fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au
dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges
gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt
fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau.
Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.
L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au _charqui_ humide
et ne perdit pas un coup de dent.
L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à
Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais
cela ne prit pas.
«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»
Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette
circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un
oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du
rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du
vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux
chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du
ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante
cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le
premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de
lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous
la garde de Dieu.
Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans
accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours
veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le
mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner
le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et
l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche
conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques,
les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses
«banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte,
pensa, non sans raison, que les _rios_ Grande et Vivarota, où se
drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être
confondus dans un lit large de plusieurs milles.
Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il
s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver
asile?
L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point
culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des
eaux devait être rapide.
Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux
puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il
bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.
Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes
d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les
planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses
naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec
violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le
maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de
sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant
l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien
qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses
jambes.
«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues
si voraces des eaux argentines?
--Non, répondit l’indien.
--Il s’effraye donc de quelque danger?
--Oui, il a senti le danger.
--Lequel?
--Je ne sais.»
Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka,
l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un
murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait
entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par
rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux,
fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile;
les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les
premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des
beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un
demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui,
se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de
bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des
tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de
la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence
les flots de l’océan.
«_Anda, anda!_ cria Thalcave d’une voix éclatante.
--Qu’est-ce donc? dit Paganel.
--La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval
qu’il lança dans la direction du nord.
--L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête,
volèrent sur les traces de Thaouka.
Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et
large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en
océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les
touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et
formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par
nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait
évidemment eu rupture des _barrancas_ des grands fleuves de la
Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du _rio_
Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.
La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un
cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une
nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain
un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon.
Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop
échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
Glenarvan regardait souvent en arrière.
«L’eau nous gagne, pensait-il.
--_Anda, anda!_» criait Thalcave.
Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.
De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui
traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans
les crevasses du sol.
Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On
les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours.
Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations
annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux
milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea
cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les
fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils
venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur
course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux,
noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême
difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et
voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer.
Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six
pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre
les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée
montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces
cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur
salut n’était plus dans leurs mains.
Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul
les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale
à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt
milles à l’heure.
Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit
entendre.
«Un arbre, dit-il.
--Un arbre? s’écria Glenarvan.
--Là, là!» répondit Thalcave.
Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une
espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu
des eaux.
Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités.
Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner
à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais
les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les
portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un
hennissement étouffé et disparut.
Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.
«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
--Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont
solides.
--Ton cheval, Robert?... Reprit Glenarvan, se tournant vers le
jeune Grant.
--Il va, _mylord_! Il va! Il nage comme un poisson!
--Attention!» dit le major d’une voix forte.
Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une
vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les
fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout
disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant
plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses.
Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des
eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka
portant son maître, avaient pour jamais disparu.
«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras
et nageait de l’autre.
--Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne
suis pas fâché...»
De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre
homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte
d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une
coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée.
Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide
élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se
laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une
énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de
l’arbre où portait le courant.
L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il
fut atteint par la troupe entière.
Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut
s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots.
L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les
branches mères prenaient naissance.
Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son
cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras
puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais
Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement.
Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa
longue crinière, il l’appelait en hennissant.
«Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave.
--Moi!» s’écria l’indien.
Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix
brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait
au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers
le brumeux horizon du nord.
Chapitre XXIII
_Où l’on mène la vie des oiseaux_
L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver
refuge ressemblait à un noyer.
Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie.
En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les
plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé
au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des
rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon.
Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret.
Cet _ombu_ mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait
couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout
cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se
trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces
branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient
l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés,
enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un
impénétrable abri.
La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près
horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses
feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette
île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à
l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la
circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés,
de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur
partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux
innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient
l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à
travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc
de cet _ombu_ portait à lui seul une forêt tout entière.
À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes
ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante
usurpation de domicile.
Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet _ombu_
solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux,
des _isacas_, des _hilgueros_ et surtout les _picaflors_, oiseaux-mouches
aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent,
il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses
fleurs.
Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune
Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent
de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait
alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait
un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de
toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne
purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la
plaine liquide; l’_ombu_, seul au milieu des eaux débordées,
frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord,
passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés,
des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho
démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des
estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et
sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui
se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile.
Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira
l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui
disparaissaient dans l’éloignement.
«Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers
le courageux patagon.
--Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons
rejoindre son honneur.»
Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les
trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là,
Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à
cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson
rendit compte de sa visite à la cime de l’_ombu_. Tous partagèrent
son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la
question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou
Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’_ombu_
était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne
céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation
croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression
du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir.
Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen
d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les
divers niveaux d’eau.
La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus
grande élévation. C’était déjà rassurant.
«Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan.
--Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel.
--Faire notre nid! s’écria Robert.
--Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque
nous ne pouvons vivre de la vie des poissons.
--Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée?
--Moi», répondit le major.
Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était
confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux
branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas
mouillées, mais rebondies.
«Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous
songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de
tout oublier.
--Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le
major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim!
--J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si
distrait!
--Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin.
--La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac
Nabbs.
--Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment
diminué d’ici vingt-quatre heures.
--Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme,
répliqua Paganel.
--Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan.
--Après nous être séchés toutefois, fit observer le major.
--Et du feu? dit Wilson.
--Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel.
--Où?
--Au sommet du tronc, parbleu!
--Avec quoi?
--Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre.
--Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à
une éponge mouillée!
--On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un
rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir
de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt?
--Moi!» s’écria Robert.
Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans
les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva
de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon
de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors
d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine
ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de
feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de
l’_ombu_. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger
d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de
bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer
le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes
écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par
un mouvement rapide, il fit au moyen de son _poncho_ un violent
appel d’air.
Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva
du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que
les _ponchos_ accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du
vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait
songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être
que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions
étaient fort restreintes. L’_ombu_ ne produisait aucun fruit;
heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs
frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches,
sans compter leurs hôtes emplumés.
Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner.
Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il
s’agissait de procéder à une installation confortable.
«Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée,
dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison
est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner.
J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois
bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du
monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et
nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et
autres animaux.
--Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin.
--J’ai mes revolvers, dit Glenarvan.
--Et moi, les miens, répondit Robert.
--À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le
moyen de fabriquer la poudre?
--C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en
parfait état.
--Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel.
--De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il
me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka.
--Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan.
--Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur
ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie.
--Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait
partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons,
l’un portant l’autre.
--À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le
major.
--À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et
maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je
vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut
un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai
au courant des choses de ce monde.»
On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de
branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de
feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la
couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long.
Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt
chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors,
mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter
avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine
Grant. Si les eaux se retiraient, le _Duncan_, avant trois jours,
reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux
matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il
semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée
de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était
irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle
serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en
apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance!
«Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!»
Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à
répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il
pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du
document?
«Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est
pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la
captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné!
Nous l’avons lu de nos propres yeux!
--Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et
cependant nos recherches n’ont pas réussi.
--C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan.
--Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton
tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que
nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au
bout tous ses enseignements.
--Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que
peut-il rester à faire?
--Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons
le cap à l’est, quand nous serons à bord du _Duncan_, et suivons
jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième
parallèle.
--Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit
Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de
réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner
de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie
si clairement nommée dans le document?
--Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas,
répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du
_Britannia_ n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les
côtes de l’Atlantique?»
Glenarvan ne répondit pas.
«Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en
remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la
tenter?
--Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan.
--Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins,
ne partagez-vous pas mon opinion?
--Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson
approuvèrent d’un signe de tête.
--Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants
de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave
discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine
Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il
le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme
de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si
faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde
par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question
à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante
et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à
présent nos recherches sur le continent américain?»
La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne
n’osait se prononcer.
«Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au
major.