner

une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ.

Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de

l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste

jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les

constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient

voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément.

Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et

Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami

Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont

splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de

quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en

losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille

l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de

lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses,

dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme

la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où

semble manquer absolument la matière stellaire.

À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux

hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses

deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie

patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un

immense _lazo_ et trois bolas lancées par la main du chasseur qui

parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations,

reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du

regard en créant autour de lui comme un double ciel.

Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de

l’est prenait un aspect orageux.

Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à

peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre,

envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa

force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un

souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme

absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne

plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme

si quelque vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité

à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la

sentait courir le long de ses nerfs.

Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par

ces ondes électriques.

«Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel.

--Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune

garçon.

--Oh! _Mylord_, répondit Robert.

--Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin.

--Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du

ciel.

--Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais

bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons

trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel,

un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à

vos dépens.

--Oh! avec de la philosophie! répondit le savant.

--La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé!

--Non, mais ça réchauffe.

--Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à

s’envelopper de leur philosophie et de leurs _ponchos_ le plus

étroitement possible, et surtout à faire provision de patience,

car nous en aurons besoin!»

Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse

des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande

indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs

crépusculaires.

L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage

inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre

même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit

n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait

aussi profond que l’obscurité.

«Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!»

Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches

lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté

très surprenante; elle était produite par une myriade de

points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des

eaux.

Les enfants du capitaine Grant · 第 15 / 50 段