fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et
suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes
graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et
défendues par des fossés profonds; la maison principale était
pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants,
organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les
pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les
renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver
au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le _rio_
de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu.
Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus
gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village
apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés
du fort indépendance.
Chapitre XXI
_Le fort indépendance_
La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de
la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à
toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa
texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous
l’influence de la chaleur interne.
Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de
gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a
donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-Ayres,
et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les
_rios_ nés sur ses pentes.
Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-lieu
est le village de Tandil, situé au pied des croupes
septentrionales de la sierra, sous la protection du fort
indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important
ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait
ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques
français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui
fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion
inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à
protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut
élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier
ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le
mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de
l’Amérique du sud.
C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen
de ses «galeras», grandes charrettes à bœufs très propres à
suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec
Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif:
Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les
salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de
l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de
laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.
Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez
confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour
s’instruire dans ce monde et dans l’autre.
Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les
renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le
fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de
troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à
l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le
major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent
vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur
une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez
mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans
difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême
sécurité.
Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du
fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus
jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et
de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur
uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par
une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais,
il n’était point question; la douceur de la température autorisait
d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel
eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons.
Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un
sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits.
Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le
caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce
devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient
sous les ordres du treizième.
Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique
argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants
dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de
voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements
de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du
caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant
géographe.
«Voilà qui est particulier», dit-il.
Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des
bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur
nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le
temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de
la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se
dirigea vers une petite maison qui servait de caserne.
Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était
un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les
moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux
grisonnants, l’œil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait
juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa
pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure
_sui generis_ des vieux sous-officiers de son pays.
Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan
et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait
de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante.
Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait
l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit
d’une voix joyeuse dans la langue du géographe:
«Un français?
--Oui! Un français! répondit Paganel.
--Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta
le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur
inquiétante.
--Un de vos amis? demanda le major à Paganel.
--Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des
amis dans les cinq parties du monde.»
Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant
qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux
commandant.
Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses
affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était
pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme
avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne
lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du
moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un
nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses
visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort
indépendance était un sergent français, ancien compagnon de
Parchappe.
Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté,
et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement
argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se
nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas
espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans
le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service
dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui
nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien
entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis
de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que
l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de
Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout
entière.
«Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan!
Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!»
Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et
présenta les armes avec une grâce parfaite.
«Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou
brigadier général!»
Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le
contredire ni sur la supériorité du métier des armes, ni sur
l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux,
et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est
illusion.»
Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand
étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de
paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le
commandant.
Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français
finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé
ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à
être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne
personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer
toutefois, à propos d’une indienne.
Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à
ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était
l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en
français tout ce voyage à travers les pampas et termina en
demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le
pays.
«Ah!... Personne!... Répondit le sergent en haussant les épaules.
Effectivement!... Personne!... Nous autres, bras croisés... Rien à
faire!
--Mais pourquoi?
--Guerre.
--Guerre?
--Oui! Guerre civile...
--Guerre civile?... Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se
mettait à «parler nègre.»
--Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le
sergent.
--Eh bien?
--Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du
général Flores. Indiens pillards, pillent.
--Mais les caciques?
--Caciques avec eux.
--Quoi! Catriel.
--Pas de Catriel.
--Et Calfoucoura?
--Point de Calfoucoura.
--Et Yanchetruz?
--Plus de Yanchetruz!»
Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un
air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié,
une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention
du Brésil, décimait les deux partis de la république.
Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne
pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le
sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas
cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des
provinces argentines.
Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les
plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était
prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux
jusqu’aux frontières du nord.
Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une
recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites
septentrionales de la pampa?
C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement
débattue.
Cependant, une question importante pouvait encore être posée au
sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses
amis se regardaient en silence.
«Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent
retenus prisonniers par les caciques de la pampa?»
Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait
appel à ses souvenirs.
«Oui, dit-il enfin.
--Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir.
Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent.
«Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un œil avide.
--Il y a quelques années, répondit Manuel, oui... C’est cela...
Prisonniers européens... Mais jamais vus...
--Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez... La date
du naufrage est précise... Le _Britannia_ s’est perdu en juin
1862... Il y a donc moins de deux ans.
--Oh! Plus que cela, _mylord_.
--Impossible, s’écria Paganel.
--Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe... Il s’agissait de
deux hommes.
--Non, trois! dit Glenarvan.
--Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif.
--Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais?
--Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non... Un
français et un italien.
--Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel.
--Oui! Et j’ai appris depuis... Français sauvé.
--Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux
lèvres du sergent.
--Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel.
Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air
désespéré.
«Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique!
--Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet
qu’impatienté.
--Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il
faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une
fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de
mes compatriotes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut
effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui
plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du
Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs
mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry
Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.»
Un profond silence accueillit cette déclaration.
L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la
nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son
évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre
évidente.
Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit
alors la parole:
«N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs?
demanda-t-il au sergent français.
--Jamais, répondit Manuel... On l’aurait appris à Tandil... Je le
saurais... Non, cela n’est pas...»
Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au
fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans
avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main
avec lui.
Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses
espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux
humides de larmes.
Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler.
Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne
desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé
dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse
piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur
si excusable.
On rentra à la fonda.
Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et
dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées,
tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir
en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on
rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer?
Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains
des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été
certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait
échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de
Tandil à Carmen, à l’embouchure de _rio_ Negro. Or, entre
trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit.
Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans
tarder, le _Duncan_, au rendez-vous assigné de la pointe Medano.
Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la
foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées.
Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui
arracher une interprétation nouvelle.
«Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il
s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du
capitaine et sur le lieu de sa captivité!
--Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du
poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les
pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit
le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques
Paganel!»
Chapitre XXII
_La crue_
Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance
des rivages de l’Atlantique.
À moins de retards imprévus, et certainement improbables,
Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le _Duncan_. Mais
revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si
complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à
cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses
ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire
seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les
relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à
huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la
sierra Tandil.
Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son
caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet
insuccès d’une âme tranquille; son cœur battait à se rompre, et
sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait
de toutes les façons les mots du document pour en tirer un
enseignement nouveau.
Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le
major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un
homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom
Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À
un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de
la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent.
«Un mauvais présage, dit Wilson.
--Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady.
--Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici»,
répliqua sentencieusement Wilson.
Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et
retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à
la mer. À chaque pas, des _rios_ limpides arrosaient cette fertile
contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol
reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une
tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient
passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son
long tapis de verdure.
Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là,
prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées
par la haute température des journées précédentes et disposées par
nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles.
D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y
règne en maître rendaient le climat de cette contrée
particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la
grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur.
Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas,
et, le soir, les chevaux, après avoir allègrement fourni une
traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes
«canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri
manquait. Les _ponchos_ servirent à la fois de tentes et de
couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en
tint aux menaces, fort heureusement.
Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des
eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité
suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les
uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la
route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau
bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux
purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants,
nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les
obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être
engagé.
Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant.
En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille,
revint au galop, et s’écria:
«Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes!
--Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes?
--Oui, oui, tout au moins un taillis.
--Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant
les épaules.
--Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà
un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme
du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine!
--Mais il parle sérieusement, dit le major.
--Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.»
Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un
immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à
perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais
étrange.
«Eh bien? dit Robert.
--Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers
l’indien et l’interrogeant.
--Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les bœufs sont
dessous.
--Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans
cette boue?
--Oui», fit le patagon.
En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol
ébranlé par sa course; des centaines de bœufs venaient de périr
ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui
se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être
ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait
de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait
les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après,
le champ de cornes restait à deux milles en arrière.
Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses
qui ne lui semblait pas ordinaire.
Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande
taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon;
mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt
sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore,
puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de
quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait
prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce
qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel
et inquiéta Glenarvan.
Le savant fut donc invité à interroger l’indien.
Ce qu’il fit aussitôt.
Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée
d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le
métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé.
Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait
toujours des passes praticables.
«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.
--Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!...
--Est-ce que les _rios_ des sierras grossis par les pluies ne
débordent jamais?
--Quelquefois.
--Et maintenant, peut-être?
--Peut-être!» dit Thalcave.
Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit
connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.
«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.
--Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.
--Marcher vite», répondit l’indien.
Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se
fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la
dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la
plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux
envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc
de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une
inondation eût immédiatement transformés en lac.
On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se
déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures,
les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie
tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle
occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le
recevoir stoïquement. Les _ponchos_ étaient ruisselants; les
chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont
engorgées; la frange des _recados_ semblait faite de filets
liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le
sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient
dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du
ciel.
Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils
arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu
difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des
voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses
compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans
cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien
des pampas.